Archives mensuelles : octobre 2012

Que le Luxembourg aille se faire foutre

Paru dans Charlie-Hebdo du 24 octobre 2012

La centrale nucléaire française de Cattenom est à 10 kilomètres du Luxembourg et de l’Allemagne. Et elle est si dangereuse que les officiels des deux pays réclament sa fermeture. Mais la France d’EDF, Areva et Montebourg s’en contrefout.

Ami lecteur, as-tu entendu parler de Cattenom ? Si oui, tu es Luxembourgeois. Sinon, ouvre grand tes oreilles. En 1978, au moment où un vieux jeton appelé Raymond Barre règne à Matignon, la France décide la construction d’une centrale nucléaire à Cattenom (Moselle). Le lieu choisi est idyllique, car il a abrité jusqu’en 1940 une caserne de l’imprenable ligne Maginot. Le lieu est admirablement européen, car la frontière avec le Luxembourg est à 12 km, et celle avec l’Allemagne à 10. Et Metz n’est jamais qu’à 40 bornes, ce qui n’est rien pour un courageux panache radioactif français.

D’autant moins que Cattenom merde. Dans les grandes largeurs, sans que les gazettes bien élevées de Paris et de Navarre n’en informent leurs lecteurs, sans doute pour d’excellentes raisons. Au cours de la seule année 2012, les tranches de Cattenom – il y en a quatre – ont connu un nombre d’arrêts forcés croquignolet. En février, on découvre l’existence de sérieuses merdouilles sur les tuyauteries des piscines où mijote le combustible irradié. Plus chiant encore : ces défauts existaient depuis trente ans, sans avoir jamais été détectés. En mars, arrêt automatique de la tranche 2, à cause d’une vanne déconneuse. C’est la troisième fois depuis janvier qu’une tranche est obligée de déclarer (provisoirement) forfait. Le 30 septembre, nouvel arrêt. Le 15 octobre, il y a quelques jours, les tranches 3 et 4 sont stoppées à la mimine à cause d’un tambour défaillant, qui permet d’utiliser l’eau de la Moselle pour le refroidissement de la centrale. Comme un troisième réacteur est lui aussi à l’arrêt – programmé -, il n’en reste alors plus qu’un seul en service. Le triomphe.

Du côté des voisins, on tire la tronche depuis les origines de Cattenom, toutes tendances politiques confondues, mais cette année aura été l’une des plus folles. Car Luxembourgeois et Allemands ne plaisantent pas, eux, avec la sécurité. Or l’Union européenne a exigé, après Fukushima, une expertise des réacteurs nucléaires de tous les pays membres. Et réalisé une sorte de classement qui fout en l’air, sans effet de manche, la politique des socialos français en la matière.
La centrale de Fessenheim, que Hollande s’est engagé à fermer, est en effet mieux classée dans le domaine-clé de la sécurité que celle de Cattenom, dont personne chez nous ne dit le moindre mot. Plus cinglé : les chefs de gouvernement du Luxembourg et des lands allemands de Sarre et de Rhénanie-Palatinat – proche lui aussi de Cattenom – ont mandaté leur propre expert, un peu comme s’ils n’avaient pas tout à fait confiance dans les nôtres.

Le monsieur, qui s’appelle Dieter Majer, avait qualifié dès avant cela Cattenom de « passoire rouillée », ce qui est un rien insultant pour le génie français. Dans son rapport sur la sécurité, au ton plus diplomatique, Majer note quand même cette énormité : « L’observateur [lui] estime que des vices importants du rapport d’EDF qu’il a signalés aux autorités françaises (…) n’ont pas suffisamment été pris en compte dans les décisions de l’autorité de tutelle nucléaire française ».

Ben mon colon. Le député luxembourgeois – Henri Kox – de Remich, à un jet de pierre de Cattenom, dénonce pour sa part, et sans hésiter, « les conditions de sécurité absolument ahurissantes de la centrale de Cattenom », rappelant au passage que 75 % de la population du Grand-Duché vit dans un rayon de 25 km autour de la centrale française, c’est-à-dire le premier périmètre de sécurité. À l’initiative de Kox, le Parlement luxembourgeois a même voté en mars une motion réclamant la fermeture de Cattenom. Ces tout derniers jours, avec une discrétion de violette, Laurent Fabius a reçu une délégation officielle venue exiger la même chose. Et la Sarre allemande soutient la démarche.

Répétons pour les sourds et malentendants : pas un mot sur le sujet dans notre belle et glorieuse presse inondée de pubs à la gloire d’Areva et d’EDF. Mais tapis rouge en revanche pour les cinq fédérations syndicales de l’énergie – CGT, CFDT, CGC, CFTC et FO – qui ont pondu un communiqué larmoyant contre la fermeture de Fessenheim, « annonce politique qui n’est basée sur aucun argument », intervenant « dans la dramatique situation économique et industrielle actuelle ». Commentaire général, le 18 octobre, de Louis Gallois, ancien patron de la SNCF et d’EADS, ancien chevènementiste, et toujours aussi sympa : « La France a deux richesses phares : le nucléaire et le gaz de schiste ».

Monsieur Hollande et ses bons amis (le grand naufrage)

François Hollande est un homme politique dérisoire. Chacun a bien vu qu’il n’avait été élu que par défaut, grâce à la détestation de l’autre. Et maintenant qu’il est nu, ma foi, il est nu. Je dois dire que je n’ai pas même d’antipathie pour lui. J’imagine que, dans d’autres circonstances, j’aurais pu jouer au baby-foot avec lui, activité de bistrot où j’ai longtemps excellé, soit dit sans me vanter. Ajoutons qu’il est moins drôle dans son rôle de petit flic de la croissance. Ce jour est à marquer d’une pierre noire, car la soldatesque est à nouveau intervenue contre les Braves de Notre-Dame-des-Landes. Si les écologistes officiels – des ONG jusqu’au parti Europe-Écologie-Les-Verts – étaient autre chose que des plaisantins sinistres, il est bien évident que des routes seraient partout barrées, et pas seulement dans la région concernée. Aucun ne semble avoir même eu l’idée d’une vaste manifestation nationale à Nantes, qui aurait été le minimum. C’est très con, car c’est vain, mais j’ai honte pour eux.

Revenons à Hollande. Il n’y a rien à attendre de lui pour des raisons multiples. La principale est que la nature et ses crises empilées ne fait pas partie de ses préoccupations. Ni le vaste monde et ses épouvantables contradictions, ni la famine pourtant omniprésente, ni l’immense désastre chinois, dont nous sommes pour le moins coresponsables. Et ne parlons pas, car à ce stade, c’est dépourvu de sens, du sort du loup, de l’ours et du lynx, animaux qui nous font l’immense honneur de cohabiter avec nous sur le territoire qu’ils appellent la France. Il n’y a rien à attendre de Hollande et de sa bande de clampins, et il convient de faire une croix sur ce quinquennat, du moins du point de vue qui est le mien, qui est la défense de la vie sur Terre.

Tous les lecteurs de Planète sans visa n’en sont pas convaincus, de loin. Et c’est aux dubitatifs que je dédie ce qui suit. Le Monde d’avant-hier a publié une série d’articles intéressants sur « Les hommes du Président ». On pénètre, non sans quelque appréhension, dans les coulisses des innombrables réunions où sont calées les grandes décisions. Je vous mettrai ci-dessous les textes eux-mêmes, en espérant que Le Monde ne m’en voudra pas trop. De la sorte, et en conscience, vous pourrez juger le tout à votre goût, y compris mon point de vue.

Mais voyons. Dans la garde très rapprochée de Hollande ne figurent guère que des énarques, dont beaucoup ont suivi les cours de cette grande école – l’ENA – en même temps que le président il y a plus de trente ans. Des fidèles, donc. Mais en même temps, quelle infernale pauvreté ! Une seule et même vision de problèmes pourtant assez complexes pour dérouter les meilleurs des intellectuels. Or ces gens ne sont pas les meilleurs intellectuels de la place, de fort loin. La décision publique est en réalité concentrée entre les mains d’aveugles et de mal-entendants. Qui ont si peu vécu, si peu entendu d’opinions discordantes qu’ils croient que leur formation lilliputienne les autorise à parler de tout. À trancher de tout. Une mention pour Aquilino Morelle, qui passe pour être la plume du Président. Il était le directeur de cabinet de Montebourg au moment des primaires socialistes précédant l’élection présidentielle. Il avait servi également Jospin à Matignon, en 1997. Le cas est intéressant : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Évidemment, aucun n’a la moindre idée de l’existence d’une crise écologique planétaire qui est la question essentielle de notre époque. Évidemment. Nicolas Revel, secrétaire-général adjoint de l’Élysée, dispose de 11 conseillers pour lui tout seul. Ses tâches, telles que rapportées par Le Monde sont en effet immenses : « sa “feuille de route” des prochains mois : “Contrats de génération, sécurisation de l’emploi, mise en œuvre des outils opérationnels de la conférence environnementale”, sans oublier la préparation pour le début 2013 d’un projet de loi sur la décentralisation, un dossier qu’il suit également de près ». Je ne sais pas si vous me suivrez, mais j’ai un faible pour cette expression extra-terrestre : « mise en œuvre des outils opérationnels de la conférence environnementale ». Voilà un aveu si direct, si complet de la vérité profonde de ces personnes que c’est en est confondant. Voilà ce que pensent ces petites Excellences. Outils, opérationnels : il faut et il suffit de tirer l’échelle.

Le cas Macron confine au sublime. Emmanuel Macron a été choisi au milieu des mêmes pour servir au poste stratégique de secrétaire-général adjoint de l’Élysée. Il sait à peu près tout, décide de beaucoup, et comme la petite Cour élyséenne le désigne comme une sorte de Mozart de la politique – Joannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus, sache que je suis le premier désolé de cet absurde rapprochement -, il règne assurément. Or qui est-il ? Âgé de 34 ans seulement, Macron a déjà un pedigree qui en jette. Une grand-mère directrice d’école, des parents médecins, l’école chez les Jésuites, lauréat du Concours général de français à 16 ans, Prix de piano du conservatoire d’Amiens, l’ENA on s’en doute, inspecteur général des Finances, puis un titre dans le privé d’ associé-gérant chez Rothschild.

Banquier d’affaires, Macron a convaincu l’alors patron de Nestlé, Peter Brabeck, d’acheter la branche aliments du groupe Pfizer, pour la bagatelle de 12 milliards de dollars. Bien entendu, quantité de gens de droite, à commencer par le controversé François Pérol, à la fois ancien de chez Rothschild et ancien secrétaire général adjoint de Sarkozy à l’Elysée, le portent aux nues. Ajoutons pour faire bon poids que ce laudateur de l’industrie transnationale a été le le rapporteur adjoint de la fameuse Commission pour la libération de la croissance française. Oui, celle de Jacques Attali, l’immarcescible Attali, qui recommandait dans son rapport de 2008 de tout faire pour « libérer » la croissance française. Et d’accélérer donc la destruction de tout ce qui tient encore debout.

Eh bien, ce même Attali est celui-là même qui a présenté Macron à Hollande. Leur monde est si petit. Résumons mon propos : nul, dans l’entourage de Hollande, ne lui parlera jamais des limites physiques indépassables de la planète. Nul ne lui conseillera jamais de ne pas construire l’aéroport maudit de Notre-Dame-des-Landes. Nul n’évoquera jamais la Chine sous l’angle de l’inévitable catastrophe qu’elle annonce. Nul ne lui dira qu’il entrerait dans l’Histoire en interdisant d’un seul mouvement pesticides et biocarburants. Nul ne lui glissera de renoncer à tout jamais à l’exploitation de combustibles fossiles de notre sous-sol, en préalable à une authentique mobilisation contre le dérèglement climatique. Nul ne lui recommandera de dire cette évidence, pourtant, que la bagnole individuelle est une tragique impasse pour toute l’humanité, du nord au sud. La liste n’est pas limitative. Elle est précisément sans limites.

Le constat, froid malgré l’apparence, que Hollande et ses amis nous éloignent d’éventuelles solutions aux terribles problèmes de l’heure, ce constat a de nombreuses conséquences sur lesquelles je vous laisse réfléchir. Ces gens sont en tout cas, à mes yeux, détestables. Et je tiens au mot : détestables.

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Autour de François Hollande, un quintet plus technique que politique

LE MONDE | 27.10.2012 à 11h30 • Mis à jour le 27.10.2012 à 11h32

Par David Revault d’Allonnes et Thomas Wieder

Aquilino Morelle, conseiller politique

Non, Aquilino Morelle n’a pas changé. « Je suis toujours le même, assure-t-il. J’ai les mêmes analyses, sensibilités, perceptions et défauts. » Directeur de campagne d’Arnaud Montebourg, sur l’aile gauche, pendant la primaire socialiste, « noniste avéré », le conseiller politique du président, 50 ans, dont la ligne politique n’est pas précisément celle-ci, exclut néanmoins de « travestir a pensée, faire des calculs » et juge « indispensable » de conserver une certaine liberté de ton. « La fonction n’a de valeur qu’à cette condition, sinon elle ne vaut rien, dit-il. Si un conseiller dont la vocation est de parler de politique avec le président ne peut pas dire librement ce qu’il pense d’une situation ou d’un projet, il ne sert à rien. »
Docteur en médecine et énarque, M. Morelle, qui n’a jamais réussi à se faire élire et se verrait volontiers ministre de la santé, se fait donc un devoir, lors de ses discussions quotidiennes avec le président, de n’éviter aucun sujet. Même les plus sensibles. « Il faut le faire avec tact et au bon moment, mais je n’ai pas le droit d’hésiter à dire quelque chose au président », explique-t-il.

Une franchise politique rendue possible, selon un autre conseiller de l’Elysée, par sa « proximité particulière » avec François Hollande, laquelle remonte à l’ère Lionel Jospin, dont M. Morelle fut la plume à Matignon. Outre le « conseil politique pur », les notes et les propositions, il consacre une bonne part de son temps, dans l’ancien bureau de Valéry Giscard d’Estaing et d’Henri Guaino à gauche de celui du président, à l’écriture des discours présidentiels, souvent jusqu’à une heure avancée de la nuit. Et à un « porte-parolat officieux », même s’il réfute le terme de story telling : « Je n’ai pas l’impression de raconter un récit, une histoire car il y a un côté raconter des histoires. Je réponds aux interrogations de la presse, j’essaie de l’aider à comprendre ce qu’il se passe. »

LE SUPER-RÉGALIEN

Sylvie Hubac, directrice de cabinet

Dans le top management de l’équipe présidentielle, c’est sans doute la plus discrète, celle qui évite le plus le contact avec les journalistes. Sylvie Hubac, 56 ans, directrice de cabinet de M. Hollande, n’en occupe pas moins une place essentielle dans le dispositif, qui s’est vue attribuer un « portefeuille plus large » que ses prédécesseurs, selon l’Elysée. Outre la gestion du palais, et notamment l’application des restrictions budgétaires, elle pilote les contacts du président avec les grandes institutions et supervise « un certain nombre de sujets régaliens », des questions judiciaires et policières au mariage pour tous.

Ce qui n’est pas allé sans quelques difficultés de frontière et « petits conflits territoriaux » avec le secrétaire général adjoint Nicolas Revel, notamment sur la décentralisation, selon un habitué de l’Elysée. Tous deux ont piloté de concert la réception des représentants des départements et des régions, et celle des présidents d’agglomérations, prévue mardi 30 octobre.

Enarque, issue comme François Hollande et Pierre-René Lemas de la promotion Voltaire de l’ENA, cette conseillère d’Etat considère sa tâche auprès du président de la République comme « l’aboutissement d’un engagement, le service d’un projet au plus haut niveau ». « C’est unique », ajoute Mme Hubac, mettant en avant une « exigence de réussite ». La directrice de cabinet du chef de l’Etat, ex-directrice nationale de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles et ancienne présidente du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique, manifeste un goût prononcé pour les spectacles et tente de continuer à y assister malgré son agenda, même si celui-ci la contraint souvent à n’arriver qu’à l’entracte.

LA « TOUR DE CONTRÔLE »

Pierre-René Lemas, secrétaire général

Il est « la tour de contrôle », comme le dit un des piliers de l’équipe. Celui qui « voit tout » et par qui « tout passe ». Le principe est simple : « il ne peut y avoir une note ou une information qui lui échappe ». Bras droit d’un président jaloux de sa liberté, Pierre-René Lemas, 61 ans, connaît trop bien François Hollande – ils étaient ensemble à l’ENA – pour savoir que celui-ci a aussi ses propres canaux. Mais lui veille à ce que la « machine » tourne efficacement, en y mettant la part de rondeur et la bonhomie qui le caractérise.

Décrit comme « très convivial » et « très facile », Pierre-René Lemas fait partie, comme Bernard Rullier, le conseiller parlementaire du président, de ceux que François Hollande a fait venir de chez Jean-Pierre Bel, le président du Sénat. Pierre-René Lemas en dirigeait le cabinet. Outre ses liens anciens avec le président, il a pour lui un parcours d’une grande diversité : un temps journaliste, passé par les cabinets de Gaston Defferre et de Pierre Joxe dans les années 1980, ce qui a achevé de faire de lui un décentralisateur convaincu, il a connu des moments délicats comme préfet en Corse, et connaît le coeur de l’appareil d’Etat pour avoir été directeur général de l’administration au ministère de l’intérieur de 2000 à 2003.

« C’est un fonctionnaire, mais ce n’est pas un technocrate. C’est un préfet, il connaît la réalité sociale, locale, syndicale. Il n’a pas une vision désincarnée des dossiers », constate l’un de ceux qui le côtoient chaque matin à la réunion qu’il préside dans son bureau d’angle du premier étage du palais de l’Elysée, où il est rare qu’il reçoive un visiteur sans lui demander, au bout de quelques brèves minutes, s’il l’autorise à allumer une cigarette.

LE SINOLOGUE

Paul Jean-Ortiz, sherpa

Il fait partie de ces hommes qui ne cherchent guère à en imposer. Réservé, sans goût pour l’épate, Paul Jean-Ortiz, 55 ans, n’a rien de ces diplomates de salon qui vous expliquent doctement la façon dont tourne le monde. Les journalistes en savent quelque chose : au 2, rue de l’Elysée, dans l’une des annexes du palais où se trouve la cellule diplomatique de la présidence de la République, les « briefings » qu’il tient avant les déplacements à l’étranger du président, parfois difficiles à suivre tant ils sont dits d’une voix basse, sont tout sauf des leçons-spectacles truffées de formules définitives.

S’il s’était rapproché de François Hollande environ deux ans avant l’élection, « PJO », comme on l’appelle souvent, sait que sa nomination comme « sherpa » du président en a étonné plus d’un. A ceux qui croyaient en leurs chances et le faisaient parfois savoir, le président a donc préféré cet ancien collaborateur d’Hubert Védrine dont la démarche un peu nonchalante et l’humour pince-sans-rire cachent « un gros bosseur très précis et ultra méthodique », comme le décrit un membre de l’équipe.

Parfaitement bilingue en chinois, ancien consul à Canton et conseiller d’ambassade à Hanoi et Pékin, Paul Jean-Ortiz était directeur Asie et Océanie au ministère des affaires étrangères quand François Hollande l’a appelé à ses côtés. A l’Elysée, il dirige une équipe d’une dizaine de conseillers, et est assisté pour les questions européennes par Philippe Léglise-Costa, 45 ans, ancien numéro deux de la représentation permanente de la France auprès de l’UE.

L’AUTRE HOMME DE DOSSIERS

Nicolas Revel, secrétaire général adjoint

Depuis le début, il est l' »autre » secrétaire général adjoint, celui que l’on cite toujours en second tant Emmanuel Macron, son alter ego de onze ans son cadet, a le don de capter la lumière. Dans le bureau qu’occupait avant lui Christian Frémont, le directeur du cabinet de Nicolas Sarkozy, Nicolas Revel semble en avoir pris son parti : « Je me définis en creux », répond-il quand on l’interroge sur sa place dans le dispositif élyséen.

Le creux, pourtant, ne signifie pas le vide, loin de là. Car après avoir précisé qu’il ne s’occupe « ni de l’économie ni du super-régalien », domaines respectifs d’Emmanuel Macron et de Sylvie Hubac, Nicolas Revel vous fait vite comprendre que son périmètre est large (« les ministères sociaux, l’éducation, la culture, la recherche… »). Et qu’il n’a pas de trop de onze conseillers autour de lui pour appliquer sa « feuille de route » des prochains mois : « contrats de génération, sécurisation de l’emploi, mise en oeuvre des outils opérationnels de la conférence environnementale », sans oublier la préparation pour le début 2013 d’un projet de loi sur la décentralisation, un dossier qu’il suit également de près. « L’objectif est clair : c’est que soient lancés avant l’été les principaux véhicules de transformation de la vie quotidienne », dit-il.

Conseiller-maître à la Cour des comptes, Nicolas Revel ne connaissait pas François Hollande avant d’entrer à l’Elysée, qu’il a rejoint après neuf années passées auprès de Bertrand Delanoë comme directeur-adjoint puis directeur du cabinet à la mairie de Paris. Autour du président, il fait partie de ces conseillers discrets qui fuient plus qu’ils ne cherchent le contact avec la presse. Peut-être parce que c’est un monde que ses parents, Claude Sarraute et Jean-François Revel, lui ont fait trop bien connaître.

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Emmanuel Macron, monsieur superlatif

LE MONDE | 27.10.2012 à 11h55 • Mis à jour le 27.10.2012 à 11h56

Par Claire Guélaud

Tous ou presque en parlent au superlatif : ses camarades de promotion, ses anciens collègues de l’inspection des finances, ceux qui travaillent avec lui à l’Elysée. Emmanuel Macron ? « C’est la star de l’équipe. Il a tout ce qu’il faut pour son poste, avec en plus un profil un peu décalé », assure un conseiller du président. « Un garçon de cette qualité humaine et intellectuelle, je n’en ai pas rencontré tous les dix ans », dit Jacques Attali, qui fit de lui le rapporteur adjoint de la commission pour la libération de la croissance française.

« Sympathique et ouvert », complète Claude Bébéar, figure du capitalisme français et président de l’Institut Montaigne, qui loue son « expérience de haut fonctionnaire » et sa « bonne vision de l’économie. Au poste qu’il occupe, c’est un atout. Trop de princes qui nous gouvernent ne savent pas de quoi ils parlent ».
A 34 ans, Emmanuel Macron est tout sauf un secrétaire général adjoint de l’Elysée « normal ». Il est bien trop jeune. Trop talentueux. Trop séducteur. Son CV est si impeccable qu’il en est presque décourageant : lauréat du Concours général de français à 16 ans, Troisième Prix de piano du conservatoire d’Amiens, sorti dans les dix premiers de l’ENA (promotion Léopold Sédar Senghor), associé-gérant chez Rothschild à 33 ans ! Où qu’il soit, il capte la lumière. Il séduit. On le courtise.

Aider à définir la stratégie, apporter des idées et de l’imagination, donner l’alerte : tel est son rôle, tout en influence. Dans l’affaire des « pigeons », ces patrons qui se sont mobilisés sur le Web contre l’alourdissement de la taxation des plus-values de cession d’entreprise, le recul du gouvernement a été décidé en commun par Emmanuel Macron et Christophe Chantepy, le directeur de cabinet du premier ministre.

Sur le chantier en cours de la compétitivité, décisif pour l’économie française – et il le sait –, il a suivi les méandres du président, qui a dit tout et son contraire sur le coût du travail. Comme lui, il s’est rangé in fine à l’avis de Bercy : la priorité, en 2013, c’est de protéger la demande pour éviter une rechute. L’idée défendue par l’Elysée d’une trajectoire de compétitivité, une baisse massive des charges des entreprises programmée sur la durée du quinquennat et compensée par une hausse de la CSG, n’a pas résisté aux menaces de récession.

« IL ASSIMILE TRÈS VITE »

Le secrétaire général adjoint de l’Elysée peut jouer un rôle moteur mais il met rarement les mains dans le cambouis, sauf sur le G20 et sur l’Europe, en préparant les conclusions des conseils européens. « Les sujets sont devenus si techniques que la qualité des échanges entre la filière des finances et celle des collaborateurs de chefs d’Etat ou de gouvernement est vitale, explique le directeur du Trésor, Ramon Fernandez. Et cela est vrai dans tous les pays, quelle que soit la configuration politique. »

Le haut fonctionnaire ne voit guère de différence à travailler avec Emmanuel Macron ou avec Xavier Musca, l’ancien secrétaire général de Nicolas Sarkozy. L’échange est continu et il arrive au directeur du Trésor de se rendre dans le bureau du « SGA » quand celui-ci est en conférence télévisée avec un de ses homologues européens : « Il assimile très vite toutes les informations que nous lui transmettons, et il apporte ses idées. Puis il mène la négociation avec ses correspondants. Il tient ses positions sans jamais être péremptoire, agressif ou autoritaire », juge-t-il.

Plus que ses dons intellectuels – qu’une grand-mère directrice d’école, des parents médecins et les jésuites du lycée La providence d’Amiens ont fait grandir –, c’est son sens des relations humaines qui fait la différence. « Il a une capacité incroyable à tisser des liens avec des gens très différents », dit son ami Jean-Baptiste Nicolas, consultant au Boston Consulting Group. « Il a un sens inné des rapports de force », ajoute un de ses anciens chefs, qui préfère rester anonyme. Les membres de la commission Attali gardent le souvenir d’un facilitateur modeste.

Emmanuel Macron, toutefois, n’est pas seulement ce garçon « urbain, raffiné, élégant, un peu vieux jeu » que décrivent ses amis. L’ancien secrétaire de l’association des membres (et anciens membres) de l’inspection générale des finances, a aussi le sens du relationnel utile. A la commission Attali, il avait noué de bonnes relations avec le PDG de Nestlé, Peter Brabeck, qui ne passait pas pour une personnalité commode. En homme averti, le jeune inspecteur des finances a maintenu ce précieux contact qui fut à l’origine d’un de ses faits d’armes chez Rothschild : le rachat, sur ses conseils, par Nestlé de la branche aliments pour enfants du groupe Pfizer, pour 12 milliards de dollars…

Emmanuel Macron est entré en 2008 dans cette banque d’affaires, qui favorise les allers et retours entre le public et le privé et où plusieurs bonnes fées l’avaient recommandé. « Il était fait pour le métier de banquier d’affaires, qui suppose que l’on sache se mettre dans les chaussures de son client », explique François Pérol, président de BPCE, ancien de chez Rothschild et premier secrétaire général adjoint de Nicolas Sarkozy à l’Elysée.

« IL A EU PLUSIEURS VIES »

Le parcours de premier de la classe d’Emmanuel Macron est moins lisse qu’il n’y paraît : il a raté Normale-Sup. Plus surprenant, il a épousé en 2007 une femme de vingt ans son aînée, professeure de français et mère de famille. Il l’avait rencontrée à Amiens lorsqu’il était en première, à l’occasion d’un stage de théâtre.

Autre trait distinctif, il n’est pas un pur produit Sciences Po-ENA. « Il a eu plusieurs vies : la philosophie, l’inspection des finances, la banque d’affaires », explique Amélie Verdier, directrice du cabinet de Jérôme Cahuzac, qui l’a connu en hypokhâgne au lycée Henri-IV, à Paris. A l’époque se souvient un de ses condisciples, il n’était pas le plus brillant des élèves, « mais au bout de quelques semaines, il dînait déjà avec des profs ».

Etudiant à Nanterre, il a travaillé sur l’Etat et décroché un DEA de philosophie politique. Sa biographie officielle dit qu’il a été l’assistant de Paul Ricœur. Ce n’est pas tout à fait exact. Mais le philosophe, qui avait besoin de quelqu’un pour faire de l’archivage, l’a fait travailler à mi-temps pendant trois ans. « Je ne connaissais rien ou presque à la philosophie, se souvient Emmanuel Macron. C’est lui qui m’a formé. C’est à lui que je dois d’avoir vraiment lu Aristote et Platon. Lors de notre première rencontre, il m’a demandé de classer une vingtaine de pages qu’il avait écrites pour son prochain livre. Je les ai lues et j’en ai fait un commentaire écrit, qu’il a lu très soigneusement et auquel il a répondu. »

Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit et membre de la Fondation Ricœur, raconte qu’Emmanuel Macron a aidé le philosophe dans la conception de l’un de ses derniers livres et des plus difficiles, La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil, 2000). « J’ai vu dix fois Ricœur l’accueillir comme un fils, dit-il. Macron est quelqu’un pour qui j’ai un très grand respect comme intellectuel. »

Un temps proche des idées chevènementistes, ce militant socialiste assez jacobin s’est ensuite rapproché de la deuxième gauche, celle d’Esprit et du think tank En temps réel. En 2002, il a rencontré Michel Rocard, auquel le lie une vraie complicité. Jacques Attali, à qui il confie en 2007 qu’il est de gauche, l’invite à dîner avec François Hollande. Cette rencontre, dont plusieurs personnalités revendiquent la paternité, est décisive.

Emmanuel Macron se met au service de l’ancien premier secrétaire du PS avant la primaire socialiste. Il devient la cheville ouvrière du programme économique du candidat Hollande. Il fait le lien entre les économistes du groupe de La Rotonde (Philippe Aghion, Gilbert Cette, Elie Cohen, Jean Pisani-Ferry…) et de jeunes « technos » de Bercy et d’ailleurs. Tous saluent son sens de l’organisation et de la synthèse.

UN SOUVENIR PLUTÔT MITIGÉ

Tant de qualités ont leur revers : où est la vérité d’un être qui se met si bien à la place des autres ? « Il a des convictions. Mais il a aussi le sens de la réalité, du possible », observe le consultant Jean Kaspar, ancien secrétaire général de la CFDT. Il a laissé un souvenir plutôt mitigé au conseil de gérance de la Société des rédacteurs du Monde qu’il a aidé, gratuitement, à un moment délicat de la vie du journal, lors de sa recapitalisation.

L’homme est évidemment ambitieux. Sinon, il n’occuperait pas les fonctions qui sont les siennes et pour lesquelles il a divisé par dix sa rémunération. Sa souplesse peut-elle se transformer en duplicité ? Libération a raconté qu’il était allé à Londres, avant la présidentielle, pour rencontrer des expatriés français et minimiser la portée de la taxe à 75 % sur les très hauts revenus, qu’il lui faut bien défendre aujourd’hui. La trouvaille d’Aquilino Morelle, autre conseiller de François Hollande, n’est pas sa tasse de thé. « C’est Cuba sans le soleil », a-t-il écrit à François Hollande.

Il sait donc être impertinent. Le chef de l’Etat ne lui en a pas tenu rigueur. Propulsé en pleine lumière, le benjamin de l’Elysée aimerait retrouver un peu d’ombre. Conscient que sa présence dans les médias agace et peut momentanément desservir ses grandes ambitions.

 

Quelques livres sur ma table (et en retard)

 Je suis en dette, car je reçois ou achète des livres, et si j’en lis beaucoup, j’en parle rarement. Pour me faire pardonner un temps, permettez-moi de vous signaler une petite fraction de ceux qui traînent ici. Tous ont un rapport, fût-il indirect, avec la crise écologique, ce personnage principal de Planète sans visa. Surtout, ne croyez pas sur parole mon jugement. Vérifiez, avant d’éventuellement acheter, que tel livre vous apportera réellement quelque chose. Car à la vérité, mais vous le savez aussi bien que moi, le prix des livres est devenu délirant. Sans rapport, trop souvent, avec leur qualité réelle.

La Bio entre business et projet de société          Commençons par La bio (entre business et projet de société). Paru en avril chez l’éditeur marseillais Agone (430 pages, 22 euros), il rassemble plusieurs contributions, sous la direction de Philippe Baqué. J’avais un peu peur, en le lisant cet été, de tomber sur un texte idéologique. Mais tel n’est pas le cas. Même dans l’article consacré au réseau de magasins Biocoop, Baqué se garde de simplifier des débats qui sont aussi légitimes que délicats. Il ne fait pas de doute, à le lire, que la tendance à l’industrialisation de ce qui fut longtemps une aventure sociale et politique pèse lourd. La plupart des 320 magasins – en 2011 – de l’enseigne ont désormais une structure patronale classique, tandis que les formes coopératives du passé ne sont plus que relique.

Dans l’ensemble, le livre est excellent, et n’oublie jamais des dimensions généralement mises de côté. C’est bête à écrire, mais la bio repose quand même sur des paysans, qui sont en fait les grands héros du livre. Et non seulement les paysans d’ici, mais également ceux du monde réel. De précieux articles sont consacrés au Maroc – celui-ci écrit par mon ami Patrick Herman -, la Bolivie, la Colombie, Israël et la Palestine, les États-Unis. Beaucoup, beaucoup d’une excellente information.

            Marie-Monique Robin, que j’estime au plus haut point, n’a guère besoin de moi pour se faire (re)connaître, mais enfin, deux mots sur son livre, Les moissons du futur (Arte éditions/La Découverte), 300 pages, 19,50 euros). Le sous-titre du livre est explicite : Comment l’agroécologie peut nourrir le monde, et il nous propulse dans un monde que la plupart des médias ignorent totalement. Celui des paysans du Sud, au Malawi, au Mexique, au Sénégal. Un personnage très remarquable hante cette enquête menée dans le monde entier : Oliver de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Ce type est un Juste de notre temps.

        Sur le même sujet sans limites – la faim, la terre – payons une dette qui ne sera jamais remboursée. Je vous signale une ONG suisse, qui fait un travail, notamment d’édition, de très grande qualité (ici). Pour commencer, le Cetim a publié il y a quelques mois un petit livre dont le titre, Terre et Liberté (192 pages, 10,50 euros), renvoie au cri de guerre des paysans du monde entier, à toutes les époques. Tierra y libertad, somptueux mot d’ordre universel, se retrouve chez les Russes – Zemlya i Volya -, chez Emiliano Zapata, qui l’avait piqué à Ricardo Flores Magón, chez les anarchistes espagnols bien sûr, qui en firent un journal. Bref. Le livre du Cetim contient deux articles importants et un entretien avec Paul Nicholson, l’un des fondateurs du mouvement planétaire La Vía Campesina, l’une des rares réussites complètes du mouvement écologiste. On y apprendra, au plan des idées, l’essentiel de l’aventure. Les articles, quant à eux, sont signés Xavier Montaigut, un prof catalan membre de Xarxa de consum solidari (ici) et Javiera Rulli, biologiste argentine – et suédoise -, très active dans la dénonciation du modèle agricole intensif en Amérique latine. Que vous dire ? Ce ne sont pas des chefs-d’œuvre de la littérature, non pas. Mais les informations réunies ici ne le sont jamais ailleurs. Il m’arrive d’en avoir un peu marre de ceux qui se plaignent de l’indigence des journaux officiels, sans faire l’effort de lire autre chose.

   Deuxième livre du Cetim, édité avec l’association Grain, qui est une pure merveille de la Création (ici) : Hold-up sur l’alimentation (176 pages, 10 euros). Davantage encore que le précédent, cet ouvrage doit figurer dans votre bibliothèque. J’ignore le montant des frais d’envoi, mais à ce prix de départ, de toute façon, peu seront ruinés. C’est passionnant du début à la fin. On passe d’une analyse fine du système alimentaire mondial à l’arnaque du lait, de la crise climatique à l’agrobusiness, de la souveraineté alimentaire à l’accaparement massif des terres agricoles, des OGM à l’Afrique, du riz à la viande industrielle.

Tous cobayes ! Cela va (presque) de soi : il faut lire le dernier livre de Gilles-Éric Séralini, Tous cobayes (256 pages, 19,90 euros). Il y parle bien entendu de l’empoisonnement généralisé dont nous sommes les victimes, de sécurité alimentaire, de la nécessité d’une expertise enfin indépendante des lobbies industriels. Mais aussi, et j’y suis très sensible, de détoxification des corps et de désintoxication des esprits. Il faut, insiste-t-il, imaginer un nouveau cadre pour la santé, un paradigme neuf, adapté à la révolution folle de la chimie de synthèse et des manipulations du génome. On n’y est pas, certes, mais c’est une raison de plus pour commencer à marcher.

C’est passablement incroyable, mais ce livre – Les marchands de doute (524 pages, 29 euros hélas) – est sorti sans provoquer le moindre remous médiatique. Publié par les éditions Le Pommier en janvier 2012, sous la plume d’Érick Conway et Noami Oreskes, il est l’implacable description des manœuvres de l’industrie pour tromper les opinions. Amorale on le sait, l’industrie n’a qu’un devoir : fourguer. Tout. De la pénicilline ou de l’anthrax, selon les cas. Les deux auteurs de ce grand livre racontent avec une minutie digne d’éloge comment les marchands de tabac, de pétrole, de pesticides, sont parvenus à créer suffisamment de trouble pour retarder et saboter la prise de conscience dans des domaines aussi décisifs que le climat, entre autres. Bien que connaissant l’essentiel, j’ai été secoué en lisant ce qui a été imaginé pour couler Rachel Carson, auteure immortelle de Printemps silencieux. Pour une raison qui m’échappe, les éditions Le Pommier ont réalisé une abominable couverture du livre. À ce prix-là, c’est un petit désastre.

J’ai bêtement laissé passer le livre que Pierre Jouventin – un éthologue de grande réputation – consacre à une louve (Kamala, une louve dans ma famille, Flammarion, 346 pages, 21 euros). Sorti en février 2012, le bouquin de Jouventin, spécialiste notamment des manchots, raconte une histoire foldingue. L’auteur et sa femme Line décident d’adopter un loup, une petite louve qui sera nommée Kamala, du nom d’une enfant-loup indienne, découverte en 1920. Kamala la louve naît en mai 1975 au zoo de Montpellier, et doit être euthanasiée, car le directeur, M.Gallet, ne parvient plus à vendre les animaux en surnombre nés en captivité. Les Jouventin n’hésitent guère et ramènent celle qui s’apprête à devenir Kamala dans une boîte à chaussures. Or ils habitent en appartement, à Montpellier ! Le reste, qui dure des années, est un extraordinaire face-à-face. Qui est Kamala ? Que peut-on apprendre d’un animal sauvage apprivoisé ? Peut-elle mordre Éric, le jeune fils de la maison ? Comment sera-t-elle en compagnie de chiens ? Est-elle intelligente ? Sans trahir l’auteur – car il s’agit d’une histoire, même si elle est vraie -, l’amour emporte et recouvre tout. Malgré le déchaînement de Kamala sur les meubles, les livres, tant d’objets nécessaires à la vie quotidienne. Il y a de l’amour, donc, de l’humour et de franches rigolades, et au total, on sort du livre enthousiasmé, dévoré – c’est le mot – par l’envie de faire pareil que les Jouventin. Mais fort heureusement, la loi interdit aujourd’hui de faire joujou avec les animaux sauvages.

Un regret, que me pardonnera je l’espère Pierre Jouventin : les digressions, bienvenues en général, sont fort mal placées dans le récit et gênent ce dernier. Mon avis rétrospectif aurait été de couper en deux le texte. D’abord cette formidable aventure, ponctuée de quelques annotations naturalistes. Et puis un plus court essai, entre éthologie et philosophie. Bon, c’est dit.

Journal de Thoreau Le journal de David Thoreau – Henry David Thoreau – ne peut être mis entre toutes les mains. Il me semble, moi, qu’il est difficile d’apprécier cette déambulation étendue du 22 octobre 1837 au 31 décembre 1840 sans en savoir un peu-beaucoup sur Thoreau et son univers, sur l’Amérique de son temps aussi (Journal 1837/1840, éditions Finitude). Thoreau est un grand magicien de la Nature, et un anarchiste entraînant, partisan de la désobéissance civile, au risque de la prison. Dans son si magistral Walden ou la vie dans les bois (Walden; or, Life in the Woods), il raconte son séjour solitaire de deux ans, deux mois, deux jours dans une cabane au bord de l’étang de Walden, d’où le nom du livre.

Ce récit est pratiquement devenu mythique aux yeux de la vaste tribu des amoureux américains de la Nature. Un peu moins, beaucoup moins en fait chez nous. Moi qui ai lu le livre il y a longtemps, j’en garde un souvenir intense, celui d’une métamorphose de l’être par le contact avec les éléments les plus simples de la vie réelle. Mais pour en revenir au Journal, sachez donc que ce n’est pas l’introduction la meilleure au monde de Thoreau. En revanche, pour ceux qui sont familiers de ce dernier, un seul mot d’ordre : en avant ! L’éditeur, culotté, courageux et donc remarquable, annonce d’autres tomes du Journal. Ne soyez pas les derniers à lire (10 janvier 1840, alors que Thoreau n’a que 22 ans) : « Je connais un monde où terre et eau se rencontrent ».

Homéopathie à la ferme Des éleveurs racontent  J’ai une tendresse personnelle pour ce livre collectif titré Homéopathie à la ferme (Des éleveurs racontent). Publié par les éditions Repas, au prix raisonnable de 16 euros (pour 224 pages), il rapporte les paroles inspirées d’éleveurs réunis dans un réseau parti de la Drôme, qui essaime jusqu’en Bretagne. Mais pourquoi cette tendresse ? Parce que je connais le point qui relie tout ce beau monde, et qui se trouve être un vétérinaire homéopathe. Alain Boutonnet est un être exquis, mais cela ne suffit pas encore à faire un bon livre. Or celui-là l’est. On pénètre grâce à lui dans un monde enchanté dont personne ne parle jamais, moi compris. Celui des animaux aimés par leurs éleveurs. Et soignés par l’homéopathie, preuve s’il en était besoin de l’efficacité de cette étrange médecine dont personne ne comprend comment elle marche.

Yveline, Vincent, Annick, Jean-Louis, Agnès racontent vraiment la maladie d’animaux vivants, dont certains ont un nom. Ils décrivent le travail, le troupeau, les questions, les échecs. Et Alain commente, sans jargon. Cornillon, une brebis, commence à avoir des visions, ce qui la trouble profondément. Junon, une vache de 11 ans, a un panaris. Farouk, autre vache de 9 ans, a la fièvre et un traumatisme à la mamelle. À chaque fois, les animaux sont évidemment soignés à l’homéopathie. Ça marche fort bien, mais le remède est parfois difficile à trouver. Alain Boutonnet, beau travail !

Un livre qui donne l’impression d’être une poule en liberté, qui picorerait ce qui lui plaît. Frédérique Basset (Vers l’autonomie alimentaire, éditions rue de l’Échiquier, 130 pages, 13 euros) signe un livre court, plein d’entrain, mêlant en une multitude de petits flashs « pourquoi, comment, et où cultiver ce que l’on mange ». Un pied dans le compost, un zoom sur Kokopelli, une visite express dans tel ou tel jardin partagé – en ville -, un entretien avec Xavier, sur les terrasses potagères. On se perd un peu, mais avec le plus grand plaisir. Car il s’agit d’une immersion.

Virginie Belle. Je suis très prudent avec tout ce qui touche la vaccination. Je n’aime guère, autant le dire, les proclamations idéologiques, qui font plaisir à ceux qui les émettent, mais n’aident pas ceux qui les reçoivent. Le livre de Virginie Belle (Faut-il faire vacciner son enfant ?, chez Max Milo, 432 pages, 21,90 euros) sort du lot, car une multitude d’informations sérieuses, sourcées, permettent de se faire une meilleure idée du sujet. Et c’est donc énorme. J’ai apprécié les textes simples, et qui m’ont paru de très bonne tenue, sur les maladies infantiles. Le moins que l’on puisse écrire, c’est qu’on ne sort pas de là avec une confiance accrue dans les diverses autorités supposées défendre le sort des mioches.

J’ai gardé pour la fin le plus improbable. Un livre qui ne concerne que la Loire-Atlantique et la Vendée, mais qui coûte la bagatelle de 54 euros. Cette Biohistoire des papillons (Presses universitaires de Rennes) est l’œuvre magistrale de Christian Perrein, aidé il est vrai par des dizaines d’observateurs. Comment vous dire à quel point c’est réussi ? On y trouve un excellent résumé des principales caractéristiques de la région étudiée – climat, sols, végétation, flore, géologie, etc. -, une histoire des lieux, depuis le lointain Paléolithique, et une formidable mise en scène de trois siècles de lépidoptérologie, c’est-à-dire l’étude de papillons. J’y ai appris que le génial Réaumur – ses 4000 pages de Mémoires pour servir à l’étude des insectes ! – était Vendéen.

Cette somme impressionnante compte également des monographies – accompagnées de photos – consacrées, comme de juste, aux papillons.  Leur texte en est savant, sans jamais être pédant, sans jamais perdre en route le lecteur. Quels noms, soit dit en passant ! L’Azuré porte-queue voisine avec l’Azuré du trèfle, la Petite Violette avec le grand Mars changeant, la Vanesse des chardons avec le Grand Nègre des bois.

Je dois vous avouer que je suis épaté, admiratif devant un travail aussi soigné. Alors, 54 euros pour voir s’envoler les papillons de Loire-Atlantique et de Vendée, c’est cher ? Hors de prix, mais fabuleux. (Petite Bergère, je crois que c’est fait pour toi).

Kempf et Superno sur Notre-Dame-des-Landes

Je ne le dirai jamais assez : la bagarre de Notre-Dame-des-Landes est essentielle pour tout écologiste qui se respecte. Je n’ai pas le temps d’y insister, et vous donne donc à lire deux textes qui ne sont pas de moi. D’abord une chronique d’Hervé Kempf, parue dans son journal, Le Monde. Ensuite un billet du blogueur lorrain Superno. Je les salue tous les deux.

Une cause nationale

Hervé Kempf – 21 octobre 2012

Le lourd silence de Cécile Duflot, de José Bové, de Daniel Cohn-Bendit, de Nicolas Hulot et de tant d’autres sommités, le désintérêt des médias, la passivité d’Europe Ecologie Les Verts, le « courage fuyons » des élus PS informés des enjeux écologiques, l’apathie de la grande majorité des associations environnementales, le désir si manifeste de tout ce joli monde de tourner la page n’y font rien : ce qui s’est déroulé cette semaine et se poursuit ces jours-ci autour de Notre Dame des Landes, en Loire-Atlantique, est vital, crucial, essentiel. Si ceux pour qui les mots « crise écologique » veulent dire quelque chose perdent cette bataille, si cet aéroport se faisait, le mouvement écologique en serait aussi durablement affaibli qu’il l’avait été, en 1977, par les événements de Creys-Malville.

On s’étonne que ne soit pas comprise l’importance de ce bras de fer. Mais peut-être faut-il, de nouveau, en expliquer les enjeux. Il s’agit, donc, d’un projet d’aéroport qui occuperait près de 2000 hectares de terres au nord de Nantes. Vieux d’une quarantaine d’années, il a ressurgi au début des années 2000. La résistance tenace, non violente, assise sur des expertises solides, de paysans, d’élus, d’écologistes, de citadins, d’habitants anciens et nouveaux, a retardé le projet. Elle a permis de voir que se cristallisent ici toutes les problématiques qui forment le complexe écologique de ce début du XXIe siècle. Ce n’est pas Trifouilly-les-Oies, c’est une cause nationale.

Alors que le Programme des nations unies pour l’environnement vient d’annoncer que les zones humides, essentielles à la biodiversité et à la régulation des écosystèmes, ont perdu dans le monde la moitié de leur superficie depuis un siècle, on s’apprête en France à détruire un site dont 98 % des terres sont des zones humides. Alors que semaine après semaine, les climatologues publient des études montrant la gravité du changement climatique, on s’apprête en France à construire un aéroport qui stimulera le trafic aérien, important émetteur de gaz à effet de serre. Alors que l’artificialisation des sols et la disparition des paysans sont officiellement déplorées, on la planifie ici, ce qui la justifiera ailleurs. Alors que le pouvoir du capital et les partenariats public-privés sont partout dénoncées, on donne les clés du projet à la multinationale Vinci.
Il y a des moments où il faut savoir dire non. Il est temps que se fassent entendre ces « Non ».

Source : Cet article est paru dans Le Monde daté du 21 octobre 2012. On peut le trouver ici : http://www.reporterre.net//spip.php?article3367

Superno (ici)

Assourdissant silence médiatique sur la guerre civile contre l’écologie à l’Ayraultport de Notre-Dame-des-Landes

[La démocratie et l’écologie selon Jean-Marc Ayrault. Cette photo a été prise ces dernières heures à Notre-Dame-des-Landes. Je n’en connais pas l’auteur, mais s’il se fait connaître je le créditerai et le remercierai.]

Ce qui se passe en ce moment même à Notre-Dame-des-Landes est un scandale véritable. Et le deuxième scandale, c’est que tout le monde s’en fout !

La télé, les grands médias, n’en parlent quasiment pas. Un entrefilet sur France Info, un bandeau de quelques secondes sur Itélé, point barre. Ah si, un petit article dans “Le Monde”, un autre sur rue 89. Mais rien dans les JT nationaux.

Sur Internet, c’est à peine mieux. Il faut dire que depuis que Hollandréou et sa clique ont pris le pouvoir, la plupart des blogueurs “de gauche” sont de plus en plus mal à l’aise, le cul entre deux chaises, et se ridiculisent à défendre des gens et des trucs indéfendables (genre le TSCG et le prix Nobel à l’UE). Et puis il faut bien dire qu’il y a des sujets autrement plus importants . Ah, si c’était Sarkozy qui s’était amusé à faire la même chose, c’eût été la révolution !

Je ne suis même pas sûr que chacun d’entre vous connaisse les détails du projet de Notre-Dame-des-Landes, et sache ce qui se passe là-bas, maintenant.

Je vais donc essayer de vous le résumer.

Tout d’abord, il y a déjà un aéroport à Nantes, l’aéroport de Nantes Atlantique (anciennement Château-Bougon), à quelques kilomètres au sud-ouest de la ville. Un bel aéroport, d’ailleurs. En place depuis des dizaines d’années. 3 200 000 passagers par an. Et capable d’en accueillir bien plus, puisque lorsque le volcan islandais a fait des siennes, ce sont 20 000 passagers par jour qui y sont passés dans des conditions correctes. On peut donc supposer que son seuil de saturation est au delà de 7 millions de passagers par an.

Il a même obtenu en 2011 le prix européen du meilleur aéroport décerné par l’ERA (European Region Airlines Association). C’est dire s’il est pourri et bon à jeter.

Au passage, il y a au total 14 aéroports dans l’ouest de la France. Cela pourrait sembler suffisant…

Seulement voilà. Aéroport ancien et opérationnel, ça veut dire possibilité de bétonnage supplémentaire limité. Pas bon pour la “croissance”. Et pas bon pour le bétonneur Vinci, société multinationale bien connue pour sa rapacité et son influence sur les politicards, et qui cogère l’aéroport de Nantes Atlantique.

Le maire de Nantes depuis plus de 20 ans s’appelait jusqu’en juin dernier Jean-Marc Ayrault. Un notable régional médiocre, un roublard de la politique comme on en connaît hélas tant. Or, quand un élu le reste trop longtemps, chacun sait qu’il a une fâcheuse tendance à se monarchiser ou se dictateuriser, on ne connaît que trop bien le problème en Lorraine avec Metz et Nancy.

Toujours partant pour faire parler de lui ou pour laisser une trace dans l’histoire régionale, le maire écoute forcément d’une oreille attentive les margoulins cupides qui se pressent autour de lui.

Ayrault, comme Hollande et tous les “socialistes” archaïques, en est resté aux 30 glorieuses, au béton, au nucléaire, et à la sacro-sainte “croissance” qui s’est évanouie mais pour laquelle ils sont prêts à tout sacrifier dans l’espoir de son retour, un peu comme un amoureux éconduit qui ne comprend pas que c’est foutu, elle ne reviendra jamais. En particulier, ils ne semblent jamais avoir entendu parler de Peak Oil ou de réchauffement climatique.

Complètement plongés dans la politique, avec une vision rétrécie qui ne dépasse jamais l’horizon de la prochaine élection, ils n’ont pas vu le temps passer, le monde changer. Oh, ils ont bien entendu parler d’écologie, mais ils n’y ont rien compris. Des conseillers en comm leur ont dit d’en parler ? OK on en parle. Mettez-moi un ou deux ministres écolo, fermez moi une vieille centrale nucléaire, une bagnole hybride pour le président, Montebourg qui se promène en voiture électrique, et voilà, ça fait la rue Michel. Pour le reste ? Ben on change rien, c’est croissance, nucléaire, béton et bagnole.

Il est d’ailleurs assez symptomatique de voir sur Twitter des arguments en faveur de l’Ayraultport qui soient défendus par Théo Aubin, le cheffaillon régional des “jeunes de la droite populaire” ! (Au passage, visez l’oxymore ! Jeunes sur leur carte d’identité, et déjà tellement vieux cons dans leur tête !). Ça ne vous interpelle pas ?

Le projet de Notre-Dame-des-Landes est ancien. On avait même failli réussir à le justifier pour faire atterrir… le Concorde ! C’est dire le niveau et la clairvoyance de nos dirigeants. Qui n’a pas évolué depuis 40 ans.

Mais un jour, j’imagine que quelqu’un de désintéressé à dû souffler à l’oreille de Ayrault qu’un deuxième aéroport à Nantes ce serait bien pour la croissance, pour le rayonnement régional, pour celui du maire, aussi, hein, hé hé…

Et l’aéroport actuel ? Comme le vieux chien dont on veut se débarrasser, on l’accuse de la rage. Ah ? Euh… Oh… Il est vieux et tombe en ruines… Avec la croissance du trafic, il sera bientôt saturé… Et puis il est… dangereux !

Comme on l’a vu, cet aéroport est loin de la saturation. Et personne ne l’a jamais trouvé dangereux, ni les pilotes, ni la Direction Générale de l’Aviation Civile. Et s’il doit tomber en ruines, c’est que plus un investissement n’y est fait en raison du nouveau projet.

Souvent, dans les projets régionaux, les clans s’affrontent et cela peut donner des catastrophes aberrantes. Tout près de chez moi, il y a l’exemple magnifique de l’aéroport de Metz-Nancy-Lorraine et de la gare de Cheminot. Après une guerre Metz-Nancy, l’aéroport a été construit, pour ne froisser personne, à exacte distance entre les deux. Sauf qu’il est perdu dans le trou du cul du monde et qu’il faut faire 25m pour y aller. D’ailleurs il y a très peu de trafic, et c’est un gouffre à pognon qui fermera tôt ou tard. Ensuite, il fallait construire une gare TGV. Là encore, deux clans se sont battus. Les uns voulaient cette gare à Cheminot, près de l’aéroport, d’autres à Vandières. C’est la première solution qui a été retenue. Merveilleux. Sauf que cette gare, qui se trouve aussi dans le trou du cul du monde, n’est reliée à rien. Même pas à l’aéroport, distant de quelques km seulement, et encore moins au réseau TER. Du coup, il est à nouveau question de construire une nouvelle gare à Vandières. Bref. Et on confie l’avenir de nos enfants à cette engeance…

Ayrault n’a pas eu ce problème à Nantes. Dès qu’il s’agit de “croissance ou de béton”, l’UMP est toujours d’accord. Comme le PCF. Et les barons du Grand Ouest, comme Fillon et Raffarin, ont soutenu ce projet ridicule et scandaleux. Pour être honnête, il y a un peu d’opposition. Le Parti de Gauche, par exemple (au passage on notera encore une fois que le “Front de Gauche” est un attelage très étrange…). EELV, bien sûr, dont on reparlera. Le Modem, aussi. Ségolène Royal. Et Philippe de Villiers (qui lui n’est pas contre l’aéroport, mais le trouve trop loin de la Vendée, et voudrait donc… construire un nouveau pont sur la Loire… Du béton, des bagnoles, on n’en sort pas). Mais tous ces gens-là ne pèsent pas grand-chose face au Front du Béton.

Le nouveau projet d’aéroport se situe au nord-ouest de Nantes, plus loin, à une vingtaine de kilomètres de la ville. Tant mieux, c’est toujours autant d’autoroutes et de béton à construire. La surface totale du terrain à saccager est de 1650 hectares. Monstrueux ! Cette ZAD (“Zone à Aménagement Différé”, que les opposants ont rebaptisée “Zone à Défendre”) se trouve dans un secteur rural et fragile. Inutile de préciser que l’eau du secteur a du souci à se faire. Au moment où l’agriculture bio peine à décoller car elle ne trouve pas de terrains pour l’accueillir, inutile de préciser qu’on est en présence d’une ineptie sans nom.

C’est un projet principalement privé, mené par Vinci, qui en obtiendra la concession pour 55 ans ! Le coût du projet, sous-estimé à un peu plus de 500 millions d’euros (la moitié d’argent public), serait en fait au total (comprenant donc les autoroutes) de 4 milliards d’euros.

Mais rien n’arrêtera les bétonneurs et leurs complices politiciens. Les gouvernements passent, et le projet se poursuit. On habille bien entendu l’ignominie avec les habits du droit (enquête d’utilité publique…). Le Grenelle de l’environnement Sarkozyste en 2007 aurait dû enterrer le projet définitivement, mais non, il se poursuit. Il faut dire qu’on a mis le paquet dans le greenwashing et l’intoxication médiatique. À écouter ces andouilles, ce site sera un merveilleux paradis écologique. Non polluant, autosuffisant en énergie. Labellisé “Haute Qualité Environnementale”. Pour un peu, ils nous feraient croire que seuls des avions à pédales ou à élastique vont s’y poser.

Voilà pour ce rapide résumé. Passons maintenant à l’actualité.

Depuis quelques années, et malgré la quasi-unanimité des politiciens du Front des Bétonneurs, la résistance s’est organisée sur place. Des riverains. Des écolos. Une association, l’ACIPA, compte désormais 3000 membres. Et même des citoyens engagés venus de loin : Notre-Dame-des-Landes est devenu un symbole de la résistance à l’absurdité. Des séminaires y ont eu lieu, réunissant décroissants, écolos, et “Vraie Gauche”. Force est de constater que la situation a comme un arrière-goût de Larzac, 40 ans après.

Tiens, le Larzac. Voilà qui doit faire mal au cul à quelques “socialistes” qui dans leur jeunesse y sont venus affûter leurs dents de lait contre le pouvoir de droite de l’époque. Mais comme les notaires de Jacques Brel, ils sont désormais passés dans l’autre camp..

Des propriétaires qui ont eu la malchance de se trouver sur la zone ont été sommés de déguerpir. Nombreux sont ceux qui refusent de vendre leur maison à Vinci. Et des maisons expulsées sont squattées par des opposants. La résistance s’est concentrée dans la ferme maraîchère du sabot où les derniers irréductibles se sont installés.

Et c’est dans ce contexte que les bétonneurs ont commencé à passer à l’action. Hier, ils ont envoyé 1200 flics (CRS, gendarmes mobiles, BAC…) déloger les empêcheurs de bétonner en rond. Mille deux cents ! Plus que l’effectif total de l’armée Luxembourgeoise ! Milice au service de Vinci. Des scènes de guerre civile dans le bocage nantais (cf photo d’illustration). Des robocops qui gazent les manifestants pacifiques, et selon certains témoignages, tirent au flash ball. C’est ça, la “gauche” ?

Les flics ont reculé hier soir le temps de la nuit, mais sont revenus ce matin. Et à l’heure où j’écris ces lignes les affrontements se poursuivent. Dans le silence télévisuel.

L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est un projet pharaonique et anachronique. C’est le triste résultat de raisonnements faits par des cerveaux malades de gens drogués depuis leur enfance par l’idée de “croissance”. Ces gens-là sont persuadés que le trafic aérien va poursuivre une croissance exponentielle, alors que dès qu’on regarde la situation sans œillères, on voit clairement que le secteur aérien sera l’un des premiers touchés par la crise de l’énergie et l’effondrement économique qui va s’ensuivre (et qui a déjà commencé).

[ça donne envie, hein ?]

Et puis ce qui est saturé, ce sont les plages et les stations balnéaires de la région, prises d’assaut en été. Même si le trafic aérien était multiplié par 3, où mettrait-on ces touristes ? On bétonnerait 3 fois plus Saint Jean de Monts ? On mettrait des mezzanines sur les plages ? C’est ridicule.

Comme le dit si bien Paul Ariès pour illustrer l’absurdité du concept de “croissance”, le problème n’est pas de faire grossir le gâteau, le problème c’est de changer la recette. Et dans cette recette, le kérosène, le béton est les avions n’ont pas leur place.

La croissance infinie n’existe pas, inutile de courir après. Il ne faut pas chercher toujours plus de croissance, il faut réfléchir aux moyens de vivre mieux sans croissance et les mettre en place. Respecter la planète au lieu de l’exploiter jusqu’à en faire un désert inhabitable et surchauffé. Si on écoute les croissancistes, on va creuser des puits de gaz de schiste dans tous les jardins, saloper toutes les nappes phréatiques pour repousser l’inéluctable de quelques années.
Ces “socialistes” n’ont rien compris à l’écologie. Pire, ils ne comprennent plus rien à rien. Notre-Dame-des-Landes juste après le TSCG, personne ne peut avaler ça. Quoi qu’ils en disent, ils veulent poursuivre et amplifier le nucléaire. Ils veulent faire baisser le prix de l’essence, et le nouveau “bonus/malus écologique” confirme le choix du “tout-diesel” cancérigène. Des aveugles, des incompétents, des irresponsables. Je n’ai pour ces gens que mépris. D’ailleurs, quand on voit qu’ils veulent pénaliser de 130 000 euros les impudents qui ont osé dire non au TSCG, quand on voit la procédure “démocratique” (similaire à celle utilisée par les communistes dans Tintin au Pays des Soviets) qui va se terminer ce soir par la nomination d’Harlem Désir au poste de premier secrétaire, on se dit que rien ne va plus dans ce parti.

Notre-Dame-des-Landes est encore plus symbolique depuis que son promoteur, Ayrault, est devenu premier ministre. Bon, il est en train de se planter, les Valls ou Touraine guignent déjà sa place en coulisses. Et pendant que les CRS gazent les résistants du “Sabot”, Môôssieur Ayrault part 4 jours en Asie du Sud-Est. Même pas de couilles !

Dans ces œuvres de malfaisance, le P”S” est toujours épaulé par les “écolos” d’EELV. Ils ont toujours deux ministres, des députés, des sénateurs, des voitures de fonction, du travail pour des dizaines de collaborateurs. Pour garder ce train de vie confortable, ils sont contraints de tout avaler. Ils n’ont rien dit pour le TSCG, rien pour le nucléaire, rien pour le diesel… Ils ne diront plus rien pour rien.

À Notre-Dame-des-Landes, ils n’ont jamais été à la pointe du combat, adoptant tout juste une opposition de principe. On se souvient d’un passage éclair d’Eva Joly, du seau d’épluchures jeté sur Nicolas Hulot. Mais depuis qu’ils sont au pouvoir, c’est pire.

Pour certains, c’est manifestement un supplice de se voir ainsi écartelé entre des convictions et la soupe. Le président d’EELV, Pascal Durant, s’est tout de même fendu d’un article sans ambiguïté. Les élus locaux ont aussi mis leur grain de sel. Et Yannick Jadot a trouvé sur Twitter le temps de condamner le projet et le déploiement de militaires.

Mais Cécile Duflot, d’ordinaire très prolixe sur Twitter, est totalement muette de saisissement sur le sujet. Idem pour son collègue Pascal Canfin. Extinction de voix totale. Et pendant qu’on prépare le bétonnage à Notre-Dame-des-Landes, la députée européenne EELV de la région Est, Sandrine Bélier, continue comme si de rien n’était à parler de biodiversité. Ce très grand écart est ridicule. Ces “écolos” ne sont même pas fichus de se rendre compte qu’ils cautionnent ces saloperies, qu’ils doivent quitter ce gouvernement où ils n’auraient d’ailleurs jamais dû entrer.

Le Canard Enchaîné nous apprenait cette semaine que l’élue EELV parisienne mise en examen pour un blanchiment d’argent présumé était aussi actionnaire d’une site internet de “sex shop bio”, et qu’elle vendait entre autres joyeusetés un “lubrifiant anal à l’extrait naturel d’écorce de goyave”. J’espère qu’elle en a mis quelques hectolitres de côté à l’attention de ses collègues ministres, parce qu’il y a là un marché de grande ampleur à la croissance prometteuse.

Terminons en remerciant les lanceurs d’alerte, des gens bien connus sur ce blog, et sur lesquels on peut compter :

Fabrice Nicolino, qui qualifie Jean-Marc Ayrault de “pauvre imbécile”. C’est inexact : il n’est pas pauvre du tout !

Corinne Morel Darleux, du Parti de Gauche, qui une fois de plus sauve l’honneur des politiques. Son billet sur Vinci.

Hervé Kempf et son site “reporterre.net”, auteur d’un article au titre ironique : la transition écologique a commencé

Si ce silence médiatique se poursuit, les opposants ne tiendront pas longtemps. Hollandréou a lâchement cédé aux “geonpis”, parce qu’ils ont été capables d’organiser un battage médiatique de grande ampleur. Avis aux vrais blogueurs de Gauche. Nous devons lui faire comprendre que ce projet est une folie et que comme Mitterrand en 1981 qui avait mis fin au délire au Larzac et à Plogoff, il se grandirait en reconnaissant cette colossale erreur.


Plus d’infos sur le sujet :L’association ACIPA, à suivre notamment sur son Twitter @ACIPA_NDL ou encore ici
https://zad.nadir.org/spip.php?article353
http://leflochingtonpost.wordpress.com/2012/10/16/occupation-militaire-a-notre-dame-des-landes/
http://lutteaeroportnddl.wordpress.com/
http://www.zebigweb.com/_NDDL.html
http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/notre-dame-des-landes-quon-leur-envoie-la-troupe

Martine Aubry sur le même toboggan que Fabius ?

 Publié dans Charlie-Hebdo du 17 octobre 2012

Ça craint. L’ancienne patronne socialiste risque bel et bien une mise en examen dans le criminel dossier de l’amiante. Et l’affaire, à la fois politique, sociale, écologique, est très lourde. Comme Fabius avec le sang contaminé ?

Martine a les jetons, et elle a raison. Convoquée par la juge Bertella-Geffroy, Aubry risque une mise en examen dans l’abominable pastis de l’amiante. Interdit en 1997 seulement, alors que tout était connu depuis des décennies, l’amiante tue 3 000 personnes par an en France, et en tuera encore, probablement, 100 000. Pour le moment, Martine Aubry essaie de se défiler en comptant sur des ruses procédurières, mais l’affaire est aussi grave que celle du sang contaminé, qui a fait exploser la carrière politique de Fabius. Et cela, elle le sait.

Personne ne pense que la socialo-en-chef a elle-même distribué des fibres d’amiante aux prolos empoisonnés, mais voilà : elle a été directrice des relations du travail au ministère du Travail entre 1984 et 1987. À un moment-clé du scandale, car de 1983 à 1987, la France a bloqué la transposition d’une directive européenne qui divisait par deux la valeur limite d’exposition. Mais surtout, elle a été le chef direct d’un certain Jean-Luc Pasquier, qui dirigeait alors le bureau CT4 du ministère, sous les ordres d’Aubry. Pasquier a été lui-même mis en examen en mars dans l’affaire de l’amiante pour « homicides, blessures involontaires et abstentions délictueuses ». Il n’est pas encore coupable, mais une chose est certaine : il a siégé ès qualités dans une structure créée de toutes pièces par l’industrie de l’amiante en 1982, le Comité permanent amiante (CPA). Et il a défendu avec vaillance, au ministère, la trouvaille décisive du CPA, c’est-à-dire « l’usage contrôlé de l’amiante ».

Cette merde reposait sur le mensonge selon lequel on pouvait utiliser l’amiante sans danger, à condition de respecter les règles. Même si tous les salopards de l’industrie ont servi la même soupe pour les produits les plus dangereux, le CPA a vraiment inventé quelque chose. Voyons un peu l’histoire. En 1982, les jeux sont faits : l’amiante, compte tenu de son extrême dangerosité, ne peut qu’être interdit. Mais quand ? L’industrie trouve un prodigieux allié dans la personne de Marcel Valtat, ancien stalinien de choc reconverti dans le lobbying. Valtat parvient à réunir en une seule structure informelle – le fameux CPA – administration publique et d’État, patrons de l’amiante, scientifiques, et syndicalistes de la CGT et de la CFDT notamment, dont aucun n’a jugé bon s’excuser auprès des milliers de victimes. Gloire lui soit rendue, un syndicaliste, membre de FO, refuse la combine. Dans une lettre historique de 1986, Paul Malnoë gueule : « Aussi, nous considérons que chacun doit rester à sa place. Il ne faut pas confondre les rôles (…) Demain, on nous demandera peut-être de participer à un Comité permanent du chlorure de vinyle, du benzène ou tout autre produit cancérigène ».

Le CPA est une totale réussite pour l’industrie de la mort, qui parviendra à gagner quinze ans de profit avant une interdiction de l’amiante en France. Et l’ami Jean-Luc Pasquier, là-dedans ? Non content d’adhérer au mythe de l’usage contrôlé, il en convainc sa patronne, qui prétend aujourd’hui que tout n’est que menteries, et qu’elle a fait ce qu’elle pouvait pour limiter la casse. Seulement, des faits extrêmement lourds racontent une autre histoire. Tout d’abord, Pasquier va passer douze ans au CPA, à jouer du piano et du fifrelin avec le patronat. « Si [Martine Aubry] avait voulu qu’on sorte du CPA, elle ou ses successeurs, elle n’avait qu’à le décider (1) ».

Elle ne l’a pas fait. Autre épine du genre mahousse, Marianne Saux. Fonctionnaire à la direction des relations du travail – le service d’Aubry -, Saux est embauchée en 1987 par Saint-Gobain, champion de l’amiante, et fait une tournée au Brésil, en 1990, pour y vanter « l’usage contrôlé de l’amiante ». Charmante personne. Mais le pire est qu’en 1991, lorsque Martine Aubry devient ministre, elle nomme à la tête de la médecine du Travail la même Marianne Saux, qui a quitté pour l’occasion Saint-Gobain.

C’est dégueu ? Ma foi. En 1993, Martine Aubry perd ministère et siège de député. Profitant de ses liens étroits avec le patronat, elle crée la Fondation Agir contre l’exclusion (Face), financée en quinze jours – 50 millions de francs de l’époque – par des philanthropes comme Riboud (Danone), Gandois (Pechiney), Monod (Lyonnaise des Eaux), Bébéar (Axa). Qui est allé frapper aux portes pour elle ? Son excellent ami Alain Minc. Il faut bien avouer que cela fait sens.

(1) Amiante, 100 000 morts à venir, par François Malye, Le Cherche Midi