Archives mensuelles : avril 2010

L’éternel retour de Pierre Fournier

Je suis un fieffé imbécile, car j’ai dispersé sur les routes de ma vie la plupart des journaux que j’aurais dû garder. Je ne parle pas des gazettes habituelles qui forment le menu ordinaire, y compris le mien. Mais plutôt de ces quelques joyaux qui disent tout en temps réel, au moment même où les choses se passent. Qui comprennent, qui aident à comprendre, qui poussent à agir, et tout de suite. Je ne conserve que quelques traces, qui me semblent magnifiques.

Alors que je n’avais pas 16 ans, le 12 juillet 1971, parut le numéro 34 de Charlie Hebdo. Rien à voir avec l’actuel hebdomadaire, auquel je collabore par ailleurs. Le journal de ce temps était un brûlot qui incendiait le cerveau. Surtout les jeunes têtes folles comme la mienne. Une poignée de siphonnés exprimait la révolte, constante. L’extrême moquerie. La dérision complète. L’inattendu. L’original. L’intelligence. La critique généralisée de tout ce qui encombrait la vie humaine. Par Dieu ! ce journal a formé, reformé, réformé même mes neurones d’après 1968. On peut parler d’un moment de grâce, qui ne dura pas, qui ne pouvait, par définition, durer.

Mais revenons à juillet 1971. Moi, je me trouvais alors dans un bled du Berry, Saint-Benoît-du-Sault. Une communauté, comme on disait alors, s’était installée dans une ferme de la campagne voisine. Une maison superbe, soit dit en passant. Une communauté – j’écris cela pour vous, les jeunes -, entendait réinventer le monde entier, par un audacieux retour à la terre. Aux travaux agricoles. Et à la communauté, parfois sexuelle, pas toujours. Il faut croire que j’étais un chien perdu sans collier, puisque je rôdais par là, si jeune. Et je me souviens d’avoir lu ce Charlie 34, que j’ai encore en ce moment devant les yeux. La couverture, verte, est un dessin de Reiser, sur lequel on voit un barbu, avec pébroque et filet à commissions – sorte de clergyman, le doigt levé – qui dit : « Je reconnaîtrai tous les enfants conçus pendant la fête ». Ce type improbable, comme d’ailleurs indiqué, c’est Fournier. Et il y a un sous-titre : La fête à Bugey.

Bugey. Une centrale nucléaire dans l’Ain. Sauf erreur, juillet 1971 fut la deuxième manifestation antinucléaire de notre histoire. Mais la première à ce point massive. Environ 15 000 pékins marchèrent en direction du monstre, pendant que je suivais leurs aventures du côté de Saint-Benoît-du-Sault, car on ne peut hélas être au four et au moulin. Quoi qu’il en soit, Fournier l’indomptable, Fournier l’incroyable, Fournier l’imprécateur fut l’âme de ce complot à ciel ouvert, au nez et à la barbe de tous les pouvoirs de l’époque. Car je vous prie, épargnons-nous tout anachronisme. En ces temps préhistoriques, la droite bien sûr, mais le parti stalinien dit communiste aussi, et bien des socialistes qui n’osaient le dire, étaient des sectateurs du nucléaire.

Enfin. Fournier. On ne peut pas dire qu’il était poli. Je lis, en couverture de ce numéro 34, ce texte calligraphié de sa main même : « On attendait rien de ces enculés de la gauche bien-pensante, ils ont pas déçu notre non-attente.  Dans un numéro où ils parlent pas de notre fête, ceux du Nouvel-Obs parlent de la contestation écologique, mais aux États-Unis, et de la résistance acharnée qu’y rencontrent certains projets d’implantation de centrales « électriques ». Ils se sont bien gardés, les fumiers, d’employer le mot « nucléaires », ç’aurait fait grossier, déplacé ». Est-ce que l’on écrit encore comme cela ? Non. Est-ce mieux ? Non. Il faut dire les choses telles qu’elles apparaissent.

image hébergée par photomaniak.comEn novembre 1972, Fournier lançait le mensuel La Gueule Ouverte, avec comme sous-titre : Le journal qui annonce la fin du monde. Il lui restait mois de quatre mois à vivre. Il mourrait en février 1973, à l’âge ridicule de 35 ans, laissant derrière son épouse et ses trois enfants. Dans son édito du numéro 1 de La Gueule Ouverte, Fournier écrit comme on parle, comme on crache, comme on dégueule. C’est Fournier. C’est inimitable. Deux citations. La première est en deux parties : « Pendant qu’on nous amuse avec des guerres et des révolutions qui s’engendrent les unes les autres en répétant toujours la même chose, l’homme est en train, à force d’exploitation technologique incontrôlée, de rendre la terre inhabitable, non seulement pour lui mais pour toutes les formes de vie supérieures qui s’étaient jusqu’alors accommodées de sa présence(…) Au mois de mai 68, on a cru un instant que les gens allaient devenir intelligents, se mettre à poser des questions, cesser d’avoir honte de leur singularité, cesser de s’en remettre aux spécialistes pour penser à leur place. Et puis la Révolution, renonçant à devenir une Renaissance, est retombée dans l’ornière classique des vieux slogans, s’est faite, sous prétexte d’efficacité, aussi intolérante et bornée que ses adversaires, c’est aux Chinois de donner l’exemple, moi j’achète l’évangile selon Mao et je suis ».

Et la seconde, elle aussi en deux morceaux : « À peine sorti le premier numéro, voici que nous assaille la tentation de tout remettre en cause (…) Vous aurez compris que, si ce journal ne se veut rien de plus qu’un journal, ni sa forme ni ses objectifs ne sont pour autant fixés, qu’il est un canevas, un prétexte, une base de départ et d’aventure. Nous ne savons pas où nous allons ». Hélas, hélas, Fournier est mort. Et nous ne savons que trop où nous sommes arrivés.

L’an 01 du volcan Eyjafjöll

Pas la peine d’être long, car le monde croule sous les commentaires. Combien de millions de voyageurs bloqués par la cendre ? Combien de dommages infligés à l’économie mondialisée ? Combien de vols – hi, hi – de missi dominici de la Goldman Sachs (lire ici) stoppés en plein élan de magouilles planétaires ? Inutile de le nier, je prends un plaisir immense et sans partage à lorgner le grand foutoir qu’est devenu le ciel des avions. La dévastation touristique fait relâche. Les bombardements « chirurgicaux » à coups de drones et de missiles attendent l’éclaircie.

J’ajoute, mais ce n’est hélas pas en mon pouvoir, que j’aimerais vivement qu’aucun avion ne puisse plus jamais décoller. C’est nihiliste ? J’en ai bien peur, car j’ai des tendances. Je pense à cet instant à Gébé, ce fabuleux dessinateur d’antan, qui abandonna un jour son métier de dessinateur à la SNCF pour la raison qu’il ne souhait pas perdre (totalement) sa vie. Et ce forban réussit bel et bien son coup. Aux plus vieux, je rappelle que Gébé commença sa bande dessinée L’An 01 en 1970, dans le journal Politique-Hebdo. Et aux plus jeunes, je proclame qu’il poursuivit son grand œuvre dans Charlie-Hebdo, en 1971. Moi, les gars et les filles, j’avais alors quinze ans, et le roi n’était pas mon cousin. Gébé ! Ô Gébé !(JPG)

L’An 01, c’est le refus radical, immédiat, de toute la merde ambiante. Des chefferies, et donc de la hiérarchie, du travail quotidien et du salariat, de l’ennui mortel des journées soumises. Du fric. De la vitesse. Des cons et des petits merdeux qui ne pensent qu’à avancer jusqu’à l’abattoir final. L’An 01, c’est la joie, le rire dévastateur, l’amour et le sexe, le bras d’honneur, le doigt d’honneur, la balade à pied, lente, patiente, désœuvrée, sans autre but que l’admiration des arbres et des oiseaux, des fleurs et des ruisseaux.

Pendant l’An 01, qui commence dès ce matin, « on arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ». Il n’y a plus d’avions bien sûr, mais pas davantage de bagnoles. Les routes ayant disparu dans le dernier tournant, il ne nous reste que des chemins par lesquels cheminer. En compagnie. Seuls. Toujours. Longtemps. Rarement. Je suis infiniment heureux que le volcan Eyjafjöll nous offre gratuitement le loisir de claquer 200 millions de dollars de pure insanité – les pertes des compagnies aériennes – chaque jour. Oh ce bonheur ! Comme si on faisait flamber un immense tas de biffetons pour le seul plaisir de se chauffer les mains. Pas par transgression, pas pour montrer qu’on se fout du fric, non ! Pour seulement allumer un feu. Parce que le blé est enfin réduit à sa valeur d’usage essentielle, qui est d’être du papier.

Ce volcan islandais, je l’embrasse sans façon. Ses lointaines fumées sont autant de vapeurs haschischines qui réveillent dans ma tête le souvenir de mes plus beaux rêves. Ah ? Je ne vous l’avais encore jamais dit ? Je les emmerde.

Quand le patron de Libération se lâche (Joffrin et l’écologie)

En préambule : malgré l’apparence, je crois que ce texte vaut la peine d’être lu. Oui, quand le patron du quotidien Libération livre ce qu’il a vraiment sur le cœur, cash comme certains disent désormais, il peut être intéressant de regarder d’un peu plus près. Je sais que beaucoup d’entre vous n’apprécient guère ce qu’ils jugent comme des polémiques inutiles et lassantes. Mais je suis d’un avis contraire. La pensée critique est le point de départ obligé d’un changement de direction éventuel des sociétés humaines. Il faut oser penser, fût-ce de manière approximative. Il faut oser contester le pauvre magistère qu’exercent tant de pâles étoiles intellectuelles. Il ne faut plus laisser passer l’omniprésente, l’obsédante, l’imbécile cuistrerie des défenseurs de la destruction du monde. Il faut donc ferrailler – oui, je le crois – avec un Laurent Joffrin. Bien que, et malgré tout.

Avant de vous livrer la prose de cet excellent personnage, une courte introduction me semble nécessaire. Joffrin est un archétype. On ne trouvera pas mieux pour exprimer l’esprit profond de la gauche social-démocrate de ce début de siècle. Il aura à peu près incarné toutes les faces d’un courant qui aspire à remplacer celui de notre bon souverain, Son Altesse Sérénissime Nicolas Sarkozy 1er. Oui, Joffrin a beaucoup fait tourner la roue du hamster. Vers 1975, alors qu’il a 23 ans, il est l’un des chevau-légers de Jean-Pierre Chevènement, qui incarne alors l’aile marxistoïde du parti socialiste de François Mitterrand. Ce n’est pas drôle ? Si, un peu tout de même, car Chevènement est à ce moment le plus fervent défenseur d’une alliance stratégique avec le parti stalinien de Georges Marchais. Mitterrand, qui a tant eu besoin de lui pour conquérir le PS en 1971, se méfie de sa fascination pour le « parti de la classe ouvrière », comme se désigne encore le PCF. En bref, Chevènement est un âne qui vient de faire la courte échelle à celui-là même qui veut étouffer les communistes, et qui y parviendra.

Joffrin, aidé par d’autres, dont un certain Denis Olivennes, aujourd’hui patron du Nouvel Observateur – phare incontesté de la pensée de gauche, lire ici -, mouille la chemise pour son grand homme de poche, qui dirige la tendance « de gauche » du PS, qu’on appelle le Ceres. Pourquoi réveiller de telles dépouilles ? Juste pour dire qu’il arrive à Joffrin de (lourdement) se tromper. La chimère Chevènement ayant disparu comme elle était apparue, Joffrin cesse d’être un militant et devient journaliste. En 1981, il rejoint Libération, créé en 1973 par des maoïstes. Mais si, cette engeance a elle aussi existé.

1981. L’année même d’un grand orage dans les rues de Paris, et d’une victoire électorale qui devait marquer l’échec total d’une génération politique. On commence alors, chez les anciens révoltés de pacotille, à trouver bonne mine au capitalisme multinational et même à Ronald Reagan, qui est devenu président américain après avoir fait cow-boy dans des westerns de basse série. Je ne calomnie personne, je rappelle des faits que tous ont oublié. En 1984, alors que la gauche s’est déjà couchée, qu’elle a oublié les banlieues, qu’elle laisse déferler les Tapie et le chômage de masse, Laurent Joffrin triomphe. Devenu chef du service Économie de Libération, il signe avec Serge July, dans un supplément au numéro 860 de la nouvelle formule du quotidien, un texte à proprement parler fantastique, sous le titre : « Vive la crise ! ».

Vous avez bien lu. « Vive la crise ! , ses restructurations à la hache, ses délocalisations, ses fantaisies spéculatives – déjà -, le déploiement transnational du capital, le creusement massif des inégalités. Les deux compères – l’ancien stalinien et maoïste July, l’ancien philostalinien Joffrin – précisent avec bonhomie dans leur appel : « Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l’évolution de l’art militaire, la masse grisâtre de l’État français ressemble de plus en plus à un château fort inutile. La vie est ailleurs, elle sourd de la crise, par l’entreprise, par l’initiative, par la communication ». Suit une émission de télé grand public, sur Antenne 2, où l’on verra Yves Montand, lui aussi ancien stalinien – décidément -, vanter les mérites du capitalisme le plus libéral qui soit. Il faut s’adapter, copiner avec ceux que l’on conspuait, réhabiliter l’argent et l’exploitation du travail d’autrui. L’air des cimes.

Vieux souvenirs ? Vieux souvenirs, oui, mais qui démontrent que l’intelligence d’un monsieur Joffrin peut aller bien loin dans la facétie. Car de vous à moi, il est manifeste que ces moments de vérité d’il y a un quart de siècle ont ouvert la voie, en grand, aux désastres financiers, mentaux, écologiques dans lesquels nous sommes par la force plongés. N’insistons pas davantage : les propos de Laurent Joffrin varient abondamment, et pourraient donner l’impression de la contradiction, de l’errance et même de la sottise la plus fate qui soit. Ouf, voici la fin d’un trop long préambule. Qui me conduit à vous faire lire, du moins je l’espère, l’éditorial signé Joffrin, et paru dans le numéro de Libération daté du vendredi  16 avril 2010. Voici :

Naïveté

Par LAURENT JOFFRIN

Choc des symboles, contradictions de la religiosité moderne… A juste titre préoccupée d’écologie et de protection de l’environnement, la conscience contemporaine avait fini, dans sa forme candide – ou extrême – à considérer la Terre comme une fragile victime de l’Homme. «Sauvez la planète» : le slogan utile comporte aussi sa part de naïveté. Ce qu’il faut sauver, en fait, ce sont les hommes menacés par la dégradation de leur environnement et non la Terre qui a survécu, telle une force indifférente, à des traumatismes autrement brutaux. Coup sur coup depuis le début de l’année, cet amendement à la vulgate planétaire est renforcé par trois chocs inégaux mais significatifs. Le séisme d’Haïti tue en quelques minutes plus de 200 000 personnes. A une tout autre échelle, mais en heurtant une région entière, la tempête Xynthia prélève un tribut douloureux. Et voici que le simple toussotement d’un volcan islandais interrompt le trafic aérien européen. Un nuage colossal surplombe le nord du continent et l’on parle déjà de pluies acides et de masques protecteurs. Quand cette éruption prendra-t-elle fin ? Personne n’en sait rien : certains volcans crachent de la fumée pendant des décennies. Dans ce cas, il faudrait entièrement repenser le trafic aérien sur l’Atlantique nord, ce qui en bouleverserait l’économie. Tout cela pour une légère fuite tellurique.

«Terre-Patrie», dit Edgar Morin. Mais aussi Terre ennemie.

Je reprends la plume. Je vous crois tout à fait capables de commenter seuls ce monument d’insignifiance. Mais je souhaite y ajouter quelques mots. Joffrin déteste en profondeur l’écologie, au sens que je donne en tout cas à ce mot. C’est-à-dire la découverte brutale de limites physiques qu’aucune aventure humaine ne pourra franchir. Lui se situe dans le monde d’avant, qui meurt, où l’homme pouvait rêvasser sur sa toute puissance. Comme il est patron de journal, comme il sait qu’une partie de son lectorat est tout de même très inquiète des destructions infligées aux écosystèmes de la planète, il commence son édito par une phrase convenue, politiquement impeccablement correcte, sur la nécessité de protéger. Mais avez-vous noté l’emploi, d’emblée, du mot religiosité ?

C’est un marqueur, qui disqualifie d’emblée ceux qu’il vise en réalité, c’est-à-dire les écologistes. Eh oui ! Dans l’esprit d’un Joffrin, défendre la vie – celle des hommes et de toutes les formes vivantes – ne peut s’apparenter qu’à la dévotion un peu niaise. Les mots sont très importants, croyez-moi. Joffrin mord à pleines dents, en mettant les mains devant sa bouche pour ne pas effrayer le chaland. Pour le reste, quoi ? Je ne goûte guère, moi-même, les appels rituels et sanglotants, entre deux petits fours au ministère de l’Écologie, à « sauver la planète ». Mais je n’y mets pas la même signification, on s’en doute, que Joffrin. Lui juge cela naïf, pour ne pas dire neuneu. Moi, j’en appelle à l’action immédiate.

Allons à l’essentiel. Que veut nous dire Joffrin en rapprochant trois manifestations concrètes – un tremblement de terre, une éruption, une tempête – de l’activité ordinaire de notre planète ? Que l’économie est à la merci d’un nuage. Et cela, même s’il ne le dit pas explicitement, lui paraît un scandale. Une abomination. Chez cet homme indécrottablement de gauche – tendance DSK et consorts -, pas touche aux affaires, à l’investissement, au profit. Time is money. Or, les avions ne pouvant décoller, on perd bel et bien un temps qui eût pu être utilisé à signer des contrats. J’en rajoute ? Certes, j’en rajoute. Mais un homme à ce point obsédé par l’économie, synonyme à mes yeux de destruction, l’aura bien cherché.

Relisons pour conclure la dernière ligne de Laurent Joffrin : « “Terre-Patrie”, dit Edgar Morin. Mais aussi Terre ennemie ». Je m’aventure un peu plus, à mes risques et périls. Je fais le pari que notre homme n’a pas ouvert le livre de Morin, écrit avec Anne Brigitte Kern (Terre-Patrie, Le Seuil, 1993). Et qu’il le cite pour le plaisir de faire un mot. S’il l’avait lu, je gage qu’il se serait abstenu d’en parler. Voyez plutôt ce que dit Morin, page 211 : « Maîtriser la nature ? L’homme est encore incapable de contrôler sa propre nature, dont la folie le pousse à maîtriser la nature en perdant la maîtrise de lui-même. Maîtriser le monde ? Mais il n’est qu’un microbe dans le gigantesque et énigmatique cosmos ». Pas si mal, si vous m’autorisez à passer après Kern et Morin.

Dernier mot. Pour Joffrin, et tout se résume à cela, la terre est une ennemie. Il la dote donc d’une forme de conscience d’elle-même. Pour le moins d’une certaine intentionnalité. Un ennemi vous « veut » du mal. On appelle cela une personnification. La terre est donc une ennemie, personnage militaire qu’il s’agit, par définition, de réduire. Ou pire encore, car sauf grave erreur, lorsqu’on combat un ennemi, c’est pour qu’il rende gorge. Pour qu’il plie, et meure si nécessaire. Voilà le point où en est rendu le patron d’un de nos derniers journaux dits « de gauche ». À considérer que la vie est un ennemi de l’homme. Eh bien, je vois le chemin qui reste à parcourir, et il serpente fort loin, au-delà même de l’horizon que je suis capable d’entrevoir. L’écologie, pour reprendre une expression chère au théoricien italien Gramsci, et que je chéris moi-même, est encore bien loin de toute « hégémonie culturelle ». Mais cela viendra. Peut-être.

Николай Вавилов, héros oublié de l’humanité

Je suis en train de lire un livre extraordinaire. Pour vous dire ce que je pense jusqu’au bout, il manque de souffle et son écriture ne soulève pas l’âme autant qu’elle le devrait. Mais le personnage principal, le Russe Nicolaï Vavilov – Николай Вавилов – est un homme comme je les aime. Comme je les admire du plus profond. Entre ici, Николай ! Il mérite une place première dans mon Panthéon personnel.

Bon, commençons. Le titre : Aux sources de notre nourriture. L’éditeur (belge) : les éditions Nevicata. Le prix (terriblement élevé) :  23,95 euros. L’auteur : l’ethnobiologiste américain d’origine libanaise Gary Paul Nabhan. Quant à l’histoire, elle est follement aventureuse, tragique, sublime et merveilleuse. Nabhan a découvert il y a seulement quelques années le destin inouï d’un botaniste méconnu et pourtant génial. Vavilov naît à Moscou le 25 novembre 1887, dans une famille paysanne. Le grand-père et l’arrière-grand-père ont connu le servage, mais en 1887, la famille Vavilov est devenue pour le moins aisée, car le père, après avoir subi la misère rurale, est devenu directeur d’une usine textile.

Les enfants pourront donc faire des études, mais Nicolaï ne sera pas médecin comme ses sœurs, probablement à cause de la terrible disette qui frappe la Russie d’après la révolution avortée de 1905. Il décide d’entrer à l’Institut agricole Petrovski, dont il suivra les cours pendant cinq années. Vavilov sera donc, pour notre chance, botaniste. C’est en philanthrope qu’il entame cette étape décisive. Il veut aider, soigner, nourrir. La Russie est certes le plus grand exportateur de blé dans le monde, mais ses rendements à l’hectare sont déplorables au regard des records français, américain et davantage encore néerlandais.

Est-ce parce qu’il est paysan dans l’âme qu’il passe tant de temps, tant d’années, tant de vies sur le terrain, dans les champs ? J’en jurerais, car on ne s’improvise pas laboureur et fermier. Le fait est en tout cas que Vavilov, un Vavilov qui plante, désherbe, ligature sans répit, se passionne peu à peu pour l’agriculture traditionnelle. Les pratiques les plus antiques. Les sélections les plus rigoureuses d’un art plurimillénaire. L’art de la variété. Je ne vous raconte pas tout, car bien entendu, vous lirez ce livre et le ferez connaître autour de vous. En mai 1916, Vavilov commence un voyage qui ne finira que dans les geôles staliniennes. Il est en Perse, il gagne le Kirghizistan, puis le Pamir et le Tadjikistan. Sur son parcours l’attendent des rébellions, des émeutes, des coups de feu.

Que cherche donc Vavilov à 5 000 mètres d’altitude ? Ce que nous appelons aujourd’hui des hotspots, des hauts lieux de la biodiversité agricole. Il sait déjà, il a compris avant tout le monde que notre planète abrite des « centres de diversité ». Des territoires magiques où le sol, la géographie, la température, les précipitations ont créé des conditions idéales pour que croissent les plus belles et les plus résistantes des plantes alimentaires. Ces variétés essentielles qui ont permis, par acclimatations successives, de nourrir tous les peuples de la terre. Et qui demeurent des réservoirs, des puits sans fond apparent où venir recueillir de quoi faire face à tous les aléas. Le Pamir ne sera qu’un avant-goût. Une simple mise en bouche. Jusqu’à l’abominable Seconde Guerre mondiale, Vavilov courra ainsi le monde entier, à la recherche de semences uniques, prodigieuses, adaptées à toutes les situations, qu’il envoie scrupuleusement à Moscou, dans cette Union soviétique qui est devenue son pays.

Le livre est enrichi de clichés qui donnent à voir un Vavilov impayable, en toutes circonstances. Qu’il soit avec des paysans mexicains, hopis, éthiopiens, tadjiks, il porte éternellement le même chapeau mou à ruban et une chemise à col cassé. À peine s’il dépose parfois sa veste sur son avant-bras quand il peine à traverser un col en compagnie de quelques mulets. Vavilov n’est pas du genre à renâcler. Mais je ne vous dirai pas l’incroyable, l’hallucinante moisson qu’il rapporte finalement en URSS. Sachez que lorsque les nazis entrent dans le pays, le 22 juin 1941, Vavilov a constitué la plus enthousiasmante banque de semences existant au monde. Il est le roi inconnu du plus beau pays qui soit. Il règne sur la possibilité de tout réensemencer. De tout recommencer. De nourrir les hommes, où qu’ils se trouvent.

Passons sur le drame personnel, qui rejoint l’histoire commune. Il meurt le 26 janvier 1943, martyrisé comme des millions d’autres par le GPU, la police politique du régime, après avoir été arrêté en 1940 sous un motif futile. Mais sa banque de semences, elle, est à Leningrad, confiée aux soins de conservateurs qu’il a formés avant que d’être embastillé. C’est avec cette évocation que je souhaite finir ce billet. Nous sommes au printemps de 1941, dans la ville dite de Lénine, qui fut celle de Pierre, celle qui s’appelle aujourd’hui Saint-Pétersbourg. Dès l’entrée des soudards allemands dans le pays, le régime stalinien organise le sauvetage invraisemblable de plus d’un million d’œuvres d’art du musée de l’Ermitage. Dans des conditions dantesques, un train spécial et des dizaines de cars transfèrent les joyaux au-delà de l’Oural.

Sauver la culture, cette culture-là, certes. Mais des semences ? Mais le sel même de la terre ? Mais la nourriture du peuple ? Les satrapes staliniens, ignares autant qu’arrogants, refusent tout secours à la banque créée par Vavilov. Leningrad est bientôt encerclée, soumise à un siège d’une horreur rarement vue dans l’histoire des hommes. Un siège qui dure 900 jours, et interdit, pour l’essentiel, tout ravitaillement. Les morts de faim, de délabrement, de maladies, s’entassent dans les rues. La ville perdra de la sorte au moins 1,5 million de ses habitants. Et certains des survivants ne devront leur salut qu’à la consommation de chair humaine.

Et la collection Vavilov ? Cachée dans une ville dévorée par la famine et la folie, surveillée par des femmes et des hommes dont les enfants meurent eux aussi, elle sera sauvée. Sauvée. Des millions de semences, dont certaines sont de pommes de terre, seront bel et bien sauvegardées par des êtres à part, conscients d’incarner l’avenir, et l’avenir de la vie. Je dois vous avouer sans fard que ce passage sur la guerre m’a simplement fait pleurer d’émotion, de tristesse, de fierté aussi et tout de même d’appartenir à une espèce parfois magnifique.

Voici le grand homme, avant que le couperet ne s’abatte sur sa tête. Page 268 du livre, on voit une terrifiante photo anthropométrique du même, vraisemblablement prise dans la prison de Saratov, en 1941. Face, profil. Il est mal rasé, il va mourir pour rien, il garde un regard qui perce les murs de sa cellule. Николай Вавилов, mon splendide héros, pour les siècles des siècles.

Chikayas* à Djakarta (roman de gare)

Ce n’est rien qu’un petit cri de plus. Contre une affreuse manière de sembler informer l’opinion, lors qu’on lui chante des bluettes. Je viens de lire un article du journal Le Monde consacré à l’Indonésie, archipel géant de 17 000 îles dont la surface dépasse 1 900 000 km2, près de quatre fois la France (ici). Je n’en ferai pas l’exégèse, même si l’envie m’en démange. Il s’agit d’un chant à la gloire de l’économie Potemkine – comme il y avait chez Catherine de Russie des villages Potemkine, en carton-pâte – dont les interprètes sont la ministre des Finances Sri Mulyani Indrawati, le gouverneur de la Banque d’Indonésie, le directeur de l’Agence française de développement (AFD), le président de la chambre de commerce franco-indonésienne, le chef de la mission économique à l’ambassade de France. Que des gens lucides sur l’état vrai du géant indonésien.

L’obsession du journal est celle-ci : la France va-t-elle laisser passer l’occasion unique de s’installer dans ce pays émergent de 237 millions d’habitants qu’elle méconnaît tant ? Il n’y a qu’une centaine de sociétés de chez nous présentes, contre 450 dans la minuscule cité-État de Singapour. Je vous le dis, l’article le sous-entend en tout cas : nous sommes bien sots. Mais le pire n’est pas là. Des textes aveugles paraissent chaque jour et plusieurs fois l’heure, même. On fête en ce moment dans des journaux comme Le Nouvel Observateur l’Exposition universelle de Shanghai, où l’on attend 70 millions de visiteurs. En oubliant le reste, en cachant derrière les adjectifs les 200 millions de mingong – ce sont des chemineaux, des journaliers, des vagabonds – que compte la Chine. En omettant de parler de la sécheresse biblique qui frappe les États riverains du Mékong, ce Mékong que la Chine barre partout où elle le peut pour récupérer ses eaux à son seul profit.

Mais le pire n’est pas là. Je lis textuellement dans l’article sur l’Indonésie : « Pourtant, cet immense pays de 237 millions d’habitants, qui regorge de matières premières, est membre du G20. Et bien qu’il soit le troisième émetteur de gaz à effet de serre de la planète – en raison de la déforestation massive, pratiquée pour développer les plantations de palmiers à huile -, il est devenu pionnier en matière de lutte contre le réchauffement climatique ». Voulez-vous bien relire ? Bien que. Cette phrase est d’une absurdité rare. Soit elle repose sur une ignorance remarquable, soit sur un problème de logique élémentaire. Et peut-être les deux. Première hypothèse : la signataire ne sait rien, absolument rien des problèmes climatiques. L’usage de la locution conjonctive bien que semble pourtant indiquer la conscience d’un léger souci. Mais alors, s’il est une deuxième hypothèse, comment les deux propositions peuvent-elles coexister dans la même phrase ?

Commençons par un fait : l’Indonésie est le troisième émetteur de gaz à effet de serre dans le monde, record impressionnant si on rapporte sa population à celle des États-Unis et surtout de la Chine. En effet, elle détruit à jamais des forêts pluviales d’une richesse biologique sans égale. Pour nous vendre du bois tropical. Pour y faire pousser quelques années – ensuite, l’infertilité du sol conduit à l’abandon -, dans la foulée, des millions d’hectares de palmiers à huile destinés en partie à la criminelle mais lucrative industrie des biocarburants. Les peuples forestiers deviennent clochards, les orangs-outans seront bientôt des souvenirs, mais le PIB augmente, cela ne se discute même pas. Ajoutons que le drainage des tourbières sur lesquelles poussent pour partie les forêts tropicales relâche des quantités folles de protoxyde d’azote, gaz 300 fois plus réchauffant que le CO2.

Dans ces conditions-là, par quel miracle l’Indonésie pourrait-elle être malgré tout pionnière « en matière de lutte contre le réchauffement climatique » ? Nul ne le saura jamais. Jamais. Pour la raison que c’est totalement faux. Évidemment. Si on est la cause d’un phénomène – l’une des causes majeures de ce phénomène -, comment peut-on aussi être un acteur premier dans le mouvement contre son aggravation ? Nous sommes en face d’une sévère contradiction dans les termes. Insoutenable. On peut donc écrire absolument n’importe quoi et n’importe où. Vous le saviez ? Oui, moi aussi.

Il faut aller au-delà, et considérer les effets prévisibles d’un article de cette sorte. Le Monde reste une référence pour bien des institutions. Et le papier dont je vous parle se résume au souhait que nos transnationales à nous viennent mettre leurs billes dans l’archipel aux 17 000 îles. Qu’elles participent à la curée. Qu’elles aident à la manœuvre. Qu’elles contribuent, elles aussi, aux si prolifiques émissions de gaz à effet de serre du pays. Bref, il s’agit d’une contribution limitée, mais assurée, mais certaine, à la destruction organisée de la planète. On peut s’en foutre ? Je ne vois pas comment.

* Des chikayas, ce sont des disputes. Le titre général renvoie de manière fumeuse à des romans signés Gérard de Villiers, dans la funeste série SAS.