Archives mensuelles : août 2011

Mais où est donc leur plan B ?

Tous ces mecs m’insupportent, je pense que les lecteurs anciens de Planète sans visa le savent bien. Leurs mots, leurs têtes, ces fadaises répétées ad nauseam sur toutes les radios et télés, dans tous les journaux de la place, me rendent malades. La liste interminable contient presque tout le monde. Peut-être est-ce une pathologie que de détester son époque et tous ses défenseurs et metteurs en scène. Si tel est le cas, je dois bien avouer que mon cas est incurable. Tous. (Presque) tous.

Ce matin, discutant au téléphone avec l’un des meilleurs connaisseurs des questions d’énergie en France, j’ai réalisé grâce à lui que M.Sarkozy et sa bande, et ses bandes, sont plongés jusqu’aux narines dans cette pensée magique que j’évoquais dans le papier précédent. Je n’ai rien contre la pensée magique, mais tout contre ceux qui prétendent incarner la raison quand ils ne font qu’ânonner des formules de rituel barbare. Eux – pensez à cette insupportable Anne Lauvergeon, songez à cet impayable Henri Proglio, copain des Guerini de Marseille – défendent, ont défendu, défendront mordicus l’industrie de la mort  nucléaire.

Et ce matin, donc, j’ai réalisé, plus que d’habitude, à quel point ces gens sont fous et dangereux. L’un des principes élémentaires de l’intelligence humaine, c’est de disposer d’au moins une voie de secours dans le cas où le chemin principal serait impraticable. Cela s’appelle de la souplesse. Du pragmatisme. De l’adaptabilité. Le reste est pure sottise. Or Sarkozy et consorts nous imposent l’industrie nucléaire et son chaos prévisible – et même certain à terme – sans jamais évoquer une autre possibilité. Ou bien le nucléaire, ou bien le nucléaire. Il n’y a pas l’ombre d’un choix, pas la moindre once de liberté. Dans le cas d’un accident majeur en France, qui garantirait le monde tel qu’ils nous l’ont vendu, plein d’électricité dans le chauffage individuel, les panneaux publicitaires géants, les TGV, les télés dévoreuses de courant ? Une panne, comme dans le roman Ravage, de Barjavel, et tout s’effondrerait.

Dans leur stupide, stérile et criminelle conception du monde, il faut avancer le long d’un précipice, sachant qu’on ne peut se retourner faute de place, sachant que, tôt ou tard, on tombera. Et ces gens prétendent diriger, incarner l’avenir commun, réclamer de nous confiance et assiduité civique au moment des votes. Je me demande s’ils méritent autre chose qu’une révolte totale, et définitive. Je me demande.

Cette crise et ceux qui en disent n’importe quoi

Je ne vais pas vous tenir bien longtemps, car je dois partir. Pas loin de chez moi, mais en tout cas, dans vingt minutes, j’arrête, de gré ou de force. Donc je fonce. Je viens de lire l’éditorial du nouveau patron de Libération, Nicolas Demorand, celui qu’il a écrit hier, quand toutes les Bourses ressemblaient à des châteaux de cartes dévastés, ou de sable. Voici le début : « La panique boursière a le mérite, dans une société d’image, dans une économie totalement numérisée et donc dématérialisée, de rendre la crise visible. De la rendre tangible et donc compréhensible, avec des indices qui plongent et des courbes orientées vers les gouffres. Événementielle et donc médiatisable, avec unité de temps, de lieu, d’action, moments forts cinq jours sur sept, sur tous les continents, au fil des fuseaux horaires. Cette dramaturgie masque pourtant le double fond du problème : la récession économique, partiellement cause et très probablement conséquence de la panique boursière ; la crise sociale, qui se propage également dans les pays frappés de marasme. Nos économies ne parviennent en effet toujours pas à redémarrer, les emplois ayant été détruits depuis trois ans semblant l’être pour longtemps, voire définitivement ».

Moi, je me suis arrêté sur cette phrase : « Nos économies ne parviennent en effet toujours pas à redémarrer ». Car telle est bien le centre sacramentel de la pensée commune, qu’elle soit de droite ou de gauche. Tel est bien ce paradigme, qui résiste à la réalité pourtant écrasante de la crise écologique planétaire : il faut que ça redémarre. Aucune question n’est formulée, car nous sommes dans cette pensée magique que les mêmes, de Demorand à Alain Minc, en passant par Sarkozy, Hollande et tous autres, décrient pourtant dans les salons, sûrs qu’ils se croient, eux, détenteurs du brevet supérieur de la raison critique.

Je ne les plains pas; ils m’affligent. Leur vision strictement binaire – l’ordinateur n’a pas été inventé pour les chiens – ne leur fait concevoir que deux boutons. L’un s’appelle en bon français on et l’autre off. Le seul problème est de savoir comment réussir la commutation. Or la crise financière en cours, en effet très grave dans ce monde-ci, pourrait devenir une occasion en or massif – et l’on sait que le cours de l’or explose – de mettre en question les orientations d’une planète dominée par les seuls intérêts à court terme de ses industriels. Il faudrait évidemment interroger les besoins – faut-il des téléphones portables par dizaines de millions en France, deux ou trois téléviseurs par foyer, des vacances à la neige  artificielle ?, etc. -, questionner les fins de l’activité économique, ouvrir des débats enfin dignes de ce nom sur le gaspillage énergétique, le nucléaire, la technique, la science, le pouvoir, la puissance, la domination, mais non.

Non, non et non. Il n’y a qu’un but acceptable, qu’un oriflamme ô combien détestable, et c’est celui de la production massive d’objets inutiles, et souvent nuisibles. Mais moi, malgré l’extraordinaire inquiétude dans laquelle je suis plongé, je pressens que cela ne durera pas. Je vois l’herbe qui verdoie  mais je vois également le nuage au loin qui se rapproche. Une tempête ? Certes, une formidable tempête. Je veux croire, malgré tout, qu’elle nettoiera ce monde et ses folies et ses fantasmes. Nous verrons bien. En attendant, assurer les portes et les fenêtres.

Lewis Mumford n’aime pas le nucléaire (et depuis longtemps)

Je vous ai parlé dans l’article précédent de Charles Jacquier, splendide éditeur chez Agone, à Marseille. Il ne m’a pas seulement envoyé le texte de Jean Giono, mais aussi celui de Lewis Mumford, qui date lui de 1946. On était jeunes, hein ?

Les fous gouvernent nos affaires au nom de l’ordre et de la sécurité. Les fous « en chef » se réclament du titre de général, d’amiral, de sénateur, de savant, d’administrateur, de secrétaire d’État ou même de président. Et le symptôme fatal de leur folie est celui-ci : ils ont mené à bien une série d’actes qui, éventuellement, entraîneront la destruction de l’humanité, avec la solennelle conviction qu’ils sont des êtres normaux et responsables, vivant sainement et poursuivant des buts raisonnables et justifiés.

Jour après jour, sans le moindre écart, les fous suivent leur route et leurs habitudes d’inexorable folie : route et habitudes tellement stéréotypées, tellement communes, qu’elles semblent être les voies normales d’hommes normaux, et non pas les chemins perdus d’hommes penchés sur la mort totale. Sans mandat public d’aucune sorte, les fous ont pris sur eux de nous mener graduellement à ce dernier acte de folie qui corrompra le visage de la terre, balayera les nations des hommes, et, peut-être, mettra fin à toute existence sur la planète elle-même.

Ces fous tiennent une comète par la queue, et ils croient faire preuve d’équilibre mental en la traitant comme si c’était un pétard d’enfant. Ils font joujou. Ils l’expérimentent ; ils rêvent de comètes plus brillantes et plus rapides. Leurs professeurs ne leur ont transmis aucune règle pour contrôler la comète. Alors ils prennent des précautions d’enfants faisant sauter des pétards. Sans demander la permission à personne, ils ont décidé d’organiser un autre jeu avec cette force cosmique, juste pour voir ce qui arrivera en mer dans une guerre « qui ne doit jamais venir ».

Liquidateurs-tchernobyl

Pourquoi laissons-nous les fous jouer sans élever nos voix ? Pourquoi demeurer calmes jusqu’à l’inertie en face d’un tel danger ? Il y a une raison : nous sommes aussi fous qu’ils le sont. Nous considérons la folie de nos dirigeants comme l’expression de la sagesse traditionnelle et du bon sens. Nous les regardons placidement, comme un agent de police drogué qui verrait d’un coup d’œil fatigué et tolérant le vol d’une banque, le meurtre d’un enfant ou le placement d’une machine infernale dans une gare. Notre création donne la mesure de notre folie. Nous regardons les Fous et continuons notre petit bonhomme de chemin.

En vérité, ce sont des machines infernales que les fous, par nous élus et nommés, sont en train de placer. Quand les machines exploseront, les villes sauteront, l’une après l’autre, comme un cordon de pétards, anéantissant et brûlant les derniers vestiges de la vie. Nous savons que les fous construisent encore de telles machines, et nous ne leur demandons même pas pour quelles raisons ; bien plus, nous ne les arrêtons même pas. Aussi bien sommes-nous aussi fous qu’eux : fous vivant parmi les fous ; même pas émus par l’horreur qui s’approche rapidement de nous. Nous ne pensons qu’à l’heure de venir, au jour suivant, à la semaine prochaine, et c’est une preuve de plus de notre folie. Car si nous continuons ainsi, demain sera plus lourd de mort qu’un cimetière.

Pourquoi sommes-nous saisis d’une telle folie ? « Ne le demandez plus ; c’est un fait acquis. » Ne sommes-nous donc plus assez sains et forts pour nous élever contre les fous, pour les combattre ? N’avons-nous pas le pouvoir d’étouffer les machines infernales qu’ils ont créées et d’enrayer le suicide de la race humaine ? Personne n’a-t-il levé la main pour stopper les fous ? Si – ici et là, venant des égouts et des toits, jetés dans une boîte aux lettres, glissés sous une porte par une main silencieuse, parviennent des bribes de message adressés à nous tous. Ces messages ont été écrits par les plus fous d’entre eux, par ceux qui ont inventé cette machine super-infernale. Ces hommes, que les derniers soubresauts de la démence ont rendus sains d’esprit. […]

Les fous dirigeants n’osent pas nous laisser lire en entier le message des emprisonnés, de peur que nous retrouvions notre lucidité. Le président, les généraux, les amiraux, les administrateurs craignent que leur propre folie devienne trop évidente si les mots éparpillés que nous envoient les éveillés étaient rassemblés pour former une phrase intelligible. Car le président, les généraux, les amiraux et les administrateurs nous ont menti au sujet de cette machine infernale. Ils ont menti dans leurs déclarations, et encore bien plus dans leurs silences. Ils mentent parce ce que ce n’est pas une machine infernale, mais des centaines de machines infernales ; et à ce jour, non plus des centaines, mais des milliers. Ces fous débridés auront bientôt assez de puissance pour démanteler, en appuyant sur un bouton, la structure terrestre. De jour en jour, s’augmentent les réserves de chaos.

La puissance que les fous détiennent est d’un tel ordre, que les seuls sains d’esprit savent qu’elle ne doit pas être utilisée. Mais les fous ne veulent pas que nous sachions que cette puissance est trop absolue, trop divine, pour être placée dans des mains humaines : car les fous font gentiment sauter la machine infernale sur leurs genoux, pendant que leurs mains tremblent du désir de presser sur le bouton. Ils nous sourient, ces fous. Ils posent devant les photographes toujours souriants. Ils disent : « Nous sommes plus optimistes que jamais », et leur grimace malsaine prophétise la catastrophe qui nous attend.

De même qu’ils nous mentent à propos du secret qui n’en est pas un, les fous se mentent aussi à eux-mêmes, pour donner à leur mensonge une plus grande apparence de vérité, et à leur folie les dehors de l’équilibre. Ne connaissant à leur machine d’autre emploi que la destruction, ils multiplient nos capacités de destruction. […] Les fous agissent comme si rien n’arrivait, comme si rien n’allait arriver : ils prennent les précautions habituelles du fou avec la confiance du fou. Les fous préparent la fin du monde. Ce qu’ils appellent « progrès continuel » signifie l’extermination universelle, et ce qu’ils appellent « sécurité nationale » est un suicide organisé. Il y a un seul devoir pour le moment : tout autre tâche appartient au rêve ou au cynisme. Arrêtez le nucléaire ! Arrêtez les constructions ! Abandonnez la bombe atomique définitivement. Supprimez tous les plans d’utilisation. Car les plans intelligents sont issus de la plus pure folie. Détrônez les fous immédiatement en élevant une clameur de protestation telle, qu’ils seront projetés dans l’univers de l’équilibre et de la raison. Nous avons vu la machine infernale en action, et nous affirmons qu’une telle puissance ne doit pas être invoquée par les hommes.

Nous savons qu’on ne peut sortir de l’état de folie rapidement, car la coopération des êtres humains ne peut s’acheter bon marché, au prix d’une terreur quelconque. Mais le premier pas, le seul et efficace pas préliminaire, est de détruire la bombe atomique. On ne peut parler comme des hommes sains autour d’une table de paix pendant qu’elle fume sous cette même table. Considérez la menace nucléaire telle qu’elle se présente véritablement : la visible insanité d’une civilisation qui a cessé de respecter la vie et d’obéir aux lois de la vie. Dites qu’en tant qu’hommes, nous sommes trop fiers pour vouloir la destruction du reste de l’humanité, même si cette folie pouvait nous épargner pendant quelques instants dépourvus de signification. Dites que nous sommes trop sages pour imaginer que notre vie aurait une valeur et un but, sécurité ou continuité, dans un monde ruiné par la terreur ou paralysé par la menace de la terreur. […]

Cessons de croire que la puissance cosmique que nous détenons est un pétard d’enfant. Aucun de nous ne devra jamais utiliser la puissance atomique. Laissons-la de côté, comme si elle n’était pas conçue, comme si elle était inconcevable ! Car nous n’avons rien à craindre les uns des autres en dehors de notre folie normale : la folie de ceux qui amènent calmement la fin du monde en barrant leur « t » et en mettant des points sur les « i », comme ils l’ont toujours fait. En dehors de cette foi commune en notre cause commune, le monde est condamné.

En attendant, le système d’horlogerie à l’intérieur de la machine infernale fait tic-tac, et le jour final se rapproche. Le moment de l’action est venu. Les gestes automatiques des fous doivent être brutalement arrêtés. Que les éveillés soient libérés, et que chacun d’entre eux soit placé contre le coude de tout individu tenant une haute fonction publique, de même que le prêtre fut un temps au coude du roi pour chuchoter les mots « Humanité » et « Un seul Monde » dans l’oreille du chef quand il glissait dans le langage de mort de l’isolement tribal. Le secret qui n’est pas un secret doit être dévoilé à tous. La sécurité qui n’est pas une sécurité doit être abandonnée. Le pouvoir qui est annihilation doit laisser place au pouvoir qui sera naissance. C’est à nous qu’incombe le premier pas à faire vers un monde plus sain. Abandonnez le nucléraire ! Arrêtez-le dès maintenant ! Tel est l’unique ordre du jour. Lorsque nous aurons accompli cette tâche, le prochain pas sera évident, et la prochaine tâche qui ajoutera une nouvelle protection contre l’automatisme bien rodé des fous.

Mais nous devons faire vite pour surmonter notre propre folie. Déjà le mécanisme d’horlogerie va vite, et la fin est plus près que quiconque ose l’imaginer.

Lewis Mumford

Paru le 2 mars 1946 dans The Saturday Review of Litterature [trad. fr., sous le titre « Vous êtes fous ! », Esprit, janvier 1947]

Giono n’aime pas le nucléaire (et depuis longtemps)

Oh oui, Planète sans visa sert bel et bien. À qui, je ne le sais bien. À quoi, pas davantage. À moi, c’est certain. J’ai rencontré grâce à vous d’autres pensées, d’autres manières de dire, d’avancer, de protester. Le temps que je passe ici, bien que bénévole, m’emplit de plaisirs que j’envierais chez d’autres. Mais ce n’est pas l’heure du larmoiement. C’est l’heure de remercier chaudement Charles Jacquier, éditeur chez Agone, à Marseille, merveilleux éditeur de Victor Serge et bien d’autres. Charles m’envoie un texte de Jean Giono, qui date de 1961. Et, franchement, que pourrais-je y ajouter ? Charles, merci.

Protestation contre l’installation d’un centre nucléaire à Cadarache
par Jean Giono, 1961

La municipalité de Manosque Je cite cette ville parce que c’est la plus importante de la région), le Conseil général des Basses-Alpes et les élus du département ont accepté bêtement (je tiens au mot), et même avec un enthousiasme de naiveté primaire et de politique de comice agricole, la création du Centre nucléaire de Cadarache. 

Je voudrais poser trois questions :

 le centre, qui a été présenté aux populations comme un centre d’étude, ne serait il pas en fin de compte un centre de production ?

 Est il exact que le recrutement des spécialistes destinés à ce centre, qui devait être assuré par volontariat, a les pires difficultés pour trouver des volontaires et qu’on est obligé de désigner le personnel d’office ?

Étant donné qu’on va me répondre sûrement que même la production à Cadarache ne présentera aucun danger, pourquoi ce centre inoffensif n’a t il pas été installé tout simplement à Paris et plus spécialement dans les jardins inutiles de l’Élysée ? La proximité de la Seine lui assurerait plus certainement que la Durance le débit d’eau nécessaire à son fonctionnement.

Cadarache est à 8 kilomètres à vol d’oiseau de Manosque : 10 000 habitants; à 4 kilomètres de Corbières, Sainte-Tulle, Vinon : ensemble d’environ 4 000 habitants; à 9 kilomètres de Gréoulx-les-Bains : station thermale; à 600 mètres de la route nationale Marseille-Briançon, à trafic intense.

 Si on me répond que le site de l’Élysée est magnifique, sans en disconvenir je répondrai que celui de Cadarache ne l’est pas moins. Si on me dit que, malgré son innocuité certifiée, ce centre nucléaire ferait courir quelque danger à Paris et aux hôtes de l’Élysée, je répondrai que notre sort et celui de nos enfants présents et futurs nous sont également très chers.

 Bref, il s’agirait de savoir quel est le prétexte qu’on peut faire valoir pour justifier physiquement et métaphysiquement l’implantation de ce centre nucléaire (assuré inoffensif comme tous les centres nucléaires) dans le site de Cadarache.