Archives mensuelles : janvier 2011

Un excellent article sur les gaz de schistes

Paraît ce vendredi à Paris un excellent article sur les gaz de schistes. C’est dans le Monde Magazine, et j’essaie de vous mettre le tout. Techniquement, c’est pour moi limite, et s’il y a des bavures, je décline toute responsabilité. On y parle, voyez comme je sais faire le paon, de Planète sans visa. Mais ce n’est tout de même pas pour cela qu’il est bon. D’ailleurs, achetez ce journal, car ce sera plus tard un collector, vous pouvez (raisonnablement) m’en croire.

LARZAC
ÇA SENT LE GAZ
LE NOUVEAU COMBAT DE JOSÉ BOVÉ

La France serait riche d’immenses réserves de gaz naturel emprisonné
dans la roche, le gaz de schiste. L’Etat a autorisé des forages d’exploration
autour des Cévennes –au grand dam du député européen écologiste.

par Laurent Carpentier

Le bruit est descendu du plateau du Larzac, il a dévalé les flancs du causse, franchi la Dourbie et puis, de vallée en vallée, il a traversé les campagnes cévenoles, l’Ardèche et la Drôme, si bien que, le 20 décembre, ils étaient plus de trois cents à envahir la petite salle polyvalente de Saint-Jean-du-Bruel, en Aveyron.Paysans, militants, épiciers ou élus des communes alentour sont venus chercher des éclaircissements face à cette nouvelle menace qui plane aujourd’hui sur leurs têtes : le gaz de schiste. Trois petites signatures du ministre de l’époque, Jean-Louis Borloo, pourtant déclaré champion des énergies renouvelables, au bas d’arrêtés autorisant début mars 2010 la recherche de ces hydrocarbures sur de vastes territoires du Sud-Est, auront suffi à mettre le feu aux poudres.

Le gaz de schiste? Du gaz naturel qui, contrairement à celui que l’on extrait en général, comme à Lacq, ne se trouve pas concentré au sein de vastes poches souterraines où il suffit d’aller le pomper, mais disséminé dans les argiles très compactes datant du lias (200 millions d’années) ou du carbonifère (350millions d’années). Longtemps sa capture a semblé un rêve compliqué ou trop onéreux mais la raréfaction des réserves en hydrocarbures a poussé les ingénieurs à forcer le destin. Le principe est simple: après avoir foré verticalement, on pénètre horizontalement les schistes, dans lesquels on envoie à forte pression des millions de litres d’eau et de sable pour ouvrir la roche d’où l’on va extraire le gaz. On appelle cela la «fracturation hydraulique».

Et cette technologie est la clé à la fois géniale et monstrueuse d’une révolution énergétique: «On estimait jusqu’à présent qu’on avait du pétrole pour quarante ans et du gaz pour soixante ans. On se projetait déjà dans une société post-énergies fossiles,expliquait dans les colonnes du Monde du 30juillet 2010 le PDG de GDF-Suez, Gérard Mestrallet. Si l’on a du gaz pour plus de cent vingt ans, alors il pourrait devenir l’énergie centrale et propre du XXIe siècle. » Centrale, sans doute; propre, seulement si on compare le gaz avec le charbon. La perspective de ce nouvel eldorado est en fait l’assurance que le monde va oublier toutes ses bonnes résolutions sur les émissions de gaz à effet de serre. Qu’importe la gueule de bois pourvu qu’on ait l’ivresse !

Voici déjà dix ans que les Etats-Unis se sont lancés dans l’aventure. En 2009, ils sont devenus grâce à cela le premier producteur mondial de gaz devant la Russie… transformant au passage leur pays en gruyère. Car chaque puits ne peut supporter guère plus d’une quinzaine de fracturations par forage, d’où ces images incroyables de vastes étendues de terres transformées en taupinières… et zébrées de routes pour que les camions puissent par centaines acheminer l’eau ou emporter le gaz.

Mais il y a pire. Car, pour casser la roche et laisser ensuite filtrer le gaz, les industriels ont mis dans leurs tuyaux –traversant terres arables et nappes phréatiques– des adjuvants chimiques. Et le résultat est effrayant. Josh Fox était metteur en scène de théâtre lorsque les industriels sont venus proposer à son père et à ses voisins de Pennsylvanie de creuser leurs terres en quête de cette nouvelle manne. Pour comprendre, il a pris une caméra et parcouru les Etats-Unis d’est en ouest et du nord au sud, collectant les témoignages. Le résultat est saisissant. Primé lors du célèbre festival américain de cinéma de Sundance, le documentaire, Gasland, sort cette semaine en Grande-Bretagne.

On y voit un homme qui, en plaçant simplement un briquet devant le robinet de son évier, déclenche une grande flamme lorsque, entre deux arrivées d’eau, du gaz s’en échappe… On y découvre des terres dévastées, des eaux empoisonnées, des gens malades. Car la plus grande opacité règne sur les adjuvants que les ingénieurs pétroliers ont mis dans leur cocktail hydraulique: ils répugnent à en donner la recette, se barricadant derrière le « secret industriel ». Au point qu’en 2010, l’Etat de New York s’est prononcé pour un moratoire arrêtant tout type d’exploration du gaz de schiste.

Au pied du Larzac, la salle des fêtes de Saint-Jean-du-Bruel est archicomble. De mémoire de militant, cela faisait longtemps qu’on n’avait vu un tel rassemblement de prêts-à-en-découdre. «Geler les autorisations de prospection est un préalable; le
moratoire, un minimum: on stoppe tout parce qu’on ne sait rien !»,martèle l’orateur. Une sorte de ferveur flotte dans l’air. De celles, solennelles, qui précèdent les combats, teintées de détermination, d’angoisse et de plaisir d’être à nouveau ensemble. Un gars d’Alès prend la parole: « Oui pour une action non violente… mais déterminée. La dernière fois,pour le barrage, on a quand même dû brûler quelques bulldozers. » Applaudissements.

Caussenards, Cévenols, ils sont tous venus à l’appel de Jean-Marie Juanaberria, 50 vaches allaitantes, enfant du pays et d’un père basque, carrure de rugbyman, qui a convoqué la réunion. Le boulanger et l’épicier sont descendus de Sauclières. Le patron de la conserverie de pâté a glissé son obole dans la caisse commune. Les spéléologues, la société de pêche, la Confédération paysanne, chacun y va de son inquiétude et de sa détermination. Et le maire de Nant – qui en est aussi le garagiste – exprime en privé son indignation. Il a eu beau appeler la préfecture et la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, il n’a reçu aucune réponse:«Quand vous êtes un élu, que les gens vous posent des questions et que vous ne savez rien, vous passez pour un incapable, et ça – comment dire?– c’est très désagréable. »

Déjà on lance l’idée de monter une coordination –«Ici et maintenant»–; d’organiser un jumelage avec une de ces villes de la vallée du Saint-Laurent au Québec en proie à la même menace et à la même mobilisation, ou avec les Indiens de l’Equateur qui refusent qu’on puise le pétrole qui dort sous leurs pieds. «Parce qu’une technique est possible, parce qu’elle est utilisable, doit-on pour autant l’utiliser?, demande José Bové à l’assemblée. On nous dit que nos besoins en gaz vont doubler dans les vingt ans à venir: une manière d’imposer un choix énergétique en disant qu’on n’apas le choix. Mais si on continue de raisonner uniquement en termes de croissance, on ne s’en sortirajamais… »

L’homme du Larzac, l’alter-paysan, le pourfendeur de la malbouffe, l’arracheur volontaire d’OGM, est ici chez lui… Et cette histoire de gaz de schiste a de quoi le piquer au vif. Aussi, pourquoi avoir choisi ces hautes terres de révolte pour lancer en France leur exploration? Par le plus grand des hasards, parce que c’est là qu’il y a le plus d’espoir de trouver des réserves importantes? Bêtement, parce qu’elles sont moins peuplées que d’autres? Ou, comme le fantasment certains, parce que le camp militaire doit justement fermer dans deux ans et qu’utiliser ses sous-sols top secret à l’abri des regards pourrait être une sacrée opportunité?

De chez José Bové –qui a cessé l’élevage depuis qu’il est devenu député européen–, le regard embrasse à perte de vue les terres grandioses et désolées des causses. «Les hydrogéologues le disent: le Larzac est le château d’eau du sud de la France. C’est un sous-sol très mal connu, un relief karstique qui est comme un gruyère, tout ce que tu laisses tomber par terre descend immédiatement dans le sous-sol… Je ne vois pas comment on pourrait faire ainsi péter nos ressources en eau. »<; L’homme est calme et attentif. Il remplit sa bouffarde, fermant à moitié son œil droit pour concentrer son attention sur un véhicule qui longe le camp en contrebas. «La campagne, c’est le lieu le moins discret qui soit. La première estafette ou bagnole un peu bizarre qui passe, les gars seront prévenus. Un truc qui arrive de l’extérieur en milieu rural, cela se sait immédiatement. On l’a vu pour les OGM, on les a toujours trouvés. Il y a toujours quelqu’un qui savait, prévenait… »

« C’est marrant parce que tout cela arrive quarante ans quasiment jour pour jour après l’annonce de l’extension du camp militaire du Larzac à l’automne 1970. Et rien ne semble avoir changé depuis dans le fonctionnement de l’Etat, poursuit-il. A l’époque, les gens avaient appris du jour au lendemain qu’ils allaient devoir partir sans que jamais on ne les ait consultés. Aujourd’hui, si quelques journalistes et personnes à l’affût n’avaient donné l’alerte, on se retrouverait avec des forages un peu partout sans pouvoir rien y faire. Même chose avec les OGM: l’autorisation de mise en culture s’est faite en novembre 1997 sans aucun débat… Les gens vont dire: c’est Borloo ou c’est Sarkozy, mais je suis persuadé que le premier n’a pas compris ce qu’il signait et que le second ne sait même pas de quoi nous parlons… Enfin pas encore. Nous sommes aux mains d’une logique administrative quasi autonome. Il n’y a eu aucun débat public ni même, à ma connaissance, de discussion interministérielle sur la question. On se retrouve devant le fait accompli par la grâce des arcanes de l’administration. »

Grande Arche de la Défense. Paroi nord. 29 e étage. Bureau 25. 6m2au sol. Une photo du général de Gaulle épinglée au mur,une Marianne de Delacroix franchissant les barricades au-dessus de l’ordinateur. C’est ici que, le 8 avril 2008, Martin Schuepbach –l’homme par qui le scandale arrive–, patron de Schuepbach Energy LLC, «Explorations and solutions in clean energy », estvenu de Dallas (Texas) déposer la première demande de permis d’exploration sur le bureau de Charles Lamiraux, géologue de formation, «Responsable exploration France» à la direction générale de l’énergie et du climat.

«À LA FRANÇAISE»

Ce dernier s’insurge: « On est dans l’émotionnel absolu sans base concrète. Il n’y a pas plus transparent que ces procédures officielles: après le dépôt de la demande, il y a eu rapport de la Drire [la direction régionale de l’industrie et de la recherche et de l’environnement],consultation des services locaux, du préfet de la Drôme, qui était préfet centralisateur pour les trois dossiers de Montélimar, Nant et Villeneuve-de-Berg. Jugées recevables sur la forme, les demandes ont été ouvertes à la concurrence pendant 90 jours, au dernier desquels Total s’est mis sur les rangs. Pour montrer sa solvabilité, M.Schuepbach s’est associé à Suez, et Total a obtenu le permis de Montélimar… José Bové, de toute façon, il est contre tout. Il faut qu’il fasse parler de lui, alors forcément… »

Drôle d’homme, cheveux gris, mi-longs et raides tirés en arrière, sincère et courtois, Charles Lamiraux se régale. « Je suis à quatre ans de la retraite. Une vie de travail dans l’ombre et là, d’un seul coup, je me retrouve au milieu d’une révolution énergétique qui bat en brèche une idée reçue: en France on n’a pas de pétrole. J’avoue que c’est excitant. »Sur un petit carnet à spirale, il a commencé de noter ses arguments afin de ne pas être pris au dépourvu. Un forage va utiliser 15millions de litres d’eau pour fracturer la roche ? «Les Français en dépensent deux fois plus chaque année pour laver leurs voitures. »Les nuisances environnementales ? «La fracturation hydraulique, on la pratique déjà. Et je peux vous assurer qu’en surface on ne voit rien, on n’entend rien. » La composition des additifs qui seront utilisés dans les sous-sols ? « Des proppants–des adjuvants qu’on trouve dans les glaces et le dentifrice. »Les informations qui nous viennent des Etats-Unis, le gaz dans les robinets, les eaux empoisonnées ? « C’est parce que c’est mal fait. Nous on va faire ça à la française, pas à l’américaine. »

C’est donc ça, notre secret : nous travaillons «à la française». On aimerait être rassuré. Le problème c’est que les techniques de fracturation sont loin d’être une spécialité locale. Au point que Total a jugé nécessaire, pour se mettre dans la course, de créer un joint-venture avec une grosse société américaine, Chesapeake Energy, pionnière dans le secteur, et que GDF-Suez a fait appel aux services d’une autre compagnie made in USA, Dale.

«IRRESPONSABILITÉ POLITIQUE»

Bah, on ne va pas jouer les rabat-joie. Depuis l’Arche de la Défense, le ciel semble limpide et les solutions droites comme les couloirs de l’administration de l’énergie. «Peut-être qu’on pourra même créer un label de qualité !,sourit le bon soldat Lamiraux avant d’ajouter, mi-naïf, mi-facétieux : « L’accès aux matières premières est une priorité de l’Union européenne, et je suis payé pour promouvoir la ressource. Mais ça va, j’ai la santé… Et puis les vraies décisions industrielles, avec enquêtes publiques – ça c’est de l’artillerie lourde–, viendront plus tard. Dans cinq ans. Pour l’instant, je vous le répète, on n’en est qu’au stade de l’exploration. »
«POUR LA LUTTE CONTRE
LE RÉCHAUFFEMENT,C’EST
MACHINE ARRIÈRE TOUTE ! »
FABRICE NICOLINO, JOURNALISTE

« On ne me fera pas croire qu’une telle information ne remonte pas au ministre ! La vérité c’est qu’ils ont fait ça dans la discrétion parce qu’ils avaient peur de mettre le feu aux poudres. » Fabrice Nicolino est journaliste et écrivain. Sur son blog, Planète sans visa, il pourfend les ennemis de la nature et tient la comptabilité précise de ces petits mensonges quotidiens qui cachent la vérité environnementale. C’est lui qui a alerté José Bové lorsqu’il a découvert l’existence des permis d’exploration de gaz de schiste. « Un cas de flagrant délit d’irresponsabilité politique. Face à la crise climatique, la France a voulu donner des leçons au monde entier. Ce qui a abouti à la loi du 13 juillet 2005 sur l’énergie qui implique que nous réduisions par quatre sinon par cinq nos émissions d’ici à 2050. Là c’est machine arrière toute ! Avec le gaz de schiste, la loi ne sera pas seulement violée, elle sera un bout de papier au fond d’une poubelle… »

Car il n’y a pas que les Causses ou les Cévennes dans la mire des pétroliers. Des permis d’exploration pour le Quercy – Cahors, Brive, Agen –, pour la région Rhône-Alpes etla Provence sont en préparation. Le Bassin parisien lui-même est depuis longtemps dans la cible. Non pas cette fois pour du gaz mais pour du pétrole de schiste (la technique et les conséquences sont les mêmes). Une étude de l’Institut français du pétrole estime en effet que ses sous-sols en recèleraient quelque 60 à 100 milliards de barils. Soit, dans sa fourchette haute, le montant actuel des réserves prouvées du Koweït.

Suffisamment en tout cas pour que Julien Balkany, le jeune frère du maire de Levallois, ait persuadé le groupe texan Toreador Resources, dont il est devenu vice-président, d’installer son siège à Paris, et des investisseurs américains comme le pétrolier Hess d’investir des millions de dollars pour partir à la chasse au trésor. Suffisamment pour que, au moment même où la révolte commence à gronder dans le Midi, à l’Assemblée, le député UMP de l’Oise François-Michel Gonnot pose une question au gouvernement: «Aujourd’hui, les demandes de permis de recherche de gisements se multiplient en France. Le gouvernement se doit de les autoriser. Il n’y a pas de raison que la France se prive d’éventuels gisements qui lui permettraient de trouver des ressources gazières nouvelles dont notre territoire manque cruellement. »

Suffisamment pour que, partout en Europe, les lobbies s’agitent pour soutenir cette «énergie du futur» dont on vante forcément l’aspect «propre» et «alternatif». Au Parlement européen, les élus verts ont ainsi failli laisser passer sans comprendre une proposition de délégués –principalement polonais, dont le pays est en première ligne dans l’exploration de gaz de schiste– appelant la Commission à «soutenir financièrement les programmes de recherche pertinents visant à renforcer les activités de développement technologique portant sur l’extraction de gaz naturel à partir de sources alternatives». Les grandes manœuvres ont commencé.

«C’EST ENCORE PRÉMATURÉ»

On peut toujours penser que personne n’a sérieusement envie de transformer les vignobles champenois en terre à derricks et qu’au fond ces nouvelles réserves d’hydrocarbures sont d’abord le moteur d’une revalorisation spéculative des entreprises pétrolières – je suis assis sur tant de millions de barils, donc je vaux tant. En attendant, rachats et acquisitions, investissements, prises de participations, permis d’exploration à tout-va : un grand Yalta planétaire des couches sédimentaires du lias et du carbonifère est en marche. La question n’est déjà plus de savoir si on va les exploiter, mais où elles seront exploitées.

Chez Total – qui, avec le permis de Montélimar, a conquis des droits pour cinq ans sur une large por-
tion du territoire français –, on avoue être un peu pris de court par la levée de boucliers de Saint-Jean-du-Bruel. «Tout ça est très prématuré. Nous, nous en sommes encore à nous demander si c’est seulement un sujet, sourit off the record un de ses spécialistes. Il n’est même pas encore prouvé que nous trouvions du gaz… Et si c’est le cas, il faudra encore prouver que son extraction est économiquement rentable. Après, oui, la question de son acceptation par les populations locales va devenir la question-clé. Et elle va demander une pédagogie que nous n’avons pas encore déployée.»

L’acceptabilité sociale des forages est en effet fondamentale dans une Europe densément peuplée et qui, au fond, ne regroupe que 5% des ressources mondiales estimées en gaz de schiste. Pour Total, fouiller les schistes argentins du Neuquen – où la question sociale serait marginale – est beaucoup plus simple qu’affronter l’ire des populations françaises si tel était le cas. Les zones du Larzac et des Cévennes –attribuées à Schuepbach et GDF-Suez– font en l’occurrence office de tests : si cela passe ici, cela passera partout en France.

A Saint-Jean-du-Bruel, alors que dehors la gelée de l’hiver rigoureux a recouvert les routes, José Bové tente, dans la salle polyvalente surchauffée, de faire descendre un peu la fièvre militante : «Eh les gars, si vous voyez des gens de GDF, avant de leur crever les pneus, demandez-leur d’abordpourquoi ils sont là. »

¡ Abajo el jefe ! (quand un insider me donne raison sur Mélenchon)

 (Je m’autorise un ajout, qu’on trouvera tout en bas, le 22 janvier 2011)

Un article paru dans Le Monde me fait sourire, ce qui n’est déjà pas si mal.

Rien à voir ? Rien à faire sur Planète sans visa ? Je ne sais pas répondre. Mais, et d’un, je n’ai pas une minute pour écrire moi-même. Et, deux, de nombreux soutiens de Mélenchon m’ont conspué pour les deux textes que j’ai consacrés ici à leur idole. Je suis donc bien satisfait que ma parole soit portée par un insider, Christophe Ramaux. Et je rappelle enfin que la crise écologique commande d’inventer de nouvelles formes politiques. Le présomptueux Parti de Gauche n’est qu’une énième resucée. Au service du chef, qui plus est. Un seul mot d’ordre, comme on disait dans ma jeunesse : À bas ! ¡ Abajo el jefe !

L’économiste Christophe Ramaux claque la porte duParti de gauche

LEMONDE pour Le Monde.fr | 18.01.11 | 13h48  •  Mis à jour le 19.01.11 | 10h12

Jean-Luc Mélenchon, co-président du Parti de gauche , en novembre 2010 au Mans. AFP/JEAN-FRANCOIS MONIER

C’est un départ à bas bruit dans l’entourage de Jean-Luc Mélenchon. L’économiste Christophe Ramaux, co-animateur de la commission économie du Parti de gauche (PG), vient d’envoyer sa lettre de démission du parti. En désaccord depuis plusieurs mois avec l’orientation trop personnalisée et le fonctionnement interne, ce maître de conférence à Paris-I avait déjà pris ses distances. Il claque la porte en expliquant ses désaccords, dans un courrier envoyé le 12 janvier à la direction du parti.

Le fonctionnement interne apparaît comme la première des raisons qui motivent le départ de ce chercheur, un des responsables du Manifeste des économistes atterrés. « Je m’imaginais un parti ouvert, où l’on réfléchit, discute, débat (…). Le PG fonctionne, au contraire, comme un petit groupe ‘discipliné’« , écrit M. Ramaux.

Et de critiquer les statuts qui n’autorisent la présentation d’un texte alternatif que s’il obtient 20 % des signatures de membres du conseil national : « Avec une telle règle, Jean-Luc Mélenchon et ses amis auraient-ils pu constituer un courant [à l’intérieur du PS] ? »

M. Ramaux aborde ensuite un autre travers qu’il ne supporte plus : la personnalisation du PG. « Au regard de son projet, n’est-il pas paradoxal que le PG soit aujourd’hui, et de loin, le parti à gauche le plus personnalisé », questionne l’économiste avant d’en lister les symptômes : faiblesse des débats internes, « souci d’affichage » de la direction, au congrès du parti, en décembre, qui a vu défiler les discours des dirigeants au détriment des délégués ; « phénomènes d’autosatisfaction et de cour en cascade », « énergie disproportionnée mise à critiquer les médias« …

UNE LIGNE TROP ALÉATOIRE, PEU SÉRIEUSE

« N’est-ce pas l’indice qu’il y a décidément un problème » au PG, interroge encore M. Ramaux. Enfin, le démissionnaire en vient au fond de ses désaccords avec le parti de M. Mélenchon : l’absence de programme.

Alors que, comme il le rappelle, le PG avait affiché dès sa création son ambition de forger un programme solide, deux ans plus tard, il n’en est rien. Et de préciser qu’une commission devait élaborer ce corpus idéologique, mais qu’elle n’a jamais réellement fonctionné, laissant au président du parti la latitude de forger ses discours. Le dernier congrès n’a présenté qu’une motion d’orientation, sorte de « long tract ».

Résultat, explique le démissionnaire : une ligne trop aléatoire, peu sérieuse, notamment dans sa réflexion sur la crise économique et financière, thème cher à l’économiste hétérodoxe. Il s’est permis d’en faire la critique et s’est pris une volée de bois vert de la part du président. Ce fut la goutte de trop.

Christophe Ramaux précise qu’il ne fait pas de sa démission « une ligne à suivre » et qu’il reste attaché à cette expérience militante. Mais il résume ainsi le sentiment de bon nombre de cadres qui sont partis sur la pointe des pieds depuis la création du PG en février 2009.

Sylvia Zappi

PS : J’ai répondu dans les commentaires à Rachel, qui n’était pas contente de moi. Après réflexion, j’ajoute ici ma réponse à cette militante du groupuscule mélenchonien :

Rachel,

Mon ami Karl Marx a écrit en 1852 Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Dans ce brillant essai – Karl est un homme d’une immense culture et d’une plume magnifique -, il décrit le coup d’État de celui qui deviendrait Napoléon III. J’aime infiniment le jeune Marx, celui des Manuscrits dits de Paris, ou Manuscrits de 1844. Il y décrit d’une manière passionnante le phénomène de l’aliénation. Je n’y insiste pas, mais j’y renvoie. Dans Der Achtzehnte Brumaire des Louis Bonaparte, il note précisément : « Hegel bemerkte irgendwo, daß alle großen weltgeschichtlichen Tatsachen und Personen sich sozusagen zweimal ereignen. Er hat vergessen, hinzuzufügen : das eine Mal als Tragödie, das andere Mal als Farce ».

Ce que je traduirai par à peu près ceci : « Hegel remarque quelque part que tous les grands faits de l’histoire, ainsi que ses personnages, se répètent pour ainsi dire deux fois. Mais il a oublié d’ajouter : la première fois en tragédie, la seconde en farce ».

Je ne me moque pas de vous, je suis triste. Vous n’avez pas même essayé de lire ce que j’écrivais sur la totale vanité de tous les programmes politiques, qui n’ont JAMAIS été appliqués. Je vous rappelle, mais sans espoir, que le programme du parti socialiste d’avant 1981 consistait à rompre avec le capitalisme. Mélenchon faisait partie de cette copieuse bande, qu’il n’aura quittée que trente ans plus tard… Et il glorifie la personne de Mitterrand, remarquable personnage de la droite française tout au long de sa si belle carrière.

Je vous le dis, vos propos me rendent triste. Mais j’ai une bonne nature, et cela ne durera pas.

Fabrice Nicolino

DSK, la Tunisie et par ailleurs M. Lamiraux

J’arrive certes après la bataille, mais vous ne m’en voudrez pas. Je découvre, sans surprise mais avec dégoût, la visite de Dominique Strauss-Kahn à Tunis en novembre 2008, en sa qualité de patron du Fonds Monétaire International (FMI). Celui que des « socialistes » entendent nous imposer en 2012, en remplacement de qui vous savez, embrassait alors le dictateur, le corrompu majeur, et présentait la Tunisie comme un modèle (ici). Dire que cet homme me fait horreur ne serait encore rien. Je le répète, je me répète : même face à un Sarkozy que je déteste, je ne voterai JAMAIS pour un politicien de cette sorte.

Autre vidéo fort éclairante, qui n’a rien à voir. Je vous ai parlé plusieurs fois des gaz de schistes. Leur exploitation serait une agression mortelle contre nous tous. Et je veux croire que nous serons des milliers à stopper, quel que soit le risque encouru, d’éventuels chantiers en France. En attendant, jetez un œil sur cet extrait vidéo de France-Info (ici). Vous y verrez un monsieur Charles Lamiraux, géologue d’État, défendre la politique française en ce domaine. Il est éperdument dépassé par une situation qui lui échappe, et raconte quelques sottises qui ne doivent pas toutes provenir de son cerveau. Les services de com’ ont en effet commencé leur travail de désinformation, et c’est d’autant plus intéressant. La pétition que je vous ai demandé et continue de vous demander de signer et diffuser désarçonne ces braves gens. Leur timing industriel ne prévoyait pas une mobilisation précoce. Ils pensaient préparer leurs foreuses tranquillement, convaincre de la manière qu’on sait les élus locaux, et passer en douce au moment opportun, par exemple pendant la campagne présidentielle de 2012, qui représente un excellent écran de fumée.

Mais c’est raté. Le roi est nu, et chacun peut voir ses rides et ses grimaces. Ce n’est pas jojo. Et cela ne fait que commencer.

Carthago delenda est (de la Tunisie à la Côte d’Ivoire)

Bien que ces événements soient mal connus – ils le resteront, en toute hypothèse -, on pense généralement que la troisième guerre punique, opposant Romains et Phéniciens, s’acheva par la destruction totale de la ville de Carthage, en 146 avant notre ère. On prête au discours politique romain de l’époque cette phrase fameuse : « Ceterum autem censeo, Carthaginem esse delendam ». Ce qui veut dire : « En outre, je pense que Carthage doit être détruite ». Que l’on résume souvent par la citation : « Delenda Carthago ». Ou encore « Carthago delenda est ».

Or Carthage, bien que rasée, existe toujours. En Tunisie, où le tyran vient d’être chassé du palais par son peuple. Songeant au sort de Ben Ali, je mesurais, comme vous j’imagine, l’extrême fragilité des sociétés humaines. Chacun savait depuis longtemps que la Tunisie subissait un pillage invraisemblable de ses ressources par le clan Ben Ali et celui de son épouse Leïla, née Trabelsi. Et tout le monde fermait les yeux. La droite évidemment. La gauche évidemment. Au nom d’intérêts divers, dont le moins obscur est que Ben Ali combattait les islamistes par la prison, la torture, l’assassinat. Beau résultat, rien à redire. Sauf que la Tunisie a toujours été présentée comme un îlot de stabilité dans un Maghreb on ne peut plus menaçant – potentiellement – pour les intérêts français. Cela change sous nos yeux éblouis.

Idem, dans un autre genre, pour la Côte d’Ivoire, présentée dans les gazettes de chez nous comme le grand, comme le seul « miracle économique » de l’Afrique de l’Ouest d’après les indépendances. Pardi ! Le vieil Houphouët n’avait-il pas volé un milliard de francs (français) de l’époque – 1986 – pour bâtir son immense cathédrale de Yamoussoukro, plus grande église de la planète ? Notre groupe de BTP Dumez n’avait-il pas empoché comme par miracle ce contrat du siècle ? Quinze ans plus tard, le pays sombrait dans le chaos, dont il n’est pas sorti.

Morale de ces deux historiettes : que se passera-t-il demain, sur fond de désastres écologiques à répétition ? Quand l’Égypte se battra contre l’Éthiopie pour l’eau du Nil ? Quand la Chine ne pourra plus dévaster davantage de pays qu’elle ne le fait pour assurer son « développement » et acheter nos turbines et nos réacteurs ? Quand la Russie verra exploser l’une de ses milliers d’engins nucléaires encore amorcés, mais non plus surveillés ? Je me répète : les sociétés humaines sont d’une fragilité de cristal. Et la ruine des écosystèmes aussi dure que le métal le plus dur de l’écorce terrestre. Nous avons grand intérêt à rassembler nos intelligences et nos cœurs.

Encore sur la grande affaire française (pétrole et gaz de schistes)

Désolé, mais je ne peux reprendre tout à chaque fois. Il faut suivre. Le gaz et le pétrole de schistes déferlent en France de manière stupéfiante et si nous ne nous levons pas tous au plus vite, laissons tomber. Je suis sérieux. Laissons tomber, cela sera plus honnête. Pour ce qui concerne le pétrole de schistes, les choses se précisent. Julien Balkany, demi-frère de Patrick Balkany, maire de Levallois-Perret et proche de notre président, est vice-directeur d’une compagnie pétrolière américaine, Toreador Resources (www.toreador.net), qui vient de déménager son siège de Dallas (Texas) à Paris. Il est question d’extraire d’ici cinq ans environ 4 millions de tonnes de pétrole du Bassin Parisien. Pour commencer et par année. Des estimations sérieuses affirment que la région parisienne contiendrait au total 120 années de production annuelle de pétrole d’un pays comme le Koweit.

Or, Toreador et Balkany ont signé un énorme contrat avec la société pétrolière américaine Hess, qui met 200 millions d’euros sur la table, dans un premier temps. Les deux tourtereaux espèrent faire main basse sur le pétrole de la région parisienne, et gagner ainsi la confiance de toute l’Europe, et au-delà. Pactole assuré. Oui, mais qui est la société Hess (www.hess.com) ?L’affaire devient passionnante, car Hess, c’est Bush. Toute l’ère Bush, père comme fils, se résume et se retrouve dans le staff de direction de l’entreprise. On y trouve ainsi Nicholas Brady, qui fut ministre de l’Économie de George Bush de 1988 à 1993. Un brave garçon qui a passé 33 ans dans des postes de responsabilité de l’industrie bancaire. Edith Holiday a occupé le poste stratégique d’assistante du même George senior – toutes les liaisons avec le cabinet du plouc et les agences fédérales passaient par elle – entre 1990 et 1993. Samuel Bodman a été ministre de l’Énergie du fils W de 2005 à 2009, belle saison dans l’enfer (pétrolier) irakien.

Le tout s’explique par des liens vieux de cinquante ans au moins entre la famille Bush et l’industrie pétrolière du Texas. Comme le disait il n’y a pas si longtemps Barbara Bush – la vieille du vieux et la vieille du fils -, George W. était « presque comme un membre de la famille » Stamps Farish, fondatrice en 1917 de ce qui deviendrait le géant Exxon (Courrier International du 24 octobre 2002). Une grande affaire américaine devient une grande affaire française. De très nombreux lecteurs de Planète sans visa, depuis août 2007, ont demandé ici ce qu’il était possible de faire. Eh bien, cette occasion ne se présentera pas de sitôt : il faut se battre. Il faut bloquer tous les sites d’exploration en France, en prenant les risques que cela implique. Il va de soi que je m’engage personnellement. Encore heureux.

(1) http://phx.corporate-ir.net/phoenix.zhtml?c=101801&p=irol-govBoard