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Chantal Jouanno se mariera-t-elle avec Sébastien Genest ?

Au point où j’en suis, et ma réputation étant déjà ce qu’elle est, je n’ai plus guère de raison d’hésiter. Je vais donc vous parler de Sébastien Genest et de Chantal Jouanno, pour le même prix. Ne cherchez pas, vous ne connaissez pas le premier. Ou bien, vous êtes de ses amis, et en ce cas, changez de page et d’adresse. Je dis cela pour vous. Pas pour moi.

Quant à la seconde, il s’agit bien entendu de la remplaçante de Nathalie Kosciusko-Morizet au secrétariat d’État à l’Écologie. Oui, notre excellent maître à tous, le Président, a décidé de virer l’une pour quelque obscure raison que nous ne connaîtrons probablement jamais, et de nommer l’autre. L’autre, madame Jouanno, est sa création, sinon sa créature. Ce n’est pas infamant, pas à ce stade en tout cas, mais c’est assurément un fait. Il l’avait nommée à la présidence de l’Ademe, l’agence de la maîtrise de l’énergie, il la lance aujourd’hui dans l’une de ses désopilantes guerres picrocholines.

Si vous voulez glousser avec moi, je vous invite à zyeuter ce petit film hilarant, qui date de la campagne présidentielle du printemps 2007 (ici). Dépêchez-vous, car j’ai peur que ce film ne disparaisse dans le cyberespace. Il est trop beau pour être vrai. Voici tout le début du texte, que je garantis sur l’honneur pour l’avoir recopié mot après mot. Je précise que madame Jouanno, veste rouge et pull à col roulé noir, est installée au bas de marches d’un immeuble cossu. Et voilà ce qu’elle dit : « Je suis Chantal Jouanno, je m’occupe auprès de Nicolas Sarkozy des publics. C’est-à-dire des chasseurs, des rapatriés, des personnes françaises d’origine étrangère, mais aussi des professions particulières, les boulangers, les bouchers, les pharmaciens, tous les publics qui comptent et qui ont des préoccupations spécifiques ».

Je dois avouer que j’ai failli pleurer de rire. La suite, sans aucune transition. Ou plutôt si, une voix off surgie de l’écran de cette télé privée – appelée sarkozy.fr – demande ceci à madame Jouanno : « Quelles sont vos fonctions au QG de campagne, Chantal ? ». Là, madame rit de bon coeur, car elle connaît la réponse. Et elle enchaîne ainsi : « Bé, je vais m’occuper, auprès de Nicolas Sarkozy, des publics spécifiques. Ce qu’on entend par publics, ce sont les rapatriés, par exemple, les chasseurs, mais aussi toutes les professions particulières comme les boulangers, les bouchers, les pharmaciens, toutes les personnes qui ont des préoccupations spécifiques ».

Bon, il n’est jamais inutile de répéter de telles choses. Et pour être bien sûr de ne pas avoir loupé un épisode, j’ai préféré visionner un autre bout de film (ici), dans lequel madame Jouanno « présente son champ d’action ». Et cela donne ceci, texto à nouveau : « Je m’occupe des personnes qui ont des spécificités, comme les personnes en situation de handicap, les anciens combattants, les rapatriés, les harkis, mais aussi les catégories socioprofessionnelles, les médecins, il y a beaucoup de demande dans la santé, le juridique. L’essentiel étant de répondre à l’ensemble des sollicitations. De répondre à toutes les demandes de rendez-vous ».

J’hésite devant le commentaire, et je passe finalement. On m’accuserait d’être cruel. En bonne logique, nos glorieux militants écologistes de service auraient tout de même dû, fût-ce pour la forme,  protester. Car s’il est une chose absolument certaine, c’est que madame Jouanno, qui n’a pas la moindre idée de ce qu’est l’écologie, est un petit soldat de son grand homme. Et qu’elle dira ce que lui-même voudra.

Or pas du tout. Le plus merveilleux de tous, à qui j’offre illico la médaille, c’est Sébastien Genest. À priori, un homme sympathique de bientôt quarante ans, devenu président de France Nature Environnement (FNE) après une carrière de forestier dans le Limousin. Il aime les arbres, mais je crains que cela soit le seul point commun que j’aie avec lui. Encore ne doit-on pas parler des mêmes arbres, mais passons.

Genest. FNE est une fédération qui rassemble environ 3 000 associations locales et régionales de protection de la nature en France. Sur le papier, c’est une puissance. Dans la réalité, il ne s’agit que d’une coquille vide, bureaucratisée à l’excès, et qui ne vit pratiquement que des subsides de l’État. C’est sain, n’est-ce pas ?

Je ne mets pas tout le monde dans le même sac. Des dizaines de milliers de bénévoles de terrain sont pour moi admirables, et je les salue sans hypocrisie. Simplement, la structure imaginée au sommet, consanguine en diable, est devenue une assemblée de petits notables, frétillant à l’idée d’être reçus dans les palais de la République. Au dernier congrès de FNE, qui était donc invité ? Barnier, ministre de l’agriculture industrielle. Kosciusko-Morizet. Borloo. Le président de droite de la région Alsace. And co. Parmi les partenaires, qui ont aidé à payer les factures, le ministère de l’Écologie, bien entendu. Et la Caisse des dépôts, grande dame de l’écologie, à moins qu’on m’ait furieusement menti. Et la Société forestière, noble filiale de cette même Caisse, qui donne des conseils sur la manière de vendre une forêt tout en défiscalisant. Ses dépliants racontent comment vendre, « optimiser » ses revenus en « gérant efficacement », et même louer une chasse.

Genest n’allait tout de même pas gâcher tout cela en ruant dans les brancards. Il ne l’a pas fait. Sa déclaration à propos de la nomination de Chantal Jouanno fait presque peur : « FNE est intervenue à plusieurs reprises ces derniers jours pour que le poste de secrétaire d’Etat soit pourvu. FNE est donc satisfaite que la chaise de secrétaire d’Etat ne soit plus vide. FNE connaît la compétence de Chantal Jouanno qui a la mémoire du Grenelle de l’environnement. Sa désignation n’est donc pas une surprise ».

Avec ce genre de guerillero, Sarkozy n’a qu’à bien se tenir. Attention à l’emploi des grenades ! Je vous offre pour finir trois extraits d’une interview donnée le 30 juin 2008 par Genest, car ils ont le souffle des hauteurs. Sur la FNSEA, syndicat de l’agricuture industrielle : « Nous avons eu des discussions très intéressantes avec Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, (…)  et des accords ont parfois pu être trouvés avant que les discussions du Grenelle proprement dit ne s’engagent. De toute façon, le contexte sociétal (…) nous permet désormais de briser la glace, de transcender nos désaccords et de trouver des compromis ».

Sur les OGM : « Effectivement, sur les OGM notamment, les tensions subsistent, mais comme l’a souhaité Michel Barnier, nous, associations de protection de la nature, ne voulons pas mettre les agriculteurs sur le banc des accusés. Nous devons trouver des solutions partagées, progressives, en tenant compte du fait qu’il y a plusieurs types d’agriculture ».

Sur les biocarburants chers à mon cœur : « De toute façon, avec les usines déjà construites ou qui vont être mises en service, nous sommes maintenant bloqués pour quinze ans ! ».

Nous ne rencontrerons pas de sitôt un ecowarrior de cette qualité, pas ? Un détail, qui tuerait en d’autres circonstances. Le 14 février 2008, 4 mois après les agapes du Grenelle de l’Environnement – mais il n’y a évidemment aucun rapport – un décret nommait un certain nombre de personnalités au Conseil économique et social de notre pauvre République. Parmi eux, dans la section du cadre de vie, un certain Sébastien Genest. Le bonjour chez vous.

Cette bombe P qui a déjà éclaté

Certains d’entre vous connaissent Paul Ralph Ehrlich. Mais je m’adresse à tous, et je dois donc expliquer. Ehrlich est un grand spécialiste des papillons né en 1932. Américain. L’un de ses livres a été beaucoup commenté en France, mais probablement bien moins lu. Il s’agit de la Bombe P, un ouvrage paru aux États-Unis en 1968 et traduit chez nous en 1971. La bombe P, c’est la bombe Population. La bombe démographique, quoi.

On ne peut pas dire qu’Ehrlich y est allé avec le dos de la cuiller. Traçant des lignes et des courbes, il s’est lourdement trompé en expliquant que, dans les années 70 et 80, des centaines de millions d’humains périraient faute de moyens pour les nourrir. Habité par une vision apocalyptique de la situation des années 60, il prédisait donc le pire, qui ne s’est pas produit. Ajoutons que Paul R. Ehrlich n’avait rien de bien sympathique, qui comparait sans état d’âme la prolifération des humains à la multiplication des cellules cancéreuses dans un organisme. En bref, je crois pouvoir écrire que la Bombe P n’est pas une bible humaniste.

Les erreurs d’Ehrlich n’ont pas été perdues pour tout le monde. Des centaines de commentateurs, ennemis de la pensée écologiste, ont fait du professeur leur tête de Turc favorite, rappelant les sombres prévisions de Malthus, auteur du célèbre Essai sur le principe de population en 1798, démenties elles aussi par les faits. La paresse faisant le reste, il est de bon ton désormais de penser et de dire que la bombe démographique n’a pas explosé, et qu’elle n’explosera jamais. La fameuse « transition démographique » serait en route, qui alignerait peu à peu le monde entier sur le modèle familial occidental, basé sur deux enfants par couple.

Bien. Pourquoi cette longue introduction ? Parce que je souhaite vous dire trois mots d’un article lamentable qui a fait la une du supplément Le Monde 2 le 9 janvier dernier. La une, suivie d’un très copieux papier signé par Frédéric Joignot ( il est lisible pour l’heure ici). Je vous en mets par précaution de larges extraits à la suite de mon message, et vous permettrez donc que j’attaque la critique dès maintenant. Cet article est inepte, mais aura reçu l’onction d’un des plus grands journaux de la place. C’est ainsi.

Pour commencer, et c’est le moins grave, il est rusé comme tout. Certains journalistes connaissent fort bien la chanson de la disqualification. L’empreinte écologique ? Au lieu de s’en tenir à ceux qui ont tenté de créer et d’entretenir une nouvelle manière de jauger les activités humaines – l’association Global Footprint, en l’occurrence -, Joignot préfère citer abondamment l’OCDE, qui utilise cet indice. L’OCDE est une institution transationale autant qu’ultralibérale. Vous voyez le truc ? De même, il utilise le repoussoir qu’est Ted Turner, le créateur milliardaire de CNN – les riches ont peur des foules populeuses du Sud, pardi ! – et même « l’inquiétant directeur de la CIA de George W. Bush ».

C’est net : ceux des écologistes qui se posent des questions sur la population du monde ont de bien curieux compagnons. Le reste est pire. Car Joignot ignore rigoureusement tout de l’état des écosystèmes de la planète. Cela ne l’intéresse pas. Il n’évoque – simple exemple – l’état des sols que pour se féliciter des succès de la « révolution verte », qui aurait su les conserver. La réalité, en cette circonstance indiscutable, c’est que les sols empoisonnés en Inde et une poignée d’autres pays par cette fameuse « révolution » sont aujourd’hui dans un état pitoyable. La plupart ont à peu près tout perdu de leur fertilité naturelle. Mais qu’importe à Joignot ? Qu’importe qu’il n’y ait plus de poissons ? Qu’il y ait de moins en moins de forêts ? Que les fleuves et rivières ne puissent plus jouer le rôle qui a été le leur dans l’histoire géologique ? Que le dérèglement climatique ajoute désormais au pandémonium général ?

Qu’importe. Joignot est là pour défendre une pauvre et malheureuse thèse, discrètement scientiste. Selon lui, si tous ceux qui ont parlé avec gravité de démographie se sont trompés, c’est parce qu’ils ne croyaient pas assez dans le progrès. « Autrement dit, note-t-il, l’esprit aventureux et les progrès des techniques, le génie humain, ont désavoué Malthus ». On a le droit d’être scientiste, je n’en disconviens pas. Encore faut-il essayer, au moins pour la forme, de trouver des références. Mais Joignot a encore mieux : le bon vieil argument d’autorité. Lequel est servi dans cet article aux dimensions planétaires par un seul et même personnage : le démographe Hervé Le Bras. Pour l’avoir rencontré et même interrogé, je n’hésite pas à reconnaître qu’il est sympathique et semble très compétent.

Comme démographe. Or les dimensions de la crise écologique commandent d’abattre les frontières entre disciplines, et de rassembler de toute urgence le savoir humain dont nous allons avoir besoin. Le Bras se contente de radoter – il me disait exactement la même chose il y a près de dix ans – et d’affirmer ce que tout le monde sait désormais : l’augmentation de la croissance démographique a ralenti son rythme. Mais 70 millions d’humains supplémentaires peuplent la planète chaque année, et nous serons certainement autour de 9 milliards en 2050. Ce qui est bel et bien une folie de plus, dans une liste sans fin. D’où viendront les céréales ? Les protéines animales ? Quel sort sera fait aux dernières poches de biodiversité ? J’arrête là mes questions, qui n’intéressent en aucune manière Frédéric Joignot. Lui, il a pris parti. Lui, il est courageux. Lui, il sait penser contre l’époque. Lui, il ose ouvrir les vrais dossiers. Lui, il nous prépare des lendemains lugubres.

Au risque de me répéter, j’ajoute que l’écologie seule est un véritable humanisme. Les autres manières de concevoir notre avenir commun, parce qu’elles fragmentent la réalité, parce qu’elles en nient des pans entiers, sont autant de bombes à retardement. Je ne prétends pas qu’il suffit d’être écologiste pour régler les gravissimes problèmes de notre planète. Ni que cela rend plus intelligent. J’affirme seulement, haut et fort, que la prise en compte des limites de l’aventure humaine – l’écologie – est une condition nécessaire des combats qui nous attendent. Indispensable serait plus juste. Vitale serait encore mieux. Je ne comprends pas comment des articles aussi pauvres que celui de Joignot obtiennent une telle place de choix dans la presse sérieuse de 2009. Je ne le comprends pas. Et vous ?

Extraits de l’article de Fréderic Joignot dans Le Monde 2 du 9 janvier 2009

« Autrement dit, l’esprit aventureux et les progrès des techniques, le génie humain, ont désavoué Malthus ».

« Dès qu’on évoque la surpopulation, on ouvre la boîte de Pandore. Vieux démons, angoisse du futur, fantasmes collectifs – peur de l’invasion, du pullulement – jaillissent pour se mêler à des peurs très concrètes. En 1932 déjà, quand la population humaine a atteint 2 milliards, le philosophe Henri Bergson écrivait : “Laissez faire Vénus, elle vous amènera Mars.” En 1948, Albert Einstein mettait solennellement en garde l’Abbé Pierre contre les “trois explosions” menaçant notre “monde mortel” : la bombe atomique, la bombe information, la bombe démographique. En 1971, dans la lignée du Club de Rome, l’écologiste Paul R. Ehrlich, spécialiste des populations d’insectes, publiait le best-seller La Bombe P (Fayard). Il y dénonçait “la prolifération humaine”, qu’il assimile à un “cancer” : “Trop de voitures, trop d’usines, trop de détergents, trop de pesticides, […] trop d’oxyde de carbone. La cause en est toujours la même : trop de monde sur la Terre.”»

« C’est patent, la question dite de la surpopulation remue des peurs irrationnelles. Prenons un autre exemple, moins politique. J’ai rencontré plusieurs Parisiennes de 30 ans, en couple ou célibataires, qui se disent bien décidées à ne pas avoir d’enfant. Sans prétendre ici donner une explication univoque – certaines veulent préserver leur “capacité de création”, d’autres leur relation de couple, ou leur liberté, ou les trois –, force est de constater : la surpopulation est revenue à chaque fois dans nos entretiens, mêlée à des analyses inquiètes sur l’état de la planète. Tout comme dans le livre best-seller de Corinne Maier, No Kid. Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant (Michalon, 2007), où une des raisons invoquées est : pourquoi ajouter un enfant à un monde surpeuplé ? ».

« “La démographie a toujours été associée à la fin du monde, à la disparition de l’Homme, au Jugement dernier, note le démographe Hervé Le Bras. Procédant par projections, on l’interprète comme des prédictions, toujours catastrophistes. Au début du siècle, en Europe, on s’inquiétait surtout de la dépopulation ! Les Français devaient procréer, il ne fallait pas laisser les Allemands être plus nombreux que nous. Les économistes associaient natalité et prospérité. Dans les années 1970, tout a changé avec les écologistes comme René Dumont, qui prédisaient l’épuisement rapide des ressources. Certains démographes annonçaient alors une population de 12 milliards en 2100. Aujourd’hui, nous revoyons tous ces chiffres à la baisse.” »

« Hervé Le Bras, directeur d’études à l’Institut national d’études démographiques (INED), raconte avec humour comment toutes les prédictions à long terme, bien étayées, sur le peuplement humain – le démographe américain Joel Cohen en a relevé 68 – se sont révélées fausses. Soit, mais aujourd’hui ? Qu’en est-il des prévisions à court terme – à l’horizon 2030, 2050 ? De fait, en moins de 200 ans, l’humanité est passée de 1 milliard d’habitants (au début du xixe siècle) à 6 milliards (en 1999). Entre 1987 et 1999, soit en treize ans, de 5 à 6 milliards. Aujourd’hui, beaucoup des prévisions pour 2050 tournent autour de 8,4 à 9,5 milliards de Terriens – soit 3 milliards d’hommes en plus. Cet accroissement exponentiel qui effrayait tant Malthus s’arrêtera-t-il un jour ? Aurons-nous assez de ressources pour nous nourrir ? Oui et oui. Voilà la grande nouvelle des études récentes. Aujourd’hui, démentant les alarmistes, les démographes décrivent tous, partout autour du monde, une forte baisse de la fécondité des femmes – donc, à terme, de l’accroissement de la population. Selon eux, comme d’après l’ONU, la ” bombe P ” n’explosera pas. Que s’est-il passé ? Simplement, sur les cinq continents, les femmes font moins d’enfants ».

« ” Aujourd’hui, précise Hervé Le Bras, le taux de croissance démographique mondial ralentit. 1,21 % par an en 2006, 0,37 % attendu en 2050. Pourquoi ? Le nombre d’enfants par femme baisse sur les cinq continents. Au Mexique, au Brésil, on tourne autour de 2,2 à 2,3 enfants par famille, 2,4 en Indonésie. En Afrique, si les femmes du Rwanda et d’Ouganda font encore 7 à 8 enfants, au Kenya par exemple, de 8 enfants par femme dans les années 1970, elles sont passées à 4 aujourd’hui. Les renversements de tendance se font très vite.” »

« Si la “bombe P” des malthusiens n’explosera pas, c’est que dans toutes les cultures, sur tous les continents, contredisant nombre d’idées sur l’islam, l’acceptation du modèle de la famille à deux enfants gagne rapidement. Aujourd’hui, si cette révolution des mœurs se poursuit, les démographes de l’ONU tablent sur une population humaine à 8,2 milliards en 2030, 9 milliards en 2050 – et une stabilisation à 10,5 milliards en 2100. La population humaine aura alors achevé sa “transition démographique” : le ralentissement de la fécondité prendra effet en dépit du vieillissement général ».
« Au-delà des angoisses et des peurs, la véritable grande question posée par le peuplement sera celle des ressources : les pays, les sols, la Terre pourront-ils nourrir – et supporter – une population de 9 ou 10 milliards d’habitants ? Ici, un détour s’impose. Dans les faits, parler de population “globale” comme d’un grand cheptel n’a pas grande signification. Comment comparer le mode de vie des habitants du Laos et de la Finlande, à population égale ? De l’Algérie, terre d’émigration, et du Canada, d’immigration ? Aujourd’hui la natalité des pays les moins développés progresse six fois plus vite que celle des pays développés – qui vieillissent et se stabilisent. En 2050, 86 % de la population mondiale habitera un pays pauvre ou émergent – la moitié en Chine et en Inde, dotés d’une politique antinataliste. Les répercussions d’un tel peuplement varieront fortement d’une région et d’un pays à l’autre, selon la fertilité des sols, l’eau, la qualité des terres. Mais surtout selon les politiques des gouvernements – économiques, agricoles, sociales. Le Prix Nobel d’économie 1998, l’Indien Amartya Sen, a bien montré combien la pauvreté et les famines découlent avant tout, non d’une population trop nombreuse, mais du manque de vitalité démocratique et de l’absence d’Etat social. L’Inde, par exemple, a connu des grandes famines jusqu’en 1947, date de son indépendance. Ensuite, le multipartisme, l’existence d’une opposition et d’une presse libre ont permis de prévenir et circonvenir les désastres. Qui plus est, l’Inde nourrit aujourd’hui une population de 1 milliard d’habitants parce qu’elle a réussi sa “révolution verte” – irrigation, conservation des sols, engrais, rendements – grâce à une politique d’Etat résolument tournée vers l’autosuffisance ».

Ne rien dire sur Karl Lagerfeld

Je vais tâcher de ne rien dire sur le couturier Karl Lagerfeld, 75 ans aux prunes. Il le faut. Parlons même d’un impératif. Si je parle, je suis franc. Si je suis franc, je vais au tribunal, et je perds. Donc, je me tais. Lagerfeld a déclaré début janvier à la presse britannique (ici) qu’il était pour l’usage de la fourrure dans la mode.

Ses arguments ? N’insultons pas ce noble mot. Ses éructations ? La première, c’est que le commerce de la fourrure est « an industry who lives from that ». Eh oui, c’est une industrie, qui vit précisément de l’écorchement des animaux. La deuxième : « Hunters in the north “make a living having learnt nothing else than hunting”, he said, “killing those beasts who would kill us if they could”». Ce qui veut dire que, selon le maître, les grands chasseurs du Nord (arctique ?) n’ont rien appris d’autre pour vivre que chasser. Et tuer ces bêtes qui nous tueraient si elles le pouvaient. Tel.

Que dire qui soit digne de cela ? Que les lapins, les visons, les renards même ont rarement attaqué les hommes pour les dévorer ? Que la grande majorité des fourrures utilisées pour les manteaux de ces dames proviennent d’animaux battus constamment et le plus souvent dépecés vivants ? Ne croyez pas que j’exagère pour le bénéfice de ce petit article. En Chine notamment, où la limite a été reculée, en Russie aussi, bien qu’à un degré moindre, les animaux dont les Lagerfeld du monde recherchent le poil sont traités d’une manière telle que je ne sais la décrire. Ils sont en cage, évidemment, et ce que certains appellent leur vie se passe au milieu des coups de bâton et des excréments.

Faut-il parler d’une indifférence radicale ? D’un processus achevé de déréalisation d’êtres vivants, sensibles et donc souffrants ? D’une haine totale, cachée dans je ne sais quelle mémoire lointaine de notre espèce, qui ferait de l’animal un autre absolu, absolu et menaçant ? D’un mélange fantastique de deux états qui devraient pourtant s’exclure l’un l’autre ? Je n’ai pas de réponse à ma disposition. Je sais juste quoi penser d’un vieillard bientôt cacochyme appelé Karl Lagerfeld. Mais je n’en dirai rien, comme je me le suis promis.

Est-il possible ? Oui

 Au mois d’avril de l’an passé, j’ai sorti du tréfonds de ma mémoire une phrase admirable de Rainer Maria Rilke. Et je l’ai écrite ici même. Pardon à ceux qui penseraient que je radote. Je ne radote pas. Ou plutôt si, évidemment, je ne fais que cela. Et je m’en moque. Rilke. Ceux dont la peau se hérisse en entendant ce nom comprendront aisément mon émotion. J’ai pensé une fois encore à ces mots tirés de l’un de ses textes, Les cahiers de Malte Laurids Brigge.

Les voici : « Est-il possible, pense-t-il, qu’on n’ait encore rien vu, rien su, rien dit qui soit réel et important ? Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour regarder, pour réfléchir, pour enregistrer et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation dans une école, pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ? Oui, c’est possible ».

Il parlait d’autre chose. C’est-à-dire exactement de la même chose.

NKM, trémolos et rigolade (une ministre disparaît)

 Je suis mort de rire, inutile de le cacher plus longtemps. Madame Kosciusko-Morizet, cette militante de droite qu’adorent ou semblent adorer tant d’écologistes, à commencer par José Bové, madame n’est plus. Elle vient donc d’abandonner son poste de secrétaire d’État à l’Écologie, et si j’écris qu’elle n’est plus, ce n’est pas pour le motif qu’elle serait morte. Non, c’est parce qu’elle n’aura cessé de clamer que l’écologie était la chose la plus importante au monde. Si elle abandonne le poste, ne peut-on parler d’une sorte de mort civile, politique et démocratique ? Je vous laisse le soin de juger.

Pour vous aider tout de même, je vous invite à lire au moins une partie de ce portrait dithyrambique que le journal Le Monde a consacré il y a quelques jours à notre grande idolâtre de la nature (ici). Cela vaut plus qu’un seul éclat de rire. À cet instant de sa grandiose histoire, NKM, comme l’appellent tous ceux qui veulent se faire bien voir, ne sait pas encore qu’elle ira valser à la Prospective, au poste si peu convoité du traître de comédie qu’est l’ancien socialo Éric Besson. Et comme de juste, comme à chaque fois, elle en fait trop, déclarant par exemple : « Je me suis très tôt intéressée aux questions de l’environnement, bien avant Polytechnique. Je pourrais vous montrer des photos de moi à deux ans en train de cueillir des pâquerettes avec ma sœur… ».

C’est sublime, hein ? Si tu cueilles des fleurs à deux ans, tu es un écologiste précoce. Evviva la propaganda ! Plus sérieusement, quoique, ce départ de madame Kosciusko-Morizet démontre, devrait démontrer aux plus demeurés que le propos est une chose, et que la réalité en est une autre. Le propos (de NKM), c’est qu’il n’y a rien de plus urgent que d’imposer l’écologie à des élites politiques frileuses. La réalité, c’est que cette même écologie est aussi pour elle, et j’ajouterai surtout, un marchepied. Parmi ceux qui la vantent, combien savent qu’elle est secrétaire nationale adjointe de l’UMP ? Qu’elle passe des heures chaque jour, alors que flambe la planète, à régler les histoires sordides de ce parti à la solde de qui vous savez ?

Je ne pense pas que cette dame se moque de l’écologie. Je crois pour commencer qu’elle est très ignorante, malgré Polytechnique et les efforts de son service de presse. Je crois qu’elle considère cette question comme intéressante. Mais sûrement pas plus décisive que son sort personnel. On peut le dire autrement : entre la lutte pour la vie sur terre et son sublime destin politique de banlieue, elle a choisi, et depuis longtemps. Pensant à elle, j’ai fini par penser à nous. Nous, qui sommes si faibles, si rares, si peu puissants. Et j’en ai conclu que, pour un  temps qui risque de nous sembler long, l’apparence restera plus forte, et de loin, que la réalité.

Vous croyez que je pleure ? Eh bien non, j’ai mieux à faire. Je pense. Attention, pas de malentendu surtout : je ne dis pas que je pense bien. je ne dis pas que je pense mieux ou plus vite que quiconque. Seulement, sincèrement, indéracinablement, je pense à notre sort commun. Cette activité, j’en suis bien certain, est étrangère à celle qui cueillait des pâquerettes dès l’âge de deux ans. Enfin, il me semble. Je me trompe, vous croyez ?