Archives mensuelles : octobre 2010

Nagoya mon amour (les charlatans au pouvoir)

 La ville japonaise de Nagoya vient d’accueillir 12 journées de blabla. Soit la dixième Convention mondiale sur la biodiversité depuis la signature d’un traité au cours du Sommet de la terre de Rio, en 1992. La quasi-totalité des commentaires publiés au sujet de Nagoya sont ineptes, sous-informés, ridicules. Ne rayez aucune mention, car nulle n’est en l’occurrence inutile. Rappelons qu’à Rio, il s’agissait déjà de « conserver la diversité biologique », de « veiller à l’utilisation durable » de la biodiversité et de « partager équitablement ses ressources ». Vingt ans plus tard, rien n’a bougé. Ou plutôt, tout s’est aggravé dans des proportions inouïes. Il existe – faut-il réellement le rappeler ? – un consensus chez les biologistes de la conservation de la nature : nous vivons la sixième crise d’extinction des espèces, probablement plus grave que celle qui entraîna la mort des dinosaures il y a 65 millions d’années.

Autrement exprimé, nous sommes plongés dans une crise biblique, ou plutôt biosphérique, dont personne ne peut prévoir les conséquences. Elles sont d’ores et déjà au-delà du drame. Mais qu’importe aux politiciens de ce monde ? Avant même que quiconque ait pu lire les articles techniques et foisonnants du soi-disant Accord de Nagoya, tout le monde était sur le pont pour enfumer un peu plus un public enivré. La palme à Chantal Jouanno, sous-ministre à l’Écologie présente au Japon, qui avait lâché dès le 28 octobre : « Disons-le franchement, c’est une négociation qui a l’obligation d’aboutir. Après Copenhague, l’échec de Nagoya n’est pas permis ». Comme c’était interdit, cela ne s’est donc pas produit, et dès la fin de la conférence de Nagoya, madame Jouanno a pu clamer devant les caméras sa joie devant la « réussite extraordinaire » d’un « Accord historique ».

Je le répète : personne, PERSONNE ne sait ce qui a été signé réellement. Je fais confiance aux surpuissants lobbies présents dans les coulisses pour avoir influencé la rédaction des principaux articles au profit de leurs mandants de l’industrie. Tout n’est que mise en scène, et si par extraordinaire une décision utile figurait au programme, retenez avant tout que le texte adopté n’a pas la moindre valeur contraignante. Ce ne sont de toute façon que des mots ! L’objectif passé de cette fumeuse Convention mondiale – la dixième, je le répète – était 2010. Lisez par vous-même (au bas de cette page, un document en français, à charger) ce texte officiel, qui date de 2006. Je cite : « Atteindre l’objectif de 2010 relatif à la diversité biologique est une tâche ambitieuse mais le faire est essentiel. Cet objectif engage les Parties à la Convention sur la diversité biologique à parvenir, d’ici 2010, à un ralentissement sensible du rythme actuel d’appauvrissement de la diversité biologique aux niveaux mondial, régional et national, de façon à contribuer à l’atténuation de la pauvreté et pour le plus grand bien de toutes les formes de vie sur Terre ». Et c’est signé : Ahmed Djoghlaf, secrétaire exécutif de la Convention sur la diversité biologique.

Le même engagement, qui ne sera pas tenu, vient d’être pris solennellement. Ce n’est plus 2010, mais 2020. Et ce sera ensuite 2030, 2040, et la suite. Un salut confraternel au journal Le Monde, qui se fend dans son édition du dimanche 31 octobre d’une manchette de Une en tout point mensongère : « Biodiversité,un accord mondial décisif est adopté ». Page 4, l’accord décisif – i.e qui aboutit à une conclusion – est devenu, dans le titre, un « accord limité mais significatif ». Est-ce bien la même chose ? Je vous pose la question. Preuve de l’immense intérêt porté au sujet, notre quotidien de référence s’est contenté d’envoyer sur place son correspondant à Tokyo, Philippe Mesmer. Ce n’est pas faire injure à ce dernier que de dire cette évidence qu’il ne connait rien au sujet, et qu’il a dû improviser un papier dans l’extrême urgence d’une fin de conférence savamment manipulée.

Je renvoie pour un peu plus de sûreté à la déclaration du Colombien Karmen Ramírez Boscán, lui aussi présent au Japon. Représentant du peuple indien Wayúu,  Boscán a parlé de trahison, ajoutant : « Nous étions là, nous avons pu nous exprimer, mais toutes les choses que nous demandons depuis longtemps pour le respect des savoirs traditionnels et des ressources génétiques des terres indigènes n’ont pas été prises en compte ». Pas de conclusion. Ma foi, non, car c’en est une.

I’m up, I’m here, I’m back

Planète sans visa a connu des problèmes techniques mahousses. Pas moi. Grâce à mon ami Alban – grâces lui soient rendues -, c’est fini. Je n’écris pas davantage ce samedi, car il reste un peu de soleil dehors, et ce serait un péché. Bien que mécréant, cela m’embêterait. À bientôt, et merci à tous ceux qui se sont inquiétés de mon silence.

Du gaz à tous les étages /GAZAREM LOU LARZAC

Bon. Soyons franc et direct, j’ai été absent. Et comme je viens juste de rentrer, je n’ai pas eu le temps encore d’écrire un mot. C’est pour cette raison que je vous inflige l’article qui suit, paru dans le numéro 955 (6 octobre) de l’hebdo Charlie-Hebdo, sous ma signature (quand même). Vous faites ce que vous voulez, mais le sujet concerne tout le monde. À titre personnel, je suis décidé à aller  fort loin dans l’opposition à l’extraction de gaz de schistes en France et en Europe. Mais je n’ai rien dit.

Un nouveau Larzac ? Et pourquoi pas ? Joyeux habitants de Montélimar, de Montpellier, de l’Ardèche, des Cévennes et des Causses, l’affaire du « gaz non conventionnel » pourrait bien vous intéresser. Présentons d’abord Halliburton , qui est « the expert in shale gas production », parce que « no one has more shale experience — and success—than Halliburton (1) ». Avant de vous parler du gaz lui-même, un mot sur Halliburton, dirigé par Dick Cheney de 1995 à 2000, avant qu’il ne devienne le vice-président de ce cher ange appelé W.Bush. Halliburton – BTP, industrie pétrolière – n’aura pas tout perdu en Irak, où elle est passée en une seule année de guerre du rang de 19ème fournisseur de l’armée américaine à celui de numéro 1. Avec menus scandales à la clé. Mais ne nous égarons pas.

Le « shale gas » dont Halliburton est l’expert, c’est un gaz naturel dont on s’est foutu pendant un siècle, parce qu’on en trouvait alors partout. Comme on commence à être à court, les gentils pétroliers ont redécouvert cette merveille, cachée dans l’argile et les schistes d’immenses bassins sédimentaires. En résumé, il y en a (presque) partout. Aux Etats-Unis, le « shale gas » représente déjà entre 12 % et 20 % de la production totale de gaz. Personne ne sait exactement, ce qui donne une idée de la rapidité du phénomène. Certains connaisseurs estiment qu’on pourrait atteindre 30 %, voire 50 % de en 2020. Or les Etats-Unis sont quand même le deuxième producteur de gaz dans le monde après la Russie. C’est une révolution.

Elle atteint notre cher vieux pays avec une discrétion de violette. Le 1er mars 2010, le ministère de l’Écologie de notre bon monsieur Borloo a accordé sans la moindre publicité des permis d’exploration à toutes sortes d’amis de la nature : notamment Total, GDF-Suez et la compagnie américaine Schuepbach Energy. Total a le droit de fouiner sur un immense territoire entre Montélimar et le nord de Montpellier. Les deux autres se partagent un permis en Ardèche et un autre – dit de Nant – qui couvre plus de 4 000 km2 entre Saint-Affrique et Le Vigan, en passant par le…Larzac.Or sauf erreur, ce plateau est habité. José Bové est comme qui dirait sur le pied de guerre : « Je reviens d’Allemagne, raconte-t-il à Charlie, où j’ai rencontré un géologue qui m’a expliqué la technique d’extraction de ces gaz. Il faut forer de très grandes galeries et utiliser des quantités phénoménales d’eau à très haute pression pour fracturer la roche. J’ai réfléchi à la question, et dans ma région, je ne vois que deux sources d’eau possibles. Soit on fait un barrage sur la Dourbie et l’on noie le village de Saint-Jean du Bruel. Soit on privatise la source du Durzon, ce qui priverait d’eau la moitié du Larzac ».

Présenté comme cela, le projet paraît tout de suite plus sympathique. Mais il faut y ajouter deux ou trois bricoles. Un, la technique appelée « fracturation hydraulique » a été mise au point par Halliburton, qui  a donc grand intérêt au développement des forages partout dans le monde. Deux, l’eau pressurisée est surchargée de produits chimiques et toxiques, ce qui facilite le travail, mais pollue en grand les nappes phréatiques. Un film américain tout récent, Gasland (2) rapporte des situations foldingues. Les forages chargent l’eau en produits cancérogènes comme le benzène, rendent malades hommes et animaux, et dans certains cas, transforment l’eau elle-même en produit…inflammable.

Environmental Protection Agency (EPA) – une vaste agence fédérale américaine – avait estimé en 2004 qu’il n’y avait aucun problème, mais c’était au temps de Cheney et de la toute-puissance d’Halliburton. L’agence vient de lancer une étude de fond, et d’ores et déjà, une ville du Wyoming, Pavillion, apparaît sinistrée (3). Ses habitants ne doivent plus boire l’eau du robinet, polluée au benzène, au 2-Butoxyéthanol et à d’autres toxiques liés à une exploitation voisine de « shale gas ».Autre conséquence certaine : l’extraction, puis la combustion de milliards de m3 de gaz fossiles, bourrés de CO2, ne peuvent qu’aggraver un peu plus la crise climatique.  Borloo l’écolo, qui  a signé les permis, attend sûrement d’être à Matignon pour lancer un plan de lutte. « C’est la fuite en avant, reprend José Bové. Au lieu de lutter contre le gaspillage énergétique et de diminuer la demande, les grands pétroliers veulent encore augmenter l’offre ». D’accord, mais ils ne seraient quand même pas assez cons pour priver le Larzac d’eau, si ? « Mais ils sont très cons, termine Bové. Qui avait eu l’idée de construire un McDo à Millau ? ».

(1)     www.halliburton.com/ps/default.aspx?navid=1413&pageid=2867

(2)     http://gaslandthemovie.com

« J’suis cocu, mais content », air connu (le triste Grenelle)

Je ne sais plus si je dois les plaindre ou les vomir. Peut-on faire les deux ? En ce cas, je prends. Les pauvres marionnettes écologistes du Grenelle de l’Environnement pendent encore par leurs ficelles, mais cette fois dans le vide. Dernier camouflet en date : Bruno Le Maire, ministre de l’agriculture industrielle. Ce triste sire, qui s’est vendu pour une bouchée de pain aux pesticides à Sarkozy, après avoir servi Villepin, vient tout simplement d’énoncer une vérité élémentaire, et c’est que l’écologie peut aller se faire foutre.

Je cite une dépêche de l’AFP : « Le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire souhaite « une pause en matière de règles environnementales », a-t-il déclaré dans une interview au quotidien Ouest-France daté de lundi. « Nous devons adapter un certain nombre d’objectifs qui ne sont plus atteignables », a affirmé Bruno Le Maire, interrogé sur la capacité de l’agriculture à tenir les objectifs du Grenelle de l’environnement, qui prévoit notamment un renforcement de l’encadrement des produits phytosanitaires. Le ministre demande « une pause en matière de règles environnementales pour laisser le temps aux paysans français de mettre en place ce qui a déjà été décidé, plutôt que de rajouter toujours plus de règles qu’ils n’arriveront pas à suivre dans l’état actuel ». « L’agriculture française est en convalescence. Ne freinons pas son redémarrage », a expliqué M. Le Maire ».

Je suis navré de devoir l’écrire, mais mon ami François Veillerette, président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), a pour l’occasion publié un bien triste communiqué, dont j’extrais ces lignes : « Nous exigeons de M. le ministre une réaffirmation forte des objectifs pris dans le cadre du Grenelle, il en va de la crédibilité de la France en matière d’agriculture et d’environnement. Nous attendons aussi de M.Borloo, Ministre de l’Ecologie ainsi que de la Secrétaire d’Etat à l’écologie, Mme Jouanno, une telle réaffirmation ». C’est pathétique. Je dois rappeler que l’objectif dérisoire consenti par nos maîtres au Grenelle était celui-ci : une réduction de 50% des pesticides à l’horizon 2018, à la condition expresse que d’autres solutions existent. Et sinon, balle-peau. Mais même cet objectif grotesque – les pesticides sont-ils, oui ou non, un poison massif pour tous les organismes vivants ? – était de trop pour les marchands de mort.

Donc, Le Maire s’est couché, ce qu’il adore faire. Évidemment, il l’a fait sur ordre. De Sarkozy, qui prépare 2012 et cajole en conséquence les « publics spécifiques » chers à Chantal Jouanno (ici, un film comique). Les écologistes officiels sont donc cocus, et ridicules. Je me permets de dire que je déteste en fait le mot de cocu, mais il me paraît s’imposer dans ce climat loufoque digne des pièces de Feydeau. Les portes claquent, les médailles – la Légion d’honneur est partout -, s’envolent, les ministresses s’éventent, les placards sont pleins de surprises, et pas seulement d’amants cachés. Même le WWF, artisan clé des si glorieux « Accords du Grenelle de l’Environnement », fronce les sourcils. Ah ça, nous aurait-on menés en bateau ? Eh non, grands chefs écologistes, c’est vous qui avez mené la société en balade, avant de l’abandonner au fond des bois.

Le WWF, j’y reviens, est exemplaire (lire ici). Serge Orru, le directeur, et Isabelle Autissier, la présidente, font les gros yeux. Le premier : « Si l’objectif d’une réduction de 50% des pesticides d’ici 2018 était remis en cause, ce serait proprement irresponsable : il en va de la santé de dizaine de milliers d’agriculteurs. Nous appelons le président de la République à confirmer son engagement sur cet objectif ». Et la seconde : « Ce n’est pas avec de tels assouplissements que le France échappera aux condamnations pour non respect des objectifs européens ». Ouh là là ! Je sens que Sarkozy va prendre peur, et revenir à son engagement écologiste de toujours. Il aura été trompé par de mauvais ministres, comme tant d’autres avant lui. Plus sérieusement, les associations écologistes officielles sont plongées dans une merde qu’elles ont elles-mêmes pelletée. Incapables de la moindre analyse sérieuse de notre société, tenues en laisse de multiples manières, dépourvues du moindre relais réel dans la société, elles se réfugient comme de juste dans le virtuel d’Internet et les ronds de jambes endimanchés.

Cela durera ce que cela durera. Faire disparaître ces très mauvais instruments du combat écologiste est hors de portée. Mais on peut en tout cas se préparer. Mais on peut, mais on doit en attendant parler sans avoir peur. Sans reculer. Sans bredouiller. C’est la honte, voilà tout ce que je peux dire.