Archives mensuelles : mars 2013

Chantal Jouanno for ever (très sérieux)

Du temps qu’elle était sous-ministre à l’Écologie de Sarkozy, j’ai consacré plus d’un papier moqueur à Chantal Jouanno. Et même plus d’un papier rageur, car elle ne manqua (presque) jamais l’occasion de servir les intérêts de son maître de l’époque (ici, ici et). Mais au moins une fois, je lui ai envoyé un bouquet de petite fleurs (ici), ce qui m’a été reproché, car enfin, enfin ! Je regrette d’autant moins que je ne m’étais pas trompé, au moins sur un point. Cette dame a été percutée par l’écologie. Elle reste de droite, je doute fort qu’elle devienne jamais une écologiste au sens exigeant que je donne à ce mot, mais elle a été changée par le contact avec de vraies questions. Et nous avons tous un besoin vital de ces cheminements inattendus.

Le papier que vous allez lire est tiré du quotidien en ligne Le Journal de l’Environnement, dont j’ai dit le bien que j’en pense. Pour ceux qui voudraient voir de plus près, le site du Journal.

Chantal Jouanno: «Le système économique vit de la maladie»

Quand elle prend son poste de secrétaire d’Etat chargée de l’écologie en janvier 2009, Chantal Jouanno déclare qu’elle veut se concentrer «sur la biodiversité, la santé environnementale et la consommation durable». Mais le Grenelle I, puis II passent par là, avant que la championne de karaté ne soit nommée ministre des sports. Ensuite, Chantal Jouanno quitte les palais de la République pour celui du Luxembourg (le Sénat) et émigre de l’UMP à l’UDI de Jean-Louis Borloo. Ce matin 27 mars, la sénatrice de Paris partageait un petit-déjeuner (bio) avec des associations écologistes –Agir pour l’environnement, Générations futures, l’Union nationale de l’apiculture française- à l’occasion du lancement du comité des élus pour les alternatives aux pesticides.

Elle a répondu aux questions du Journal de l’environnement sur son travail au sein de la Commission des affaires sociales, qu’elle a choisie, pensant «pouvoir y faire bouger les choses», notamment sur le dossier des perturbateurs endocriniens.

JDLE – Le sujet des perturbateurs endocriniens (PE) émerge-t-il un tant soit peu dans la classe politique en général, et à la Commission des affaires sociales du Sénat, en particulier?

Pas du tout! C’est un sujet connu de quelques experts, porté par quelques convaincus.
A la Commission des affaires sociales siègent majoritairement des élus issus du corps médical; les autres parlementaires leur ont délégué ces questions, ça ne les intéresse pas. Or ces élus ont tôt fait de classer ceux qui évoquent la question des PE dans le clan des déclinistes, en brandissant des arguments du type «vous voyez bien que la durée de vie augmente»… Il y a une sortie de «barrage pasteurien» dans les esprits, qui structure le discours médical: il faut d’abord un facteur, qui engendre une maladie, qui engendre une réponse. C’est ça, leur schéma mental. Alors prendre conscience que les systèmes sanitaires basés surbasés sur l’axiome que «la dose fait l’effet» ne sont plus adaptés aux défis que pose la santé environnementale, cela ne se fait pas. Sans oublier la question des effets cocktails. La formation des médecins, puis leur pratique, ne prennent pas en compte ces réalités-là.

JDLE – Parlez-vous de santé publique, en Commission des affaires sociales du Sénat?

Jamais… on ne parle jamais de santé publique. On parle tarifs opposables, déremboursements de soins… On a parlé une seule fois du bisphénol A… mais la discussion n’a jamais dérivé sur la question essentielle, à savoir l’exposition globale des populations aux PE à travers l’eau, l’air, etc. Pourtant, essayez aujourd’hui de trouver un groupe humain indemne de tout PE: c’est impossible. Il y en a partout! Il n’est jamais question de prévention non plus, comme de la pratique du sport. Mais le trou budgétaire dans les dépenses de soins, ce sont les affections longue durée qui l’engendrent. On verse des pelletées d’argent dans le tonneau des Danaïdes qu’est le système de soins, alors que c’est en amont qu’il faut agir. L’explosion du nombre de cas de diabète de type 1, la multiplication phénoménale des cas d’obésité que les mauvaises habitudes alimentaires ne peuvent seules expliquer, les cancers qui se multiplient chez les enfants… A chaque fois, on voit que les PE sont impliqués. Alors oui, la durée de vie progresse encore. Et vivre longtemps, c’est bien. Mais vivre longtemps en bonne santé, c’est mieux.

JDLE – Comment expliquez-vous une telle inertie?

On me dit que ça coûte, que c’est trop cher, que c’est la crise… on me dit «on va voir, on va faire une loi de santé publique…». Mais il y a une dimension économique très peu rassurante derrière ces questions: cela n’est pas rassurant, pour un homme politique, de devoir dire qu’il va falloir globalement réduire les expositions aux polluants. Et puis tout le système économique vit de la maladie. On n’a aucun tuyau économique pour vivre de la prévention. Or il faut inverser la logique, comme les médecins chinois qui sont payés quand leurs patients sont en bonne santé. Il faut encourager la pratique du sport et encourager la consommation de produits bio, par exemple. Bien se nourrir, ça ne coûte pas cher; bien au contraire.

Lettre ouverte de Bhaskar H. Save (sur l’agriculture de l’Inde)

La lettre qui suit m’a été envoyée par un ami lointain, très proche pourtant, de Planète sans visa. Laurent Fournier, que je salue, vit en effet en Inde. Ce courrier public d’un vieil homme qui se se penche sur le passé et le futur d’un seul mouvement m’a beaucoup touché. Il date de 2006, mais il est surtout de notre temps. Les interrogations de Bhaskar H. Save devraient être discutées dans les écoles, elles devraient être dans tous les journaux et sur toutes les lèvres. Mais enfin, puisque c’est ainsi, soyons donc seuls encore.

« Kalpavrushka » Farm
Village Dehri, Via Umergam, District Valisad, Gujarat – 396 170 (INDIA)

http://www.savesanghavi.com/

To : Shri M.S. Swaminathan,
The Chairperson, National Commission on Farmers
Ministery of Agriculture, Government of India

Juillet 29, 2006

Objet: Augmentation de Suicides et Politique Agricole Nationale

Cher Mr Swaminathan,

Je suis un fermier de 84 ans, pratiquant l’agriculture naturelle/organique depuis plus de six décades, et la culture d’une grande diversité de plantes alimentaires. J’ai, au cours des ans, mis en pratique plusieurs systèmes de culture, incluant la méthode chimique dans les années cinquante – dont j’ai bien vite vu les pièges.

J’affirme que c’est seulement par l’agriculture organique, en harmonie avec la Nature, que l’Inde peut fournir à sa population, de façon durable, une nourriture abondante et saine – et couvrir l’ensemble des besoins pour vivre sainement, dignement et en paix.

Vous, Mr. Swaminathan, êtes considéré comme le « Père » de ce qu’on appelle la « Révolution Verte » de l’Inde, qui a délibérément laissé la porte ouverte aux produits toxiques de l’agrochimie qui ont ravagé les terres et les vies de millions de fermiers indiens au cours des cinquante dernières années. Plus qu’aucune autre personne au cours de notre longue histoire, c’est Vous que je tiens pour responsable de la dramatique situation de nos sols et de nos fermiers accablés de dettes, poussés au suicide en nombre croissant chaque année.

Ironie du sort, vous voilà devenu à présent le Président de la « National Commission on Farmers », chargée de définir une nouvelle politique agricole. Je vous demande de saisir cette opportunité pour apporter des modifications pour le bien des enfants, présents et à venir. Sachant que votre Commission sollicite les avis des fermiers pour définir la nouvelle politique, et puisqu’il s’agit d’une consultation ouverte, j’adresse une copie de ma lettre : Au Président, au Premier Ministre, au Ministre de l’Agriculture, au Président du Conseil et aux médias, pour une plus ample diffusion. J’espère que cela provoquera une prise de conscience et un débat ouvert à tous les niveaux sur les enjeux extrêmement vitaux en question. Ceci afin d’éviter que se reproduise le même genre d’erreur stupide qui nous a conduit à l’actuel désordre, profond et généralisé.

Le grand poète Rabindranath Tagore évoquait, il n’y a pas si longtemps, notre « sujhalam, sufalam » pays, qui était, en effet, une région remarquablement fertile et prospère, avec des sols riches, de l’eau et du soleil en abondance, des forêts épaisses, un trésor de biodiversité … Et un peuple cultivé et pacifique, disposant d’un vaste fonds de connaissances agricoles et de sagesse.

Nous sommes fermiers dans le sang. Mais cela m’attriste que notre génération (aujourd’hui grisonnante) de fermiers indiens, ait accepté d’être dupée en adoptant le mode d’agriculture, à courte-vue et dévastateur au plan écologique, qui a été importé dans ce pays – Par ceux, comme Vous, qui n’ont aucune expérience agricole !

Depuis d’innombrables générations, cette terre a pourvu aux besoins d’une population parmi les plus nombreuses de la planète. Sans aucun « fertilisant » chimique, aucun pesticide, aucune de ces quelques variétés de céréales exotiques, ni aucune de ces chimériques nouveautés « biotechnologiques » dont vous semblez appuyer le transfert. Les nombreuses vagues d’occupants dans notre pays, au cours des siècles, ont beaucoup pris. Mais la fertilité de notre pays n’a pas été affectée pour autant.

Les Upanishads disent :

« Om Purnamadaha
Purnamidam Purnat Purnamudachyate
Parnasya Purnamadaya Purnamawa Vashishyate »

« Cette création est totale et complète.
Du Tout émergent des créations, chacune totale et complète.
Chacune prend tout du Tout, mais le Tout subsiste encore,
Non diminué, complet ! »

Dans nos forêts, les arbres comme her (jujubier), jambul (jambolan), manguier, umbar (figuier sauvage), mahua (Maduha indica), imli (tamarinier), … fructifient si abondamment à leur saison que les branches ploient sous le poids des fruits. La charge annuelle de chaque arbre est souvent de plus d’une tonne, année après année. Mais la terre alentour demeure entière et non amoindrie. Il n’y a pas de trou béant dans le sol !

D’où les arbres – y compris ceux des Montagnes Rocheuses, obtiennent-ils leur eau, leur NPK [azote, phosphore et potassium, FN], etc. ? Bien qu’immobiles, la Nature pourvoit à leurs besoins, efficacement, là où ils se dressent. Mais les scientifiques et les technocrates comme Vous – avec un entêtement borné et déplacé – paraissent aveugles à cela. Sur quelle base prescrivez-vous ce qu’un arbre ou une plante requiert ? Et combien ? Et quand ?

Comme on le dit : « Quand il y a manque de connaissance, l’ignorance se déguise en « Science » !  Or, la Science, que vous avez épousée, trompe les fermiers et les envoie vers les gouffres de la misère.

Alors qu’il n’y a pas de honte à être ignorant, la prise de conscience de cette ignorance est le nécessaire premier pas vers la connaissance. Mais le refus de la voir procède d’une vaine arrogance.

Ce pays compte plus de 150 Instituts d’Agronomie et nombreux sont ceux  qui disposent de vastes propriétés de plusieurs milliers d’acres. Ils ne manquent ni d’infrastructure, ni d’équipement, ni de personnel, ni de moyens financiers … Et pourtant, aucun de ces Instituts fortement subventionnés ne réalise le moindre bénéfice, ne produit quelque quantité significative d’aliments, ne serait-ce que pour nourrir son propre personnel et ses étudiants. Mais chaque année, chacun d’eux lâche plusieurs centaines de « diplômés », inemployables car formés seulement pour fourvoyer les fermiers et pour semer la dévastation écologique.

Au cours des 6 années que l’étudiant y passe pour obtenir un Master d’agronomie, le seul objectif, à court terme et assez vague, est la « productivité ». Pour cela, on presse le fermier de faire et d’acheter cent choses différentes. Mais on n’a pas une pensée pour ce que le fermier doit ne jamais faire pour que la terre demeure indemne pour les générations futures et toutes les autres créatures
Il est temps pour notre peuple et notre gouvernement de réaliser que ce mode industriel de pratique agricole – prôné par nos institutions – est foncièrement criminel et suicidaire !

Gandhi a dit : « Quand il y a soshan, ou exploitation, il ne peut pas y avoir poshan, ou éducation ! »

Vinoba Bhave a ajouté : « La Science unie à la compassion peut quasiment apporter un paradis sur la terre. Mais divorcée de la non-violence, elle ne peut que causer une immense catastrophe qui nous avalera tous dans ses flammes ! »

Tenter d’augmenter la « productivité » de la Nature est bien la gaffe fondamentale qui met en évidence l’ignorance des tenants de l’agriculture scientifique.

La Nature, quand elle n’est pas spoliée par l’Homme, est déjà plus généreuse dans ses rendements. Quand un seul grain de riz peut en reproduire une centaine en quelques mois, où se situe le besoin d’accroître la productivité ?

Nombreuses sont les variétés d’arbres fruitiers qui produisent aussi, chacun au cours de son existence, plusieurs centaines de milliers de kilos de nourriture ! Ceci, à condition que le fermier ne répande pas poison et désastre autour de l’arbre, dans son avidité pour un profit rapide ! Un enfant a le droit de se nourrir du lait de sa mère. Mais si nous épuisons aussi le sang et la chair de la Terre-Mère, comment pouvons-nous lui demander de continuer à nous alimenter ?

La mentalité d’ « asservissement au commerce et à l’industrie » qui ignore tout le reste, est la racine du problème. Mais l’industrie ne fait guère que transformer les « matières premières » issues de la Nature en produits commerciaux, en commodities. Elle ne peut rien créer de nouveau. La Nature seule est véritablement créative et capable de s’auto-régénérer par synergie avec le frais influx quotidien de l’énergie solaire.

Les Six Paribals de l’auto-renouvellement de la Nature.

Il y a sur la Terre un jeu constant entre les six paribals (facteurs-clé) de la Nature, en interaction avec le soleil. Les trois premiers sont l’air, l’eau et le sol. Opérant en alliance avec eux, sont les trois ordres de la vie : « vanaspati srushti » (le monde des plantes), « jeev srushti » (le royaume des insectes et des micro-organismes) et « prani srushti » (le règne animal). Ces six paribals maintiennent un équilibre dynamique. Ensemble, ils harmonisent la grande symphonie de la Nature, et tissent du neuf !

L’Homme n’a aucun droit de perturber ainsi les Paribals de la Nature. Mais la technologie moderne, unie au commerce, plutôt qu’à la sagesse et à la compassion – s’est révélée désastreuse à tous les niveaux … Nous avons spolié l’eau et pollué le sol, l’eau et l’air. Nous avons effacé la plupart de nos forêts et tué leurs créatures … Et, sans relâche, les fermiers modernes répandent des poisons mortels dans leurs champs. Ce faisant, ils massacrent le jeev srushti de la Nature – ces modestes mais infatigables petits travailleurs qui maintiennent le sol aéré et recyclent la biomasse fanée en nutriments pour les plantes. Les produits chimiques toxiques empoisonnent inévitablement l’eau, et le prani srushti de la Nature, qui inclut les êtres humains.

La durabilité est un concept actuel, à peine évoqué à l’époque où vous défendiez la « Révolution Verte ». Pouvez-vous nier que sur plus de 40 siècles, nos ancêtres ont cultivé sur le mode de l’agriculture organique – sans aucun déclin notable de la fertilité du sol, comme au cours des 4 ou 5 dernières décennies ?

Ce n’est pas une nouveauté que l’utilisation intensive des produits chimiques et de l’irrigation appliquée à la monoculture commerciale constitue le premier responsable de la dévastation écologique largement répandue dans ce pays, sur la durée d’une seule génération !

Erosion industrielle de la diversité des cultures, pénurie de matière organique et dégradation du sol.

Ce pays pouvait être fier de son immense diversité de cultures, adaptées depuis des millénaires aux conditions locales et aux besoins – Notre grand nombre de variétés indigènes de céréales fournissaient plus de biomasse et protégeaient le sol du soleil, et contre les fortes pluies de mousson. Mais dans le but d’augmenter le rendement des récoltes, un petit nombre de variétés étrangères ont été introduites et Vous vous êtes efforcé de les promouvoir. Cela a conduit à de plus vigoureuses levées de mauvaises herbes, qui pouvaient désormais concurrencer avec succès pour la photosynthèse les nouvelles herbes chétives. Les fermiers devaient donc dépenser plus d’efforts et d’argent pour désherber ou répandre des herbicides.

La paille obtenue avec les cultures de céréales chétives a carrément perdu un tiers du volume des pailles des espèces natives des céréales ! Au Penjab et en Haryena, elle était même brûlée, comme conseillé afin de détruire les germes « pathogènes » (en fait, elle était trop toxique pour nourrir les animaux de la ferme qui étaient progressivement remplacés par des tracteurs). En conséquence, il y avait beaucoup moins de matière organique disponible pour restaurer la fertilité du sol, forçant au besoin artificiel d’apports extérieurs. Inévitablement, les fermiers ont été obligés d’utiliser plus de produits chimiques, et sans cesse, la dégradation du sol et l’érosion ont progressé.

Pestilence industrielle.

Les variétés exotiques, cultivées à l’aide des engrais chimiques, ont été plus sensibles aux fléaux et aux maladies, obligeant à l’emploi d’encore plus de poison (insecticides, etc.). Mais les insectes combattus ont développé des résistances et se sont multipliés. Leurs prédateurs (araignées, grenouilles, etc.) qui se nourrissent de ces insectes, opérant ainsi le « contrôle biologique » de leurs populations ont été exterminés. Ainsi l’ont été plusieurs espèces bénéfiques comme les vers de terre et les abeilles.

L’agrobusiness et les technocrates, ont conseillé des doses plus fortes et, à nouveau, des produits chimiques plus toxiques (et plus coûteux). Cependant, les problèmes de « pestes » et de « maladies » n’ont fait qu’empirer. La spirale des coûts écologiques, financiers et humains s’est enclenchée.

Le développement de la pénurie d’eau et la mort des sols salinisés.

Avec l’utilisation des fertilisants de synthèse et le développement des cultures commerciales, les besoins d’irrigation se sont considérablement accrus. En 1952, a été construit le barrage de Bhakra au Penjab, un Etat riche en eau car traversé par 5 rivières venant de l’Himalaya. Plusieurs milliers de plus grands et moyens barrages ont suivi, dans tout le pays, culminant avec l’énorme Sardar Sarovar. Et, à présent, notre gouvernement joue avec des projets grandioses, à la hauteur de 560 Milliards de roupies, visant à détourner et à relier le cours de nos rivières. C’est de la pure « Tuhglaqian » mégalomanie sans une pensée pour les futures générations !

L’Inde, après l’Amérique du Sud, est la région du monde qui reçoit les plus fortes précipitations. Le niveau actuel est d’environ 4 pieds (plus de 1200 mm). Là où une épaisse végétation couvre le sol, et où le sol est vivant et poreux, au moins la moitié de cette eau de pluie est absorbée et conservée dans le sol et les strates du sous-sol. Une bonne quantité s’infiltre profondément et recharge les aquifères et les nappes phréatiques. Le sol vivant et les nappes phréatiques constituent des réservoirs naturels gratuitement offerts par la Nature. Particulièrement efficaces pour absorber la pluie, sont les terres couvertes de forêts et d’arbres. C’est ainsi qu’il y a un demi-siècle, la majeure    partie du territoire de l’Inde disposait d’assez d’eau fraîche tout au long de l’année, longtemps après la saison des pluies. Mais, à l’évidence, les forêts et la capacité de la terre à absorber la pluie ont chuté de façon dramatique. Les cours d’eau et les puits sont à sec. C’est déjà ce s’est passé dans trop d’endroits.

Alors que la recharge de l’eau du sol s’est considérablement réduite, son utilisation a augmenté. L’Inde puise chaque jour plus de 20 fois plus d’eau dans le sol qu’elle ne le faisait en 1950 ! Ce véritable gaspillage est le fait d’une minorité. Car, la majorité de la population de l’Inde – qui vit en puisant ou en pompant l’eau manuellement et qui pratique l’agriculture pluviale – continue à utiliser la même quantité d’eau souterraine par personne, comme elle l’a fait au fil des générations.

Plus de 80 % de la consommation d’eau en Inde sert à l’irrigation, et la plus grande partie est monopolisée par les cultures commerciales traitées chimiquement. Maharastra, par exemple, réunit le plus grand nombre de grands et de moyens barrages dans ce pays. Mais, à elle seule, la canne à sucre, qui pousse sur tout juste 3 à 4 % de la sole cultivable, engloutit près de 70 % des eaux d’irrigation. 1 acre de culture chimique de canne à sucre nécessite autant d’eau qu’il en faut pour 25 acres de jowar, bajra ou maïs. Les fabriques de sucre aussi en consomment d’énormes quantités. De la culture à la transformation, chaque kilo de sucre raffiné demande 2 à 3 tonnes d’eau. Avec cela, on pourrait cultiver sur le mode traditionnel de l’agriculture organique, environ 150 à 200 kg de nourrissant jowar ou bajra (variétés natives de millet).  Alors que le riz se prête bien à la culture pluviale, la vaste extension des cultures irriguées, pratiquées aussi bien en hiver qu’en été, a englouti de la même façon nos ressources en eau et épuisé les nappes phréatiques. Comme avec la canne à sucre, cela entraîne de façon irréversible la ruine des terres par l’effet de la salinité.

La salinisation des sols est le plus grand fléau lié à l’irrigation agricole intensive, en raison de la croûte de sels qui se forme à la surface des sols et s’épaissit progressivement. Des millions d’hectares de terres cultivées ont ainsi été ruinées. Les problèmes les plus graves sont apparus là où des plantes gorgées d’eau comme la canne à sucre ou le riz basmati sont cultivées à longueur d’année et où ont été abandonnés les anciens systèmes traditionnels de cultures mixtes et de rotation des cultures, qui demandent un minimum d’arrosage ou pas du tout.

Comme au moins 60 % de l’eau utilisée pour l’irrigation actuellement en Inde est excessive, donc néfaste, la première chose à faire est de contrôler cela. Ainsi, non seulement le grave dommage causé par trop d’irrigation sera stoppé, mais un bon quota de l’eau épargnée peut ainsi devenir utilisable localement, en priorité pour les zones qui subissent une grave pénurie.

Irrigation normale et recharge des nappes phréatiques à Kalpavrushka

Efficace, la culture organique nécessite très peu d’irrigation – beaucoup moins que ce qui est communément utilisé en agriculture moderne. Les rendements des récoltes sont meilleurs quand le sol est juste humide. Le riz est la seule exception car il pousse même sur les terres inondées, ce qui en fait une culture de mousson des zones de plaine naturellement vouées à l’inondation. L’excès d’irrigation dans le cas de toutes les autres cultures expulse l’air contenu dans les interstices du sol – absolument nécessaires pour la respiration des racines – et l’arrosage prolongé cause le pourrissement des racines.
L’irrigation sur ma ferme ne représente qu’une petite fraction de celle qui est apportée actuellement aux fermes modernes. De plus, le sol poreux sous l’épaisse végétation du verger est comme une éponge qui absorbe et infiltre l’eau vers les aquifères et la nappe phréatique, une énorme quantité d’eau de pluie lors de chaque mousson. La quantité d’eau ainsi retenue dans le sol à Kalpavrushka dépasse de beaucoup la quantité totale de l’eau tirée du puits pour l’irrigation dans les mois où il ne pleut pas. Ainsi ma ferme apporte plus d’eau à l’écosystème de la région qu’elle n’en consomme ! A l’évidence, la bonne voie pour sécuriser l’approvisionnement en eau et en aliments de cette nation passe par la pratique de cultures mixtes, adaptées au contexte local, de plantes et d’arbres, sur le mode organique, suivant les lois de la Nature.

La nécessité de 30 % de couvert forestier.

Nous devons restaurer au moins 30 % du couvert forestier d’espèces indigènes d’arbres et de forêts variées, au cours de la prochaine ou des 2 prochaines décennies. Telle est la tâche centrale de la collecte écologique de l’eau, la clé pour restaurer l’abondance naturelle des réserves d’eau dans le sol. D’exceptionnels avantages peuvent en être tirés, pour un coût comparativement minime. Malheureusement, nous n’arrivons pas à comprendre que le potentiel de captation naturelle de l’eau dans le sol est plusieurs fois supérieur à la capacité totale de l’ensemble des grands et moyens projets d’irrigation en Inde – opérationnels, en cours d’exécution ou encore sur le papier ! Un tel stockage souterrain décentralisé est plus efficace qu’un stockage de surface à protéger de la forte évaporation.

La plantation d’arbres permettrait également de disposer d’une diversité de produits utiles favorisant le bien-être d’un grand nombre de personnes. Même les déserts peuvent être reverdis en moins d’une décade. En intercalant des cultures et des arbres de courte, moyenne et longue durée de vie, il est possible pour un fermier d’assurer une disponibilité continue de nourriture au cours d’une période de transition jusqu’à ce que les arbres fruitiers de longue durée soient assez développés pour commencer à produire. La plus grande disponibilité de biomasse et une complète couverture du sol accélèreront aussi la régénération de la fertilité du sol.

Production, Pauvreté et Population.

Après le départ des Anglais, après 250 ans de vol de notre revenu agricole, l’agriculture indienne s’est rapidement récupérée. Il n’y avait pas de pénurie des divers aliments dans nos campagnes où vivaient les trois-quarts de la population de l’Inde.

La vraie raison pour impulser la « Révolution Verte » était un objectif beaucoup plus étroit : Celui d’augmenter les excédents commerciaux de quelques céréales relativement moins périssables afin d’alimenter l’expansion urbaine – industrielle favorisée par le gouvernement. Le nouveau système parasitaire d’agriculture que vous avez vigoureusement promu n’a guère profité qu’aux industriels, aux marchands et aux hommes de pouvoir. Les coûts des fermiers ont augmenté massivement et les marges ont fondu. Avec l’érosion de la fertilité naturelle de leur terre, on les laisse quasiment les mains vides, quand ils n’accumulent pas les dettes sur leurs sols détruits. Nombreux sont ceux qui ont cessé de cultiver. Plus nombreux encore sont ceux qui veulent le faire, pressionnés par les coûts qui n’en finissent pas de grimper.

C’est d’autant plus tragique que la Nature nous a généreusement offert tout ce dont nous avons besoin pour l’agriculture organique qui, elle, produit une nourriture saine, et non des aliments empoisonnés.

Restaurer la santé naturelle de l’Agriculture Indienne est la voie pour résoudre les problèmes interconnectés de la pauvreté, de la désoccupation et de la croissance démographique. Un maximum de gens peuvent devenir autonomes par la pratique agricole, seulement si les apports nécessaires sont réduits au strict minimum.

Une telle pratique agricole doit requérir un minimum de capital financier et d’achats, un minimum d’équipement agricole (charrue, outils, etc.), un minimum de travail indispensable et un minimum de technologie importée. Ainsi, la production agricole augmentée sans augmentation des coûts, la pauvreté diminuera et le mieux-être de la population sera bien visible.

La pratique agricole autonome – avec peu ou pas d’apports extérieurs – était notre mode d’agriculture qui nous réussissait, par le passé. Sauf dans les périodes de guerre et d’excessive oppression coloniale, nos fermiers étaient largement autosuffisants, et même ils produisaient des excédents, bien que généralement en moindres quantités et de produits beaucoup plus variés. Ces produits, particulièrement périssables, pouvaient difficilement fournir les marchés des villes. C’est ainsi que les fermiers de la nation ont été amenés à pratiquer la monoculture chimique d’un petit nombre de produits commerciaux comme l’avoine, le riz ou le sucre, plutôt que leur polyculture traditionnelle qui ne nécessitait pas d’achats extérieurs et qui réussissait aux fermiers des régions à faibles précipitations, avec plus de diversité et plus de continuité de récoltes tout au long de l’année – Sans aucune irrigation et sans apport extérieur.

En conclusion :

Je souhaite que vous ayez l’honnêteté d’appuyer un vaste changement de cap vers la pratique de l’agriculture organique diversifiée, le reboisement et la régénération des forêts (ainsi que les ressources naturelles et les droits des populations locales) – dont l’Inde a grandement besoin.

Je serai heureux de répondre à toute question (ou inquiétude) qui me sera posée, par écrit de préférence.

Je vous invite également à visiter ma ferme et d’autres fermes qui sont cultivées selon mon système, sous réserve d’en être informé à l’avance. Depuis de nombreuses années, nous avons lancé une invitation ouverte à quiconque s’intéresse à l’agriculture organique / naturelle pour visiter la « Sanghavi Farm » de 10 h à 12 h et la « Kalpavrushka Farm » de 14 h à 16 h, tous les Samedi. Cette invitation est toujours d’actualité.

J’ajouterai finalement que cette lettre a été transcrite en Anglais par Bharat Mansata, à partir de nos entretiens en Gujarati.

Pour en savoir plus, visitez le website : www.savesanghavi.com

Que vous coïncidiez ou non avec mes points de vue, j’attendrai votre réponse.

Sincèrement Vôtre,

Bhaskar H. Save

Comparaison entre Agriculture Chimique et Agriculture Organique

par Bhaskar Save

1-    L’agriculture chimique fragmente le réseau du vivant ; L’agriculture organique le nourrit dans sa totalité.
2-    L’agriculture chimique dépend des combustibles fossiles ; l’agriculture organique du sol vivant.
3-    L’agriculture voit sa terre comme un substrat inerte ; l’agriculture organique sait que la sienne foisonne de vie.
4-    L’agriculture chimique pollue l’air, l’eau et le sol ; l’agriculture organique les purifie et les renouvelle.
5-    L’agriculture chimique utilise de grandes quantités d’eau et épuise les nappes phréatiques ; l’agriculture organique demande beaucoup moins d’irrigation et recharge l’eau du sol.
6-    L’agriculture chimique pratique la monoculture et détruit la diversité ; l’agriculture organique pratique la polyculture et nourrit la diversité.
7-    L’agriculture chimique produit des aliments empoisonnés ; l’agriculture organique produit de la nourriture saine.
8-    L’agriculture chimique a une courte histoire et elle porte la menace d’un futur sombre; l’agriculture organique a une longue histoire et elle est promise à un brillant avenir.
9-    L’agriculture chimique est une technologie exogène, importée ; l’agriculture organique a évolué de façon indigène.
10-    L’agriculture chimique est propagée au moyen d’une information scolaire et institutionnelle dévoyée ; l’agriculture organique s’apprend de la Nature et de l’expérience des fermiers.
11-    L’agriculture chimique profite aux marchands et aux industriels ; l’agriculture organique bénéficie aux fermiers, à l’envir@onnement et à la société dans son ensemble.
12-    L’agriculture chimique vole l’autonomie et l’auto-estime des fermiers et des populations villageoises ; l’agriculture organique les restaure et les renforce.
13-    L’agriculture chimique conduit à la ruine et à la misère ; l’agriculture organique libère des dettes et du malheur.
14-    L’agriculture chimique est violente et entropique ; l’agriculture organique est non-violente et synergique.
15-    L’agriculture chimique est une fausse « révolution verte » ; l’agriculture organique est une véritable « révolution verte ».
16-    L’agriculture chimique est crûment matérialiste, sans ancrage idéologique ; l’agriculture organique est durablement enracinée dans la spiritualité et la vérité.
17-    L’agriculture chimique est suicidaire, allant de la vie vers la mort ; l’agriculture organique est la voie de la régénération.
18-    L’agriculture chimique est le véhicule du commerce et de l’oppression ; l’agriculture organique est le chemin de la culture et de la coévolution.

Bhaskar Save Open Letter (Juillet 2006)
Transcription en Anglais à partir d’entretiens en Gujarati : Bharat Mansata
Traduction Anglais – Français : Duval Gil Garcin (Mars 2013)

Mais qui veut donc la peau des 24 loups ?

Résumons la situation. En règle générale, les humains ne tolèrent aucune concurrence. Eux seuls ont le droit d’occuper le monde, de torturer, d’éliminer. Le Loup, qui habitait les terres qu’on appelle la France depuis des centaines de milliers d’années – peut-être davantage que nous -, a été buté par les soudards habituels. Des primes d’État, de la strychnine, des coups de fusil, et bon débarras. Au tout début des années Trente du siècle écoulé, le Français de souche était enfin tranquille. Seul, rotant, égrotant à l’occasion, mais peinard.

Et puis le Loup est revenu. Seul, contrairement à ce que fantasment tant de crétins. Seul. Depuis ses refuges italiens des monts Apennins, où il n’avait jamais disparu. En 1992, il est vu dans le Mercantour, au-dessus de Nice. Comme c’est un athlète accompli, comme c’est un aventureux personnage, il n’a cessé depuis d’avancer. Les Alpes, puis la vallée du Rhône, la ligne TGV, l’autoroute, le fleuve. Il a installé quelques compagnons dans les Cévennes, il a été vu dans le Gers, il a poussé même jusqu’aux Pyrénées catalanes. Je crois que l’on peut appeler cela un miracle.

Combien sont-ils ? Peut-être 250, peut-être un peu plus, alors qu’ils étaient aux environs de 25 000 au moment de la Révolution de 1789. Il y en a 2500 en Espagne, sans doute 1200 en Italie. Mais la France éternelle retrouve, intactes, ses mœurs barbares. Le député socialiste de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), Christophe Castaner, vient d’annoncer en fanfare que 24 loups pourraient être légalement abattus en cette année 2013. Cela donne un article burlesque, tiré d’une dépêche de l’AFP (ici) , où le faux le dispute au controuvé. Mais commençons par rire. Le communiqué tautologique de Castaner annonce délicieusement  « un accord unanime accepté par tous ». À trop vouloir prouver, on finit par se ridiculiser.

Mais l’important est ailleurs. Le titre dit en effet : « Ecolos et éleveurs d’accord sur le nombre de loups à tuer ». Est-ce vrai ? Bien sûr que non. Castaner se fabrique une place dans les journaux télévisés grâce au Loup, voilà à peu près tout. On n’a pas assez dit combien de roitelets de province, qui de droite qui de gauche, à propos du Loup ou au sujet de l’Ours, ont bâti de la sorte leur image publique. Certes, il est plus facile d’encourager les tirs sur le loup que de régler le sort du pastoralisme en France. Cette activité, sans solution de continuité chez nous depuis le Néolithique, est proche de l’extinction à cause de l’évolution mondialisée de l’économie, que soutient de toutes ses forces le député Castaner. Mais comme il n’a aucunement l’intention de risquer sa carrière pour les bergers, il se contente de servir la soupe aux porteurs de flingots. C’est bien.

Cette pantomime commune s’inscrit dans le cadre d’un Plan Loup 2013-2017, annoncé le 5 février par la ministre de l’Écologie, Delphine Batho, et le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll. Sa philosophie repose sur une indifférence fondamentale aux gravissimes questions posées par l’effondrement de la biodiversité. Ces gens s’en cognent totalement. Oui aux colloques, oui aux breloques, oui aux larmoiements télévisés sur le sort de l’Éléphant et du Tigre, mais sus au Loup.  Je sais qu’ils trouveront ces propos déplacés, outranciers,voire imbéciles. J’assume sans difficulté. Le plan Loup prévoit de tuer de plus en plus de loups, et de faciliter les indemnisations pour les brebis qu’ils pourraient croquer. Prose, lamentable prose de Le Foll et Batho : « Le loup est et restera une espèce strictement protégée. Il est néanmoins possible de tenir compte de la bonne dynamique de population de l’espèce afin de mettre en place une gestion plus fine ». La gestion plus fine, c’est le flingue.

Revenons aux élucubrations de Castaner. Le Groupe national Loup (GNL) me fait penser, mutatis mutandis, au Comité permanent amiante (CPA), qui a permis à l’industrie de l’amiante de continuer de fourguer son poison mortel avec l’aval des syndicats ouvriers dûment représentés (ici). Comme le CPA, le GNL regroupe tout le monde, ce qui permet à Castaner de parler d’unanimité : les services d’État, les éleveurs, les politiques, les associations de protection de la nature. Ces dernières sont trois à siéger dans cette structure consultative, qui sert en fait de paravent « démocratique » aux décisions prises ailleurs, pour des raisons essentiellement politiciennes. Trois : le WWF, France Nature Environnement (FNE), et Ferus

En tout cas, 24 loups au tableau de chasse de 2013. J’ai voulu savoir ce que les associations-caution avaient dit au cours de la fatidique réunion du GNL. Car en effet, ou, ou. Ou elles sont d’accord avec l’abattage de 24 loups, ou non. Qui ne dit mot consent ? Aucune, je le constate, n’a osé se démarquer des propos « unanimistes » de Castaner. Cela ne m’étonne guère, soyons franc, de la part du WWF et de FNE. Mais Ferus, que j’ai toujours tenue pour une association combattive (ici) ? Pour en avoir le cœur net, j’ai appelé le président de Ferus, Jean-François Darmstaedter. Son propos ne m’a pas paru d’une clarté cristalline, mais enfin, voici : « Nous ne sommes pas d’accord avec les tirs de prélèvement de loups. Le GNL est consultatif et l’État y annonce ses décisions, sans vote. Nous n’avons pas approuvé. Nous prenons acte de la décision d’abattre 24 loups ».

Dieu du ciel, si Ferus en est là, où en sont les autres ? Et jusqu’où iront les tirs contre les loups ? Je précise pour finir un point essentiel. Défendre le Loup est une affaire complexe, et il est certain que sa présence peut être, localement, une grave gêne pour les éleveurs. Je ne me fous pas de ces derniers, et toute solution véritable passe par une prise en compte de leurs problèmes. Ceci posé, tout est question de cadre, de paradigme si vous voulez. L’ancienne manière de penser – le progrès, la domination de la nature, la croissance, l’économie avant tout – conduit tout droit à une deuxième extermination du Loup en France. Car cet animal est un obstacle réel au développement sans fin des activités humaines.

Si l’on modifie radicalement les priorités, si l’on admet cette triste évidence que la vie disparaît à folle vitesse, si l’on reconnaît que l’emprise humaine sur les écosystèmes et le vivant doit être diminuée, alors oui, des solutions seront trouvées. Sur fond de déprise agricole et de disparition – que je regrette – de la civilisation paysanne, des millions d’hectares, en France, sont retournés à la friche, et bien souvent à la forêt. Le Loup a sa place, une grande et belle place chez nous, et ceux qui pensent le contraire sont des adversaires de l’écologie.

Le GNL est un adversaire décidé de l’écologie. Ceux qui y siègent sont ou seront des adversaires de l’écologie. Je viens d’avoir mon ami Pierre Athanaze, président de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), au téléphone. L’Aspas (ici) est une magnifique association, à laquelle il n’est pas interdit d’adhérer. Et Pierre, outragé et furieux, vient de me dire : « Tu sais quoi ? On est en train de gérer le Loup, qui est une espèce protégée, comme un gibier. Comme une espèce chassable ». Et il a raison. Le Loup, si fragile encore, devient une cible, avec la complicité d’associations censées le protéger. Le Loup s’apprête à être tiré comme un lapin.

Lisez donc Charlie (sur les Verts, sur Placé, sur Duflot) !

Droit au but : ce qui suit est de la pub pour Charlie Hebdo. Je vous invite, passant outre la détestation de certains pour ce titre, à lire le numéro en kiosque depuis mercredi. Il contient un long entretien avec Daniel Cohn Bendit et Jean-Paul Besset, que j’ai mené à Strasbourg. Si vous vous y collez, vous me donnerez votre avis. Pour moi, il contient des éléments d’information décisifs sur l’état du mouvement Europe Écologie Les Verts (EELV). Or nul ne s’est hasardé à le commenter. Je ne pense pas là aux journalistes politiques, qui pensent si peu en règle générale, mais à tous ceux, tout de même nombreux, qui se réclament de l’écologie politique.

Rien. Pas un mot. Pourtant, Cohn Bendit est, quoi qu’on pense de lui au plan politique – je n’ai rien à voir avec lui sur ce terrain -, une figure essentielle de ce courant. Tout comme l’est Jean-Paul Besset, qui a lancé en vérité, avec Pascal Durand, l’aventure électorale connue sous le nom d’Europe Écologie. Pour vous appâter, un peu grossièrement je l’avoue, je vous mets ci-dessous quelques lignes de l’entretien, qui courts sur deux pages. Est-ce du teasing ? J’ai honte, mais je crois bien.

————————————————–(DCB, c’est Cohn Bendit, et JPB, c’est Besset)

DCB : Oh, il n’y a pas eu malentendu. On se comprenait sans difficulté. Mais il y avait bien deux logiques. Nous voulions dépasser les Verts en les faisant exploser, et Cécile Duflot voulait récupérer notre mouvement pour renforcer son parti. Le face-à-face était inégal : nous étions dix face à un parti, une structure, des professionnels de la politique. Si on a pu lancer Europe Écologie, c’est que les Verts savaient qu’en nous disant Niet, ils partiraient à la bataille avec leur 1,5 % de voix de la présidentielle. On l’a donc emporté.

Charlie : Oui, mais de la même manière ambiguë que Pyrrhus. Car vous aviez en fait perdu.

DCB : La campagne des Européennes de 2009 a été bien étrange :  à part Cécile Duflot, aucun responsable Vert ne s’est montré ! Les autres ont volé au secours de la victoire quand les sondages ont été favorables. C’est après que nous avons déconné : le moment clé se situe aux journées d’été des Verts en août 2009 à Nîmes. On avait décidé de proposer une adhésion directe à Europe Écologie. Le blocage a été total. Les Verts ont refusé.

JPB : On appelait les électeurs de juin à nous rejoindre directement, sans passer par la case du vieux parti.

Un autre extrait :

Charlie : Mais qui est donc Jean-Vincent Placé ?

DCB : Je dirais volontiers qu’il est l’apparatchik qui nous a manqué. Personne, parmi nous, ne pouvait jouer ce rôle-là, car il est d’un cynisme absolu. Il se dit de gauche, mais tous ses comportements sociaux font penser qu’il est tout sauf de gauche. Par exemple, la manière dont il se comporte avec les autres. Dont il s’habille. Dont il va au restaurant. Et son cynisme est à l’œuvre jusque dans le contenu politique. Il voulait aller au gouvernement, bien sûr, mais s’il avait été ministre, il aurait tout défendu sans état d’âme, y compris le pacte budgétaire européen. Mais comme il n’a pas réussi, son message aux socialistes est aujourd’hui de dire : « Vous allez me le payer ». Placé peut vendre n’importe quel positionnement d’Europe Écologie Les Verts.

Charlie : Distribue-t-il, comme on le dit, des postes ?

JPB : Oui. Des postes de sénateurs, de députés, de conseillers régionaux. Bien sûr ! Nous avons autour de 250 conseillers régionaux, plus de 50 conseillers généraux. Mais bien au-delà de sa personne, Placé représente une face de l’engagement politique. Il ne s’agit plus pour lui et ses proches d’aider à la transformation sociale.

Les yakuzas au secours de l’atome

Publié dans Charlie Hebdo le 13 mars 2013

Deux ans après Fukushima, on découvre au Japon que la pègre dirige en sous-main la décontamination des installations nucléaires bousillées. Pas grave : on envoie au charbon atomique des SDF.

En ce deuxième anniversaire de Fukushima – 11 mars 2011 -, penser à Günter Wallraff, un sérieux client. À la fin de 1985, ce journaleux allemand se fabrique l’identité d’un prolo turc, et va bosser sur les chantiers. Il se ramasse tout pleine gueule : la violence du travail, les brimades des petits chefs, le racisme. Il en fera un livre vendu à quatre millions d’exemplaires en Allemagne, Ganz unten (Tête de turc, La Découverte).

Tomohiko Suzuki a fait un peu pareil au Japon. Ce fondu se fait embaucher à l’été 2011 à Fukushima Daiichi, l’un des épicentres de la grande cata. Suzuki a un emploi subalterne, en rapport avec la décontamination de l’eau, qui s’est accumulée partout sur le site nucléaire. Et il voit des choses, plein de choses qu’on ne verra pas à la télé japonaise. Il en tirera un livre non traduit, ヤクザと原発, soit sauf grave erreur : « Les Yakuza et les centrales nucléaires ».

Car les yakuzas sont partout. Avant de détailler le tableau, un point d’actualité : il y a quelques jours, un bon garçon de 40 ans, Yoshinori Arai, s’est fait embastiller par la police locale. Yoshinori est un chefaillon du syndicat du crime appelé Sumiyoshi-kai, et il envoyait travailler au démantèlement des réacteurs de Fukushima des couillons d’ouvriers triès par lui, et qui lui versaient une (grosse) dîme.

Dans son livre, Tomohiko Suzuki racontait plein d’histoires du même tonneau. Dans la région de Tōhoku, au nord-est, là où se trouve Fukushima, les yakuzas dont partout où le nucléaire défunt attire des fonds publics. Démolition, reconstruction, traitement des déchets, décontamination : autant de domaines dans lesquelles gagner fortune rapidement. Dès après la catastrophe, les yakuzas ont ciblé trois catégories remarquables : les SDF, les psychotiques et assimilés, les endettés. Malin, car comment dans ces cas-là refuser un petit service à ces braves salopards ?

Un nombre indéterminé de « cas » ont été envoyés sur les chantiers les plus dangereux, qui ne risquent pas de venir se plaindre d’avoir chopé le cancer. Autre technique, qui fait honneur à ses inventeurs : les yakuzas ont obtenu, sous de faux noms, des prêts gratuits accordés aux victimes de Fukushima, ensuite utilisés pour la réfection de sex-shops et de boxons. Les flics auraient déterré des dizaines d’affaires, mais la cruelle vérité oblige à dire qu’aucune ne sort vraiment. Ni ne sortira. Car les yakuzas sont à peu près intouchables.

D’où viennent ces bandes criminelles ? De l’Histoire. Peut-être des bakuto, joueurs professionnels itinérants d’il y a 300 ans. Peut-être des samouraïs déchus de la pax Tokugawa, il y a près de 400 ans. Le sûr, c’est que c’est vieux. Il ne faut pas voir les yakuzas de 2013 comme des marlous de la banlieue française. Ils tuent et rançonnent, certes, mais dans le respect de la loi nipponne. Aussi rigolo que cela paraisse, une loi votée en 1992 oblige ces mafieux à se déclarer officiellement. Ce que près de 85 000 personnes ont fait. Les quatre bandes principales ont pignon sur rue et gèrent, à côté de leurs activités criminelles, des affaires on ne peut plus ordinaires. Précisons tout de suite que cette loi dite, sans doute par antiphrase, Antigang, n’est pas pénale. Si un yakuza ne la respecte pas, on lui tape sur les doigts, sous la forme d’un cruel rappel à l’ordre.

Autant passer de suite à la vérité du dossier. Depuis des lustres, et surtout après la défaite militaire de 1945, les yakuzas ont été un pilier du maintien de l’ordre social, capables quand il le fallait de briser une grève ou de semer la zone dans un meeting communiste. Il paraît que la flicaille ne respecte plus tout à fait comme avant cette splendide mafia, mais cela reste à prouver. L’exemple de Yoshio Kodama est là pour montrer le rôle politique décisif des yakuzas dans le Japon d’après-guerre. Kodama, mort dans son lit en 1984 aura été à la fois l’un des fondateurs du grand parti de droite PLD, milliardaire, yakuza et agent de la CIA.

Mais revenons à nos atomes crochus et comparons pour le fun les criminels qui tiennent l’industrie nucléaire japonaise et les yakuzas qui font passer le balai aux SDF.