Archives mensuelles : mars 2008

Mourir a-t-il de l’importance ?

Ce matin du 31 mars 2008, après avoir pris un petit déjeuner fait de thé vert, de pain, de beurre et de jus d’orange, j’ai osé penser aux autres. Eh oui, d’une manière assez désinvolte, j’ai songé à ceux qui se lèvent sans être sûrs de rien. L’huile aura-t-elle encore augmenté au marché ? Combien d’épis de maïs dans le sac plastique gardé sous la paillasse ? Penser à envoyer la petite chercher de l’eau, avant qu’il n’y ait trop de monde autour du point. Et le bois ? Et cette fièvre de l’aîné, qui n’en finit plus ? Et cette douleur dans la jambe droite, qui ne passe pas ?

Les chiffres sont absurdes, les grands nombres, surtout quand ils parlent de la mort, ne sont que des statistiques. On n’imagine pas, on ne peut se mettre à la place de. Non, on ne peut pas. Dans une autre vie, j’ai fait un voyage éprouvant à bord d’une sorte de truck, un camion (presque) déjanté, parti d’une zone de récolte du café. Les gens qui travaillaient là en famille étaient des esclaves du petit noir que nous buvons sans seulement y penser.

Non, ce n’est pas pour culpabiliser qui que ce soit. Oui, c’est pour écrire librement une évidence : derrière le café du matin, il y a des mains au travail. Des familles entières, souvent. Le père, la mère, les enfants, dès cinq ou six ans. J’ai récolté du café, et c’est un métier fort difficile, exténuant, salissant parce qu’on a souvent les pieds dans une boue gluante. On ne gagne rien, bien entendu. Quand je participais à cette récolte, les paysans du coin avaient un compte permanent et surtout définitif dans la boutique tenue par le propriétaire de la grande ferme caféière. Un compte qui était perpétuellement renouvelé, et qui ne serait jamais refermé. Les enfants savaient qu’ils paieraient les dettes fictives de leurs parents, et leurs enfants après cela, jusqu’à la fin des temps humains.

Et ce voyage en truck ? Moi, je m’enfuyais, après cette cauchemardesque récolte. Je savais ce qui m’attendait. La ville, le repos, les bouteilles de bière, la grande vie que j’ai toujours connue. Mais dans ce camion digne du film Le salaire de la peur, il y avait un gosse brûlant de fièvre. Soit il restait dans la ferme, et il mourrait, à coup certain. Soit il était conduit en ville, dans un hôpital qui le sauverait tout aussi sûrement.

La règle très générale de ce pays de mon passé, c’est que les enfants au front brûlant restaient et mouraient. Cette fois-là, pour une raison que je n’ai pas envie de raconter, ce ne fut pas le cas. Dans ce camion maudit, le père accompagnait le gosse, qui vivrait donc. Je n’ai pas su la suite, mais je suis à peu près certain de ce qui se passa, pour des raisons que je n’ai pas davantage envie de rapporter.

Et quoi ? Rien d’autre.

Que reste-t-il vraiment de mai 1968 ?

(Si vous avez la patience de lire jusqu’au bout, sachez que ce texte parle aussi, fatalement, de la crise écologique, objet de ce rendez-vous. Il y a donc sa place. Mais si.)

Défiez-vous des sycophantes. Cela paraîtra abrupt, et ça l’est. J’abhorre cette engeance, je dois l’avouer sans détour. Et pardonnez-moi d’avoir paru une seconde pédant : je vous assure que le mot m’est venu spontanément. Je le jure.

Un sycophante est un petit salopard. La parole nous vient du latin, qui l’aura dérobé sans remords au grec. Sukophantès, c’est le délateur, et précisément celui qui dénonce le voleur de figues. Or je suis un voleur de figues. J’ai volé ma vie, et j’en suis heureux, car personne ne me l’aurait offerte. J’ai volé ma vie grâce à mai 68, comme vous allez voir.

Qui sont les sycophantes de cette histoire ? Oh, la liste est longue, car le quarantième anniversaire est un flot lacrymal auquel chacun veut ajouter sa larme. J’y mets l’essentiel de ceux qui parlent de ce printemps-là. Et qui le dénoncent aux hommes en place, même et surtout quand ils s’en prétendent les héritiers. Avec une mention pour des gens comme André Glucksmann, Philippe Sollers, Alain Geismar, Serge July. Pour une raison simple : ces pauvres garçons ont soutenu activement le pire de leur époque – la dictature stalinienne et ses dizaines de millions de morts – avant que de prétendre donner des leçons universelles. Les deux premiers de la liste, qui n’en parlent plus guère me semble-t-il, sont même parvenus à défendre d’abord l’Union soviétique du goulag avant de passer à l’illustration de la Chine du laogai. L’un est aujourd’hui un fier compagnon de Nicolas Sarkozy, l’autre amoureux transi d’Alain Juppé. Et (très) vieux beau.

Le troisième de son côté, après avoir gentiment agité le petit livre rouge du grand ami de l’homme, a rejoint le cabinet de Claude Allègre, quand celui-ci était ministre de Jospin. On ne sait pas où il pourra s’arrêter. Mais il ne s’arrêtera pas. Quant à Serge July, il donne de belles chroniques que personne n’écoute à la station de radio bien connue des subversifs, RTL. Ma foi.

Vous remarquerez que je ne parle pas des pubeux, des journaleux et des innombrables pommadeux qui, ayant traversé un jour la rue un mouchoir sur le nez, pour cause lacrymogène, continuent de pérorer. Nous les connaissons tous, car ils sont l’ossature réelle de ce monde invivable. Mon mai 68 à moi n’a pas le moindre rapport avec cette pacotille.

Au printemps de 1968, j’avais douze ans et demi. Ce qui m’en donne cinquante-deux aujourd’hui. Ai-je participé ? Certes oui, malgré mon âge. Je ne vais pas détailler, car on croirait que je me vante, mais enfin, oui. Le lycée où je me trouvais était occupé, et j’ai contribué modestement à sa réorganisation. Je me souviens très exactement du 1er juin – ou était-ce le 2 ? -, quand les badernes du Comité de défense de la république (CDR) local et les frappes du Service d’action civique (SAC) sont venus nous déloger. Tous ivres de la grande obscénité gaulliste du 30 mai 68, sur les Champs-Élysées. J’étais sur un toit encombré de bouteilles incendiaires. Mais était-ce des cocktails Molotov ? Je n’en avais jamais vu encore, et nul n’en jeta sur les gens du SAC, qui chantaient la Marseillaise devant la grille.

J’ai été un artisan de 68, bien que déplorant beaucoup le mouvement étudiant, qui me paraissait tellement éloigné du grand malheur social. Les choses ne sont pas simples. J’appartenais à une famille nombreuse et si pauvre – mon père était mort depuis des années – qu’elle n’était plus ouvrière, mais sous-prolétaire. J’étais le seul à poursuivre ce qu’on ne pouvait appeler des études. Car en effet, je n’étudiais ni n’écoutais rien. J’attendais, surtout la fin.

Mais la fin de quoi ? Mai 68 m’a apporté une réponse grandiose à cette question qui ruinait ma jeune existence. Sans nul arrêt au cours des années suivantes, j’ai appris à nommer ce qui ravageait mon coeur. Ce qu’est une société de classe. Ce qu’est une révolution. Ce que peuvent provoquer l’enthousiasme et l’espoir. Et cela, je ne l’oublierai jamais. Bien entendu, j’ai pensé et prononcé un grand nombre de sottises. Mais pas toutes. Je n’ai jamais soutenu, ni de près ni de loin, le stalinisme, et j’en suis fier, je le dis sans manières.

J’ai pourtant agi, et ma foi, je crois qu’il y a une différence entre soutenir Brejnev, Jaruzelski, Pol Pot, l’invasion de l’Afghanistan d’une part, et manifester pour les ouvriers polonais ou hongrois d’autre part. Or j’ai constamment défilé pour les dissidents de l’Est, dès le mois de décembre de l’année 1970. Le bureaucrate polonais en poste, grand ami de Georges Marchais et de madame Buffet, s’appelait alors Gomulka. Et il fit tuer en quelques jours de cet hiver-là des centaines d’émeutiers de Gdansk, Gdynia et Szczecin. Même pas des sous-prolétaires ! De vrais ouvriers, trimant le plus souvent dans les chantiers navals de la Baltique. J’avais quinze ans, et je participais à mes toutes premières protestations publiques. Je me souviens avoir entendu à la télévision que la foule polonaise hurlait : « Gestapo ! Gestapo ! » en direction des milices staliniennes.

J’ai également, et des années durant, affronté les hommes du parti communiste en Seine-Saint-Denis, où je vivais. Cela peut sembler quelconque aujourd’hui, mais en ce temps, le PCF comptait dans ce département neuf députés sur neuf. Et vingt-sept maires sur quarante. Rien ne ressemble plus à un manche de pioche stalinien qu’une matraque plombée de policier. Mais je m’égare, je m’en rens compte. Heureusement, vous pouvez m’échapper.

En mai 1968, mon frère Régis avait quatorze ans, et il était désespéré. Son destin semblait écrit : rejeté par le système scolaire, il serait ouvrier. Il était rapidement passé par un Collège d’enseignement technique (CET), qui préparait sans état d’âme à la soumission. Qui matait celui qui osait défier l’autorité industrielle. Il serait ouvrier, nous finirions tous ouvriers, car la fatalité mène des troupeaux entiers. Je le fus moi-même, quand j’avais dix-sept ans, mais c’est une autre histoire.

Régis me faisait pleurer. Il rentrait du CET par le bus de Pantin, où il avait lui aussi pleuré. Nous savions trop bien ce que signifierait l’abjecte résignation. Nous n’avions pas besoin de dessin, ni d’aucune explication de texte. Je revoyais mon père à la fin de sa courte vie, quand il abattait ses soixante heures de travail, six jours par semaine et dix heures chaque fois. Non, nous ne pouvions avoir le moindre doute. Ce serait l’usine, ou la révolte.

Ce fut la révolte complète. Et je plains de mon âme ceux qui ne savent pas ce qu’est une rébellion intime et totale. Un dimanche après-midi du début de 1972, j’étais chez ma mère, où j’habitais encore. Ma mère était une passionnée des courses de chevaux, et la retransmission du tiercé était chez nous un moment liturgique. Tout s’arrêtait, quoi que ce fût. Ce jour-là, Léon Zitrone commentait en direct la cérémonie, depuis le champ de courses d’Auteuil.

Or il se passait quelque chose. Ma mère avait le nez sur ses journaux, rassemblant ses notes et ses classements, et moi je regardais l’écran, où il se passait vraiment quelque chose. Léon Zitrone commençait en effet à s’époumoner. Et s’il perdait en direct le souffle, c’est que le tiercé semblait retardé, pour la première fois dans l’histoire courte mais glorieuse de la télévision. « Mais que se passe-t-il là-bas, à l’autre bout du champ de courses ? Je vois un attroupement près des chevaux, c’est incroyable ! Je n’ai jamais vu cela, des policiers à cheval arrivent au galop, mais que se passe-t-il ? ».

Évidemment, c’est bien plus drôle pour ceux qui ont connu la voix de Zitrone. Pour les autres, trois mots : solennité, emphase, diction. Donc, Zitrone était perdu. Nous aussi. Ma mère avait relevé la tête de son journal, je m’étais avancé près de l’écran, et pendant ce temps, une caméra s’était approchée des étonnants événements d’Auteuil. Une caméra. Un zoom. Des silhouettes qui se précisent. Manifestement, des chevelus se trouvaient au-devant des chevaux, en petit bataillon. Des chevelus et des duffle-coats, vêtement couramment porté à l’époque par la jeunesse frondeuse. J’avais le nez à peu près sur la télévision, et ma mère n’était elle-même plus très loin.

C’est à ce moment que le zoom a montré les premiers visages, et c’est à ce moment que j’ai crié : « Régis ! ». Oui, mon Régis à moi était là en direct, qui empêchait le déroulement du tiercé de ma mère. Le reste est gravé. Mon frère et ses cheveux frisés, dominant la masse, car il est grand. La flicaille à képis, tentant de repousser les intrus. L’inévitable affrontement devant les caméras, sous mes yeux et ceux de ma mère. Régis distribuant son lot de bourre-pifs. Régis saisissant le képi d’un flic et le lançant en l’air, au-delà de la vision. De l’art. Un art primitif et sublime. J’exultais. Ma mère un peu moins. Il n’y eut pas de tiercé ce dimanche-là.

Pourquoi cette scène homérique ? Parce que les jeunes lads d’Auteuil, qui couchaient dans l’écurie et étaient moins nourris que les chevaux, parce que les lads étaient en grève. Régis, qui appartenait à un admirable groupuscule d’enragés, était venu les soutenir avec sa bande d’énergumènes. Hé, Claude Santiago ! Hé, Joël Waeckerlé ! Bon, Régis avait trouvé une autre voie que celle de l’ordre patronal et du travail soumis.

Et quelle, mes aïeux ! Je ne peux pas décrire plus avant ces folles années. Il y faudrait du temps, il y faudrait un livre. Mais je dois vous révéler ma vérité sur 68 : ce printemps annonçait la mort possible des frontières sociales et intellectuelles. Mon frère et moi, terrassés par le malheur des jours, l’extrême pauvreté – aussi, pour être franc, certaine folie familiale -, étions devenus libres.

Libre ne veut pas dire heureux. Mais libre veut dire libre. Régis, ainsi, rencontra des jeunes venus d’un tout autre horizon. Des petits-bourgeois, pour aller vite, dont certains n’étaient pas si petits que cela. Et tous n’étaient pas dans l’esbroufe, il s’en faut. Beaucoup voulaient vivre autrement, et le prouvèrent. Régis, qui vécut avec certains dans diverses maisons communautaires, en fut métamophosé. Sans le savoir, sans s’en douter, mais en toute certitude.

Quant à moi, je suivis d’autres chemins parallèles et différents. La révolte incandescente de ce lointain passé me servit de viatique, car je n’en avais pas d’autre. Il me permit des audaces, des contournements, des affrontements en tout genre. Par lui, grâce à lui, je poussai des portes interdites, je connus le monde tout en croisant le fer, je devins peu à peu qui je suis. Sans mai 1968 et les quelques années d’après, nous serions morts, Régis et moi. Car comment appeler tant d’incertains vivants ?

Régis est chef décorateur dans le cinéma, et moi je vous écris, à ce qu’il semble. Encore un mot, qui me ramène à l’objet de ce blog. À cette diabolique crise écologique qui recouvre peu à peu le moindre espace, y compris intérieur. Si je me bats encore, si je crois toujours à l’improbable sursaut, et certains jours de fête, même au succès, c’est bien entendu grâce à mai 68. Ce printemps, qui dura chez moi dix ans, a montré ce que peut l’esprit lorsqu’il est décidé. Et nous avions cet esprit-là. Et nous étions quelques uns à être redoutablement décidés.

68 est le signe indiscutable qu’un destin peut être changé, et même bouleversé. En quelques jours, en quelques mois. Et je ne parle pas du seul destin des individus. Mais de celui d’un monde. Pour ma part, pour cette part de moi qui jamais n’a renoncé et jamais ne renoncera, mai 1968 est le plus beau souvenir que j’aurai jamais. Que les sycophantes passent leur chemin, car ce n’est pas le mien. Et que revienne le printemps des âmes !

Jean et son troupeau, à jamais, pour toujours

Quand je ne suis pas ici, devant la machine, il m’arrive d’être là-bas, où je viens de passer quelques jours. C’est un pays que j’aime tant qu’il m’en vient des frissons. On franchit sans y penser les frontières les plus essentielles qui soient. Par exemple, on descend à pied de la maison, sous la lune naissante, dans un froid coupant comme lame. Les chênes pubescents ont encore leurs feuilles du passé, brun-argent. Les buis cachent leur odeur d’été dans la nuit nouvelle. Le calcaire disperse ses cailloux sous l’herbe courte du vallon.

Plus bas, à peine plus bas, le paysage disparaît d’un coup. Comme si, derrière le rideau, des mains s’étaient activées à changer le décor. On relève la tête, les derniers pins sylvestres tirent leur révérence, et le châtaignier mord la pente, partout. Il suffit de regarder ses pieds pour comprendre, si la nuit est d’étoiles, ce qui arrive. La roche n’est plus la même. Le schiste a pris la place du calcaire. En quelques mètres. La géologie est une puissante géographie.

Si la nuit est grande, c’est qu’elle échappe à notre emprise. Son territoire est neuf et différent, on ne reconnaît pas ce qu’on a vu cent fois. Les distances comme les perspectives sont tout ébouriffées. Et tandis que nous dormons en nous croyant les maîtres, le monde s’éveille et prend ses aises. Au matin, pour peu que les ornières soient humides de pluie ou de neige, on peut deviner une partie des événements courants. Le blaireau est venu, il a bu. Le chevreuil et le sanglier aussi. Le mulot a risqué sa vie, comme chaque fois, et l’aura peut-être sauvé. La hulotte a parcouru ses terres. Nulle trace de la renarde, qui doit pourtant nourrir ses trois petits.

Le jour venu, alors que je bois un café, Jean passe avec ses brebis. Et il reviendra avant de repartir. Sauf si la bourrasque ne le dissuade, comme hier. Jean va avoir 82 ans. Je l’ai écouté un grand nombre de fois, racontant souvent les mêmes histoires du temps d’hier. Mais que m’importe, au vrai ? Jean m’émeut au plus profond, et je sais que, lui disparu, le vallon ne sera plus jamais ce qu’il fut.

Jean est le dernier des Mohicans. Un paysan. Un éleveur. Depuis quelques milliers d’années, il sort son petit troupeau et lui fait parcourir les environs. Une fois le matin, une fois l’après-midi. Avec Rita et Tourlette, ses chiens. Avec son béret. Ce qui me trouble le plus, chez lui, c’est qu’il est le survivant d’un monde englouti. Jean a connu la civilisation paysanne alors qu’elle paraissait encore immortelle. La moindre pente était cultivée. Cette petite montagne était habitée et traversée par des compagnies entières d’êtres humains affairés.

Je dois vous le dire : c’est incroyable. Car tout, alentour, a été rendu à la forêt. J’adore la forêt, bien entendu. Mais j’entends le soupir des fantômes, et ils sont nombreux. Quiconque marche sous ces arbres, tôt ou tard, rencontre l’homme. Ses ruines, sous la forme d’un mazet, d’une bergerie, d’un semblant de cabane. Je ne cesse d’en découvrir de nouveaux. Là où il n’est même plus de chemin, on a pourtant vécu, aimé et pleuré.

Voici deux jours, j’ai dégagé comme j’ai pu un passage, pris dans la ronce et les branches basses. La maison – car c’en était une – était abandonnée depuis au moins l’après-guerre. Au moins. Mais ses murs résistaient encore. Mais une petite porte, admirablement ferrée, paraissait à peu près intacte. Elle l’était, même, et j’ai failli la dégonder et l’emporter sur le dos, comme un voleur de temps. Comme le voleur de temps que je suis.

Mais non. J’ai jugé que la porte appartenait à la maison. Ouvrant sur le vide, elle exprimait son être, son passé et probablement son avenir. Je n’y pouvais rien changer. En revanche, j’ai pris une superbe pièce de métal, anciennement clouée sur le toit, dont elle assurait le faîtage en assemblant ses deux pans.

Pourquoi ? Je ne sais pas trop. Le fait est qu’elle ne tenait plus rien. Le fait est qu’elle n’était plus que posée sur le bois pourrissant, et qu’elle tomberait bientôt. Mais pourquoi ? J’ai bien envie d’y voir un hommage à la lenteur de l’existence. Il est manifeste que la crise où nous sommes est profondément liée à la vitesse acquise par la machine.

Nous avons longtemps accepté que les générations ressemblent beaucoup aux générations. Et que les améliorations s’accomplissent au travers de longues répétitions. La démesure technique impose désormais que tout change chaque jour, chaque minute du jour. Et qu’on jette. Et qu’on moque ceux qui ne suivent pas le rythme frénétique des marchands et des expérimentateurs.

Moi, bien entendu, je préfère à jamais Jean. Et son troupeau, dont je garderai l’image dans la rétine jusqu’à la fin de mes jours. Je ne suis pas pressé de ne plus voir.

De quoi pèse notre argent

 Sauf si je me trompe, j’interromps ce rendez-vous pendant quelques jours. On survivra.

Après le tigre, la poule ? Oui, la poule et ses poussins, la poule et ce flambard de coq. Avec la vache, les cochons, le boeuf et le taureau. Sans oublier le cheval, l’âne, les oies, le lapin, les canards de la mare, le dindon et le mouton. Il ne manque plus au tableau que la fermière et son vaste tablier, le fermier et sa herse. Bien entendu, n’oublions pas les chenapans qui se battent sur le tas de fumier plutôt que de réviser leurs verbes. Bienvenue à la ferme.

Il n’est pas impossible, après tout, que je sois nostalgique de ce qui n’a jamais existé. Que celui qui n’a jamais rêvé sa vie m’adresse en retour tous les reproches qu’il veut. Moi, je préfère le songe, de toute éternité. Et l’initiative de PMAF me permet justement de partir vers un monde meilleur, où l’on ne martyriserait plus impunément les animaux qui nous servent de nourriture.

Je vous présente PMAF, qui veut dire Protection mondiale des animaux de ferme. Avant les compliments, les gars, je peux vous dire que vous avez traduit l’acronyme anglais de naissance – Compassion In World Farming (CIWF) – comme des cochons. C’est bien parce que j’aime les animaux, croyez-moi. Car défendre la cause de PMAF est une rude entreprise. Pourquoi pas SDECE ou OCDE ?

Passons. PMAF est donc le bureau français d’une association britannique créée par un éleveur de vaches en 1967. Le temps passe, mais il n’efface pas le crime. Depuis que l’élevage industriel a été inventé, des milliards d’animaux ont été traités comme des morceaux. Comme les éléments d’une usine à viande où nous pourrions jusqu’à la fin des temps prendre et remplacer. Il est saisissant de penser que la grande chaîne d’assemblage des bagnoles Ford, dès 1913, a trouvé son inspiration dans la Disassembly line des abattoirs de Chicago, visités par un technicien de Ford en 1906. Il n’y aucune solution de continuité entre la tuerie organisée et la production de masse.

Passons de nouveau. Le grand massacre finira-t-il un jour ? Oui. Mais comme j’en ai marre d’attendre, je vais donner un peu de mon argent à PMAF, malgré son sigle baroque. Car les excellentes personnes qui dirigent l’association ont un projet qui me remplit de joie. Moi. De joie. Si. Il s’agit d’installer en France une vaste ferme, qui accueillerait des centaines d’animaux maltraités. Qui leur assurerait une retraite paisible, loin de la cruauté.

On y verrait donc des vaches aux pis desséchés, de vieux chevaux de retour des guerres humaines, des cochons de réforme à la queue coupée par les marchands, des poules rescapées de la grande catastrophe. Cette ferme servirait, au passage, de siège à PMAF. Cette goutte d’eau dans la mer de nos souffrances communes, ce ne serait rien ? Sans doute, sauf si elle nous abreuve avant de disparaître. Et moi, je vous le dis, cette nouvelle me remplit l’âme et me fait briller le coeur. Je vais donner de l’argent.

Jamais je ne quitterai le tigre

Jamais je ne quitterai le tigre. Jamais il ne quittera mon rêve. Et je sais bien pourquoi : il est le dieu de la forêt, le Grand Van de Sibérie. Un esprit, si vous préférez ce mot. Je reste hanté à jamais par les récits de Nicolas Baïkov, officier russe installé à Harbin, ville chinoise de Mandchourie.

Oh, je vous parlerais bien volontiers de Nicolas, qui le mérite tant. Mais je n’ai pas le temps, ni la place d’ailleurs. Ses meilleures nouvelles sur le tigre sont réunies dans la petite collection Payot, si le coeur vous en dit. Permettez-moi ce court extrait : « Il y a environ quarante ans, le tigre dont nous parlons, encore jeune à cette époque-là, fut pris dans les filets lors d’une chasse impériale chinoise et destiné au jardin zoologique de Pékin, mais des hommes savants de la cour de Chine reconnurent en lui le Grand Van et le remirent avec respect en liberté. L’empereur chinois assista en personne à cette cérémonie et le tigre, se sentant libre, s’approcha tranquillement du souverain, lui fit un salut profond et retourna lentement vers ses forêts natales. Telle est la légende ».

Baïkov fait bien de le préciser : une légende. Car la réalité est autre. Amba, le grand héros de la taïga, cher au coeur du chasseur Dersou Ouzala, vient de passer environ deux millions d’années en notre compagnie. Comme c’est étrange ! Il a notre âge, celui de l’espèce humaine. Bien qu’on ne sache pas tout, bien que nous sachions si peu, il est admis que le tigre est né dans le territoire qu’on appelle aujourd’hui la Sibérie.

Et puis il a étendu son pays, gagnant la Caspienne, les îles de la Sonde, l’Inde, la Chine bien sûr. Pendant le temps d’une longue inspiration, le tigre s’est contenté de bondir, de rugir et d’élever sa progéniture. Le XXème siècle héroïque des hommes l’a changé en vagabond, en maraudeur, en splendide intrus de notre monde malade. Trois des huit sous-espèces de l’animal ont tour à tour disparu : les tigres de Bali et Sumatra, celui de la Caspienne aussi.

Et il ne reste plus aujourd’hui que 3500 tigres vrais sur terre. Car les autres, ceux qui croupissent au fond des prisons humaines, comment les appeler ? Je vous jure que j’en suis infiniment malheureux, moi qui n’ai jamais vu de tigre qu’en cage. Malheureux et furieux contre ces « conservationnistes » – c’est le mot, désolé – qui se contentent une fois de plus d’alerter. La belle affaire !

Je ne supporte plus les comptables du désastre. J’ai beau savoir que nous avons besoin d’eux, je ne les supporte plus. Je me souviens encore d’une réunion de la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction), qui s’était tenue en Floride, en 1994. Déjà, et après vingt autres engagements solennels, la communauté mondiale des protecteurs avait annoncé des mesures présentées comme essentielles.

Depuis, la situation n’a cessé de se dégrader encore, inexorablement. En novembre 2004, une autre réunion tenue à Hanoï (Vietnam) lançait un nouvel appel. Le tigre de Chine du sud ne comptait plus à ce moment que 20 individus peut-être. L’année suivante, le secrétaire de la Cites adressait une lettre – une lettre ! – au Premier ministre indien pour lui proposer une réunion – ! – consacrée au sort du tigre dans son pays. La courageuse journaliste indienne Ritu Gupta venait de révéler comment les bureaucrates indiens truquent les chiffres concernant le tigre. Elle avait démontré l’existence d’animaux fantômes, dont les traces étaient laissées dans la jungle par des employés modèles, pour complaire à l’industrie touristique mondiale.

Vous savez comme moi qu’il n’y a pas de solution miraculeuse. Mais il est évident aussi que la stratégie suivie jusqu’ici a lamentablement échoué. Dans quelques années, l’affaire sera réglée. Sauf si l’on tente autre chose. Il y a un préalable : que l’on reconnaisse ce qui est. Que l’on écarte les structures incapables de faire face à la situation, de la Cites au WWF, très présent en l’occurrence.

On finira par croire que j’en veux spécialement à ce dernier. Ce n’est pas vrai. Mais je constate les limites flagrantes de son travail d’équilibriste, entre financement par l’industrie et arrangements avec les États. La cause du tigre, qui est celle de l’homme, mérite mieux qu’un choeur de pleureuses professionnelles. Il faut clamer que l’animal – cet être en général – a une place, une valeur indépendante de celle qu’on accorde à l’homme. L’animal doit vivre. Et l’homme doit s’adapter. Il doit réduire sa puissance et son emprise. Parce qu’il est (hélas) le maître.

Ma journée commence. Je retourne à Baïkov. Chez lui du moins, Amba ne mourra pas. Le tigre, dit-il, hypnotise. Pas le sanglier, on ne sait trop pourquoi. Mais le cerf, le chevreuil, le chien, l’ours, si. Pris d’une transe nerveuse dès qu’ils aperçoivent le regard « perçant et pleinement conscient de sa force invincible » du tigre, ils se soumettent à ses griffes. Même certains chasseurs aguerris se montrent incapables de lever leur fusil sur l’esprit de la forêt. Amba !