Archives mensuelles : octobre 2005

Quelques notes andalouses

(Bretagne Vivante 10)

J’ai de la chance, je reviens d’Andalousie. Je ne peux tout vous raconter – dommage, soyez-en certain -, mais j’en rapporte aussi l’habituelle moisson d’amertume. Le lynx ibérique, une espèce qu’on ne trouve qu’en Espagne et peut-être dans quelques îlots portugais, est sur le point de nous dire adieu. Son extinction serait la première d’un félin sur terre depuis 10 000 ans, depuis la mort du tigre à dents de sabre. Et pas au fin fond de l’Afrique martyrisée par les guerres et la maladie. Non, au cœur de l’Europe riche et donneuse de leçons.

Il y avait autour de 100 000 lynx au début du siècle passé. Il n’en reste qu’une centaine : un abominable désastre. La faute aux chasseurs – longtemps, la peau du lynx se monnaya fort cher -, la faute au lapin – proie essentielle du félin, il disparaît lui aussi, victime d’épidémies -, la faute aux routes.

Les routes, oui. Arrêtons-nous une seconde au bord de l’une d’elles, qui relie les villages de Villamanrique et d’El Rocío. Elle coupe en partie le parc national de la Doñana, et elle tue chaque année un ou plusieurs lynx survivants. Quand il en reste si peu, c’est énorme. Pourquoi cette route, officiellement présentée comme  » chemin agricole  » ? Parce que certains habitants de Villamanrique en avaient assez de faire un tout petit détour. Leurs élus locaux ont œuvré, l’Europe a ouvert la pompe à finances, et la route a été livrée. Beau chemin agricole, en vérité, que cette large route, asphaltée, qui ferait honte à nos meilleures départementales.

L’histoire vous en rappelle peut-être d’autres, plus locales. Vous savez sans doute qu’une réforme des parcs nationaux français est en cours. Une loi sera tôt ou tard discutée au Parlement. Sur le papier, c’est épatant. Nos bons maîtres souhaiteraient appliquer la décentralisation aux milieux naturels protégés. Et donc accorder plus de pouvoir aux collectivités locales, en assouplissant le cadre juridique qui protège pour l’heure nos parcs nationaux.

Rien n’est bouclé encore, rien n’est achevé, certes. Mais comment vous dire ? J’ai peur. Je pense à tous ceux qui guignent les Écrins, les Aravis, la Vanoise. À ceux qui rêvent de marinas et de lotissements sur les dernières lignes de rivage libres. Je pense au lynx d’Andalousie.