Archives mensuelles : juin 2012

Madame Vallaud-Belkacem raconte des sornettes (politiques)

 Ci-dessous, un extrait d’une dépêche Reuters de ce 22 juin 2012, qui donne une bonne idée de la réalité. Je rappelle que madame Vallaud-Belkacem est la porte-parole du gouvernement.

« Najat Vallaud-Belkacem a essayé de minimiser la polémique [à propos du remplacement de Nicole Bricq par Delphine Batho au ministère de l’Écologie]. “Dans le contexte qui est celui de la France d’aujourd’hui, je ne crois pas que le Commerce extérieur constitue un enjeu moins important que l’Ecologie”, a-t-elle fait valoir ».

Comment peut-on dire quelque chose d’aussi imbécile ? Je me le demande, sincèrement.

Marx et le Sommet de la Terre de Rio (eine lumpige Farce)

J’ai été familier avec certains textes de Marx, jadis. J’avoue n’avoir jamais lu Le Capital. Mais d’autres écrits m’ont énormément frappé, au point que je m’en souviens encore, trente-cinq ans après les faits. Parmi ces textes, Der achtzehnte Brumaire des Louis Napoleon, en français Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Rappelons aux oublieux qu’une révolution fabuleuse a eu lieu dans les rues de Paris entre le 22 et le 25 février 1848, suivie d’une autre, en juin. Pour dire le vrai, je suis encore au côté des barricadiers.

La note sera payée dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851, quand cette petite ganache de Louis Napoléon Bonaparte s’empare du pouvoir après un coup d’État. L’un des morts, du haut des dérisoires barricades de cette nuit-là – en fait, le 3 décembre -, s’appelle Jean-Baptiste Baudin. Il est médecin, député du peuple, et ramasse une balle perdue. J’ai habité un temps dans la rue Baudin d’une ville de banlieue, et j’ai toujours eu une pensée pour cet imbécile qui ne supportait pas la dictature.

Bref. Je voulais, malgré les apparences, vous parler du Sommet de la Terre, qui s’achève en ce moment à Rio (Brésil), vingt ans après le premier. J’ai dit, j’ai écrit, ici ou ailleurs, que ce Sommet manipulé par les transnationales ne mènerait qu’au désastre. Pour des raisons si évidentes que j’ai scrupule à les rappeler. L’ONU est infiltré – voir le cas Maurice Strong, voir le cas Schmidheiny, plusieurs fois évoqués sur Planète sans visa – par des personnages qui se cachent à peine. Leur objectif, atteint comme jamais, est de sauver la machine de destruction de la vie.

Je reconnais que c’est singulier. Je reconnais même que ces crétins associés ne savent pas ce qu’ils font. Il faudrait en effet être d’une rare sottise pour donner la main à un programme qui nous prive tous, peu à peu, des possibilités d’habiter cette terre. Non, croyez-moi, ils se racontent une autre chanson. Celle, mutatis mutandis, de ceux qui, bons bourgeois de chez nous, « préféraient Hitler au Front Populaire ». Ou encore celle des pacifistes à tout crin qui, à la même époque – Accords de Munich compris – prêtaient au chancelier national-socialiste de nobles et calmes intentions.

Où veux-je en venir ? À ce point-clé : nous sommes en guerre, et la plupart ne veulent pas le savoir, occupés qu’ils sont à vivre les derniers jours de Pompéi. Et j’en reviens à ce vieux Marx qui, dans  Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, utilise une formule qui a été abondamment assaisonnée depuis. La voici : «Hegel bemerkt irgendwo, daß alle großen weltgeschichtlichen Thatsachen und Personen sich so zu sagen zweimal ereignen. Er hat vergessen hinzuzufügen: das eine Mal als große Tragödie, das andre Mal als lumpige Farce ». Ce qui veut dire à peu près – mon allemand est exécrable – que Hegel a noté quelque part que les grands événements et personnages de l’histoire se répètent deux fois. Mais qu’il a oublié de préciser que, la première fois, c’est sous la forme d’une grande tragédie, et la seconde à la manière d’une farce dérisoire.

Tel est bien le bilan à tirer de cette pantomime de Rio 2012. En 1992, alors que tout était déjà connu, nous avions eu droit à la tragédie. Le vieux George Bush – mais c’eût pu être le vieux François Mitterrand – avait déclaré sans hésiter : « The American way of life is not negotiable ». On sacrifierait donc la forêt, l’océan, le sol, l’air et l’eau aux besoins sans limite des pelouses devant les pavillons middle class. Tout en faisant semblant de discuter. Tout en signant des chiffons de papier qui finiraient dans la cheminée. Oui, cette année 1992 avait été une grande tragédie.

2012 est une farce sans égale. Le Sommet de la Terre s’achève avant d’avoir commencé. Rien n’aura été obtenu, car rien ne pouvait l’être. Mais le WWF a déployé une montgolfière près du raout des présidents qui s’en foutent. Mais Jean-Marc Jancovici – il annonçait voici trois ans, dans un livre, qu’il nous restait trois ans pour sauver la planète – signe dans Le Monde une tribune avec le grand responsable onusien du Sommet de la Terre, Brice Lalonde (ici). Ces hommes ridicules affirment qu’il faut « décarboner » l’économie, et blablabla.

Croyez-moi, ou non d’ailleurs, la première mesure de salubrité écologique consisterait à nommer sans détour l’adversaire, devenu au fil du temps l’ennemi. Et cet ennemi, c’est l’industrie transnationale et les systèmes politiques qui l’aident à se maintenir au pouvoir du monde. Lesquels incluent tous les Brice Lalonde de la planète, tous les Jean-Marc Jancovici, tous les WWF, tous les jobards et jocrisse, ce qui fait un monde fou. Ils nous disent que les écologistes de mon espèce ne proposent rien, qu’ils n’ont aucune solution ? Franchement, et eux ? Eux, qui ne servent qu’à masquer l’échec historique et définitif du compromis. Eux, que je maudis aujourd’hui comme jamais.

Castoriadis contre l’Appel de Heidelberg (suite)

Il me faut donc remercier deux personnes, que je ne connais pas. Et même trois. La première intervient sur Planète sans visa sous le nom de Leyla. Il vient de poster ce qui suit, que je m’empresse de mettre en ligne dans un article. Mais il me faut également saluer Markus, qui a retranscrit ce coup de gueule de Castoriadis. Enfin, toute ma reconnaissance à ce même Cornelius Castoriadis.

Qui était cet homme grec, né en 1922 et mort en 1997 ? Je mentirais avec grossièreté si j’écrivais le bien connaître. De mémoire, j’ai lu deux livres de lui dans ma jeunesse, en deux fois deux tomes. D’abord La Société bureaucratique, livre consacré à l’analyse de l’Union soviétique. Ensuite L’Expérience du mouvement ouvrier. Sur les conseils de mon frère Emmanuel, j’ai lu plus tard Montée de l’insignifiance. Et je ne dois pas oublier un dialogue avec Cohn-Bendit, qui s’appelle De l’écologie à l’autonomie, livre qui m’a laissé un plaisant souvenir. Il faut dire qu’il date, je crois, de 1980, date à laquelle Cohn-Bendit était un autre.

En revanche, je ne sais presque rien du philosophe, et moins encore du psychanalyste que fut Castoriadis. Ma certitude est que cet homme pensait, avec tous les risques liés à cet exercice. Qu’il était lumineux. Qu’il avait compris la nature de nos sociétés. Et qu’il voulait nous aider tous à trouver d’autres voies. Revenons au message de Leyla, qui concerne l’Appel de Heidelberg, objet du dernier article de Planète sans visa.

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De Leyla : Il y a tout juste 20 ans, tout le monde ne gobait pas l’appel d’Heidelberg. Voilà ce que disait par exemple Castoriadis au micro de France Culture le 19 juin 1992 (merci à Markus pour la transcription de cet échange oral – où l’on doit entendre l’irritation et la colère devant l’ignominie de l’appel) :

« Quand on a des réactions au mouvement écologiste comme le manifeste Heidelberg qui a été signé et diffusé à la veille de la conférence de Rio par 150 intellectuels parmi lesquels 52 prix Nobel, ce manifeste est relativement ignominieux dans son hypocrisie ! Tout le monde est d’accord pour l’écologie scientifique à condition qu’on sache ce qu’on veut dire. Mais ces prix Nobel, c’est des gens de 1850, c’est des scientistes !… Ils croient que la science a réponse à tout, ils disent que la science ne crée jamais de problèmes … Ils sont dans une vue primitive et naïve de la chose parce qu’ils sont dans l’ancienne vue que ce n’est pas le couteau qui tue mais c’est le meurtrier ! Or c’était vrai du temps des couteaux, ce n’est plus vrai du temps des bombes à hydrogène !

Nous vivons dans une société où il y a une domination de plus en plus ouverte de la techno-science qui suit son propre cours. Et qu’on nous dise : mais vous pouvez choisir ceci ou cela, c’est une ânerie ! Parce que nous ne pouvons rien choisir : voyez tout ce qui s’est passé avec l’insémination artificielle, les grossesses in vitro, pourquoi Testard a laissé tombé, etc… Dès qu’une chose est possible à faire scientifiquement et techniquement, on la fait ! On ne se demande pas si elle est bonne ou mauvaise. Et ce sont ces prix Nobel qui la font … sans qu’il y ait un cadre de loi, sans qu’il y ait un besoin correspondant ! On fait la chose et après on va créer un besoin, c’est ça qui se passe !… Alors ces messieurs qui disent : la science va résoudre tous les problèmes, c’est complètement absurde !! Parce que la science ne peut pas résoudre le problème des fins, des buts, des finalités … La science peut dire : si vous voulez détruire la planète, je vous donne les moyens. Si vous voulez sauver la planète, je peux vous dire ceci et cela. Mais elle ne peut pas sauver la planète ! Il faut une décision politique qui implique toute une série de choses, et par exemple implique l’abandon de cette course effrénée vers la consommation plus grande et vers une puissance technique plus grande.

Et puis ils critiquent l’idéologie écologiste mais ils ne critiquent pas les autres idéologies les prix Nobel ! Que je sache ils étaient complètement muets quand il y avait Hitler et Staline en Russie, si tant est que beaucoup parmi eux ne collaboraient pas avec l’un ou l’autre ! Ils parlent du contrôle de la population, ils ne disent pas un mot de l’Église catholique ! A Rio il n’est pas question du contrôle démographique et de l’explosion démographique, pourquoi ? Parce qu’il y a un veto de l’Église catholique, parce que Dieu a dit “croissez et multipliez”. (…)

Ce manifeste est tout à fait caractéristique. C’est pour ça où il y a des fois aussi où je vous dis que je suis d’humeur sinistre !… Si 52 prix Nobel sont capables de dire des âneries pareilles, d’un aveuglement pareil où d’ailleurs leurs motivations intéressées sont transparentes … Ces messieurs, ils vivent, ont un laboratoire, ils doivent être financés, la société consacre des ressources à financer ces recherches plutôt qu’autre chose, n’est ce pas ?

Ce qu’il n’y a pas surtout dans ce manifeste, c’est ce que les Grecs appelaient la phronésis, c’est le fait que sans que ce soit scientifique vous êtes prudent, vous savez ce que vous faites, vous voyez où est-ce que vous mettez vos pieds. Or ce que la science actuellement ne fait pas, c’est regarder où est-ce qu’elle met ses pieds. Le génie génétique personne ne sait ce que ça peut donner, c’est comme les balais dans l’histoire de l’apprenti sorcier, parce que l’apprenti il a commencé à utiliser certaines formules magiques sans connaître les autres formules qui arrêtent la chose.

Or ces messieurs n’ont aucune envie d’arrêter, ils n’ont aucune prudence, ils croient que la science répond à tout, ce qui est aberrant. La science n’a pas de réponse politique et heureusement, parce que sinon la réponse serait claire : il faut instaurer une dictature des scientifiques puisque c’est eux qui ont les réponses … il n’y a pas de place pour une démocratie quelconque ; qu’est-ce que ça veut dire laisser les ignorants décider alors qu’il y a des scientifiques qui grâce à leur science ont des réponses scientifiques aux problèmes politiques ? Mais c’est une monstruosité ! Voilà …”

L’Appel de Heidelberg, Valtat, Rothmans, Rupert et le WWF

 Je viens de lire le sensationnel article de Stéphane Foucart dans Le Monde, que vous trouverez en copie ci-dessous. Il se suffit, d’un certain côté. Mais je souhaite y ajouter ma pierre. Un, le cabinet Valtat, dont on parle, a joué un rôle clé dans la désinformation organisé à propos de l’amiante. En créant notamment un Comité permanent amiante (CPA), à partir de 1982 je crois, chargé de faire avaler la fable de « l’usage contrôlé de l’amiante ». Par ce crime social organisé, les patrons de l’amiante en France ont gagné dix ans avant l’interdiction de ce maudit minéral. Pas si mal. Et le pire est que le CPA réunissait patrons et syndicats « convaincus » par quelque mystérieuse manière de siéger à la table du diable. La CGT et la CFDT notamment ont AVALISÉ cette pure saloperie. Qui fera jamais le bilan de cette infamie ?

Autre ajout personnel. Vous verrez dans le papier de Foucart le rôle qu’ont joué les cigarettiers dans la si vaste combinazione de l’Appel de Heidelberg, à laquelle ont participé même des gens comme le sociologue Pierre Bourdieu. Eh bien, l’un de ces cigarettiers s’appelle Rothmans. Et le créateur de cette transnationale du tabac n’est autre qu’Anton Rupert, l’homme qui a fondé le WWF International. Oui. Comme je le raconte en détail dans mon livre Qui a tué l’écologie ?, Rupert, qui était né en 1916, a été un fervent soutien du régime raciste d’Afrique du Sud. Il a même été membre d’une abominable société secrète, le Broederbond, ou Ligue des Frères. Blancs, cela va sans dire. Parallèlement, Rupert devenait milliardaire grâce à la clope, devenant l’une des grandes fortunes sud-africaines. Savez-vous ? Il a même été quelque temps patron de Canal + ! Ohé, les Guignols !

Rupert, mort en 2006, a donc lancé le WWF International et créé pour cela le club des 1001 pour financer la structure. Un club international plus que discret de donateurs, parmi lesquels l’ancien dictateur du Zaïre Mobutu ou l’homme des bombardements massifs sur le Vietnam, Robert McNamara. Sans oublier, chez nous, l’ancien député du Front National Charles de Chambrun, mort en 2010. Toute cette histoire est dégueulasse. En tout cas, Rupert, l’apartheid, le WWF et donc Rothmans.

L’article de Foucart montre que pendant que Rupert faisait joujou avec le WWF, les sbires de sa boîte sabotaient les efforts pour tenter de sauver les équilibres de la planète. Si vous trouvez une morale à cette putain d’histoire, n’hésitez pas à me prévenir.

Voici l’article du Monde

L’appel d’Heidelberg, une initiative fumeuse

LE MONDE | 16.06.2012 à 20h45 • Mis à jour le 16.06.2012 à 20h45
Par Stéphane Foucart

Par son ampleur, par le nombre et le prestige des personnalités enrôlées à leur insu, par l’effet qu’elle a eu dans la structuration du débat public, c’est sans doute l’une des plus brillantes opérations de communication jamais menées. Qu’on en juge : des dizaines de Prix Nobel de toutes disciplines (Hans Bethe, Linus Pauling, Ilya Prigogine, Jean-Marie Lehn, Pierre-Gilles de Gennes, Elie Wiesel, etc.) aux côtés de centaines de scientifiques de premier plan, de médecins, d’intellectuels ou d’écrivains (Pierre Bourdieu, Hervé Le Bras, Marc Fumaroli, Eugène Ionesco, etc.) signant dans un même élan un appel solennel « aux chefs d’Etat et de gouvernement ».

Le 1er juin 1992, ce texte-massue est rendu public à la veille de l’ouverture du Sommet de la Terre à Rio (Brésil). C’est l’appel d’Heidelberg. Sitôt rendu public, il fait couler des tombereaux d’encre : il est présenté comme une grave mise en garde des « savants », enjoignant les dirigeants réunis à Rio à la plus grande méfiance face aux défenseurs de l’environnement animés par une « idéologie irrationnelle qui s’oppose au développement scientifique et industriel ».

« PSEUDO-SCIENCES »

La présentation et la médiatisation du texte – bien plus que son contenu stricto sensu – ont à l’évidence pour objectif de ramener les préoccupations environnementales et les sciences de l’environnement, qui émergent à Rio, à des « pseudo-sciences ». « Des scientifiques s’inquiètent du tout-écologie », titre Le Figaro. « Rio contre Heidelberg », ajoute Le Monde. « Rio : faut-il brûler les écologistes ? », s’interroge Libération à sa « une ». Initiative spontanée de la communauté scientifique ? L’appel d’Heidelberg est en réalité le résultat d’une campagne habilement orchestrée par un cabinet de lobbying parisien lié de près aux industriels de l’amiante et du tabac…

Le premier indice est un mémo confidentiel de Philip Morris, daté du 23 mars 1993 et rendu public dans le cadre d’une action en justice contre le cigarettier. La note interne présente l’appel d’Heidelberg, se félicitant qu’il « a maintenant été adopté par plus de 2 500 scientifiques, économistes et intellectuels, dont 70 Prix Nobel ».

A L’ORIGINE, L’INDUSTRIE DE L’AMIANTE

A quoi tient l’existence de cette « coalition internationale de scientifiques basée à Paris » ? Le mémo de Philip Morris l’explique sans ambages : elle « a son origine dans l’industrie de l’amiante, mais elle est devenue un large mouvement indépendant en un peu moins d’un an ». « Nous sommes engagés aux côtés de cette coalition à travers la National Manufacturers Association française [Groupement des fournisseurs communautaires de cigarettes], mais nous restons discrets parce que des membres de la coalition s’inquiètent qu’on puisse faire un lien avec le tabac, ajoute la note de Philip Morris. Notre stratégie est de continuer à la soutenir discrètement et de l’aider à grandir, en taille et en crédibilité. »
Pourquoi soutenir l’appel d’Heidelberg ? Comment ? « Un nouvel organisme, le Centre international pour une écologie scientifique [ICSE, pour International Center for a Scientific Ecology], a été fondé, à Paris, comme une continuité de l’appel d’Heidelberg, pour fournir aux gouvernements du monde entier des opinions sur ce qui constitue une science environnementale solide, à propos de certains problèmes », explique la note. « Certains problèmes », mais surtout ceux qui concernent les industriels du tabac et de l’amiante…

L’ICSE est domicilié avenue de Messine, à Paris, dans les locaux d’un cabinet de conseil aux entreprises, Communications économiques et sociales (CES), et n’en est qu’une émanation. Or c’est précisément CES qui organise et supervise, en France, le lobbying des industriels de l’amiante entre 1982 et 1996. Un lobbying qui permettra de retarder à 1997 l’interdiction de la fibre cancérigène, qui devrait causer, selon l’Inserm, environ 100 000 morts prématurées entre 1995 et 2025…

MINIMISER LES RISQUES

Pour promouvoir une « écologie scientifique », l’ICSE, cette « continuité » de l’appel d’Heidelberg, organise des conférences. La première se tient le 10 mai 1993, à Paris. Le thème est celui des risques réels associés à la présence de cancérogènes à faible dose dans l’environnement : pesticides, fibres d’amiante, fumée ambiante de tabac… Mais les intervenants sont soigneusement choisis pour minimiser le plus possible ces risques. L’examen de documents internes de l’industrie du tabac – déclassifiés par la justice américaine depuis le début des années 2000 – montre que plus de la moitié des douze scientifiques intervenant ont des liens financiers avec l’industrie cigarettière américaine, soit à titre de consultant, soit par le biais de crédits de recherche. Les autres sont liés à d’autres secteurs… Quant au seul Français présent, c’est le toxicologue Etienne Fournier, membre de l’Académie nationale de médecine et… du Comité permanent amiante – un groupe informel désormais célèbre, mis sur pied par CES pour appuyer le lobbying en faveur de la fibre minérale.

L’inféodation des conférences de l’ICSE à l’industrie va bien au-delà du choix des intervenants. Un courrier confidentiel du 10 juin 1993, adressé par un cadre de Rothmans International à sa représentante en France, montre que les responsables de l’industrie cigarettière américaine ont eu accès à la version provisoire de la déclaration de consensus prise à l’issue de la conférence de l’ICSE à Paris. « La semaine dernière, Sophie Valtat, de l’ICSE, m’a envoyé la version provisoire du consensus, écrit ce cadre de Rothmans. Cela convient pour la plus grande part. Cependant, la deuxième phrase pourrait conduire à condamner l’ICSE pour dogmatisme… » Rothmans suggère ensuite un changement de formulation de la phrase contestée.

« PAR DÉONTOLOGIE, JE L’AI REFUSÉ »

Le lien avec l’appel d’Heidelberg apparaît en toutes lettres dans les plaquettes de présentation de l’ICSE : « Notre but est de répondre à la requête de nombreux signataires de l’appel d’Heidelberg, dans l’objectif d’étendre son impact à l’examen de questions réelles, auxquelles est confrontée la communauté scientifique. » Le programme de la conférence de Paris est, de plus, annoncé comme ayant été préparé par « le docteur Michel Salomon, coordinateur de l’appel d’Heidelberg ». Comme le rapporte à l’époque la presse française, c’est en effet Michel Salomon, médecin et journaliste, éditeur de la revue Projections, qui réunit, en avril 1992 à Heidelberg (Allemagne), le petit noyau des premiers signataires de l’appel… Comment, avec les nombreuses et prestigieuses cautions du célèbre appel, pouvait-on suspecter l’ICSE d’organiser des fausses conférences scientifiques sous la tutelle des industries du tabac et de l’amiante ?

Pourtant, dès avant la publication de l’appel, de premiers soupçons se font jour. « Avant mon départ pour Rio, un certain Marcel Valtat est venu me voir au journal pour me proposer l’exclusivité de l’appel d’Heidelberg », raconte le journaliste Roger Cans, alors chargé de l’environnement au Monde. Patron et fondateur de CES, Marcel Valtat est alors connu pour ses liens avec les industriels de la pharmacie et de l’amiante. « J’ai lu le texte et j’ai tout de suite soupçonné qu’il y avait des intérêts économiques derrière, poursuit Roger Cans. Par déontologie, je l’ai refusé. Je savais que, si Le Monde le publiait en exclusivité, on penserait qu’il en épousait le point de vue. C’est Le Figaro qui a finalement eu le « scoop »… » Bien sûr, l’écrasante majorité des signataires ignore tout de l’origine du texte et des motivations de ses commanditaires.

Jean-Pierre Hulot, ancien collaborateur de Marcel Valtat (décédé en 1993) et actuel PDG de CES, confirme au Monde que « l’appel d’Heidelberg est bien parti de CES ». « Michel Salomon travaillait en free-lance pour nous », ajoute M. Hulot, qui a été mis en examen en janvier 2012 pour son rôle au sein du Comité permanent amiante. Cependant, M. Hulot assure que le texte n’a pas été commandé par une ou plusieurs entreprises, et qu’il était une « initiative bénévole née après des discussions tenues avec des membres de l’Académie des sciences ». Quant à l’ICSE, poursuit-il, « cela partait d’une volonté de diversifier l’activité de CES et d’organiser des congrès scientifiques ». Des congrès dont les documents sont relus et amendés par les cigarettiers ? « Je ne suivais pas cela personnellement, je ne suis pas au courant », répond M. Hulot.

Stéphane Foucart

Le WWF cherche des picaillons (toujours plus)

 Amis de la nature et de la Terre, on a encore le droit de rigoler un peu. Cela ne durera sûrement pas, et il faut donc en profiter. Ce qui suit est un mail adressé à des cibles trouvées dans le fichier du WWF-France. Je crois me souvenir que je vous ai déjà parlé de cette magnifique association, y compris dans mon livre Qui a tué l’écologie ? Dans le texte qui suit, on appréciera l’exceptionnelle ingéniosité du WWF, qui cherche des bénévoles – et sur quel ton – pour faire encore un peu plus de pognon. Ah ça ira !

PS : On trouvera dessous ce vibrant Appel la traduction d’un article de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, consacré au WWF International. À lire à petites doses, et avec quelque chose pour se remonter à portée de main.


Bonjour,

Nous recherchons l’appui d’un bénévole expert en prospection commercial afin d’aider la chargée de développement  des Relations Entreprises du WWF France :

Mission
Votre mission en tant que bénévole consistera à assurer une assistance en prospection commerciale dans le cadre du développement du Club PME. Vous serez amené(e) à effectuer les tâches suivantes :
– Recherche de prospects et de relais cibles
– Identification des contacts clés
– Constitution d’un fichier de prospection
– Aide à la création des supports de prise de contact (mail type, etc.)

Profil du bénévole
Pour mener à bien cette mission, nous recherchons les compétences suivantes :
–       Maîtrise du Pack Office et d’Internet
–       Connaissance des techniques de prospection
–       Aisance relationnelle et rédactionnelle
–       Sens commercial et de négociation
–       Autonomie

Début de la mission du bénévole
Nous recherchons une personne disponible dès que possible.

Durée de la mission du bénévole
Cette mission requiert un engagement de 2 mois, avec une présence de 1 journée par semaine.

Lieu
Vous effectuerez votre mission bénévole au siège du WWF France situé au 1 Carrefour de Longchamp, 75016 Paris.

Défraiement
Les frais de déplacements en transport en commun peuvent être remboursés sur présentation des justificatifs.

Si vous êtes intéressé par cette mission, merci de nous renvoyer votre CV par retour de mail.

Merci pour votre engagement !

Service mobilisation & bénévolat

Fondation WWF-France, 1, carrefour de Longchamp

75016 Paris
e-mail : benevolat@wwf.fr

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Merci à Christian Berdot, des Amis de la Terre, pour sa traduction d’une longue enquête de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Sans lui, vous ne pourriez lire ce qui suit. Der Spiegel est l’un des meilleurs journaux de la planète, et consacre des budgets importants à l’enquête et au terrain. Le travail qui suit est donc sérieux. Très sérieux. En dessous probablement de ce que les signataires savent réellement. Car il y a une distance considérable entre ce qu’un journaliste découvre et ce qu’il pourrait éventuellement documenter devant un tribunal.

Pour le reste, j’ai conscience qu’une grand part de ceux qui se pensent écologistes  ne supportent pas ce qu’ils nomment division. Ils aimeraient que nous nous aimions tous. Moi aussi, j’aimerais. Tel n’est pas le cas.

Le WWF est plus utile pour l’industrie que pour l’environnement

Article de Jens Klüsing et Nils Klawitter paru dans le Spiegel (29 mai 2012)

Le WWF est l’organisation environnementale la plus puissante au monde et mène des campagnes internationales sur des thèmes comme le sauvetage des tigres ou des forêts humides. Mais en y regardant de plus près, on déchante vite : parmi ses activités, beaucoup profitent plus aux industriels qu’à l’environnement ou aux espèces menacées.

Vous voulez protéger les forêts humides ? 5 euros suffisent pour commencer. Sauver les gorilles ? Avec 3 euros, c’est bon. Vous pouvez même aider la nature avec seulement 50 centimes, tant que vous les confiez au Fonds Mondial pour la Nature qui est toujours connu sous son nom d’origine au Etats-Unis et au Canada, comme Fonds Mondial pour la Vie sauvage. L’an dernier le WWF et le grand groupe de distribution REWE vendirent près de 2 millions d’albums pour collectionneurs. En seulement 6 semaines, ce programme collectait 875 088 euros que REWE reversa au WWF.

Le WWF a promis de faire plein de choses bien avec l’argent, comme de dépenser pour les forêts, les gorilles, l’eau, le climat – et bien sûr pour la protection de l’animal que cette organisation a pris comme emblème, le panda géant. Les gouvernements confient aussi beaucoup d’argent à cette organisation. C’est ainsi qu’au fil des ans, le WWF a reçu un total de 120 millions d’euros du ministère des Etats-Unis pour le développement international (USAID). Pendant longtemps, le gouvernement allemand a été si généreux envers le WWF, que cette organisation a même décidé de limiter l’ampleur des subventions gouvernementales qu’elle reçoit. Le WWF craignait de n’être perçu que comme un simple prolongement des ministères de protection de l’environnement des différents gouvernements.

L’illusion de l’aide

Mais est-ce que le WWF peut vraiment protéger la nature contre les humains, ou est-ce que ses belles affiches ne proposent qu’une protection illusoire ? 50 ans après sa fondation, les doutes se font de plus en plus forts sur l’indépendance du WWF et son mode de fonctionnement qui inclue des partenariats avec l’industrie pour protéger la nature.

Le WWF dont le quartier général se situe à Gland, en Suisse, est considéré comme l’organisation de conservation de la nature, la plus puissante au monde. Elle œuvre dans plus de 100 pays où elle jouit de relations étroites avec les riches et les puissants. Le logo de sa marque déposée, le panda, décore les pots de yaourts de Danone et les vêtements  des stars de la jet set, comme la Princesse Charlène de Monaco. Des entreprises payent des sommes à 7 chiffres pour avoir le privilège d’utiliser ce logo. Le WWF compte 430 000 membres en Allemagne et des millions de personnes donnent leurs économies à cette organisation. Dans quelle mesure cet argent est-il réellement investi de façon durable ? Telle est la question.

Le Spiegel a parcouru l’Amérique du Sud et l’île indonésienne de Sumatra pour trouver des réponses à cette question. Au Brésil, un cadre de l’industrie agricole nous a parlé de la première cargaison de soja « responsable », certifiée en accord avec les normes du WWF et arrivée à Rotterdam, l’an dernier, à grand renfort de matraquage médiatique. Ce cadre a reconnu, cependant, qu’il n’était pas tout à fait certain de l’origine de la cargaison. A Sumatra les membres d’une tribu racontèrent comment les troupes recrutées par Wilmar, le partenaire du WWF, ont détruit leurs maisons parce qu’elles gênaient le développement de la production d’huile de palme.

Gênant pour certains

Pour les représentants d’ONG allemandes indépendantes, comme « Sauvez la forêt » et « Robin Wood », le WWF n’est plus une organisation de protection des animaux. Au contraire, nombreux sont ceux qui considèrent que le WWF est complice des multinationales. A leurs yeux, le WWF donnent à ces grandes entreprises un permis de détruire la nature, en contrepartie d’un maximum de donations pour un minimum de concessions.

L’ONG qui encaisse actuellement près de 500 millions d’euros par an, a indéniablement quelques succès importants à son actif. La section néerlandaise du WWF a aidé à payer le bateau de Greenpeace, le Rainbow Warrior. Des militants ont occupé, parfois pendant des années, les sites de vastes projets pour empêcher des barrages sur le Danube et la Loire. Dans les années 80, la section suisse a combattu avec force l’énergie nucléaire et le directeur du WWF fut classé par la police confédérale, comme ennemi d’Etat.

Alors que le WWF peut vraiment poser des problèmes à certains, il peut aussi être accommodant avec d’autres. Les responsables de l’organisation réagissent avec irritation lorsqu’on critique leurs efforts de coopération. L’an dernier, le film « Le pacte du Panda – ou ce que le WWF nous cache », tourné pour la chaîne publique allemande WDR, faisait un bilan catastrophique du travail du WWF. Son auteur, Wilfried Huismann tient le WWF en partie responsable de la menace croissante  qui pèse sur les forêts humides – une accusation que le WWF repousse avec force.

Pour Martina Fleckentstein qui a travaillé comme biologiste pour le WWF, ces 20 dernières années, le film se base sur des « recherches inexactes » ou est « volontairement erroné ». Elle travaille à Berlin où elle dirige le département « politique agricole » du WWF. Il n’y a guère une réunion avec des industriels qui ait lieu sans elle et elle est la reine du compromis. Après la projection du film, le WWF a été inondé d’E-mails de protestations et plus de 3 000 personnes ont annulé leur adhésion. Le WWF n’avait jamais connu une telle hémorragie auparavant.

Des tigres et des hommes

L’animal qui sert de symbole au WWF est une adorable créature, menacée d’extinction  à cause d’un taux de reproduction très faible. Mais le panda ne soulève pas autant d’émotions que les grands singes ou les grands chats qui sont plus efficaces pour remplir les caisses de dons. En 2010, le WWF a pris exemple sur le calendrier chinois et a proclamé cette année, « l’année du Tigre ».

Le WWF mène sa mission en faveur des tigres depuis longtemps. Dans les années 70, et avec l’aide d’une importante donation, il convainquit le gouvernement indien d’Indira Gandhi de déterminer des zones protégées pour les grands chats menacés. Selon les estimations indiennes, il y avait plus de 4 000 tigres vivant dans le pays, à cette époque là. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 1 700.  Malgré tout, le WWF considère que son programme en faveur du tigre est un succès. Comme l’affirme un porte-parole du WWF, sans ces efforts, les tigres indiens pourraient avoir « très certainement disparu totalement aujourd’hui ».  Peu de publicité a été faite sur le fait que, pour  parvenir à un tel succès, des gens ont été expulsés de leurs territoires.  Des villages ont été « déplacés, mais pas contre leur volonté » affirme Claude Martin, l’ancien directeur suisse du WWF International de 1993 à 2005. « Nous sommes toujours convaincus que cette affaire a été menée correctement ». Pourtant, même dans ce cas des doutes subsistent.

Mark Dowie écrit dans son livre « Les réfugiés de la protection de la nature » ( Conservation Refugees) que près de 300 000 familles ont dû quitter leurs maisons, lors de la création d’une réserve de protection pour animaux sauvages. D’après Dowie, le déplacement des populations est le résultat d’un concept appelé la forteresse de protection de la nature (fortress conservation), dont le WWF a toujours affirmé qu’elle était une de ses meilleures politiques. Bernhard Grzimek, zoologue connu à la télévision allemande et qui a longtemps été membre du bureau des directeurs du WWF plaidait aussi pour le concept de parcs nationaux sans aucun humain présent à l’intérieur. Le WWF a été créé en 1961, suite à son film à succès « Le Serengeti ne doit pas mourir ».

Les réfugiés de la conservation de la nature

Un mélange de conservation de la nature et de néo-colonialisme unissait les fondateurs suisses et le zoologue allemand. Dans cet héritage, on trouve aussi le déplacement forcé des nomades Masaï, hors du Serengeti. Des experts estiment que, rien qu’en Afrique, les projets de conservation de la nature ont eu pour conséquence 14 millions de « réfugiés de la conservation de la nature » depuis l’ère coloniale. Dans ce modèle, certains membres de peuples indigènes, s’ils avaient suffisamment de chance, pouvaient travailler comme gardien du parc afin d’empêcher leurs propres parents de pénétrer dans les zones protégées.

Le parc national de Tesso Nilo est représentatif de ces zones de conservation promues par le WWF. Pour Martina Fleckenstein, il s’agit « d’un projet réussi de protection des tigres et des éléphants ». Cette zone est au cœur de l’île indonésienne de Sumatra. C’est le bureau du WWF de la ville de Pekanbaru qui gère le projet.

Dans le bureau de Pekanbaru qui est financé par le WWF Allemagne, on peut justement voir un poster allemand avec ce slogan en faveur du tigre « Sauvez son habitat ». Une émission de télé avec une présentatrice connue a mené campagne pour collecter de l’argent pour les 500 derniers tigres de Sumatra. Nombre d’entre eux sont supposés vivre dans le parc de Tesso Nilo qui se trouve à quelques heures du bureau du WWF.

Sunarto – comme beaucoup d’Indonésiens, il n’a qu’un nom – est biologiste et a longtemps mené des recherches sur le tigre dans le parc de Tesso Nilo. Pourtant, il n’y a jamais vu de tigres. « La densité des tigres est très faible là-bas à cause des activités économiques des humains », nous dit Sunarto. Il souligne en plus qu’il y a toujours des concessions forestières à l’intérieur de la zone de conservation. Le WWF a équipé les scientifiques avec des équipements de mesures de haute technicité, comme des GPS ou des méthodes d’analyses de l’ADN des déjections des tigres, ainsi que 20 pièges à photos, afin qu’ils puissent les repérer. Lors de la dernière séquence de prises de photos qui a duré plusieurs semaines, les pièges à photo n’ont photographié que 5 tigres.

Pas d’accès pour les populations locales

Pour le WWF, son travail à Sumatra est un important succès et il a réussi à sauver la forêt humide dans la région de Tesso Nilo, grâce à une « démarche de service incendie». En réalité, la zone de conservation s’est agrandie, alors que la forêt à l’intérieur diminuait. Des compagnies comme la Asia Pacific Resources International, avec qui le WWF avait précédemment un accord de coopération, continue d’abattre la forêt vierge, nous dit Sunarto.

Son collègue Ruswantu guide de riches éco-touristes, lors d’excursions dans le parc sur le dos d’éléphants domestiqués. La zone est interdite aux populations locales et des unités anti-braconnage payées par les Allemands veillent à ce qu’elles restent à l’extérieur. Bahri est le propriétaire d’un petit magasin et vit dans le village à l’entrée du parc. Pour lui, « C’est le WWF qui commande et c’est ça, le problème ». Personne ne sait où se trouvent les limites nous dit-il. « Nous avions de petits champs plantés d’hévéas et tout d’un coup, nous n’avons plus le droit d’y aller ».

Feri est un militant de WALHI (WALHI est un collectif d’associations écologistes indonésiennes qui est membre de la Fédération Internationale des Amis de la Terre). Pour lui cette forme de conservation de la nature, « est du racisme et du néo-colonialisme ». Il n’y a jamais eu de forêts sans humain ici. Toujours selon Feri, des milliers de petites fermes ont été repoussées hors du parc de Tesso Nilo et en fait, le nombre d’animaux sauvages a baissé depuis que les conservationnistes et les multinationales travaillent main dans la main. Pour Feri, cet Ami de la Terre, « Le WWF participe à la transformation de notre monde, en plantations, monocultures et parcs nationaux ».

Le business de l’huile de palme

Dans le bureau de Sunarto, le protecteur du tigre, une carte montre l’expansion des coupes claires à Sumatra, la 6ème île du monde par la taille. Il y a tellement de bois coupé que chaque heure, on pourrait couvrir 88 terrains de foot. Dans la plupart des cas, il s’agit de faire de la place pour des plantations de palmiers à huile. Le boum de l’huile de palme pousse l’économie indonésienne. Ce pays représente 48% de la production mondiale. Cette huile est multifonctionnelle et est utilisée dans les agrocarburants, les produits alimentaires comme le Nutella, les shampooings et les lotions pour la peau. L’important usage de pesticides sur les monocultures pollue les rivières et les nappes phréatiques. L’agriculture basée sur la destruction et le brûlage de la forêt fait que l’Indonésie est un des principaux producteurs mondiaux de gaz à effets de serre.

Nombreuses sont les compagnies qui continuent  à détruire les forêts, même si elles prétendent agir de façon « durable ». Une concession coûte 30 000 dollars en pots de vin ou subventions pour une campagne, raconte un ancien employé du WWF qui a longtemps travaillé en Indonésie. Pour lui, « l’huile de palme durable, telle que nous la promet le WWF avec son label RSPO, n’existe tout simplement pas ». Le sigle RSPO signifie « Roundtable on Sustainable Palm Oil » (Table ronde pour une Huile de palme Durable). Cette certification permet d’augmenter la production, tout en faisant plaisir aux consciences des clients. Henkel, la compagnie allemande basée à Düsseldorf, fait de la réclame pour sa gamme de produits ménagers, Terra, en affirmant qu’ils favorisent « la production durable d’huile de palme et d’huile de palmiste avec le WWF ».

Forêt humide de seconde classe

La compagnie prétend qu’avec son action, elle « contribue à protéger la forêt humide ». Mais comment peut-on protéger la forêt, s’il faut d’abord la couper ?

Pour le WWF, certaines zones sont des terres « dégradées », c’est-à-dire des forêts de seconde classe ou des terres en friches. Le WWF insiste sur le fait que monocultures et conservation de la nature ne sont pas contradictoires. Le WWF appelle cette démarche « la transformation du marché ». Elle incarne la croyance qu’on peut mieux réussir en coopérant qu’en s’affrontant.

Le WWF a lancé l’initiative de la Table ronde pour l’Huile de palme Durable (RSPO) en 2004, avec des compagnies comme Unilever qui transforme 1,3 millions de tonnes d’huile de palme par an, ce qui en fait un des plus grands transformateurs d’huile de palme au monde. Une autre compagnie impliquée est Wilmar, un des plus importants producteurs d’huile de palme mondiaux. Mme Fleckenstein du WWF affirme que Wilmar « a changé». Elle souligne le fait que la compagnie a un agenda clair pour la certification et que les critères sociaux sont pris en compte.

« Alors, ils ont commencé à tirer »

Les peuples indigènes et la tribu des Batin Sembilan  cherchent encore des preuves de ce changement. Ils vivent au milieu de la plantation Asiatic Persada de Wilmar, au sud de la ville de Jambi. Avec ses 40 000 hectares, elle couvre à peu près la moitié de la surface de Berlin et il est prévue qu’elle soit certifiée RSPO par l’agence de certification du TÜV de Rhénanie Palatinat. Sur l’une des entrées de la plantation, quelqu’un a tagué « suceurs de sang ».

Roni est l’ancien du village. Il est au milieu des palmiers à huile avec une douzaine de personnes. Beaucoup sont nu-pied et l’un d’entre eux porte une lance qu’il utilise pour la chasse au sanglier. Des restes de bois écrasés jonchent le sol derrière eux, là où leur village se trouvait.

Le 10 aout de cette année, la Brimob, la fameuse brigade de police, a détruit leurs maisons. Juste avant l’incident, un villageois avait essayé de vendre des fruits de palmiers dont Wilmar prétend qu’ils lui appartiennent.

« 18 personnes ont été arrêtées et certaines passées à tabac » nous raconte Roni. « Les responsables de Wilmar collaboraient avec la Brimob. Lorsqu’elle a commencé à tirer, nous avons pris nos femmes et nos enfants et avons couru vers la forêt. Les villageois considèrent que la forêt est leur forêt. « Nous avons vécu ici depuis l’époque de nos ancêtres. » dit Roni.

Les forestiers sont arrivés dans les années 70, mais il y restait assez de forêts où la tribu de Roni pouvait se réfugier. Par contre aujourd’hui, ils sont cernés par les palmiers à huile. La compagnie qui a précédé Wilmar a planté illégalement 20 000 hectares – soit la moitié de la superficie de Berlin. Mais cela ne semble pas gêner Wilmar. Roni a même des droits reconnus pour sa tribu, mais cela ne lui est d’aucune aide.

Activités illicites

Après la destruction du village, des organisations comme « Sauvez la forêt » et « Robin Wood » ont affirmé que la margarine Rama qui est fabriquée par Henkel, un client de Wilmar, était tâchée par le sang des peuples indigènes. Certains de leurs membres ont même campé devant le siège d’Unilever Allemagne

Ceci fut très mal accueilli par Unilever, une compagnie anglo-néerlandaise qui est classée parmi les premières pour les indices de durabilité et qui a comme but affiché d’aider plus d’un milliard d’humains à améliorer leur santé et leur qualité de vie.

Wilmar ne pouvait nier que des huttes avaient été détruites et que des coups de feu avaient été tirés. Mais dans une lettre adressée aux clients et amis (notamment des partenaires du WWF, comme le financier de l’huile de palme HSBC) les responsables de la compagnie ont minimisé l’affaire.

Du point de vue de Wilmar, une compagnie orientée vers le social est devenue la cible des coups bas d’un petit nombre de hooligans. Dans un mail interne, Unilever reconnaissait au moins qu’il y avaient eu des « activités illicites » et laissait entendre qu’il y aurait « un processus de médiation ». Mais la campagne policière n’a pas affecté négativement les relations commerciales d’Unilever avec Wilmar. Le géant de l’huile de palme a monté des logements temporaires et accepté de payer des compensations.

Face aux voyous de la Brimob, de nombreuses familles indigènes se sont enfuies vers l’une des dernières forêts à moitié intacte de la région, la toute proche PT Reki. Mais elles n’ont pas été autorisées à rester là-bas non plus, car la forêt est le lieu d’un projet de reforestation, financé par la banque allemande de développement KfW et l’organisation environnementaliste allemande, l’Union pour la Conservation de la Nature et de la Biodiversité (NABU).

Fondateurs, bienfaiteurs et chasseurs de gros gibier

Le quartier général du WWF à Gland, près de Genève, confère une solide impression de verdure et de respectabilité. Des plaques en argent y commémorent les gens à qui l’organisation doit beaucoup : les « Membres des 1001 ». Cette élite de financeurs aux noms non divulgués, fut créée en 1971 afin de fournir le soutien financier à l’organisation.
Encore aujourd’hui, le WWF n’aime pas dévoiler le nom des donateurs, probablement parce que certains noms qui apparaissent sur la liste du club ne rehausseraient pas son image : des gens comme le marchand d’armes Adnan Khashoggi et l’ancien dictateur du Zaïre, Mobutu Sese Seko.

Lorsqu’il était président du WWF, le Prince Bernhard des Pays-Bas réussit à recruter Shell, la multinationale du pétrole, comme premier sponsor important. En 1967, des milliers d’oiseaux moururent des suites de l’accident d’un pétrolier au large des côtes françaises et pourtant le WWF interdit toute critique. Comme des dirigeants du WWF le dirent lors d’une réunion du conseil d’administration, cela pourrait « mettre en danger » les futurs à venir pour s’assurer les donations de certains secteurs industriels

A la fin des années 80, de prétendus braconniers apparurent dans certains parcs nationaux africains qui avaient été créés par les blancs durant la période coloniale. Le WWF décida de riposter. L’organisation finança l’utilisation d’hélicoptères par l’administration des parcs nationaux du Zimbabwe pour traquer les braconniers. Des dizaines de personnes ont été tuées lors de ces missions.

Encore bienvenu

Lors d’une opération secrète, ce chasseur de gros gibier qu’est le Prince Bernhard et John Hanks, le directeur du WWF Afrique louèrent les services de mercenaires pour briser le commerce illégal de cornes de rhinocéros. Pourtant, des membres de l’armée sud-africaine considérée comme le plus grand trafiquant de cornes à l’époque, infiltraient le groupe.

Pour Phil Dickie, porte-parole du WWF, tout cela se passait il y a longtemps. Il fait remarquer que l’association a bien changé et n’accepte plus d’argent provenant des industries du pétrole, du nucléaire, du tabac ou de l’armement. Pourtant, personne n’est exclu. Des représentants de ces industries, par exemple la multinationale BP, sont toujours les bienvenus au sein du conseil d’administration du WWF.

Le toujours membre du conseil d’administration du WWF, John Hanks, est aujourd’hui responsable de parcs naturels transfrontaliers géants en Afrique. Ces projets sont appelés « Peace parks » – parcs de la paix – et sont pourtant source de nombreux conflits. Le gouvernement allemand a fait don au WWF de près de 200 000 euros pour ce qui est appelé les dialogues des parcs de la paix en Afrique du Sud. Un des résultats fut que des corridors étaient nécessaires pour les Peace Parks – comme l’était la relocalisation des habitants locaux qui résistaient.

L’agence allemande de développement, la KfW, est même prête à contribuer à hauteur de 20 millions d’euros à de nouveaux corridors dans un autre des principaux projets du WWF, le parc national de Kaza. Martina Fleckenstein estime que « pour chaque euro avancé par le WWF, 5 autres sont fournis par des gouvernements ». L’organisation semble avoir une énorme influence politique.

La chasse est dorénavant permise dans ces immenses parcs. Le roi d’Espagne, Juan Carlos a fait dernièrement la une des medias après s’être fracturé la hanche lors d’une chasse à l’éléphant au Botswana. Juan Carlos est le président honoraire du WWF Espagne, ce qui  scandalise beaucoup de monde. Rien qu’en Namibie, le WWF a autorisé la chasse aux trophées, dans plus de 38 zones protégées.

De riches européens ou Américains sont autorisés à se comporter comme si l’ère coloniale n’avait jamais cessé. Ils sont autorisés à abattre des éléphants, des buffles, des léopards, des lions, des girafes et des zèbres et ils peuvent même se barbouiller le visage du sang des animaux morts, comme le veut une vielle coutume. Un porte-parole du WWF défend cette démarche, car des quotas ont été établis et les gains de cette « chasse régulée » permettent de contribuer à la protection de la nature.

Le mythe de la durabilité

Andrew Murphy est un jeune diplômé de l’Université de Harvard et a une expérience africaine dans le Corps de la Paix des Etats-Unis. Il travaille dans l’équipe de la « Transformation du marché » du WWF. Il représente la nouvelle génération des conservationnistes. Il considère les membres de son équipe comme des « agents du changement » qui peuvent « transformer » tout un marché. Murphy a plein de slogans similaires dans sa musette. Il veut rendre plus soutenables, les plus grands producteurs et négociants de produits de base comme le soja, le lait, l’huile de palme, le bois et la viande. Est-ce qu’il y réussit ? Oui, puisque les compagnies veulent maintenant voir d’où viennent les produits. Des systèmes de contrôle à toute épreuve ont été mis en place. Murphy se réfère à des normes, comme celles de la Table Ronde pour un Soja Responsable (RTRS)

Le WWF a invité les industriels à cette table ronde en 2004. Des négociants comme Cargill et des compagnies comme Monsanto – qui a donné au fil des ans 100 000 euros – ont une forte présence dans cette assemblée.

Un des participants déclare qu’ « il fut rapidement clair qu’il s’agissait de greenwashing en faveur des négociants de soja modifié génétiquement », faisant allusion à la pratique qui consiste à commercialiser de façon trompeuse un produit comme étant respectueux de l’environnement. Lorsque quelques Européens voulurent parler des dangers de l’herbicide glyphosate, ils furent rapidement réduits au silence. « L’argument massue des Américains était que le soja GM était « technologiquement neutre » ».

La branche allemande du WWF, officiellement opposée au génie génétique, assure que ceux qui le soutiennent sont aussi les bienvenus à la table ronde. Les Allemands ont même payé les coûts de transports de la branche argentine du WWF qui fut longtemps dirigée par un homme aux liens très étroits avec l’ancienne junte militaire et lui même industriel agricole (Martinez de Hoz, aujourd’hui poursuivi pour crime contre l’humanité – note du traducteur). Autour de la table personne ne s’est intéressé au fait que le WWF avait, longtemps avant, déjà publié avec des négociants suisses des normes plus strictes pour le soja.

S’affaiblir soi-même

Il semble que le WWF soit devenu spécialiste de l’affaiblissement de ses propres normes. En fait, c’est cette souplesse qui lui apporte les donations de l’industrie, et leurs millions de dollars ou d’euros. Dans le cas du soja, le groupe participant à la Table ronde négocia et renégocia. Il adoucit certaines normes, fit certaines concessions et finalement les premières tonnes (85 000) de soja certifié arrivèrent dans le port de Rotterdam, en juin dernier. Pour la biologiste, Mme Fleckenstein, « Ce fut un succès », soulignant que le WWF avait soigneusement contrôlé le soja. « Nous étions particulièrement satisfaits que ce produit ne soit pas modifié génétiquement ». Le soja provenait de deux fermes géantes appartenant à la famille Maggi du Brésil.

Ce conglomérat familial est considéré comme le plus grand producteur mondial de soja, avec ses plantations couvrant de larges parties de l’état du Mato Grosso, dans la zone centre-ouest du Brésil. Dans les années 80, les Maggi qui venaient du sud du Brésil, vinrent s’installer là et amenèrent leurs ouvriers avec eux. Ils défrichèrent de grandes étendues de forêts humides de savane et plantèrent du soja.

Blairo Maggi est devenu le gouverneur de l’Etat et en 2005 Greenpeace lui accorda le prix de la « Tronçonneuse  d’or ». Dans aucun autre état du Brésil, autant de forêt vierge n’a été détruit que dans la République du soja de Maggi. Les zones occupées maintenant par les fermes modèles de la Table Ronde pour un Soja Responsable ont été défrichées il n’y a que peu d’années. D’après la Table ronde, ces deux fermes sont les deux seuls fournisseurs des 85 000 tonnes de soja certifié arrivé en juin à Rotterdam. Le seul problème, c’est qu’il n’y a rien dans les fermes des Maggi qui ne soit pas modifié génétiquement.

Satisfaire la demande européenne

Un réservoir blanc de 10 mètres de haut et d’une capacité de plusieurs milliers de litres se dresse à l’ombre d’un hangar dans la ferme de Tucunaré. Sur le réservoir, on peut lire « glifosato », le nom portugais de l’herbicide bien connu. Les bâtiments qui abritent les ouvriers ne sont éloignés que de quelques centaines de mètres. Derrière le grillage, il y a des fossés remplis d’une eau nauséabonde avec des reflets verts à la surface. Près des fossés, il y a un dépôt avec des symboles à tête de mort pour prévenir : « Attention, hautement toxique ! ».

Le glyphosate est un herbicide couramment utilisé pour le soja modifié génétiquement, car la plante est tolérante à cet agent toxique qui tue les mauvaises herbes. Bien que des études critiques, toujours plus nombreuses, montrent que cet agent cause par exemple, des problèmes de reproduction chez les animaux, la Table Ronde pour un Soja Responsable autorise son utilisation.

Le responsable « durabilité » du groupe Maggi, João Shimada nous explique que d’autres pesticides ne posent pas, non plus, de problèmes particuliers à la Table Ronde qui demande simplement qu’ils soient « utilisés raisonnablement ». Il ajoute qu’il n’est pas facile d’expliquer ce qui s’est passé avec les 85 000 tonnes de soja. « En vérité, nous avons fourni ce soja pour satisfaire la demande européenne ». Depuis des compagnies comme Unilever se glorifient d’utiliser du soja durable. En réalité, il n’y a pas plus de 8 000 tonnes qui proviennent de ces deux fermes. Il conclue « Je ne sais pas non plus d’où viennent les autres 77 000 tonnes ».

Coopération avec les Chinois

Cette multiplication magique de produits de base supposément durables est connue dans l’industrie sous le terme de « book and claim » (réserver et prétendre). C’est le résultat de ce supposé contrôle à toute épreuve que le jeune expert du WWF, Andrew Murphy nous a vanté. Quelques 300 000 tonnes de ces produits prétendument durables existent déjà.

A Gland, le soleil se lève sur le lac de Genève et Murphy est pressé. Il est en route pour la Chine pour sauver la nature là-bas. Bien que le WWF ne soit pas autorisé à recruter des membres en Chine, des accords de coopération avec des responsables du parti pourraient certainement profiter à l’environnement.