Archives mensuelles : décembre 2008

Tout bouge mais rien ne change (sur la petite tribu du climat)

Il ne faut pas dire, il ne faut surtout rien dire. Les conférences sur le climat, désormais innombrables, drainent des petites foules sages qui se retrouvent à chaque fois dans les mêmes hôtels. Des bureaucrates internationaux, des techniciens de la chose, des militants appointés d’associations diverses, des journalistes. Ce qui les relie sans conteste, c’est l’euphorie d’appartenir au monde envié des spécialistes.

Eux seuls – le pire est que c’est vrai – maîtrisent la novlangue justement imaginée au cours de ces charmantes conférences. Tous ces sigles, ces acronymes, ces mystérieux mécanismes compensatoires par lesquels une forêt peut être comparée à la fumée d’une cimenterie. Néanmoins, pas de malentendu entre nous : tous ne pensent pas la même chose. Certains parlent clair ou écrivent sans trembler. De temps en temps même, ils font les deux.

Il ne s’agit donc pas de tous les mettre dans le même sac. Mais une étude psychosociologique de cette petite tribu reste à faire. Car globalement, elle produit de la désinformation. À propos de la crise climatique, c’est évidemment un drame, planétaire. Ces braves gens font circuler l’idée que les choses avancent, ce qui n’est pas vrai. Ils s’en tiennent à des chiffres dont tout indique qu’ils sont dépassés par la réalité et les faits. Et comme dans toute tribu, celui qui sortira des rangs prendra ses risques. En voyez-vous un seul qui nous fasse un signe authentique ? Je ne crois pas.

La désinformation est un phénomène complexe, qui suppose normalement une volonté de manipulation. Or là, les auteurs de tant de bluettes sur le sujet s’intoxiquent eux-mêmes avant que de nous empoisonner tous. Ceux qui confisquent la parole publique sont ceux-là mêmes qui, il y a seulement quelques années, ne croyaient pas au réchauffement. Ils n’y croyaient pas, car leur monde étant immortel, comme eux d’ailleurs, le climat ne pouvait pas devenir un problème. Forcés par l’évidence, ils ne peuvent plus nier. Mais ils peuvent édulcorer. Mais ils peuvent systématiquement choisir les informations les plus lénifiantes. Mais ils peuvent miser sur quelque truc technologique qui finirait par tout sauver, et tout rétablir.

Vous connaissez peut-être ces vers de Rimbaud, jetés sur le papier en mai 1871, quand la valetaille armée de monsieur Thiers fusillait gaiement par milliers dans les rues de Paris. Le roi Arthur écrit dans L’Orgie Parisienne :

« – Société, tout est rétabli : – les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
Et les gaz en délire, aux murailles rougies,
Flambent sinistrement vers les azurs blafards ! »

C’est le mot rétabli, bien sûr, qui m’a fait penser à ce poème. Et j’achève : une caste consanguine maîtrise en partie le discours sur la crise climatique, minorant tant qu’elle peut ses effets, qui nuisent à son humeur et à ses entreprises. Ce n’est pas drôle. Son dernier  gimmick consiste à clamer que l’Europe a été follement courageuse à Poznan, et que tout se règlera pour le mieux à la grande conférence de Copenhague, en 2009. Foutaises, bien entendu. Pures foutaises. Je viens de retrouver une chronique écrite il y a plus de neuf ans (in Politis, 4 novembre 1999). Je vous la recopie. Le moins que je puisse penser, c’est que cela ne me rajeunit pas. Bon dimanche quand même.

Bonn, mais franchement mauvaise

L’écologie contre la démocratie ? Peut-être. Il devient chaque jour plus manifeste que notre système politique usuel ne permet pas d’affronter les menaces globales qui pèsent sur les grands équilibres naturels. En témoigne de façon caricaturale la conférence de Bonn  sur le changement climatique. À l’heure où cette chronique est écrite, elle est loin d’être terminée, mais on peut déjà en parler sans grand risque d’être démenti.

Les États-Unis et l’Europe s’y opposent dans un pesant jeu de ruse médiatique et de faux-semblants. À main gauche, les Américains, qui refusent toute mesure contraignante, notamment contre la sainte-bagnole, et entendent tout régler par le marché, la Bourse, l’argent. À main droite, une Union européenne qui profite de cet épouvantail pour nous faire croire qu’elle au moins est décidée à tenir les engagements pris à Kyoto voici deux ans, soit une diminution de 8 % des émissions de gaz à effet de serre en 2010 par rapport à 1990.

La vérité est tout autre : selon l’Onu elle-même, l’augmentation des émissions continue et pourrait atteindre 18 % en 2010 par rapport à 1990. Dans ces conditions, le sabotage américain et l’inertie européenne se rejoignent dans ce qu’il faudra bien un jour appeler un crime contre l’humanité.

La démocratie dans tout cela ? Le protocole signé à Kyoto n’est toujours pas appliqué pour une raison simple : seule une poignée de pays a voté sa ratification. Aux États-Unis, le congrès bloque et bloquera tant que ses dispositions “dures” n’auront pas été au moins tournées. Puis, comme on est entré en période électorale, chacun sait ce que cela veut dire : il faudra attendre, pour que le dossier soit seulement considéré, le printemps 2001.

L’Europe ne vaut guère mieux : imagine-t-on un Jospin – ne parlons pas de Chirac ! – prendre la tête d’une croisade contre la croissance et ses inévitables corollaires, alors que 2002 se profile à l’horizon ? Il faudra bien que le débat sur les impasses tragiques de nos modèles dits démocratiques voie le jour. Et il serait plus sage qu’il soit lancé par des démocrates et des amis de l’homme plutôt que par quelque brute dopée par les malheurs à venir, désormais si probables.

Journée noire en Europe (Pour Pascal Husting et Greenpeace)

Amis et lecteurs de ce rendez-vous, je vous confie le communiqué ci-dessous, que je viens de recevoir. Vous savez peut-être que s’achève aujourd’hui une énième conférence internationale sur le climat, à Poznan. Il n’y avait rien à en attendre, pour des raisons de fond que j’ai abordées ici des dizaines de fois. Le résultat – l’absence de tout engagement sérieux – est à la hauteur attendue. Le communiqué est signé conjointement par des ONG que j’ai souventes fois étrillées, à l’exception notable des Amis de la terre. Par une sorte de miracle, il parle clair et net. Et je m’en félicite chaudement.

Cela ne m’empêche pas, tout au contraire, de le dédier au directeur de Greenpeace-France, Pascal Husting, avec qui j’ai publiquement croisé le fer ces dernières semaines. Car lisez bien : Poznan est une honte. Or Sarkozy est le président en titre de l’Union européenne. Il est donc le responsable principal du désastre. La logique voudrait que Greenpeace – et d’autres associations – reprenne ses billes et constate l’évidence de l’échec du Grenelle de l’environnement signé devant les caméras en octobre 2007.

En effet, que peut-il y avoir de plus urgent qu’un vrai plan contre le dérèglement climatique ? En en sabotant les chances, Sarkozy montre sans conteste où il se situe. Qui il est. Ce qu’il veut. Ce que sera sa relance. Et c’est bien pourquoi, me répétant, j’offre les mots qui suivent à Pascal Husting, Robert Lion et tous responsables de Greenpeace en France. La cohérence la plus élémentaire commanderait de cesser la politique des petits fours et des claques dans le dos à cet excellent Jean-Louis Borloo. Ne parlons pas de morale. Je vais regarder la suite avec intérêt, et vous dirai ce qu’il en est.

Communiqué de presse – décembre 2008

Honte aux dirigeants européens !
Appel au Parlement européen à rejeter les pires éléments du compromis de Bruxelles sur le paquet énergie-climat

Poznan, le 12 décembre – Le Réseau Action Climat, Greenpeace, WWF et les Amis de la Terre dénoncent le compromis négocié aujourd’hui par les chefs d’Etat européens sur le paquet énergie-climat.

Les ONG environnementales considèrent que l’accord sur la réduction des émissions  dans les secteurs non industriels (habitat, transport, agriculture…) est en totale contradiction avec l’objectif de long terme de l’Europe de limiter le réchauffement global bien en deçà de 2°C :
–         les Chefs d’Etat sont restés très ambigus sur l’objectif de 30% de réduction des émissions européennes pour 2020. Objectif pourtant annoncé en grande pompe l’année dernière.
–         l’accord négocié aujourd’hui prévoit que plus de deux tiers des réductions pourront se faire hors du territoire européen, par de la compensation carbone.
–         les leaders européens ont également refusé d’introduire un système de sanctions efficace (notamment des amendes), lacune fondamentale, qui n’incite pas les gouvernement à respecter leurs engagements.

Les ONG appellent donc les parlementaires européens à ne pas voter un tel accord, et à l’amender lors de leur vote du 17 décembre.

S’agissant du marché des permis de polluer, l’immense majorité des industriels européens ne se verront pas appliquer le principe du pollueur-payeur. Ils continueront à recevoir gratuitement des droits à polluer. Cette décision a été prise sans preuve sérieuse que l’achat de ces droits réduirait la compétitivité internationale de l’industrie européenne. Dans les pays de l’Est, et « grâce » notamment à la Pologne, les compagnies électriques continueront également à recevoir 70% de leurs quotas gratuitement en 2013. Et ce malgré les profits extraordinaires qu’elles pourront réaliser en passant le coût des permis dans leurs prix, alors qu’elles ont reçu gratuitement ces derniers. Au final, les consommateurs paieront pendant que les producteurs d’électricité s’en mettront plein les poches !

Les ONG insistent sur le fait que la mise aux enchères doit devenir la norme pour l’ensemble des industriels couvert par le marché de droits à polluer quand le système sera révisé après la conférence de Copenhague, en 2010. Le revenu des enchères devra aller à la lutte contre le réchauffement climatique et ses impacts, dans les pays en développement et en Europe.

Enfin, l’Europe a lamentablement  échoué à s’engager de manière contraignante sur le soutien des pays en développement  pour qu’ils s’adaptent aux impacts inévitables des changements climatiques et réduisent leurs émissions. Ce refus de soutenir les pays en développement envoie un signal bien négatif à la Conférence internationale sur le climat qui bat son plein à Poznan en Pologne. Les ONG demandent aux dirigeants européens de relancer les discussions sur le soutien financier des pays en développement et de proposer, dès mars 2009, un mécanisme contraignant à la hauteur des besoins. Pour faire avancer les négociations internationales, il est urgent que l’Europe affiche clairement sa volonté de supporter une part équitable du coût de la lutte contre le changement climatique.

Selon le RAC-F, Greenpeace, WWF et les Amis de la Terre « c’est une journée noire pour l’Europe. Les chefs d’Etat et de gouvernement ont tourné le dos à leur responsabilité de protéger le climat.  Angela Merkel, Silvio Berlusconi, Donald Tusk devraient avoir honte. La Présidence française de l’Union européenne quant à elle a laissé l’Europe s’engluer dans les intérêts de court terme des Etats membres et des industries les plus polluantes, aux dépens de la volonté des citoyens européens et du sort de millions de personnes à travers le monde. »

Une pensée pour les Onge

 Je vous ai parlé naguère d’un lieu comme il n’en existe presque plus sur cette terre : les îles Andaman. Permettez-moi de vous recommander cet article écrit l’an passé, et que je viens de relire (ici). Je n’ai rien à y ajouter, sauf l’atroce nouvelle qui suit. La tribu des Onge est l’une des quatre qui habitent l’archipel. Deux d’entre elles continuent de refuser notre univers et ses objets, avec une bravoure qui m’émeut au plus haut point.

Pas les Onge, qui subissent depuis au moins un siècle les bienfaits de notre supposée civilisation. Contraints et forcés, ils ont pactisé avec les marchands et les colons, acceptant des contacts qui les ont affaiblis. Les Onge ne sont plus qu’une poignée. En 1900, on les estimait précisément à 670. Par la grâce de l’alcool, des maladies et de l’acculturation, ils étaient tombés ces dernières années à 100. Environ. Un chiffre incroyablement bas, mais stable. De cela aussi, il faut parler au passé. Ces derniers jours, huit Onge sont morts et quinze ont été transportés à l’hôpital.

À l’échelle de cette micro-communauté, la tragédie est épouvantable. Que s’est-il passé ? Notre monde les aura rattrapés. Quelqu’un de la tribu a récupéré un récipient empli d’un liquide, que l’océan avait jeté sur une plage. Les Onge, qui boivent, ont cru qu’il s’agissait d’un quelconque alcool. C’était un poison fulgurant, peut-être un pesticide ou un liquide de refroidissement. Qu’importe ?

Pour moi, cette soirée sera de deuil.

COMPLÉMENT À L’ÉCOEUREMENT

Deux jours de suite le même sentiment écrasant. Je lis dans un journal (ici) ceci : « Le projet de loi de finances rectificative fait apparaître une « bizarrerie » : les annulations de crédits touchent principalement des missions présentées comme des priorités de l’action gouvernementale. Outre la défense, ce sont en effet l’écologie et le développement durable, la ville et le logement, l’enseignement supérieur et la recherche qui sont affectés (…) La recherche et l’enseignement supérieur (- 379 millions d’euros) et l’écologie et le développement durable (- 302 millions d’euros) supportent les deux plus fortes annulations de crédits de paiement ».

Ce ne sont pas ces phrases qui me font mal. Car dans un sens ou dans l’autre, ces dérisoires mesures et ces sommes ridicules ne changeront rien à rien. Non, ce qui me lève le cœur une fois encore, c’est le silence total des associations écologistes officielles. Sauf erreur, pas un mot. Leur ami Borloo ridiculisé, pas un mot. Le Grenelle de l’Environnement, sur lequel ils ont pourtant basé leurs plans de carrière, est conchié. Mais pas un mot. Oh, je ne doute pas qu’ils feront tôt ou tard un communiqué pour dire que et combien ils. Mais franchement ? Franchement ?

PS : Plus drôle, quoique. Mais je dois dire que ce rappel à la morale républicaine a réussi à me faire marrer. Merci, les gars !

Eco-Emballages a placé de l’argent dans des paradis fiscaux

PARIS (AFP) — Le conseil d’administration d’Eco-Emballages a informé le ministre de l’Ecologie, Jean-Louis Borloo, d’un risque de perte lié à des « placements non sécurisés d’une partie de la trésorerie dans des paradis fiscaux », indique mardi le ministère dans un communiqué.

« 60 millions d’euros restent à ce jour placés sur ce type de fonds à risques dont l’emploi est inacceptable au regard de la morale républicaine, s’agissant de fonds publics », souligne le communiqué du ministère qui a demandé une enquête approfondie.

ÉCOEUREMENT ÉCOEUREMENT ÉCOEUREMENT

 Ce jour du 9 décembre 2008. Dégoût. Nausée. Écoeurement. Deux pages de pub immondes dans deux quotidiens français de premier plan. Libération et Le Monde. Dans le premier, c’est page 7. Dans le second, c’est page 9. Deux pages de publicité et de propagande, qui sont deux mots synonymes dans l’univers de la réalité. Les deux sont à la gloire de l’industrie française des biocarburants tirés de la betterave à sucre. Les deux mentent effrontément, insistant entre autres sur une diminution des émissions de CO2 de 60 % grâce à cette industrie de la mort.

Je vais vous dire : que ces mecs me fassent un procès, je m’en fous. Les biocarburants sont un crime contre l’homme et la nature. Et deux grands quotidiens français acceptent de vendre leur cul à cet immondice. Soit. Soit. Le pire est que je suis complice, car j’achète à l’occasion ces journaux qui se vendent. Qu’au moins, chaque lecteur d’ici sache que j’en ai marre. Les biocarburants sont la mort du monde, des hommes et des bêtes. C’est couillon, mais il faut choisir son camp. Moi, je sais. Je m’apprête à ne plus jamais acheter ces merdes de journaux.  Qu’il advienne ce que doit. Il y a au moins 967 millions d’affamés chroniques sur terre. Et la betterave est une plante alimentaire que de purs salauds destinent au réservoir des bagnoles. Aiuto ! Je n’y suis plus. Je n’en puis plus.