Archives mensuelles : octobre 2008

Louis Dollo et la haine de la nature

 Il y a au moins deux Louis Dollo. Le premier a l’air bien intéressant : paléontologue belge, celui-ci a mis au jour les célèbres iguanodons de Bernissart, puis formulé une loi dite de Dollo, selon laquelle les structures abandonnées au cours de l’évolution par un organisme ne réapparaissent jamais. Il est mort en 1931. Et puis il y a un deuxième, tout ce qu’il y a de vivant, installé dans les Pyrénées. Lui aussi est intéressant, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons.

Est-il de ces dinosaures – les iguanodons en sont – recherchés et découverts par le Louis Dollo d’antan ? Ma foi. Dollo est un guide de pays (ici) originaire du Val de Loire, qui s’est pris de passion pour les Pyrénées. On le comprend. Installé à Tarbes depuis des décennies, il mène les touristes là-haut, et leur montre la beauté des crêtes. Noble métier, utile et sans doute passionnant.

Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si Dollo n’était devenu, au fil des ans, l’un des plus acharnés opposants à la présence de l’ours dans ces Pyrénées dont, probablement, il se sent le propriétaire inspiré. Je ne ferai pas de psychanalyse hasardeuse sur son compte, rassurez-vous. Le fait est qu’il s’est imposé comme un ennemi de l’ours. Et d’autres animaux comme le vautour, qu’il accuse de s’attaquer à des animaux parfaitement en bonne santé. La biodiversité des Pyrénées, à l’en croire, serait menacée par la présence de bêtes qui y sont depuis toujours ou presque. C’est audacieux.

Dollo est devenu en tout cas la tête de Turc – le mot n’est pas trop fort – de (presque) tous ceux qui défendent la nature sauvage et l’ours, son symbole le plus puissant (ici). Il ne fait guère de doute que notre guide prend un vif plaisir à cette sempiternelle empoignade. Moi, je le trouve un peu ingrat avec l’ours. Car sans ce dernier, car sans les vautours, car sans la télé et les radios, qui lui donnent abondamment la parole, quelle serait donc la place de Louis Dollo ? En tout cas, pas ici, c’est certain.

Si je vous en touche deux  mots ce matin du 24 octobre 2008, c’est parce que Dollo vient d’écrire un article de plus, hallucinant certes, mais pas davantage que tant d’autres sous sa plume. La différence, c’est que je l’ai lu (ici). Il en suinte un dégoût primitif du magnifique plantigrade. Tel, même, qu’il me fait sourire, tant il parle davantage de l’homme que de l’animal. Mais il y a moins drôle. Dollo ne cesse ainsi de parler d’ours « importés » de Slovénie pour désigner ceux qui ont été réintroduits à partir de 1996. La vie ? De l’import, messieurs-dames. Du commerce. De la marchandise.

Mais il y a encore autre chose. Le papier de Dollo est fascinant de bout en bout, car il a le ton triomphal de celui qui a toujours su ce qui allait se passer. D’après lui, un chasseur du Val d’Aran espagnol, âgé de 72 ans, aurait été attaqué par un ours hier matin, jeudi. Je dois vous dire que je ne crois pas une seconde au récit tel que rapporté par Dollo. Mais cela n’a guère d’intérêt, et je peux me tromper. Néanmoins, voici le récit du drame : « Vers midi, alors qu’il se tenait à l’écart des autres chasseurs, le retraité a été attaqué par un ours de forte corpulence, “plus grand qu’un homme” nous a dit un témoin de la scène.
En se protégeant le visage avec son bras il a été fortement griffé puis l’ours s’est attaqué aux jambes et pieds, notamment le gauche, heureusement protégés par des bottes. Alerté par les cris de Luis Turmo ses camarades ont, à leur tour, crié puis tiré en l’air pour faire partir l’ours. Luis T. ne doit son salut qu’à l’intervention des autres chasseurs »
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Oui, bon. Le pauvre chasseur armé, face à un ours plus grand que lui, et qui met son bras devant le visage. Oui, bon. L’essentiel est ailleurs. Car Dollo est obligé de préciser que cet incident, s’il s’est déroulé ainsi, est le premier du genre répertorié depuis des lustres dans les Pyrénées. Or, cela ne peut pas coller, puisque Dollo ne cesse de dire que l’ours est une menace mortelle pour la montagne. À la fois, c’est la pleine confirmation de sa sagacité. À la fois, ce pourrait être considéré comme un démenti de toutes ses craintes. Car quoi, une seule attaque, et contre un homme armé qui vient chercher l’ours sur son terrain ?

Alors Dollo réécrit le monde, à défaut de le réenchanter. Et voilà le travail : « D’autres attaques ont eu lieu dans les Monts Cantabrique (Espagne) notamment sur un homme de 72 ans. L’histoire de l’ours en France nous montre de nombreux autres cas malgré les affirmations contraires des associations environnementalistes pro-ours. Nous pouvons citer les cas récents des chasseurs qui ont eu la possibilité d’utiliser leur arme pour se protéger de Melba et Cannelle contrairement à Luis Turmo.
On se souvient aussi que le 6 novembre 2007 un chasseur de 24 ans de la localité aranaise de Les fût poursuivi par un ours puis blessé alors qu’il participait à une battue. Les faits ont eu lieu près de Era Bordeta, sur la commune de Arres.
Dans ces deux cas, les chasseurs espagnols n’ont pas pu faire usage de leur arme pour se défendre contrairement aux chasseurs français. Mais ces chasseurs  auraient pu être des randonneurs, des promeneurs, des chercheurs de champignons solitaires qui n’auraient eu aucun moyen d’en réchapper. Que serait-il arrivé si c’était une famille avec des enfants ? »
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Oh ! c’est splendide. Quatre commentaires. Le premier : une autre attaque, dans les monts Cantabriques, aurait visé un homme de 72 ans. Même âge que celui du Val d’Aran. Admettons. Le deuxième : un ours blessé, au cours d’une battue, aurait poursuivi un jeune chasseur. Il aurait certainement dû lui offrir des fleurs. Le troisième : les tirs des chasseurs qui ont tué Melba et Cannelle ne sont plus, et n’ont d’ailleurs jamais été de sinistres bavures contre des animaux rarissimes. Mais des actes de légitime défense. Dollo devrait prendre la place de Rachida Dati. Le quatrième enfin : mais que se serait-il passé si le fauve avait pu s’emparer d’un bambin ? Et le croquer ? Et en laisser les restes disloqués sur le chemin de grande randonnée, hein ?

Arrivé à ce point, je crie pouce. Je ne vous dirai donc pas toutes les vilenies que Dollo imagine – lâchers clandestins, identités incertaines, mouvements baroques et sans contrôle jusqu’au Béarn, étranges substitutions de colliers émetteurs, etc.-, qui prouveraient au plus benêt l’existence d’un vaste complot. Quel en serait le but ? J’ai dit ne pas vouloir psychanalyser, et je m’en tiens à ce butoir-là. La seule chose que je souhaite ajouter, c’est que la haine de la nature reste l’un des moteurs les plus stupéfiants de sa destruction. Et Dollo n’est jamais qu’un de ses nombreux prophètes. Pyrénées, terre de contrastes.

Et l’incinérateur fut (un miracle)

Ne pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Non, pas à ce point-là. Officiellement, comme vous le savez, l’unité nationale s’est (presque) faite autour du projet de loi dit Grenelle 1. Les braves socialistes, qui avaient été tragiquement incapables de seulement bouger un orteil dans ce domaine entre 1997 et 2002 – ils étaient au pouvoir, figurez-vous -, ont donné toutes leurs voix au texte Borloo and co.

Bravo, nobles amis, encore et mille fois bravo. Nous voici donc dotés d’une loi que le monde entier et les petits hommes verts de l’espace nous envient. Tant pis pour eux ! Ils n’avaient qu’à voter pour monsieur Sarkozy. Comme Gilles Vincent n’a pas manqué de le faire, lui. Je pressens que vous ne situez pas cet excellent personnage de notre vie publique, et vais donc vous le présenter rapidement.

Gilles Vincent est le maire depuis 1995, UMP bien entendu, de la petite ville de Saint-Mandrier, dans le Var. Peut-être n’entendrait-on que peu parler du lieu sans la présence d’une base aéronavale dans la presqu’île où la bourgade est installée. Ce n’est pas à exclure tout à fait, car autrement, Saint-Mandrier – 6674 habitants – n’est pas encore une capitale. On notera pour faire plaisir sa fière devise latine Semper mandrianus vigil, qui veut dire que  Toujours Saint Mandrier veille – mais si -, ainsi que le tournage sur place, en 1964, de L’âge ingrat, film de Gilles Grangier. Pendant l’été, des combats de franc-jouteurs provençaux sont organisés. Comme c’est agréable.

Pourquoi Vincent, oui pourquoi ? Parce que le monsieur vient d’être élu président d’Amorces. Non, il ne s’agit pas de farces et attrapes, encore que. Amorces regroupe des centaines de collectivités locales (la liste ici) et d’industriels passionnés par la question des déchets, les réseaux de chaleur, les problèmes d’énergie. Une question ? Merci de me l’avoir posée. Le Conseil d’administration d’Amorces regroupe, dans une belle fraternité universelle, des élus municipaux et des entreprises privées (lire ici).

Je suis bien certain que vous n’avez rien contre la Sita, filiale de Suez Environnement, Veolia, anciennement Générale des Eaux, CPCU, Syntec, AITF et tous autres. Je l’espère, car autrement, ce serait de l’idéologie, ce qui n’est pas bien. Donc, Amorces rassemble tous ceux qui tentent de régler l’infernale question des déchets ménagers. Que faire ? Mais que faire contre ce flot qui ne cesse de monter ?

Sur le papier, il y a bien une solution : cesser de produire des montagnes d’ordures, d’emballages et de déchets. Autant demander à changer de civilisation. Montrons-nous pour une fois réaliste, avec notre président chéri s’il vous plaît : l’an dernier, quand se montait l’opération connue sous le nom de code Grenelle de l’Environnement, monsieur Sarkozy avait déclaré avec la force qu’on lui connaît que la priorité ne serait « plus à l’incinération mais au recyclage ».

Je ne détaille pas ici le rôle joué par les incinérateurs d’ordures ménagères dans la détérioration de la santé publique, sous l’action de leurs fumées. Un livre ne suffirait pas à éclairer la chose, et je vous renvoie, entre mille autres sources, à cet article, ici, datant de 2002. Une très sale histoire, en Savoie, a conduit à la catastrophe, et je vous invite aussi à jeter un oeil sur le scandale de Gilly. Bref, incinérer nos saloperies est une saloperie.

Mais tel n’est sans doute pas l’avis de monsieur Gilles Vincent, maire UMP de Saint-Mandrier et nouveau président d’Amorces. Comment je le sais ? Mon petit doigt me l’a dit, aidé en la circonstance par l’association Cniid – quel vilain nom, entre nous ! -, qui révèle le pot aux roses (21 rue Alexandre Dumas, 75011 Paris. Tél : 01 55 78 28 60 ).

Je parle de pot aux roses, mais l’affaire a une tout autre odeur, qui commande de se boucher le nez. Notre ami le maire et président d’Amorces est en effet salarié depuis des décennies de la société CNIM, dont l’une des grandes spécialités est la construction, la construction d’incinérateurs, oui ( lire ici). Nous savons tous le dévouement des édiles au bien commun. Nous savons tous leur désintéressement. Nous savons pour sûr qu’ils sont capables de se dépatouiller de menus conflits d’intérêt comme celui que je viens d’évoquer. Et pourtant, moi, Fabrice Nicolino, je dois vous avouer que j’ai des envies qui, si elles se réalisaient, m’enverraient au cachot. La fatigue, sans doute. L’énervement, peut-être.

Cette chose qui ressemble à la viande (sur le clonage)

C’est un truc de ouf, comme dit notre saine jeunesse. De fou, aucun doute. Pendant le désastre financier en cours, les travaux de démolition continuent exactement comme avant. Je ne dirais pas que je suis surpris, non, mais révulsé, un peu tout de même. Vous allez juger sur pièces.

Petit un, les Américains sont en avance. C’est une antienne, une vieille scie que tous les crétins du monde – ils sont nombreux – reprennent en choeur depuis des éternités. En avance sur quoi, par rapport à quoi, et pour quoi ? Cela n’a pas l’ombre d’une importance. En avance, cela suffit bien.

Petit deux, fort logiquement compte tenu de la place de l’Empire sur terre, ce qui est imaginé là-bas débarque tôt ou tard chez nous. Ce n’est pas tout à fait faux. Or la Food and Drug Administration (FDA), puissante agence fédérale, a donné dès janvier 2008 son feu vert à la commercialisation de la viande. Je ménage mes petits effets, pardonnez-moi. D’une certaine viande. Une viande clonée (ici, en anglais). Ah.

La FDA est une grande puissance publique, dont nous n’avons pas tout à fait l’équivalent. Elle est en quelque sorte la loi commune, et après avoir analysé des centaines d’études pendant des années, la FDA a donc annoncé au début de l’année que le lait et la viande des animaux clonés étaient aussi safe, aussi sains que ceux des bestiaux plus ordinaires. À ce stade de l’affaire, je n’ai déjà plus beaucoup besoin d’un éclairage. Car sincèrement, je vois comme si j’y étais la machine de guerre de l’agriculture industrielle américaine. Celle qui a vendu à l’Europe ruinée de 1945 le fabuleux triptyque tracteurs-engrais-pesticides. Celle qui a dévasté le monde avec la révolution verte et les OGM. Celle qui ne peut survivre que par la fuite en avant perpétuelle. Celle qui est toujours en avance d’un coup tordu sur ses concurrents.

À ce stade, je vous le dis, je n’attends plus qu’une chose. Que le premier bateau débarque la première carcasse à Brest ou Lorient, clonée à souhait. D’autant – comme c’est heureux ! – qu’aucun test n’existe qui permettrait de distinguer une viande-Frankenstein d’une bidoche habituelle. Donc, seule question qui vaille : quand ?

Eh bien, la réponse n’a rien d’évident. Car l’Europe, cette fois, est tentée par la résistance. À mon sens, sûrement pas pour les raisons qui seraient les miennes. Certainement pas pour la raison évidente qu’il est infâme, criminel, délirant même de créer de la viande de boucherie à partir d’animaux industriellement dupliqués. Je crois pour ma part, et si je me trompe, je m’en excuserai auprès des nos Excellences, que l’Europe n’est pas encore dans le coup. Commercialement, politiquement, socialement, psychologiquement. Qu’elle est en retard, en somme.

Que j’aie raison ou tort, le fait est que la Commission européenne est en train de mettre en place un dispositif. Un machin susceptible de justifier un éventuel refus d’une future importation de viande clonée américaine. Elle s’appuie pour cela sur un grand sondage mené dans toute l’Union européenne (ici) qui, par extraordinaire, donne peut-être et pour une fois de précieuses indications.

Je résume : 81 % pensent qu’on ne connaît pas les effets à long terme du clonage animal et 84 % estiment logiquement que les conséquences sanitaires d’une consommation par l’homme de cette viande restent incertaines. Plus marquant encore : 58 % des Européens interrogés condamnent la création d’animaux clonés à des fins alimentaires (lire ici). Pour eux, cette technique est et « sera toujours injustifiable ».

Racontée de la sorte, l’histoire semble d’une simplicité biblique. Les citoyens de notre vaste Union ne veulent pas entendre parler de cet immondice. L’Europe démocratique, qui est comme on sait à leur service exclusif, les protégera contre l’hydre marchande, et nous ne mangerons pas, ni jamais, de viande clonée.

J’aimerais beaucoup croire à ce conte de fées, mais je dois avouer comme un doute. La mécanique qui a changé l’agriculture  en industrie a fait des animaux, qui sont nos frères, des machines et des objets. Le mal comme le malheur sont dans les élevages concentrationnaires. Nous avons accepté sans réfléchir, il y a quarante ans, d’applaudir aux cages et clapiers de l’enfer. J’ai peur, mais réellement peur, que la viande clonée soit le prochain rendez-vous de notre déchéance.

Nouvelles de l’an passé (pesticide, cher ami)

L’an passé, à la même époque, les écologistes officiels – tous n’ont pas la médaille, mais cela viendra – sablaient le champagne en compagnie des ministres. Borloo et Kosciusko-Morizet semblaient triompher dans une pièce de boulevard il est vrai hilarante : La grande embrouille du petit Grenelle. Comme on riait !

Le 25 octobre 2007, j’écrivais ici même ces mots : «  Bien entendu, je veux vous entretenir du Grenelle de l’Environnement, qui s’achève ce jour. À l’heure où j’écris ces mots, je découvre un communiqué de l’Alliance pour la planète, qui regroupe nombre d’ONG, parmi lesquelles le WWF ou Greenpeace. Son titre : Victoire sur les pesticides ! L’Alliance « félicite Jean-Louis Borloo de son engagement à réduire de 50 % les pesticides en dix ans ». Et mon ami François Veillerette ajoute – son association, le MDRGF est membre de la coalition – que “La France, premier pays consommateur de pesticides en Europe, s’engage enfin sur la voie d’une agriculture moderne et respectueuse de l’environnement et de la santé” (lire ici)».

Un détail avait aussitôt attiré ma soupçonneuse attention. Sitôt l’annonce de la victoire faite, les acteurs du grand jeu rigolo du Grenelle ajoutèrent que la réduction de 50 % des pesticides en dix ans ne se concevait que dans la mesure du possible. Et, comme chacun le sait, à l’impossible nul n’est tenu. Dès les origines, le Grenelle de l’Environnement était une oeuvre de composition et de présentation. Une entreprise publicitaire à la gloire d’un gouvernement qui ne peut en aucune façon impulser quelque rupture écologique que ce soit.

Et ? Je recommence une année plus tard. En vérité, mon ami François Veillerette récidive, et je le suis, comme au poker. J’ai écrit avec François un livre sur les pesticides, et j’ai la plus haute opinion de lui. Il est, je le rappelle, président d’une association vivace et combative, le Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (Mdrgf, ici). Cela ne doit pas empêcher la critique. Car François, prisonnier du piège de l’an passé, ne peut plus dire ce qui crève les yeux. Tirant le bilan de la discussion parlementaire récente sur la loi dite Grenelle 1 (lire ici), le MDRGF, s’en tenant à sa spécialité – les pesticides – vient de publier un communiqué dont le titre est : Grenelle-pesticides, un bilan mitigé.

Mitigé ? Tu parles, Charles ! Le MDRGF en arrive à se féliciter que l’objectif d’une réduction de 50 % ne soit pas remis en cause. On fait comme si l’on allait dans cette direction, alors même que les lobbies ont obtenu qu’il soit conditionné aux possibilités d’adaptation de l’industrie des pesticides. On le fera si c’est possible ! Et sinon, rien.

Pour le reste, les écologistes, dont l’ami François, n’ont cessé de faire, depuis l’automne dernier, comme si la France était une île, d’une autre galaxie peut-être, comme si elle n’était pas tenue par ses engagements européens. Or tel est le cas. Et le MDRGF est bien obligé de constater une entourloupe de taille. Car nos députés français, manoeuvrés comme il se doit, ont voté un amendement qui prévoit de retirer du marché français les molécules les plus préoccupantes. Un succès ? Mais non, une défaite en rase campagne (polluée). L’amendement est en effet assorti de ce complément : « en tenant compte des substances actives autorisées au niveau européen ». Ce qui signifie, selon le MDRGF lui-même, que « la mesure n’aura aucun effet spécifique en France puisqu’on ne pourrait pas, si cet amendement devait survivre, interdire au niveau français une substance autorisée au niveau européen ! ».

Pas grave ? Jugez par vous-même. Dans l’Union européenne, depuis le 1er septembre 2008 (lire ici), on peut vendre sans contraintes des produits dépassant nos normes nationales de Limite maximale de résidus (LMR). Imaginons que notre norme soit, pour tel pesticide, 0,1 nanogramme par kilo. Eh bien, si cette norme est de 1,0 en Pologne, soit dix fois plus, il faudra bouffer sans protester.

Ce n’est pas théorique. Une association, Global 2 000, a calculé que dans un pays comme l’Autriche, très strict en matière de pesticides, la mesure européenne va provoquer un changement radical. La LMR de certains pesticides pourrait, de fait, être multipliée par plusieurs centaines de fois. Plusieurs centaines de fois !

Est-il besoin d’autres éléments pour juger la pantomime d’octobre passé ? Faire croire que l’on peut inverser le courant en France, en se mettant d’accord sur un coin de table, devant les caméras il est vrai, relève du charlatanisme. Une telle attitude sème la confusion, amollit la prise de conscience, retarde tout un processus intellectuel et moral d’une importance majeure. En bref, c’est une mauvaise action.

Tiens, ce serait comme si Sarkozy, grand ami de Bernard Arnault, François Pinault, Serge Dassault, Vincent Bolloré, Martin Bouygues, annonçait son adhésion au parti communiste chinois. Ou prétendait refonder le capitalisme sur des bases plus morales. On rirait, n’est-ce pas ? Alors, je pouffe.

Gandhi, sa vie, son oeuvre (défense et illustration)

Se révolter ? Il n’y a désormais aucune autre voie possible. Se révolter, donc, mais comment ? La crise écologique globale nous place tous, nous les humains, devant une situation qui n’a jamais eu lieu. Jamais, au cours des deux millions d’années de la présence sur terre de notre espèce, la vie n’a été menacée de la sorte. Directement, complètement, en son principe même.

Autant dire que les exemples tirés de l’histoire politique des hommes – qui n’a que quelques milliers d’années d’âge -, sont par obligation dérisoires. Mais ce sont les seuls dont nous disposons. Voyons donc du côté de Gandhi, cette icône apparemment incomparable. મોહનદાસ કરમચંદ ગાંધી, c’est-à-dire Mohandas Karamchand Gandhi, est assurément un de nos très grands hommes.

Qu’a-t-il fait, en quelques mots ? L’impossible avant tout. Il a été le coeur même d’un mouvement d’émancipation gigantesque. Quand il revient en Inde, en 1915, l’Empire britannique est au sommet de sa puissance. Nul ne peut imaginer, sauf lui, qu’il sera vaincu et devra accepter l’indépendance du pays colonisé.

Gandhi, né en 1869, avait mis beau temps avant de devenir lui-même. Timide, longtemps incapable de parler en public, mauvais élève à certains moments de sa scolarité, indifférent dans sa jeunesse à la chose publique, il ne semble pas, pas du tout, prédestiné. Dans les grandes lignes, chacun sait son destin. À Londres, il devient avocat. En Afrique du Sud, il découvre l’injustice faite aux Indiens émigrés là-bas et enclenche les mécanismes de sa révolution intérieure.

Revenu en Inde, il parcourt le pays qu’il ne connaît pas. Et il organise un formidable mouvement paysan, levé déjà contre les cultures d’exportation – l’indigo – qui empêchent le développement de l’agriculture vivrière. Tout ce que nous connaissons est déjà en place : l’extrême violence des milices patronales contre les pauvres, l’atroce discrimination contre certaines castes, dont les fameux Intouchables, la famine, la misère bien sûr. Dans ces années-là, autour de 1920, Gandhi devient à la fois Bapu (père) et Mahatma (Grande âme). Il le restera.

Il le restera car il montrera par sa vie, son oeuvre, le moindre de ses gestes, qu’il est cohérent, sincère, respectueux, moral. Oui, Gandhi était un être profondément moral, attaché comme peu l’ont été dans l’histoire humaine à l’étreinte de la vérité. Cette traduction du sanskrit सत्याग्रह – ou satyagraha – n’est pas de moi, vous vous en doutez bien. Cette notion est en tout cas centrale dans la vie du Mahatma. C’est une philosophie, faite de non-violence et de désobéissance civile. À la fois une proclamation de la révolte et une manière de ne pas affronter l’autre sur le terrain qu’il a choisi, en l’occurrence la violence déchaînée.

L’histoire n’est jamais franchement rigolote. Pas même celle de ce grand héros. Les suites de la seule Marche du sel de 1930 – sommet de la geste gandhienne – mènent 60 000 personnes en prison. Et les Anglais étaient alors des chiens méchants, avec crocs. Des milliers, peut-être des dizaines de milliers de combattants de l’indépendance, auront été tués avant que les Britanniques ne plient bagage. Mais ils l’ont fait.

Le rapport avec la crise écologique ? N’insistons pas sur le fait évident – pour moi – que Gandhi serait aujourd’hui, s’il vivait, un combattant écologiste essentiel. Tout le démontre dans sa vie. Tout le clame. Non, laissons cela de côté. Et réfléchissons ensemble à notre situation. Il nous faut nous révolter, je me répète. Vite, et d’une manière encore jamais vue.

Je ne dis pas cela par goût de la distinction. Si je pensais devoir reproduire telle rébellion passée, en l’adaptant un peu, je le ferais sans hésiter, et j’en serais d’ailleurs soulagé. Mais tel ne peut être le cas. Car nous sommes en face d’un phénomène inédit, global, planétaire, qui a la singularité de jeter tous les humains dans une guerre effroyable contre eux-mêmes et les autres formes de la vie.

En comparaison, j’ose l’écrire, le Mahatma Gandhi était un petit chanceux, qui pouvait aisément désigner l’adversaire honni, l’Empire et ses nombreux servants, et ses flics innombrables. Nous devons, nous, abattre un système sans savoir quoi mettre à la place. Et nous devons admettre que les plus purs d’entre nous renforcent les fondations du tout en même temps qu’ils les minent. C’est étrange, c’est même bouleversant.

Néanmoins, je crois que nous trouverons. Nous ne pouvons plus éviter des crises d’une ampleur inégalée. Cela, non, ne rêvons pas, nous n’y échapperons plus. Mais nous pouvons peut-être – et je jure que je le pense – tenir sur le fil du funambule jusqu’à atteindre l’autre bord. Peut-être.

Seulement, ce fil est très haut perché. Pour y poser le pied, nous devrons gravir, et accepter d’être longtemps des Sisyphe, poussant un rocher qui sans trêve roule à nouveau au bas de la pente. Et trouver ensemble, puisqu’il n’y a pas d’autre voie, un chemin réellement neuf. Pas totalement, bien sûr, car nous ne saurions pas. On ne crée jamais qu’à partir de ce qui est. Et dans le domaine de l’insurrection de l’âme, il ne fait aucun doute que Gandhi est un repère, une flamme vive, un modèle.

J’ai l’impression que quelque chose va se produire, pour la raison profonde qu’elle doit se produire. Nous ne pouvons pas être éloignés à ce point de l’acte premier, fondateur, inspirateur d’un temps neuf de la conscience humaine. Qui sera le premier à marquer sa défiance complète et radicale ? Par quel geste, au moyen de quelle entreprise ? Quels sont donc les signes d’une désobéissance civile sans retour ni compromis ?

On verra. Je n’attends pas le Messie, je le jure. J’attends l’homme.