Fournier, toujours jeune et beau cadavre (un livre)

C’est assez chiant, mais je suis obligé. J’ai déjà trop tardé à parler du livre Fournier, précurseur de l’écologie (par Danielle Fournier et Patrick Gominet, Les Cahiers Dessinés). Mais comme je n’en suis encore qu’à la moitié, et que j’ai le livre en main – merci, Danielle ! – depuis des semaines, cela ne peut plus attendre. De quoi s’agit-il ? D’une prodigieuse plongée dans le monde englouti d’il y a quarante ans, au travers de la vie de Pierre Fournier, mort en 1973 à l’âge affreux de 35 ans.

Avant de passer au fond, un mot sur le prix du livre, 24 euros. C’est cher, mais l’objet lui-même est beau, et contient quantité de dessins et de textes de Fournier, ce qui le rend simplement indispensable. Voilà. Donc, Fournier. Ce type avait une malformation du cœur, qui aura sa peau, et l’obligea avant cela à abandonner ses études. Il était employé à la Caisse des dépôts lorsqu’il rencontra Danielle, avec laquelle il aura trois gosses. Et il dessinait. Mieux que bien. Vous jugerez par vous-même si vous achetez le livre, ce que je vous souhaite formellement. Les dessins de Fournier, noirs et blancs, disent si admirablement le monde réel qu’on les regarde aujourd’hui avec un éblouissement dans l’œil. Ils disent la folie de ce qu’on appelle la vie, les villes mortes, les zombies qui s’y traînent, la guerre, l’insupportable soumission à l’autorité, parfois mais plus rarement la beauté et l’espoir. On y aperçoit fatalement des flics, de l’atome, des adorateurs de Mao, des labyrinthes urbains, des chantiers jusque dans nos montagnes, des illuminés.

Il dessine, donc, mais je réalise que j’ai brûlé les étapes. Car Fournier dessinait, certes, mais aucune de ses planches ne nous serait connue sans sa rencontre improbable avec l’équipe du grand Hara-Kiri hebdo, en 1969. Elle est improbable, car Fournier vient de l’extrême-droite, et il restera passablement cul serré, même s’il finit par adouber – il n’a guère le choix – la gauche mouvementiste née de 1968. Hara Kiri devient ces années-là comme l’étendard d’une jeunesse gauchiste qui se cherche. Cabu, Cavanna, Reiser ou Gébé ne ressemblent donc pas à Fournier, lequel se découvre peu à peu, comme le raconte fort bien le livre, écologiste. Il a du reste intérêt à faire vite, car le temps lui est férocement compté.

Peu à peu, le dessin laisse la place au texte. Des textes écrits à la main dans Hara-Kiri hebdo, devenu Charlie-Hebdo après la mort de De Gaulle. Des textes qui occupent deux ou trois pages du journal, dans une graphie impossible : une folie décourageante. Mais ce journal-là se permettait toute fantaisie, aussi incongrue qu’elle ait pu paraître. Cavanna s’emportera néanmoins plus d’une fois, mais plus sur le fond des textes de Fournier, qu’il juge trop éloignés de la ligne pourtant évanescente du journal. C’est que Fournier devient peu à peu un écologiste fondu, le premier en France à prendre la parole devant tant de gens pour y raconter tant de choses différentes du propos ambiant. Fournier exècre la ville, conchie le scientisme et se méfie sans détour de l’idée même de progrès. Cavanna, en octobre 1969, ajoute par exemple une annotation manuscrite au papier de Fournier. La voici : « Fournier ! Fournier ! Tu paumes les pédales! Ce n’est pas parce qu’on te laisse déconner qu’il faut te croire obligé de le faire ».

Je me souviens personnellement des apocalypses hebdomadaires de Fournier, car j’ai lu Charlie-Hebdo dès ses premiers numéros, fin 1970, alors que j’avais juste quinze ans. Il me serait aisé de prétendre que je l’adorais, car personne ne me contredirait. Il m’inquiétait. Moi, je découvrais la bagarre politique, y compris physique. Je croyais, en jeune con décidé, que l’on pouvait conquérir le monde à la force des baïonnettes, puis le changer en une saison. Fournier m’inquiétait, car il introduisait des ombres dans le chromo. Il mettait en question la personne et ses choix. Il appelait au changement immédiat des êtres. Il ne croyait pas dans la révolution telle que je l’imaginais. Mais je dois ajouter qu’il m’a beaucoup remué. Je me souviens très bien du ton de ses prêches antinucléaires, qui faisaient de lui un formidable précurseur. Au début de l’été 1971, j’ai bien failli participer à la première grosse manifestation antinucléaire, celle du Bugey, dans l’Ain. J’ai conservé depuis cette date le numéro 34 de Charlie-Hebdo, dont la une – un dessin de Reiser – fait dire à un cureton appelé Fournier: « Je reconnaîtrai tous les enfants conçus pendant la fête ».

Je ne suis pas sûr de vous en avoir assez dit pour que vous achetiez le livre à la première occasion. J’aimerais, franchement, car j’aurais ainsi le sentiment de vous avoir fait un cadeau, ce qui est toujours assez gratifiant. Un dernier commentaire : comme le temps semble immobile ! Fournier écrivait il y a quarante ans des critiques du monde qui ont toute leur place aujourd’hui. Il n’est pas certain que je me serais bien entendu avec lui. Il y a bien des divergences entre ce que cet homme pensait et ce que je traîne moi-même dans la tête. Mais enfin, il avait compris ce qu’il faut comprendre, et avant tout qu’aucun compromis n’est possible avec l’absence de société qui nous sert si mal de lien.

Le temps semble vraiment immobile. En janvier 1969, Le Courrier de l’Unesco consacre son dossier du mois à ce sujet : « Notre planète devient-elle inhabitable ?». En 1970, le Conseil de l’Europe déclare que l’année sera celle de « la conservation la nature ».  Parmi les points qui me séparent de Fournier, il en est un qui (me) crève les yeux. Il annonçait, avec tant d’autres, la fin du monde. Il fallait changer ou crever. En seulement quelques années. L’eau potable allait manquer sous dix ans, etc. Il avait tort. Les si nombreux crétins qui moquent l’écologie se pourlèchent encore les babines de ces sombres prédictions ratées. Il avait tort. Mais il avait raison, surtout. Le monde courait bel et bien à sa perte, et il continue dans la même direction, et toujours plus vite.

Seulement, Fournier ne voyait pas deux phénomènes qui me paraissent essentiels. Un, l’ingéniosité technologique permet de tristement acheter du temps. Dix ans, vingt ans, quarante ans. À l’échelle de la vie, cela ne compte évidemment pas. À celle d’un individu, c’est colossal. Je crois que le système qui produit tant de destruction n’a pas fini de surprendre, et de coller de nouvelles rustines là où la mort menace directement. L’autre phénomène à mon sens négligé par Fournier, c’est que l’espèce humaine est capable d’endurer d’étonnantes conditions de survie. Je pense à cet instant à la bande de Gaza, où s’entassent 1,6 million de Palestiniens, dans une prison à ciel ouvert dont la largeur varie entre 6 et 12 kilomètres. Les pauvres, qui sont la quasi-totalité de la population, n’y boivent qu’une eau brune, que nous ne donnerions pas à un chien de chez nous, heureusement. Je passe sur le reste. Ils vivent pourtant, font des enfants, regardent le ciel, se baignent parfois, car la Méditerranée est là.

Le drame le plus total, c’est que les sociétés humaines s’enfoncent dans des situations si graves qu’il devient chaque jour plus difficile d’imaginer les en sortir. Nous n’allons pas vers la fin, nous allons, sauf sursaut, vers le grand malheur. Voyez, je suis quand même plus optimiste que ne l’était Fournier. À part cela, sérieusement, ce mec me manque.

Et Sarkozy donna la charia aux Libyens (faute de nucléaire)

Je ne veux d’autant moins me croire devin que je ne le suis pas. Je me trompe régulièrement et je fais très attention de m’en souvenir. Cela entretient l’esprit, je vous l’affirme. Je me trompe, mais je réfléchis, ceci expliquant en partie cela. Et je ne me trompe pas toujours, fort heureusement pour moi. En ce qui concerne les dites « révolutions arabes », je crois avoir moins pensé de sottises que tant d’autres, dont le métier est pourtant de commenter doctement, voire d’agir, comme font semblant de faire nos femmes et hommes politiques.

Je n’ai jamais cru dans la baliverne d’une démocratie remplaçant la dictature. Et même si cela ne touche pas directement la crise écologique, unique objet ou presque de Planète sans visa, permettez-moi quelques phrases. L’Occident niais, idéalement représenté en Libye par le couple Sarkozy-BHL, continue de juger son « modèle » irrésistible et universel, contre toute évidence. À les suivre, si l’on se débarrasse d’un tyran, c’est pour ouvrir la place au CAC40 et à ces messieurs des transnationales, sur fond d’élections à la mode parisienne. L’exemple chinois, parmi tant d’autres, aurait pourtant dû secouer les plus nigauds. Loin des fantasmes de jadis – au temps de la guerre froide -, qui associaient systématiquement liberté du commerce et liberté tout court (dans la défunte Union soviétique), la Chine montre qu’on peut vendre des colifichets par milliards et maintenir un monopole politique sur la société.

Dans les pays arabes, où la situation est fort différente, où chaque situation est en vérité unique, il est un point commun, et c’est l’islam en tant que réponse globale à la frustration et à l’impasse tragique où sont fourvoyées les sociétés humaines. La plupart imaginent qu’il suffit de fournir quelques objets usuels aux classes moyennes des villes, plus les bouquets satellite des télévisions, mais les peuples s’angoissent pourtant. Et ils ont raison, car l’avenir est assurément sombre. Prenez le cas de la Libye, que ce bouffon assassiné de Kadhafi aura tant fait souffrir. Là-bas, le despote avait décidé de créer le « Grand fleuve artificiel », qui devait devenir le second Nil de la région. Le 30 août 1991, à Benghazi la rebelle d’aujourd’hui, le colonel inaugurait la première phase de travaux pharaoniques, devant une trentaine – où êtes-vous diable, satrapes et salauds ? – de chefs d’État et de gouvernement.

Quels travaux ? Ceux visant à extraire grâce au fric venu du pétrole une eau miraculeuse et fossile, vieille de milliers d’années, cachée dans les grès du désert, entre Tchad, Libye, Soudan, Égypte. Dans cette zone que devait parcourir bien plus tard mon ami Jean-Loïc Le Quellec, admirable découvreur des civilisations disparues (lisez donc son livre, coécrit avec Pauline et Philippe de Flers, Peintures et gravures d’avant les pharaons, du Sahara au Nil, Soleb/Fayard). À rebours de la grandeur de jadis, Kadhafi aura claqué de 1985 à 2010 au moins 30 milliards de dollars pour dilapider une eau qui ne reviendrait plus, expédiée vers le nord, le littoral, Tripoli par des canalisations géantes à ciel ouvert. Comme de telles monstruosités sont-elles possibles ? C’est très simple : il faut et il suffit d’avoir des amis techniciens.

Qui osa prêter main forte à ce vol contre l’humanité et son avenir ? Entre autres notre société du BTP Vinci, qui accompagnait en visite officielle en Libye, en novembre 2004, un certain Jacques Chirac (ici). Et qui représentait Vinci ? Mais son patron, évidemment, Antoine Zacharias (lire ses aventures ici) le goulu. Et que venait donc faire Zacharias à Tripoli ? Mais signer contrat, pardi, pour réaliser la quatrième tranche des travaux du « Grand fleuve artificiel ». Ainsi se bâtissent les fortunes de notre planète malade. Je n’insiste pas sur le cas angoissant de l’Égypte, qui est incapable de nourrir une population de 85 millions d’habitants avec son seul fleuve surexploité, martyrisé, le Nil. Je n’y insiste pas, car j’ai consacré au début de l’année un article à la question, qui peut se lire encore (ici).

Est-il utile d’entrouvrir le dossier tunisien ? Ce malheureux pays ne survit, dans les conditions du Sud, qu’en vendant son âme, pour rester poli, au tourisme fou des pays du Nord. Une telle soumission ne peut conduire qu’à la dissociation psychique de masse, c’est-à-dire à la maladie mentale de toute une société. Et, bien entendu, il ne s’agit que de châteaux de sable, comme les Tunisiens le comprennent sans qu’on ait besoin de leur faire deux fois le dessin. Où veux-je en venir ? Ces pays, très ou trop peuplés, indifférents comme le nôtre à la crise écologique qui va fatalement déferler, sont néanmoins tenaillés par une peur venue des profondeurs.

Tel est en tout cas mon sentiment. Des millions de gens, souvent pauvres, ne distinguent aucune lumière au loin, mais sont bien obligés d’avancer. Et l’islam est là, qui est la seule réponse globale disponible. Je ne discute pas ici des critiques évidentes que l’on peut, que l’on doit faire à l’islamisme. Il reste que ce dernier, jusques et y compris sous ses formes « modérées », incarne une voie de civilisation, quand il est clair que la nôtre n’a aucun avenir. En ce sens, elle rassure et rassurera d’autant plus qu’elle est fantasmatique. Disons, pour rester respectueux, qu’elle est promesse, et le restera. Une grande et fabuleuse promesse d’une vie meilleure, ici ou ailleurs. Cela suffit bel et bien.

Nous ne pouvons concourir durablement contre une telle « offre » civilisationnelle. Nous ne jouons pas dans le même registre. Nos goûts sont vulgaires et corrompus, et ne croyez pas que j’écris ces mots pour la raison que je serais un converti à l’islam, pardieu. Mais franchement, Zacharias, Séguéla, TF1, les hypermarchés, la neige artificielle, le béton jusqu’au bord des plages ? Franchement. En regard, l’islam incarne le renouveau, la sagesse, la mesure, la beauté, l’esprit. Vous ne le voyez donc pas ?

Il n’y a qu’une seule autre réponse possible. Elle réside dans une alliance encore improbable entre la culture au sens le plus profond, et l’esprit, dans son acception la plus large. Je l’appelle faute d’un mot meilleur, encore à inventer, l’écologie. C’est-à-dire une manière totalement neuve de comprendre la place des hommes sur une terre dévastée, qui implique des relations dont nous n’avons pas encore la moindre idée avec les animaux et végétaux qui ont survécu à notre folie commune. Qui implique un respect de la vie, une sacralisation de la vie sur terre, de toutes les formes vivantes, de tous les espaces, de toutes les espèces, lequel supposerait un bouleversement de notre psyché. Est-ce concevable ? Je le crois, car je ne vois aucune autre issue. Je le crois, mais je sens avec douleur que la voie d’accès est ridiculement étroite. Et que l’on n’y parviendra pas sans d’héroïques efforts sur nous-mêmes, pauvres petits êtres que nous sommes.

En attendant que vienne cette heure, si elle vient jamais, on garde le droit de railler Sarkozy. Après avoir humilié en 2007 la France, recevant Kadhafi en grande pompe à Paris, et lui proposant une centrale nucléaire, il a engagé notre pays dans une guerre coûteuse, qui aurait pu nous enliser pour des années. Et qu’a-t-il gagné ? L’édiction de la charia, la loi islamique, dans ce territoire que nos avions viennent de libérer de notre crapule préférée. À bouffon, bouffon et demi.

Pascal : un grand philosophe nous est né (sur le cas Bruckner)

Pour Marie, qui se demande dans un commentaire pourquoi je ne parle pas de Bruckner. Eh bien, j’en parle. J’en ai parlé dans un papier publié par Charlie-hebdo il y a deux semaines. Car j’y ai fait la critique de son dernier livre. Et voilà ce que cela donne.

Les écologistes sont « les Lugubres ». Des méchants et des affreux qui détestent l’homme et le progrès. Et s’ils répandent la peur du lendemain, en bons petits chevaliers de l’Apocalypse, c’est que leur but est de « nous démoraliser pour nous mettre au pas ». C’est tellement bas du cul que ce livre a forcément été écrit par Pascal Bruckner lui-même. Pas de nègre chez monsieur le grand philosophe. On survole trois bouquins, on reluque Wikipédia, et l’on pond un bouquin de plus, salué par les journaux dignes de ce nom comme un magnifique essai : Le fanatisme de l’Apocalypse (Grasset, 20 euros).

Bon, faut bien continuer. Bruckner, comme d’autres plaisantins avant lui, n’a à peu près rien lu sur le sujet qu’il traite. La dislocation des grands écosystèmes, les crises de l’eau, de la biodiversité, des sols, des océans, le dérèglement climatique, il s’en tape. Il n’est pas au courant. « Après tout, note-t-il tout en finesse, le climat de la Riviera en Bretagne, des vignes au bord de la Tamise, des palmiers en Suède, qui s’en plaindrait ? ». Pas lui. Le pilier du café du Commerce veut continuer à profiter de la vie sans qu’on l’emmerde, car « voitures, portables, écrans, vêtements sont à tous égards non des gadgets, mais des agrandissements de nous-mêmes ». Face à ces merveilles, les écologistes n’ont qu’un but : « Mettre le voile noir du deuil sur toutes les joies humaines [l’italique est dans le texte d’origine, pas seulement dans Charlie] ». Pourquoi ? Mais parce qu’ils sont fanatiques, sectaires et même avares. Avares, c’est nouveau, ça vient de sortir. Oh, mais quels vilains !

Les références du Bruckner, allez savoir pourquoi, sont rares et répétitives, ses citations assez courtes pour semer le doute sur leur signification réelle, et le tout est enveloppé d’une logorrhée aussi belle qu’un cours de philo à l’ancienne, où l’on voit apparaître à la queue leu leu Kant, Rousseau et Nietzsche. Ça mange pas de pain, mais qui est visé ? L’écrivant polygraphe ne s’attaque en réalité qu’à ceux que l’on appelle les décroissants. En multipliant d’ailleurs les erreurs : Rabhi n’a ainsi jamais été le « père du mouvement décroissant ». Seulement, qui achèterait un livre de ce genre ? Philosophe mais conscient des lois du marché, Bruckner joue donc avec les mots, passant tranquillement des « écologistes » aux « Verts », de Serge Latouche à Hervé Kempf, de Hans Jonas à Jean-Pierre Dupuy, d’Ivan Illich à André Gorz.

Dans le genre, il faut reconnaître que c’est fendard. Le fondement de l’infamie serait ceci : « L’humanité est aberrante dans son ensemble, nous disent de nombreux auteurs, il faut la prendre comme une maladie à soigner de toute urgence ». Soigner, c’est-à-dire faire disparaître. Sauf bien sûr que les « nombreux auteurs » du moraliste n’existent pas. Mais s’ils n’existent pas, plus de livre à promouvoir. Donc ils existent. Ce doit être un procédé rhétorique, peut-être même philosophique.

Au total, Bruckner apparaît comme un scientiste un brin déconnant, qui défend les OGM, les « mini-centrales nucléaires sous-marines », « l’ensemencement en minerai de fer des océans pour faire croître les algues planctoniques », et même le DDT. Sans oublier les avions volant dans la stratosphère – entre 10 et 60 km d’altitude -, ou encore les ordinateurs « qu’on pourra bientôt intégrer à nos  corps ». D’un côté « les commissaires politiques du carbone », qui répandent la peur et le goût du désastre. De l’autre, quelques rares esprits demeurés lucides, résistant tant bien que mal au déferlement du « nouveau despotisme ». Comparé à Pascal Bruckner, Claude Allègre est un mou du genou, un roi de la dégonfle, une pauvre couille molle.

Au fait, qui est ce mec ? Bruckner a déjà eu son quart d’heure de gloire en 1983, avec un autre livre : Le sanglot de l’homme blanc. Les écologistes s’appelaient alors tiers-mondistes, qui par haine de l’Occident, osaient interroger les responsabilités du Nord dans la situation du Sud. Voilà comment on gagne son rond de serviette médiatique chez les bien-pensants. Dix ans plus tard, en 1992, un petit salopard nommé Luc Ferry piquait la place en publiant Le Nouvel Ordre écologique (Grasset), qui présentait les écologistes et les défenseurs des animaux comme des suppôts de Hitler (1). Un livre tous les vingt ans pour entretenir la haine de ceux qui pensent (vraiment), c’est le bon rythme, Pascal. Rassure Charlie : tu permets qu’on t’appelle Pascal, hein ?

(1) Une remarquable critique de Ferry par l’historienne Élisabeth Hardouin-Frugier : http://bibliodroitsanimaux.voila.net/hardouinfugierloinazie.html

Internet versus cerveau humain (un seul vainqueur)

Finalement, trois mots sur Internet, tout de même, car je viens de lire un article fort éclairant dans Le Nouvel Observateur (ici). On y voit, on y confirme qu’Internet et tous ses dérivés funestes – Facebook, Twitter – modifient le fonctionnement du cerveau humain, et même l’ensemble de la vie de leurs utilisateurs. Et de leurs proches, ce qui commence à faire du monde.

La glorification d’Internet, y compris dans des cercles militants que je ne souhaite pas, exceptionnellement, envoyer aux pelotes, a quelque chose de tragique. Car s’il est une abdication de la liberté, c’est bien celle-là. On confère aux machines un poids sans aucun précédent dans l’histoire des hommes, de loin. Avec accès presque universel aux caches les mieux dissimulées de nos psychés. Qu’Internet soit une police planétaire, ce me semble certain. Faut-il préciser ce que tout le monde sent ou pressent ? Surveillance des goûts, surveillance des déplacements, surveillance des pensées : nous sommes à genoux. Mais dans l’article cité plus haut, on met aussi l’accent sur ce que je constate tous les jours chez moi – un peu – et parmi tant de proches, bien plus.

Le cerveau rétrécit son champ de réflexion et donc d’action à mesure que les mégamachines prétendent lui ouvrir espace et mémoire jusqu’à l’infini. Évidemment, le net est une forme de délégation extrémiste. Aussi extrémiste qu’individualiste. Tandis que la personne et son esprit abandonnent, le vaillant moteur prend le relais, et va bien au-delà de ce qui aurait été tenté et entrepris. Bien au-delà signifiant, en l’occurrence, tout autre chose. Et nul ne s’en offusque.

Au risque de vous paraître ringardissime, je suis convaincu que l’usage du net diminue tendanciellement l’intelligence collective et individuelle de l’homme. Nous n’avons pas besoin de vitesse. Nous avons besoin de temps, de maturation, d’échanges, de confiance, d’élaboration en commun. Tout ce que le net refuse par définition même. Les plus fous, les plus fous et furieux d’entre nous n’attendent qu’une chose, et c’est qu’on leur greffe un appendice électronique sous la peau, de manière à être connecté sans perdre la moindre milliseconde. Mais en attendant, place à Facebook, place à Twitter, où la non-pensée s’exprime en quelques dizaines de signes. Quand je pense m’être constamment moqué des journaux télévisés, au cours desquels on prétend parler d’une situation complexe en moins de deux minutes ! C’est dépassé, et de combien désormais. À quand le simple cri ?

Qui ne voit que les générations abreuvées par le net et wikipédia refuseront toujours plus l’absolue nécessité de lire de longs textes ? De peiner ? De revenir une fois de plus sur une phrase compliquée, mais essentielle ? Il m’arrive même ici de pouvoir juger l’effet délétère de l’ordinateur. Je veux parler de certains commentaires, minoritaires certes, où celui qui écrit démontre d’emblée qu’il n’a lu que le titre et la première phrase de mon article. Ce n’est pas un gémissement de vieillard, c’est un constat : il ne faut plus écrire long. Mes textes sont souvent incompatibles avec l’usage que font la plupart des internautes du texte écrit. Il faut que ça swingue. Il faut aller plus vite encore.

Quelquefois, je me dis qu’il me faudrait éditer mes articles, comme on le dit dans le jargon de la presse, qui est le mien. En résumant à l’entrée par ce que l’on appelle un chapeau. En ajoutant chemin faisant des intertitres pour faciliter ou relancer la lecture. Mais je m’arrête en si bon chemin, car je n’en ai simplement pas envie. Je ne dispose pas, je ne dispose plus depuis un an au moins de la moindre statistique concernant Planète sans visa. Je sais juste que vous êtes nombreux, en tout cas bien assez à mon sens. Car j’entends m’adresser au vero lettore, au véritable lecteur acceptant le principe d’un échange honnête entre celui qui prend le soin d’écrire aux quatre vents, et cet autre, qui accepte de consacrer à cette lecture le temps qu’elle doit prendre. Ni plus ni moins.

Je ne suis pas très bon client (sur l’iphone 4 S)

Sans me vanter, je ne crois pas être un très bon client de la marchandise. Je n’ai pas de bagnole, pas de télé, pas de téléphone portable. Mais j’ai un ordinateur – sigh -, ce qui me fait de temps à autre mal aux tripes. Compte tenu du travail que je fais, il m’eût fallu en changer pour ne pas posséder un ordinateur et me servir d’internet. J’aurais pu, certes. Je ne l’ai pas fait, et me contente de maudire Jobs et Gates, les frères jumeaux de la surveillance planétaire de tout ce qui bouge encore.

À ce propos, et pour compléter l’article précédent consacré à François Hollande, voulez-vous connaître un événement qui ne soit pas, lui, de détail ? Qui ne soit pas, lui, contingent ? Voyez donc le succès grandiose de l’iphone 4S de feu Steve Jobs (ici). En trois jours, quatre millions d’exemplaires de cette nouveauté ont été vendus dans les sept pays, dont le nôtre, où il était proposé. Soit deux fois plus que l’iphone 4 dans la même durée et les mêmes lieux. Bientôt, on le trouvera dans 22 pays, puis 70, et probablement le reste – la Guinée Équatoriale, le Zimbabwe, Belize, les îles Andaman ? – un peu plus tard. Je cite le journal La Tribune : « Plus de 25 millions de propriétaires d’iPhone de générations antérieures ont téléchargé la mise à jour logicielle iOS5 ».

Mais le temps est venu d’avouer que je ne comprends rien à cette dernière citation. Et que je n’ai aucune idée de ce qu’est un iphone 4, fût-il S. Bien entendu, vous n’êtes pas obligé de me croire. Je ne le sais pourtant pas. Je n’ai jamais envoyé un seul texto de ma vie et ne sais pas me servir d’un téléphone portable. Je crois que je mourrai au fond d’un ravin,  exsangue et seul, incapable d’appeler au secours par manque de téléphone portable. Et ce sera bien fait, car nombre de personnes attentionnées m’ont prévenu : je mourrai seul.

Sans rire, j’ignore tout des vraies merveilles du monde. Mais je vois en tout cas que l’un des ressorts premiers de notre marche à l’abîme, c’est ce délire de consommer n’importe quelle connerie, pourvu qu’elle fasse saliver, pourvu qu’elle soit propulsée convenablement par les réclames appropriées. Le succès de l’iphone 4 S est beaucoup, beaucoup plus important que celui de Hollande, et il rassemble au fait, dans une admirable unité nationale, fascistes et partisans du NPA, mélenchonistes et villepinistes, hollandais et staliniens, sarkozystes et laguillieristes. Ne cherchez pas plus loin la raison de notre incapacité à changer le monde : elle est là.

L’industrie a besoin d’objets et de gogos et gogols qui les achètent sans aucune cesse, criaillant ensuite sur le prix de l’alimentation bio. Les premiers les exténuent au travail puis les tuent. La seconde leur accorderait meilleure santé en permettant à de vrais paysans de poursuivre leur route. Et bien sûr, nos adeptes de l’unité nationale – vous, qui sait ? – choisissent les premiers, et vomissent la seconde.

Il n’y aura jamais le moindre changement sérieux sans une chasse aux objets, jusqu’au tréfonds des esprits. Elle passe évidemment par la destruction à la racine de la publicité industrielle. Elle oblige, plutôt elle obligerait à considérer l’aliénation comme le phénomène politique majeur, transcendant toutes les barrières politiques dont sont si fiers les militants. Que je plains, les pauvres, de prétendre – pour certains – condamner la société capitaliste quand ils en sont, en vérité, les soutiens les plus vibrants.

En somme et en résumé, le mécanisme industriel de production de masse d’objets inutiles et pourtant dévastateurs, voilà l’ennemi. Avis ! Dernière prime : « Attendu sans doute au printemps 2012, le prochain iPhone 5 a été supervisé par Steve Jobs de sa conception jusqu’au design final ». C’est tiré d’un site appelé Cnet France, sous le titre admirable : « Le projet posthume de Steve Jobs ? ». Non, ce n’est pas une farce.