Archives mensuelles : mai 2004

Une civilisation en danger de mort

Cet article a été publié dans Les quatre saisons du jardinage

Rien ne va plus. Le riz, essentiel à l’alimentation de la planète, traverse une crise sans précédent. Les rendements ne progressent plus, la production baisse depuis trois ans, et les besoins ne cessent d’augmenter. En Inde, où le riz est presque sacré, la biodiversité agricole est menacée par les multinationales et le génie génétique

Va-t-on manquer de riz ? C’est désormais probable. Probable et tragique à la fois, car le riz est l’un des remparts principaux contre la faim, surtout en Asie. Est-ce tout à fait un hasard ? La FAO (1) a décidé de faire de 2004 l’année du riz au moment même où la baisse de la production inquiète jusqu’aux plus optimistes. Pour Jacques Diouf, le directeur général de la FAO, le riz est  » l’aliment de base pour plus de la moitié de la population mondiale, mais sa production subit de sérieuses contraintes « . C’est un euphémisme : il faudra probablement augmenter la production mondiale (2) de 40% d’ici 2030 pour faire face aux besoins. Mais le pourra-t-on ? Rien n’est moins sûr, pour des raisons qu’explique Diouf lui-même :  » les ressources en terre et en eau pour la production de riz diminuent « .
Les prévisions pour 2 004 sont mauvaises : pour la quatrième année consécutive, la production va sans doute diminuer. D’environ 20 millions de tonnes. C’est d’autant plus inquiétant que les deux principaux producteurs, la Chine et l’Inde, sont dans une situation particulièrement difficile. Le premier a dû, l’an passé, utiliser 17 millions de tonnes de ses réserves pour faire face aux besoins; et le second deux millions de tonnes.
Faut-il s’étonner, dans ces conditions, de l’extraordinaire offensive lancée par les multinationales américaines et européennes ? Profitant de l’inquiétude générale, elles tentent depuis plusieurs années d’imposer sur les marchés asiatiques de nouvelles variétés de riz génétiquement modifié, à commencer par le fameux  » riz doré « , ce bricolage qui permet d’enrichir le riz en vitamine A, mais que de nombreux écologistes dénoncent comme une supercherie. Ils font notamment valoir que, même si ce riz transgénique tenait toutes ses promesses, ce qui est loin d’être garanti, il ne représenterait jamais qu’une infime fraction de la vitamine A contenue, à quantité égale, dans des feuilles de coriandre ou de curry.
Quoi qu’il en soit, Monsanto et DuPont, entre autres, appuyées par la fondation Rockfeller – officiellement pour des raisons philanthropiques -, pénètrent de plus en plus profondément au coeur des deux plus grandes nations paysannes de la planète, la Chine et l’Inde. Au risque évident, sur fond de mondialisation, de mettre en concurrence des petits paysans travaillant leur lopin et des agromanagers gorgés de subventions, 500 fois plus  » productifs « . Au risque évident de voir des empires commerciaux du Nord s’emparer peu à peu, grâce à des brevets sur les nouvelles variétés, des derniers bastions de la biodiversité agricole de notre planète.
Fantasme ? Hélas, non. En septembre 1997, la société texane RiceTec Inc. obtient le brevet américain n°5 663 484, intitulé  » Lignées et graines de riz basmati « . Le riz basmati, connu pour son parfum si particulier, est cultivé depuis des siècles au Punjab, en Inde et au Pakistan. Il est le produit de sélections locales, opérées au cours d’innombrables générations de travail humain. RiceTec, de son côté, n’a fait qu’utiliser ce savoir-faire en croisant des varités basmati avec d’autres, semi-naines, elles aussi cultivées en Inde depuis longtemps. En accordant un brevet commercial pour ce qui n’est qu’un tour de passe-passe, l’État américain permet à cette  » invention originale  » d’être vendue sous le nom de basmati partout dans le monde, alors même que RiceTec la vendait auparavant sous le nom commercial de Texmati, Jasmati ou Kasmati. L’affaire est loin d’être achevée, mais de puissants syndicats paysans, en Inde même, craignent d’être obligés, un jour ou l’autre, de payer des redevances pour cultiver le riz qu’ils ont collectivement créé.
On ne le sait pas assez en France et en Europe, mais l’Inde se bat farouchement, depuis des décennies déjà, contre ce que nous appelons depuis peu la mondialisation, dans le droit fil du satyagraha, l’esprit de résistance gandhien, pacifique mais ferme. Bien avant les rassemblements altermondialistes, le Karnataka Rajysa Raitha Sangha (KRRS, Association des agriculteurs de l’État du Karnataka, au sud du sous-continent, voir l’encadré) organisait des rassemblements monstres contre les projets des multinationales.
Témoin cette extraordinaire année 1993, qui commence en fanfare, dès février. Un millier de paysans occupent à Bangalore le siège local de Cargill, le géant américain des céréales, et brûlent immédiatement les documents qui leur tombent sous la main. En mars, 200 000 petits producteurs se lancent dans une marche qui les mène à Delhi, la capitale, malgré de nombreuses arrestations partout sur la route. L’ambiance est joyeuse, ceux d’Uttar Pradesh portent des casquettes vertes, celles du Karnataka de superbes châles de même couleur. La mobilisation paysanne, soutenue par le groupe d’intellectuels et de scientifiques Gene Campaign, vise l’obscur rapport d’Arthur Dunkel, le directeur général du Gatt, l’ancêtre de l’OMC. Dans ce texte, aussitôt brûlé par le professeur Nanjundaswamy, président du KRRS, Dunkel réclame l’autorisation de breveter les semences, prélude au sinistre Terminator.
En octobre enfin, entre 500 000 et un million de paysans se retrouvent à Bangalore, capitale du Karnataka, pour proclamer leurs droits sur leurs propres semences et annoncer la création de banques de ressources génétiques. L’un des leaders du KRSS, Suresh Bongle, lance alors, prophétique :  » Le gouvernement américain et les compagnies étrangères tentent de créer dans ce pays un monopole de la production des semences « . Des Éthiopiens, des Indonésiens, des Thaïlandais, des Philippins, des Nicaraguayens, des Sud-Coréens sont présents, conscients de l’enjeu planétaire de la bagarre. Peu avant, , la célèbre altermondialiste Vandana Shiva, une biologiste de formation, avait créé une nouvelle association, Navdanya, qui regroupe aujourd’hui 60 000 adhérents. Outre une aide concrète à l’agriculture biologique, Navdanya a mis en place une vingtaine de banques de semences à travers le pays, pour sauver ce qui peut l’être encore.
L’Inde est à bien des égards un pays à part. Sa civilisation agricole date d’au moins 4500 ans, et ses 650 millions de paysans sont les dépositaires d’un savoir à peu près unique au monde. Selon les estimations, entre 30 000 et 200 000 variétés de riz existaient dans cet immense pays il y a encore cinquante ans, avant la révolution verte (Voir encadré). Le riz, souvent appelé brana dans les campagnes – autrement dit le souffle de la vie -, est à lui seul une civilisation. On ne sait pas précisément combien de variétés continuent d’être cultivées, mais une chose est évidente :la révolution verte en a fait disparaître un nombre considérable. Et selon Vandana Shiva et ses amis de Navdanya, l’apparition du riz transgénique risque d’achever ce processus.
Or, le travail des paysans, depuis des milliers d’années, a permis la mise au point de variétés parfaitement adaptées à la sécheresse – dans le seul ouest du Bengale, on en compte 78 variétés – ou à l’extrême humidité. Et même au sel, comme les chercheurs de Navdanya en ont découverte dans les régions côtières d’Orissa, du Kerala et du Karnataka.
C’est, on l’aura compris, une tout autre vision de l’avenir. Dans la ferme que possède Navdanya, 160 variétés locales de riz sont cultivées, et au total, l’association protège soigneusement 2 000 variétés de tout le pays. Au moins 100 000 paysans ont profité du système d’échange de semences bio, et depuis 1998, Navdanya s’est tourné vers le commerce équitable. Un partenariat a été conclu avec l’Allemand Gepa, et 400 tonnes de riz basmati dehra duni ont été exportées vers l’Europe en 2 002.
Ce n’est rien ? En effet, et cela pourrait même sembler dérisoire à l’échelle d’un pays de un milliard d’hommes. Mais le choix qui s’impose, presque évident, décidera du sort d’une civilisation. Ou les paysans indiens resteront dans leurs villages, s’appuyant sur leurs traditions, en les modifiant quand c’est nécessaire. Ou le marché mondial et les multinationales les chasseront vers les grandes villes, où ils rejoindront dans les bidonvilles les dizaines de millions de déracinés qui les y ont précédés.

(1) L’agence de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation, basée à Rome
(2) Par rapport aux chiffres moyens entre 1997 et 1999

Une révolution très contestée

Quarante ans après son lancement, le bilan de la  » révolution verte  » n’est pas encore totalement tiré. Le point de départ est connu : au début des années 60, la Banque mondiale et d’autres institutions internationales décident de financer la recherche agricole pour permettre aux pays du Sud, disent-elles, de régler le problème de la faim. De nouvelles variétés de céréales à gros rendement sont en effet mis au point, et un extraordinaire mouvement de  » modernisation  » traverse en quinze ans l’Asie, l’Amérique latine, l’Afrique du Nord et le Moyen Orient. Le Nord envoie des experts, des machines, des engrais et des pesticides, et indiscutablement, les rendements explosent, et la faim recule.
Mais aujourd’hui, le bilan apparaît aux yeux de beaucoup comme hautement discutable. Les dégâts sociaux et écologiques de l’intensification ont en effet été largement sous-estimés, et souvent même niés. Or la révolution verte a largement déstabilisé les sociétés paysannes, favorisant les plus riches et privant les pauvres des anciens accès aux pâturages et aux forêts, imposant au passage une dépendance considérable par rapport aux technologies du Nord. Sur le plan écologique, de nombreux scientifiques, y compris au Sud, parlent ouvertement de désastre. L’irrigation massive a en fait appauvri d’immenses zones, par des phénomènes de salinisation qui n’étaient pas au programme. L’emploi généralisé de pesticides empoisonne non seulement les sols, mais aussi les hommes. La généralisation de la monoculture, jadis presque inconnue, se fait au détriment de la biodiversité agricole et de la faune sauvage.
Ce qui est troublant, c’est que les promoteurs des OGM sont souvent les mêmes que ceux qui promettaient, il y a quarante ans, l’éradication de la faim par l’introduction de la chimie. Parmi eux, des fondations comme celle de Rockefeller ou des centres de recherche comme l’Instititut international de recherche sur le riz (IRRI).

Des associations très diverses
Qui parle de paysans en Inde tombe immédiatement sur le puissant Karnataka Rajysa Raitha Sangha (KRRS, Association des agriculteurs de l’État du Karnataka). Ce syndicat de petits et moyens producteurs est basé dans le sud de la péninsule indienne, mais rayonne désormais dans tout le pays, appuyé sur des réseaux efficaces d’information et des liens internationaux noués dans le cadre de Via Campesina, à laquelle adhère en France la Confédération paysanne.
Pensé dès 1965 par un tout petit noyau de cinq personnes, créé officiellement en 1980, le KRSS regroupe aujourd’hui des millions de membres. Très gandhien dans sa philosophie, il plaide pour l’installation, à long terme, d’une vaste  » république villageoise  » fondée sur la démocratie directe, l’autonomie et l’autosuffisance. Le syndicat a joué un rôle-clé dans l’apparition d’une structure nationale de défense des paysans, la Bharatiya Kisan Union (BKU).
Parmi les dernières nées des associations, le Joint Action Forum of Indian People (JAFIP) est une fédération de mouvements contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Apparu en 1998, JAFIP est parvenu à rassembler des foules considérables, notamment à Hyderabad. Certains lui reprochent d’accepter la présence à ses démonstrations d’une autre fédération, marquée par ses liens avec des groupes armés, proches de la tradition maoïste, All Indian Peoples Resistance Forum (AIPRF).
Citons également deux mouvements populaires très influents. D’abord la Narmada Bachao Andolan (NBA), créée au milieu des années 80 pour lutter contre le projet d’aménagement – essentiellement sur fond de barrages – de la vallée de la Narmada. La romancière Arundhati Roy est devenue une sorte de porte-parole officieuse de la NBA.
Enfin, le National Forum of Fishworkers (NFF), lancé au Kerala au début des années 90, entend coordonner les combats des pécheurs-artisans de l’Inde, gravement menacés par les chalutiers de la pêche industrielle.