Archives mensuelles : décembre 2007

Le renard et l’enfant (version trash)

Est-ce une bonne idée ? Sûrement pas. Finir cette année 2007 sur une image aussi cinglée que celle que nous offre la fédération de chasse du Pas-de-Calais (http://www.fdc62.com) ne risque pas d’améliorer mon image de marque personnelle. Mais bon, je vous en préviens, 2008 sera meilleure. Du moins, je vous assure que je ferai de mon mieux pour insister sur le concret, la mobilisation, la création, l’avenir. Je le jure.

En attendant, donc, cette photo inouïe. On y voit – et vous verrez sûrement – Hervé Berthe et probablement son fils, le dos contre un mur en brique. Avec sept renards devant eux, tués sur le seul territoire de Harbacq, dont une partie en bordure de Wanquetin. Hervé Berthe, piégeur agréé depuis 2001, est heureux et fier, car il a une fois encore vaincu la vie. La fédération de chasse, heureuse elle aussi, et fière on s’en doute, l’encourage sans détour à poursuivre sa rude tâche, avec ces mots extraordinaires : Bravo à nos piégeurs ! Toutes nos félicitations !!!

Les trois points d’exclamation ne sont pas de moi, bien entendu. D’un côté, ce flot irrépressible de bassesse ne réclame aucun commentaire. Et de l’autre, je suis bien obligé d’en apporter un. Et le voici : il est de bon ton de relativiser, sous nos cieux. De considérer que tout est dans tout et inversement. Qu’après tout, ce n’est pas si grave. Qu’au fond, on a bien le droit. Que la liberté ne se découpe pas en morceaux. Qu’il est toujours préférable de se montrer tolérant, etc.

Etc. et jusqu’à plus soif. Je suis d’accord, jusqu’à un certain point, peut-être plus vite atteint, chez moi, que chez d’autres. Car ma vérité, c’est qu’il n’est pas équivalent de défendre la vie et de fêter la mort. Mon sentiment profond est que des flingueurs de renards, quelle que soit l’explication finale de l’affaire, sont de virulents adversaires. Adversaires, mais pas ennemis. Je ne rêve pas d’éradiquer, je souhaite combattre, et ne m’en prive pas.

Je le dis sans hausser le ton, sans me pousser du coude une seconde : celui qui met son énergie et sa liberté au service de la vie sur terre, pour tous, celui-là est préférable à cet autre, qui se vautre dans la délectation de la tuerie. Je suis profondément satisfait de savoir où je me situe. Et là-dessus, une très belle fin d’année 2007. Je vous assure que je suis sincère. Et à l’an prochain.

Toutes les forêts du monde

Sylvain Angerand, des Amis de la Terre, m’envoie le texte d’une tribune parue dans Libération, sous sa signature. Cela tombe bien : l’ayant déjà lue, je m’apprêtais à vous en parler (http://www.liberation.fr). Je n’ai jamais rencontré Sylvain et ne sais que fort peu de choses sur Les Amis de la Terre. Ce qui ne m’a pas empêché de saluer ici ou ailleurs la droiture et la pugnacité d’un de ses membres, Christian Berdot, à propos des biocarburants.

Que nous veut Sylvain Angerand ? Eh bien nous alerter, bien entendu, et sur une question essentielle. Une de plus. Voyez l’entrée en matière, qui résume bien le tout : « Planter des arbres pour sauver le climat est la grande mode du moment. Il n’y a qu’à voir les opérations qui pullulent ces derniers temps : «Un milliard d’arbres pour la planète» du Programme des
Nations unies pour l’environnement,
«Un arbre, un Parisien» de la Ville de Paris, et encore «Plantons pour la planète» d’Yves Rocher. L’idée est qu’en grandissant, un arbre capte du C02, l’un des principaux gaz à effet de serre, permettant donc d’en atténuer l’impact sur le réchauffement climatique ».

Angerand décrit le monde tel qu’il est. Qui ne ressemble pas aux dépliants publicitaires de l’univers marchand. La supercherie, en ce domaine, repose sur une idée si simple qu’elle en est totalement fausse : un arbre vaudrait un arbre. Un eucalyptus, appelé en Amérique latine l’arbre de la soif, tant il assèche les sols où il est planté massivement, vaudrait un arbre tropical de 700 années vivant une infinité de relations complexes avec son voisinage de plantes et d’animaux. Si vous lisez l’espagnol, allez jeter un oeil à l’adresse entre parenthèses (http://www.redtercermundo.org). Un vieil homme venu d’Australie, qui est aussi et surtout un eucalyptus – Don Eucalipto – raconte l’odyssée, ce long sanglot de l’eucalyptus, changé pour notre malheur en petit soldat de l’industrie forestière.

Donc, un serait égal à un. La forêt gagnerait en Chine, alors qu’elle s’évanouit, parce que le parti communiste a décidé de planter des surfaces géantes d’eucalyptus génétiquement modifiés. L’Indonésie, multipliant des palmiers à huile par milliards, compenserait, au moins en partie, la perte de ses forêts pluviales primaires, qu’elle vole à l’humanité et à l’avenir de tous. Et de même, partout, dans ce monde barbare.

Angerand nous met en garde contre un nouveau truc des bureaucrates du climat. À Bali, où Greenpeace s’est en partie déconsidéré, la planète officielle a discuté des moyens de lutter contre le grand dérèglement. Ce qui fut et demeure un désastre – l’absence de toute décision – a été présenté comme un pas en avant par tous ceux qui ont un intérêt, au moins symbolique, à ce que le commentaire soit mensonge.

Là-bas, dans le pays de l’abomination – Bali est en Indonésie -, l’on a évoqué une idée inouïe : payer des gouvernements pour qu’ils limitent un peu la déforestation. Dans le jargon insupportable des conférences internationales, cela s’appelle « déforestation évitée ». Et comme la FAO, agence onusienne, considère que les monocultures d’arbres valent les communautés végétales plurimillénaires des forêts primaires, on peut s’attendre à de stupéfiants résultats.

À terme, l’ONU pourrait aisément payer les mafieux d’Indonésie qui plantent des palmiers à huile pour fabriquer des biocarburants, au motif que ces arbres ralentissent la déforestation massive causée par leur développement fulgurant. Les mafieux gagneraient ainsi deux fois. Au-delà, le monde entier pourrait se reboiser sous la forme de pins Douglas dans le Morvan français – Lulu, coucou ! -, de peupliers en Chine, de palmiers dans le bassin du Congo, etc.

Tragédie ? Je confirme : tragédie. Mais je dois ajouter que j’en ai marre de ces cohortes de collaborateurs de la destruction, qui font la queue au guichet de la mort. La rébellion est un devoir moral élémentaire. En attendant mieux. Tiens, je viens de lire un article qui referme, pour aujourd’hui en tout cas, le dossier. Laurence Caramel (http://www.lemonde.fr) écrit ceci : « Plus de 1,6 milliard d’arbres ont été plantés en 2007 grâce à la campagne “Plantons pour la planète” lancée par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) avec la Kényane Wangari Maathai, Prix Nobel de la paix 2004, dont le Mouvement de la ceinture verte soutient depuis longtemps des actions de reforestation en Afrique. L’objectif du milliard d’arbres que s’étaient fixé les initiateurs du projet est ainsi dépassé. Fort de ce succès, le PNUE a annoncé que la campagne serait reconduite en 2008 et en 2009.
Au palmarès des pays ayant répondu à l’appel, l’Ethiopie arrive en tête avec plus de 700 millions de plants, suivie par le Mexique (217 millions) et la Turquie (150 millions)
».

N’est-ce pas formidable ? Non. En Éthiopie, la surface de forêts est passée de 40 % du territoire national en 1950 à 3 % aujourd’hui. 700 millions d’arbres qu’on pourrait dire sans racines, en tout cas sans l’extraordinaire réseau de diversité qui en fait des monuments de la vie, ce n’est rien. Peut-être moins que rien, car l’illusion n’est pas notre alliée, mais un mortel soporifique.

Lester Brown ou la naïveté au pouvoir

Je ne sais si vous connaissez l’Américain Lester R.Brown, mais je vais faire comme si c’était la première fois. Brown est un agronome qui a conseillé l’administration américaine – jusqu’au président – pendant des décennies. Devenu écologiste sur le tard, comme René Dumont, il a créé un institut fameux, le WorldWatch, et écrit plusieurs livres.

Parmi ces derniers, Who will feed China, en 1995. Oui, demandait alors Brown, à peu près seul au monde, qui pourra nourrir l’immense population chinoise ? Il tentait de montrer ce que donnerait, sur fond de croissance démentielle, le changement de régime alimentaire. Car, devenant plus « riches », une fraction importante des Chinois mangent et mangeront toujours plus de viande et d’oeufs, boiront davantage de bière, etc.

Or ils sont déjà 1,3 milliard et 13 millions de plus chaque année (à l’époque). Brown rappelait avec force que « produire » une tonne de poulet coûte deux tonnes de céréales, et quatre pour le même poids de porc. À l’horizon 2030, la Chine serait obligée d’importer entre 200 et 369 millions de tonnes de céréales chaque année. Bien plus, en toute hypothèse, que ne pourrait alors en offrir le marché mondial.

Je vous passe quantité d’événements intéressants, dont le départ de Brown du WorldWatch Institute – il a créé le Earth Policy Institute -, car je ne veux aujourd’hui parler que de son dernier livre, paru chez Calmann-Lévy, Le plan B (Pour un pacte écologique mondial). Il vaut d’autant plus la peine d’être lu qu’il offre deux ouvrages pour le même prix. Avouez que c’est rare.

Dans le premier, Brown décrit la crise écologique en cours. Encore ? Oui, une fois encore. Mais Brown parvient à nous intéresser, car il choisit le plus souvent de bons exemples, ou des angles inédits qui nous permettent de sentir le gouffre sous nos pieds. En particulier, il excelle à montrer les signes inquiétants dans la marche concrète des sociétés humaines. Lesquelles manquent déjà de terre – le Rwanda, le Darfour -, d’eau – les riverains du Nil -, de forêts, amenant quantité d’États au bord extrême de la désintégration.

Il est de même convaincant lorsqu’il décrit la raréfaction du pétrole et le dramatique dérèglement du climat. Il l’est, car au fond, ce n’est pas un intellectuel, mais une sorte de praticien planétaire. Il connaît de près les réalités, à commencer par celles du Sud. À commencer par celles des paysans du Sud, sur qui tant de choses reposent. Certes, il se montre au passage indifférent au sauvage, à tout ce qui n’est pas humain, ce qui lui fait sous-estimer la décisive question de la biodiversité. Un agronome reste un agronome, les mânes du vieux Dumont ne me contrediront pas. Il n’empêche : un livre, solide.

Mon avis est qu’il aurait dû s’arrêter là. Car le deuxième, qui fait suite, est un hymne à la naïveté inconsolable de l’espèce humaine. Brown en appelle à une rapide révolution écologique, ô combien radicale, mais qui se déroulerait sans changements politiques et sociaux. Il est dans cette croyance que l’on peut convaincre son interlocuteur à l’aide de schémas, de diagrammes et de discours correctement charpentés.

En résumé, et c’est lui qui en parle, nous aurions besoin d’un Churchill. D’un chef de guerre imposant un grand tournant. Hélas, Brown ignore totalement l’histoire et ses confusions. Il ne saisit pas même que Churchill avait la partie facile. Oui, excusez-moi : facile. L’ennemi était connu, il était aux portes, et tous les Britanniques savaient ce qu’ils défendaient. L’homme au cigare pouvait en outre s’appuyer sur un consensus national puissant, autour des valeurs de la démocratie. De cette démocratie en tout cas. Tel n’est évidemment plus le cas.

Brown, qui est tout sauf un rebelle, en appelle à la création d’un « marché honnête », qui dirait la vérité écologique des prix. Et la nouvelle économie dont il parle ressemble étrangement à l’ancienne. C’est son droit, certes oui, mais le livre refermé, on est saisi par l’incompréhension. À l’opposé des marxistes et posmarxistes, mais de manière symétrique, il a une lourde tendance à épargner le système tout en pointant sans cesse la responsabilité individuelle.

Il me semble qu’il se montre là un excellent Américain. Entendons-nous : le peuple américain a autant de qualités et de défauts que tout autre. Mais enfin, on peut le critiquer. Or les États-Unis sont un pays naïf et volontariste, qui croit plus que nous dans le messianisme et la possibilité de vaincre tous les obstacles matériels. L’idée d’un changement social voulu et assumé – nous appelons cela une révolution – est étrangère à l’univers de Brown, qui en reste à des incantations de grand enfant. Ce serait bien de faire ça, car il le faut. Ce serait mieux de stabiliser le climat, de « bâtir des cités pérennes », de « nourrir correctement 7 milliards d’individus », car cela arrangerait les affaires humaines.

Comment y arriver ? Mystère. Le conflit, la confrontation, l’éventuel affrontement ont simplement disparu dans le dessin animé d’un avenir rêvé. Je note que Nicolas Hulot a préfacé Brown. Je note que le Grenelle de l’Environnement est conforme en tout point à l’imaginaire si audacieux de Lester R.Brown. Je note que nous n’avons pas fini de nous prendre la tête.

Malheureux tous ces simples d’esprit

Il faut s’y faire, nous n’aurons pas la médaille. Nous, les critiques de ce monde impossible. Car nous serons toujours aux avant-postes, à la proue du grand navire, sondant le fond. Solitaires. Appelons cela un destin. Nous n’avons rien fait pour cela, et en réalité, nous ne méritons aucune récompense. C’est ainsi. Mais cela n’interdit pas de cogner, on s’en sera peut-être rendu compte ici.

J’ai sur ma table un vilain livre fatigué, dont la couverture médiocre rappelle le papier Kraft. Il s’agit d’un salmigondis de déclarations, tracts et articles, le tout paru en 1974 chez Jean-Jacques Pauvert, pour soutenir la candidature de l’écologiste René Dumont aux élections présidentielles. Son titre (raté) ? À vous de choisir.

Pour être sincère, c’est à peu près illisible. Le jargon y domine. Les visions y sont souvent datées, et manquent hélas de souffle. Et pourtant. Et pourtant, relisant une partie des textes rassemblés, j’en suis resté stupéfait. Interdit, si vous voulez. Car c’est aussi sublime, admirable, prophétique, vrai, supérieur, et de loin, à tout ce qui pouvait être raconté à l’époque.

En ce temps, justement, tous ceux qui tiennent le crachoir étaient déjà là, ou s’affairaient dans les coulisses. Tous. Buffet, Hue, DSK, Royal, Mélenchon, Emmanuelli, Chevènement et tant d’autres à gauche. Bayrou, Sarkozy, Chirac, Fillon à droite. Qu’on me comprenne : ce n’est qu’un échantillon, mais représentatif je crois. Auquel il faudrait ajouter des héros comme B-HL, André Glucksmann ou Alain Duhamel.

Que se passait-il en France en cette année 1974 ? Georges Pompidou allait mourir, obligeant à de nouvelles élections présidentielles. Le parti communiste, encore surpuissant, attaquait à l’arme automatique Alexandre Soljenitsyne, dont L’archipel du Goulag venait de paraître en russe, le 28 décembre 1973. Le chef stalinien Georges Marchais vouait aux enfers soviétiques tous ceux qui osaient prétendre que l’Urss était un camp. Pour lui et ses amis, le seul problème véritable était qu’on ne produisait pas assez. L’avenir, prolétarien en diable, serait aux hauts-fourneaux, à la sidérurgie, au béton armé, au nucléaire, à la profusion. Les écologistes étaient de simples petits-bourgeois, dont l’histoire débarrasserait tôt ou tard les hommes.

Côté socialiste, un certain François Mitterrand appelait à rompre avec le capitalisme. À nationaliser. Et à produire comme jamais. Vous ne croiriez pas le ton des envolées, lorsqu’il s’agissait de signer le désopilant Programme commun (1972). Pourtant, tous les fins politiques, à commencer par Lionel Jospin, qui commençait sa carrière dans l’ombre de Mitterrand, admiraient avant que d’applaudir.

L’écologie ? Les socialistes ne connaissaient pas même le mot, lui préférant la désastreuse expression « qualité de la vie ». J’ai retrouvé les 110 propositions de François Mitterrand pour les élections de 1981. Attention, 1981, pas 1974. En 1974, il n’y avait rien, pour la raison insupportable, à leurs yeux, que l’écologie jouait contre l’emploi, et l’industrie.

En 1981, quand la gauche s’apprête à prendre le pouvoir, le PS consacre 3 de ses 110 mesures à ce qu’il appelle « les équilibres naturels ». C’est si grotesque que je m’empresse de les reproduire in extenso :

101. Une charte de l’environnement garantissant la protection des sites naturels, espaces verts, rivages marins, forêts, cours d’eau, zones de vacances et de loisirs, sera élaborée et soumise au Parlement après une large consultation des associations et des collectivités locales et régionales avant la fin de l’année 1981.

102. La lutte contre les pollutions de l’eau et de l’air sera intensifiée. Les entreprises contrevenantes seront pénalisées.

103. Les normes de construction de machines et moteurs dangereux à manier et générateurs de bruit seront révisées et strictement appliquées.

J’espère que vous riez autant que moi. En 1981, les grands savants socialistes ne savaient strictement rien du phénomène le plus important jamais advenu dans l’histoire humaine, au cours des deux millions d’années passées. Assurément, cela relativise.

Concernant la droite, c’est pareil, bien entendu. Giscard, l’homme de l’Algérie Française, et Chaban, l’homme de l’État UDR – l’UMP de ce temps englouti – ne rêvaient que d’une seule et unique chose : achever ce qui tenait encore debout. Par tous moyens techniques et financiers disponibles. Le premier l’ayant finalement emporté, nous eûmes le plus grand programme électronucléaire jamais entrepris, sans le moindre débat public sur le sujet. Giscard ! Dire qu’une génération entière d’Alain Duhamel l’a présenté comme l’homme le plus intelligent du pays. Imaginez les autres.

Reste le cas Dumont. Le petit livre dont je vous ai entretenu au début est décidément un improbable chef-d’oeuvre. Il vante l’agriculture biologique et pourfend tous les gaspillages. Il annonce page 60 que le climat pourrait bien se trouver bouleversé par l’augmentation des émissions de gaz carbonique ( en 1974 !). Il décrit l’avenir souhaitable des énergies renouvelables, dont le solaire et le vent. Il affirme que la croissance sans limites est absurde et criminelle. En bref, il dit la vérité.

Non pas toute la vérité. Mais davantage de vérités que la totalité des classes politique, médiatique et intellectuelle de l’époque. Incomparablement ! Tous les autres sont ridicules, à jamais. Ou le seraient si la mémoire était un bien collectif, perpétuellement entretenu par les hommes.
On sait qu’il n’en est rien, ce qui permet à quelques dames, dont l’inénarrable Ségolène Royal et l’archibureaucrate Marie-Georges Buffet, et à tant de messieurs – voir les cas Adler, Allègre, Attali, B-H L, Colombani, Daniel, Dantec, Debray, Ferry, Finkielkraut, Gallo, Hollande, Houellebecq, Imbert, Jospin, Julliard, July, Kahn, Manent, Minc, Nabe, Revel, Rosanvallon, Sarkozy, Slama, Sollers, Sorman,Taguieff, et on en oublie hélas un millier au moins – de pérorer comme si rien n’avait changé ni ne changerait jamais.

Bon, je l’ai dit dès le départ : c’est ainsi. Et je ne me plains pas. Personne ne m’a obligé, je suis où je souhaite être. Et puisque je parle de moi, je pense qu’il est juste de dire ce que je faisais en 1974. J’avais alors 18 ans, et ne pouvais voter. Mais je n’aurais pas donné ma voix à Dumont. Non. Je croyais, avec une ferveur à peu près totale, à la révolution sociale. Étais-je néanmoins écologiste ? Possible. Très possible, mais c’est à vous de juger. En 1972, j’ai participé – j’avais 16 ans – à la première manif à vélo dans les rues de Paris, contre la bagnole.

J’y étais allé en tandem avec Jean-Paul Navenant, depuis la banlieue lointaine, et je me suis retrouvé sur la Seine avec mon ami Kamel, à bord d’un minuscule canot pneumatique. Je me rappelle les CRS, un peu plus tard, vers le Louvre, qui tentaient de nous assommer. Kamel avait sur la tête le canot, que nous n’avions pas eu le temps de dégonfler.

Dès le départ, c’est-à-dire pour moi à l’été 1972, je fus du grand combat pour le Larzac. Et je me dépensai également contre le nucléaire triomphant de ces années anciennes, de Malville à Plogoff. En réalité, ma conscience à moi s’était éveillée à la lecture d’un numéro du mensuel Actuel, paru en octobre 1971. Sa Une clamait un mot unique : Beuark ! Avec un dessin représentant un couple juché sur une voiture s’enfonçant dans un océan de merde.

C’est là que j’ai vu écrit, pour la première fois, le mot Écologie. Mais j’ai pensé aussi que seule la révolution viendrait à bout du désastre. Et j’ai fait ce que je pouvais pour qu’elle advienne au plus vite. Comme on a vu depuis, cela n’a guère marché. En tout cas, et c’est seulement cela que je voulais vous dire – je suis un authentique bavard -, tentez de regarder tous les braves aveugles qui nous gouvernent d’un autre oeil. Ils ont eu tort hier, ils ont évidemment tort aujourd’hui. L’écologie n’est pas la garantie d’avoir raison. Elle est seulement la certitude que la pensée, bonne ou bancroche, se déploie dans le cadre qui convient. Et pour ceux qui vivent cette longue saison en ma compagnie, il n’y a pas l’ombre d’un doute : l’humanité, pour des raisons complexes et ténébreuses, détruit la vie sur terre.

Nantes, cinq minutes d’arrêt (ou plus)

Voler ne mène nulle part. Et je ne veux pas parler ici de l’art du voleur, qui conduit parfois – voyez le cas Darien, et son inoubliable roman – au chef-d’oeuvre. Non, je pense plutôt aux avions et au bien nommé trafic aérien. Selon les chiffres réfrigérants de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), ce dernier devrait doubler, au plan mondial, dans les vingt ans à venir. Encore faut-il préciser, à l’aide d’un texte quasi officiel, et en français, du gouvernement américain (http://usinfo.state.gov).

Les mouvements d’avion ont quadruplé dans le monde entre 1960 et 1970. Ils ont triplé entre 1970 et 1980, doublé entre 1980 et 1990, doublé entre 1990 et 2 000. Si l’on prend en compte le nombre de passagers transportés chaque année, le trafic aérien mondial devrait encore doubler entre 2000 et 2010 et probablement doubler une nouvelle fois entre 2010 et 2020. N’est-ce pas directement fou ?

Les deux estimations, la française et l’américaine, semblent divergentes, mais pour une raison simple : les chifres changent selon qu’on considère le trafic brut – le nombre d’avions – ou le trafic réel, basé sur le nombre de passagers. Or, comme vous le savez sans doute, la taille des avions augmente sans cesse. Notre joyau à nous, l’A380, pourra emporter, selon les configurations, entre 555 et 853 voyageurs. Sa seule (dé)raison d’être, c’est l’augmentation sans fin des rotations d’avions.

Ces derniers n’emportent plus seulement les vieillards cacochymes de New York vers la Floride. Ou nos splendides seniors à nous vers les Antilles, la Thaïlande et la Tunisie. Non pas. Le progrès est pour tout le monde. Les nouveaux riches chinois débarquent désormais à Orly et Roissy, comme tous autres clampins, en compagnie des ingénieurs high tech de Delhi et Bombay. La mondialisation heureuse, chère au coeur d’Alain Minc, donc au quotidien de référence Le Monde lui-même – Minc préside toujours son conseil de surveillance -, cette mondialisation triomphe.

Où sont les limites ? Mais vous divaguez ! Mais vous êtes un anarchiste, pis, un nihiliste ! Vade retro, Satanas ! Bon, tout ça pour vous parler du projet de nouvel aéroport appelé Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes. Je ne vous embêterai pas avec des détails techniques ou des chiffres. Sachez que pour les édiles, de droite comme de gauche, sachez que pour la glorieuse Chambre de commerce et d’industrie (CCI) locale, c’est une question de vie ou de mort. Ou Nantes fait le choix de ce maxi-aéroport, ou elle sombre dans le déclin, à jamais probablement.

Aïe ! Quel drame ! Selon la CCI justement, l’aéroport de Nantes pourrait devoir accueillir 9 millions de personnes par an à l’horizon 2050. Contre probablement 2,7 millions en 2007. Dans ces conditions, il n’y a pas à hésiter, il faut foncer, et détruire. Des terres agricoles, du bien-être humain, du climat, des combustibles fossiles, que sais-je au juste ? Il faut détruire.

La chose infiniment plaisante, et qui résume notre monde davantage qu’aucun autre événement, c’est que l’union sacrée est déjà une réalité. l’Union sacrée, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le son du canon et de La Marseillaise unis à jamais. C’est la gauche appelant en septembre 1914 à bouter le Boche hors de France après avoir clamé l’unité des prolétaires d’Europe. L’Union sacrée, c’est le dégoût universel.

L’avion a reconstitué cette ligue jamais tout à fait dissoute. Dans un article du journal Le Monde précité (http://www.lemonde.fr), on apprend dans un éclat de rire morose que le maire socialiste de Nantes, le grand, l’inaltérable Jean-Marc Ayrault, flippe. Il flippe, ou plutôt flippait, car il craignait que le Grenelle de l’Environnement – ohé, valeureux de Greenpeace, du WWF, de la Fondation Hulot, de FNE – n’empêche la construction d’un nouvel aéroport à Nantes. Il est vrai que l’esprit du Grenelle, sinon tout à fait sa lettre, condamne désormais ce genre de calembredaine.

Il est vrai. Mais il est surtout faux. Notre immense ami Ayrault se sera inquiété pour rien. Un, croisant le Premier ministre François Fillon, le maire de Nantes s’est entendu répondre : « Il n’est pas question de revenir en arrière. Ce projet, on y tient, on le fera ». Deux, Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, a confirmé tout l’intérêt que la France officielle portait au projet, assurant au passage qu’il serait réalisé.

Et nous en sommes là, précisément là. À un point de passage, qui est aussi un point de rupture. Derrière les guirlandes de Noël, le noyau dur du développement sans rivages. Certes, c’est plus ennuyeux pour les écologistes à cocardes et médailles, maintenant majoritaires, que les coupes de champagne en compagnie de madame Kosciusko-Morizet et monsieur Borloo. Je n’en disconviens pas, c’est moins plaisant.

Mais. Mais. Toutes les décisions qui sont prises aujourd’hui, en matière d’aviation, contraignent notre avenir commun pour des décennies. Et la moindre de nos lâchetés d’aujourd’hui se paiera au prix le plus fort demain, après-demain, et jusqu’à la Saint-Glin-Glin. Cette affaire ouvre la plaie, purulente à n’en pas douter, des relations entre notre mouvement et l’État. Pour être sur la photo aujourd’hui, certains renoncent d’ores et déjà à changer le cadre dans vingt ou trente ans. Ce n’est pas une anecdote, c’est un total renoncement. Je dois dire que la question de l’avion – j’y reviendrai par force – pose de façon tragique le problème de la liberté individuelle sur une planète minuscule.

Ne croyez pas, par pitié ne croyez pas, ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’urgence. Ceux-là – tous – seront les premiers à réclamer des mesures infâmes contre les autres, quand il sera clair que nous sommes tout au bout de l’impasse. Qui ne les connaît ? Ils sont de tout temps, de tout régime, ils sont immortels. Quand la question de la mobilité des personnes sera devenue une question politique essentielle, vous verrez qu’ils auront tous disparu. Moi, je plaide pour l’ouverture du débat. Car il est (peut-être) encore temps d’agir. Ensemble, à visage découvert, dans la lumière de la liberté et de la démocratie. Peut-être.