Archives mensuelles : août 2013

Le Foll invente « l’agriculture écologiquement intensive »

Cet article a paru dans Charlie Hebdo le 21 août 2013

Quatre ministres viennent de réclamer une accélération de la « transition écologique », et parmi eux, Le Foll, censé s’occuper d’agriculture. Le blème, c’est que Le Foll a une idée très personnelle du sujet.

On a beau savoir que le faux et la novlangue ont partout triomphé, on reste béat d’admiration. Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, est désormais un partisan de l’agroécologie et de l’ « agriculture écologiquement intensive » ou AEI pour les intimes. La grande farce est née pendant le Grenelle de l’environnement, à l’automne 2008. Sarkozy avait alors décidé de faire un show à l’américaine, jurant que la France se lançait dans une vaste « révolution écologique ». Qui s’en souvient ? Personne.

Du côté de l’agriculture industrielle et de la FNSEA, on savait depuis un moment que le modèle n’avait aucun avenir. Les sols ne peuvent éternellement supporter tant de milliers de tonnes de pesticides et d’engrais. Et la société commençait à ne plus vouloir ingurgiter toutes les merdes produites. En clair, il fallait ripoliner le système. On appelle cela, dans les officines spécialisées, « travailler sur l’acceptabilité sociale ». Et c’est alors que vint l’impeccable Michel Griffon. Ingénieur agronome, économiste, il a fait toute sa carrière dans les administrations, par exemple au ministère de la Coopération, entre 1982 et 1986, où il occupait le poste stratégique de « secrétaire des programmes ». On ne présente plus ce magnifique ministère, ni son rôle réel, notamment en Afrique.

Donc, Griffon. Il propose au cours du Grenelle une audacieuse formule citée plus haut, « l’agriculture écologiquement intensive ». Le principe en est simple : il faut produire de plus en plus, et donc intensifier encore, mais dans la propreté s’il vous plaît. Comment ? C’est une autre histoire. Quelques colloques et branlotages plus tard, Le Foll achète la marchandise. Il participe ainsi, en septembre 2010, à un débat loufoque sur le sujet avec deux manitous de l’agro-industrie, Christian Pees – coopérative Euralis – et Christiane Lambert, cheftaine de la FNSEA. Ce bastringue n’interdit évidemment ni les pesticides ni les OGM.

Nommé ministre en juin 2012, Le Foll ne se sent plus. Pour le même prix, il ajoute une autre expression, l’agroécologie. C’est une belle prise de guerre, car cette dernière appartient aux vrais écologistes, façon Pierre Rabhi, pour qui l’agriculture n’est pas une technique, mais un modèle social. Le Foll, qui s’en bat l’oeil, bricole un fourre-tout qui mêle « agriculture écologiquement intensive » et agroécologie. Roule ma poule ! Le 18 décembre 2012, Il organise au palais d’Iéna, à Paris, une pompeuse conférence nationale au titre affriolant : « Agricultures, produisons autrement ». On y parle « agriculture heureuse », « nouveau modèle » ; on y jure que la France doit devenir la « référence mondiale de l’agroécologie ». Marion Guillou, ancienne patronne de l’Inra, l’institut des pesticides et de la fin des paysans, trône juste au milieu.

On retrouve la dame le 11 juin 2013, au cours d’une remise solennelle d’un rapport sur l’agroécologie que lui a obligeamment commandé Le Foll. La scène est historique. Guillou proclame en révolutionnaire la nécessité de « créer une dynamique ». Mais reprenant ses esprits, elle précise que de tels efforts prendront du temps. Et là-dessus, Le Foll annonce qu’une loi dite de modernisation, prévue en 2013, ne sera votée au mieux qu’en 2014.
Grotesque ? Affirmatif.

Le Foll ne dit évidemment pas un mot sur le système à l’origine du gigantesque merdier. Rien sur l’agro-industrie, ses pesticides, ses coopératives, ses chambres d’agriculture inféodées, ses céréaliers gorgés de subventions. Rien bien sûr à propos des centaines de milliers de kilomètres de haies arrachées, ou du remembrement au sabre d’abordage. Le ministre veut faire croire que, par la magie du verbe, les profiteurs d’hier seront les vertueux de demain.

Notons que certains disent toute la vérité sur « l’agriculture écologiquement intensive ». Dans une motion votée à l’unanimité par les Chambres d’agriculture de Bretagne, aux mains de la FNSEA, on peut lire ce délicat aveu : « L’AEI permet (…) de se projeter vers le futur en évoluant dans les pratiques et systèmes en place (…) L’AEI (…) ne doit pas d’aboutir à l’édition d’un cahier des charges ». Pas de cahier de charges, donc pas d’obligations. Business as usual.

La guerre aux bêtes (José Bové monte encore au front)

 Je l’ai assez dit ici : j’aime bien José Bové, que je ne suis pas loin de considérer comme un ami. Je le connais depuis un quart de siècle, ce qui signifie que je l’ai rencontré bien avant le démontage du McDo de Millau, qui a fait sa célébrité. Mais comme, en outre, je me vante de ne pas respecter la hiérarchie sociale, fût-elle médiatique, je n’ai jamais hésité à ferrailler contre lui. C’est ainsi, ce ne sera jamais autrement. Et sur la question du Loup, José Bové montre à mes yeux qu’il n’est pas un écologiste au sens que je donne en tout cas à ce mot. Je sais que les définitions ne manquent pas, ce qui crée une immense confusion des esprits, mais la mienne ne changera pas. En attendant, en espérant le jour où nous aurons inventé un mot nouveau, je me répète : José Bové n’est pas un écologiste.

Cette fin d’été est marquée par une nouvelle levée de boucliers dans la région même où s’illustra, au 18ème siècle la Bête du Gévaudan : entre la Lozère et la Haute-Loire actuelles. Une manifestation d’éleveurs, rassemblée par la FNSEA, vient d’avoir lieu à Langogne, là où j’ai pêché jadis à la mouche – nul n’est parfait – quelques truites aussitôt cuites au feu. Jusque-là, rien d’étonnant. Une manifestation de plus, pour dire que le pastoralisme est incompatible avec l’élevage de brebis. Sauf que Bové s’est senti obligé de soutenir à distance, occupé qu’il était à participer aux Journées d’été d’Europe Écologie, à Marseille. Déclaration au quotidien Le Midi Libre  le 24 août : « Un loup s’est fait écraser à l’entrée de Millau en février. Ses congénères peuvent désormais arriver sur le rayon Roquefort. Il faut envisager une législation renforcée pour protéger les territoires ruraux et d’élevage. Le tir est la seule solution à certains endroits. On a vu que les mesures mises en place ne suffisaient pas. Soit on met l’homme et le maintien des paysans comme une priorité, soit on met le loup et ça veut dire que l’espace disparaît. On aura des animaux hors sol à l’intérieur pour permettre au loup d’être sur l’espace ». (Merci à Érick de m’avoir envoyé la copie).

Il ne s’agit pas même de polémique : l’homme prime. Selon Bové, Le loup fait disparaître l’espace par un coup de baguette magique, car cet espace, c’est celui des humains, et il faut choisir. Eux ou nous. L’Homme ou la Bête, ritournelle des civilisations humaines depuis des milliers d’années. Comme le raisonnement de Bové s’applique fatalement ailleurs, on voit où l’on irait si l’on retenait son point de vue. Partout où l’animal gêne les activités économiques, il doit disparaître. Et comme tel est le cas de l’Afrique à l’Asie, des Amériques jusqu’en Océanie, en passant par la vieille Europe, il doit disparaître partout. Dans les mers y compris, car le requin ne sabote-t-il pas les efforts de l’industrie du surf ?

Bon. José Bové est selon moi un environnementaliste. Ce qui importe réellement, c’est ce qui entoure, « environne » le roi des animaux, c’est-à-dire l’homme. C’est un courant, assurément puissant, mais qui n’a jamais été le mien. Quand j’entends le mot « environnement », si je le peux, je passe mon chemin. Un écologiste, à mon sentiment, considère l’ensemble, les interdépendances, la beauté et la nécessité de chaque espèce. Et dans ce vaste tout, l’homme n’est jamais qu’un élément, certes décisif, mais qui doit composer, partager, céder, éventuellement reculer. L’écologie est donc bien un acte de rupture mentale considérable, pour la raison que l’homme n’a cessé d’avancer, d’occuper les espaces, de ruiner un à un  les territoires conquis. Je vois bien ce qu’une telle vision a d’invraisemblable sur une Terre désormais surpeuplée [oui, je crois que la Terre est surpeuplée, mais oui,  je compte bien défendre la vie des hommes existants ] mais enfin, je n’en ai aucune autre à ma disposition.

Pour en revenir au Loup, j’en ai marre d’entendre tant d’abrutis d’ici ou là opposer une poignée d’urbains dégénérés, ignorants autant qu’indifférents, aux si braves habitants des montagnes, courageux bien sûr, lucides et réalistes de surcroît. J’en ai simplement marre de cette absence de pensée, qui habille si mal la défense d’intérêts personnels. Pas de malentendu ! Je comprends que des éleveurs de brebis ne supportent pas la présence du loup. Et même qu’ils réclament son éradication. Mais la marche d’une société ne peut être l’agrégat des revendications de tous les groupes et de chaque individu. Nous sommes collectivement malades d’une exacerbation de l’individualisme, fondement hélas des sociétés modernes. Il y a deux siècles, la proclamation de l’individu était une émancipation. Aujourd’hui, étendue jusqu’au délire par les publicités au service de la marchandise et de la consommation perpétuelle, elle n’est plus que terrifiante régression.

Oui, les éleveurs doivent être entendus. Mais, oui, la société doit dire que la défense de la biodiversité est une valeur supérieure, qui s’impose à tous. Ayant affirmé cela avec force, elle doit – nous tous devons – proposer un pacte national pour la coexistence avec les grands prédateurs, qui sont ici chez eux. Ce pacte consisterait en des droits pour tous, animaux compris, et des devoirs pour les humains. Des devoirs pour nous, car sauf grave erreur, c’est bien nous qui commandons. Et qui tuons les brebis par millions. Et qui tuons au gaz neurotoxique les enfants de Damas aujourd’hui. Après ceux d’Halabja en 1988, grâce aux Mirage français fournis à l’excellente armée irakienne. Après tant d’autres. Avant bien d’autres.

Défendre les loups présents en France est un acte évident de civilisation.

Et une piquouse d’aluminium, une !

Publié dans l’hebdomadaire Charlie Hebdo le mercredi 14 août 2013

Les industriels ont ajouté de l’aluminium dans tous les vaccins, y compris ceux pour les bébés. On s’en foutrait si ce métal n’était pas gravement soupçonné de provoquer une nouvelle maladie. Pendant ce temps, le gouvernement pionce.

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Pourquoi ? Jusqu’en 2008, on pouvait encore trouver des vaccins sans aluminium. Depuis, impossible. Chaque injection introduit fatalement une dose de cet adjuvant dans le corps, qu’on soit bébé ou vieillard. Or, il y a un sacré lézard. Une association de malades, E3M (http://www.myofasciite.fr), mène un formidable combat pour le retour de vaccins sans aluminium, et plusieurs de ses membres viennent d’ailleurs de mener une grève de la faim de plus d’un mois, soutenus par des parlementaires – les écolos Michèle Rivasi et Corinne Lepage, la sénatrice communiste Laurence Cohen, le Modem Jean Lassalle. Trois malades ont d’ailleurs porté plainte contre X pour blessures involontaires.

Du côté du pouvoir, Marisol Touraine, ministre de la Santé, avait promis le retour de vaccins sans alu pendant la campagne présidentielle, mais elle ne veut plus bouger un doigt. 75 000 personnes ont signé en ligne un appel de soutien à la grève de la faim, mais pour le moment, nib. On attend prudemment septembre.

Tentons un résumé de ce vaste bobinard. Le 1er août 1998, le professeur Gherardi – hôpital Henri Mondor, Créteil – et une poignée de ses collègues publient un article remarqué dans le journal scientifique The Lancet (1). Ils y décrivent une nouvelle maladie, appelée myofasciite à macrophages (MFM). Peu à peu, un petit groupe de scientifiques, autour de Gherardi, se convainc par de multiples examens cliniques que l’aluminium contenu dans les vaccins pourrait être la cause de la MFM. Et cet aluminium semble bien, chez une partie des vaccinés, rester dans la zone d’injection au lieu de se dissoudre naturellement, avant de migrer jusqu’au cerveau, provoquant de graves dégâts cognitifs, de nombreuses douleurs et des fatigues invalidantes. Le cœur de la controverse est là. Ceux de l’association E3M réclament au moins, compte tenu de très fortes suspicions, le retour au libre choix de vacciner sans aluminium.

On en était là jusqu’à la publication ces tout derniers jours d’un copieux rapport officiel (2) du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP). Intitulé « Aluminium et vaccins », ce texte de 63 pages, qui se veut une analyse mondiale de la question, « estime que les données scientifiques disponibles à ce jour ne permettent pas de remettre en cause la sécurité des vaccins contenant de l’aluminium, au regard de leur balance bénéfices/risques ». Laissons de côté le verbiage technocratique, et signalons plutôt l’étrangeté du texte. Car à côté de cette conclusion, qui ne peut que complaire à l’industrie du vaccin, le Haut Conseil essaie maladroitement de prendre des précautions, au cas où.

Constatant l’évidence de questions sans réponse – par exemple : « quelle est la durée normale de persistance [des] lésions et après quel délai l’aluminium du muscle se résorbe-t-il ? » -, le rapport suggère de nouvelles études. Y aurait pas de risques, mais faudrait voir. De son côté, l’association E3M se livre à un commentaire critique qui oblige à se poser de pénibles questions, y compris sur la persistance possible de conflits d’intérêt entre certains auteurs de la synthèse et des labos pharmaceutiques.

Le rapport du Haut Conseil consacre par ailleurs beaucoup de place à dézinguer le travail du professeur Gherardi, visiblement sa bête noire, et même d’E3M. Or Gherardi n’a été auditionné que quelques jours avant la validation du texte, alors que les conclusions étaient déjà arrêtées, et l’association n’a quant à elle jamais été reçue, ce qui fait un tantinet beaucoup.

Ajoutons deux points. Un, l’aluminium utilisé dans la « fabrication » de l’eau potable est fortement soupçonné de jouer un rôle dans la maladie d’Alzheimer. Deux, la toxicologie de papa, celle du HCSP, postule avec Paracelse, depuis près de 500 ans, que la dose fait le poison. Des études de plus en plus nombreuses pulvérisent cette vieillerie, car certains toxiques sont bien plus actifs à des doses infinitésimales. Mame Touraine, c’est si dur, de tenir une promesse ?

(1) Macrophagic myofasciitis: an emerging entity
(2) http://www.hcsp.fr/Explore.cgi/avisrapportsdomaine?clefr=369

La guerre aux bêtes (encore, toujours, à jamais ?)

 Une question mouline toute seule dans ma tête : comment faire avec ceux qui haïssent tant les animaux qu’ils ne contrôlent pas ? Je vois que le dialogue est impossible. Je vois aussi que ces pauvres fous ont l’appui des pouvoirs politiques et sociaux. En vrac, je tire de ma besace deux ou trois histoires dont j’essaie de rire un peu. Pas facile.

Un membre du comité directeur de Chasse, pêche, nature et tradition (CPNT), le regroupement des gros durs, passe sur le net, dans le cadre d’une revue de presse, cette « information » :

Dans le Gers un brocard embroche une jeune touriste

Une touriste venue de la Somme a vécu une drôle d’aventure. Alors qu’elle circulait en scooter avec son conjoint, un brocard leur a coupé la route à l’entrée de Fleurance. Malgré une manouvre désespérée pour éviter l’animal, celui-ci  a percuté le deux-roues.  Fonçant tête baissée, ce chevreuil a enfoncé ses bois au plus profond de la jambe de la jeune femme. Conduite par les pompiers aux urgences d’Auch, il aura fallu 11 points de suture et 7 points sous-cutanés pour refermer la plaie de la malheureuse.

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Le 15 juillet, une gosse de 15 ans a été tuée par un requin dans la baie de Saint-Paul (La Réunion). Depuis, festival de propositions plus grotesques les unes que les autres. Comme le proclame un communiqué signé par dix associations (ici), dont ma chère Aspas et mon cher Seashepherd, «Aujourd’hui, la raison a perdu tout droit de cité et nous assistons à un véritable hold-up sur ce dossier qui nous concerne tous mais qui a été phagocyté par une poignée d’individus, peu représentatifs de la population réunionnaise ».

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En baie de Somme, certains pêcheurs voudraient qu’on les débarrasse des phoques qui sont miraculeusement revenus le long de cette côte. Pardi ! ils osent manger du poisson. On les accuse aussi de dévorer les filets, demain on dira qu’ils violent les grands-mères. C’est à pleurer (ici).

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Que meurent donc les moustiques aussi ! L’an passé, j’avais oublié de vous parler de cette grande nouvelle : le moustique-tigre attaque (ici). Mais cette année, c’est pire, car il tue : voyez plutôt.

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On remarquera le silence des imbéciles au sujet des chiens, qui sont en principe soumis au maître. Selon les chiffres du Centre de Documentation et d’Information de l’Assurance – je ne sais ce qu’ils valent -,  500 000 morsures de chiens seraient déclarées chaque année en France (ici). Dans tous les cas, des milliers de drames et d’hospitalisations, sans compter les cicatrices du corps et de l’âme. Mais là, rien. Aucune plainte, aucune gueulante des habituels gueulards.

À part cela, je viens de passer un moment délicieux en compagnie d’un lucane cerf-volant, un mâle renversant de grâce. Une femelle, à ses côtés, avait le poitrail défoncé, et des petites fourmis s’en échappaient. Elle vivait, mais pour combien de temps ? La beauté est encore là.

Lucanes (Lucanus cervus): comparaison entre mâles major et minor.

Étienne-Émile Beaulieu, l’homme qui s’y croyait tant

 Ce que vous allez – peut-être – lire est un document. Il y a peu de textes qui disent à ce point la nécessité de refonder une pensée de l’homme et de son avenir. Étienne-Émile Beaulieu est un vieil homme, né en 1926, qui se trouve être le chéri de quantité de journalistes de la place (ici). Mais je me reprends : il est le chéri de toutes les élites en place, car il exprime au mieux, drapé de son large costume d’impeccable scientifique, ce qu’il est tant plaisant de croire. La science est au service de l’homme et de ses souhaits, le progrès est une marche en avant, il faut donner davantage à la recherche, qui trouvera fatalement, puisque telle est sa raison d’être. Vous verrez par vous-même ce qu’il faut penser, y compris de ce que je viens d’écrire.

Beaulieu, on s’en souvient peut-être, est « l’inventeur » de la pilule RU-486, qui permet dans certains cas d’avorter sans passer entre les mains d’un chirurgien. Il a également travaillé sur le vieillissement, au travers de recherches sur la déhydroépiandrostérone (DHEA), qui a donné beaucoup d’espoirs – vains – à qui rêve de repousser les limites humaines. Je me doute qu’il ne serait pas d’accord, mais pour ma part, je classe volontiers Beaulieu dans le camp en perpétuelle expansion des transhumanistes, et ce n’est pas un compliment. Le transhumanisme, qui postule la nécessité « d’améliorer » l’homme par adjonction de créations scientifiques et technologiques, est à mon sens une résurgence des idéologies les plus délétères du passé. Celle du « surhomme » ? En effet, tel est bien mon état d’esprit.

Dans l’entretien ci-dessous qu’il a accordé au grand médiacrate Christophe Barbier, de L’Express, Beaulieu enfile quelques perles qui prouvent en fait l’innocence de sa pensée. Au sens de naïveté. Franchement ! Son point de vue sur le mariage pour tous, qui ouvre l’article, est à peine digne des échanges de bistrot. Bon. Pas grave. Pas grave, mais significatif : on peut passer sa vie dans un laboratoire, éventuellement y faire de grandes découvertes, et n’avoir rien à dire sur la marche redoutable du temps. Est-ce le cas de Beaulieu ? Presque. Presque, car se sentant à l’abri entre les mains de Barbier – et il a bien raison -, Beaulieu se lâche.

Je ne vous livre que quelques extraits, qui sont manifestement du goût de notre grand journaliste de poche. En gras, les questions de Barbier. En maigre, les réponses de Beaulieu :

Extrait 1 : « Etes-vous favorable à la PMA pour tous?

Je ne suis contre aucune avancée, par principe. Cela arrivera inévitablement.

Extrait 2 :  Etes-vous pour la GPA, la gestation pour autrui ?

Encore une fois, je suis pour tout ce que les gens désirent, je crois que c’est dans l’intérêt général, j’ai confiance dans la sagesse des humains.

Extrait 3 : Pourra-t-on un jour faire un enfant sans le ventre d’une femme, par une gestation entièrement externe, dans une machine ?

Je ne sais pas, mais il n’y a rien d’impossible pour le génie humain.

Fin des extraits.
Je ne sais pas trop ce que vous penserez de ces énormités. Moi, elles me paraissent dessiner les contours d’une barbarie en marche. Il est (relativement) facile, pour qui se réclame de la gauche en tout cas, de pourfendre le spectre du fascisme. Il est (extrêmement) difficile, pour qui se réclame de la gauche en tout cas, de tirer un bilan sérieux de l’histoire des stalinismes. Il est (pratiquement) impossible, pour qui se réclame de la gauche – et de la droite en l’occurrence -, de mettre en question l’idéologie du progrès, cette pensée absurde qui affirme la linéarité, du bas vers le haut supposé, de l’histoire humaine.

Oui, décidément, je tiens l’entretien avec Beaulieu comme un impressionnant moment de vérité. La pensée écologiste, je l’aurai assez écrit, est de rupture. Complète et définitive. La pensée écologiste, telle que je la défends, tient l’idée de limite pour essentielle. Beaulieu et la plupart des contemporains croient exactement le contraire. L’affrontement est inévitable.

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Étienne-Émile Baulieu: « Les gens ont peur du grand âge »

Propos recueillis par Christophe Barbier – Photo Rudy Waks pour L’Express, publié le

Entretien avec le chercheur Etienne-Emile Baulieu, au coeur des préoccupations contemporaines comme la pilule contraceptive et les « pilules du lendemain », ou la lutte contre la maladie d’Alzheimer.

Étienne-Émile Baulieu:
Rudy Waks

Mariage pour tous, PMA, GPA, statut de l’embryon… L’année en cours est marquée par de nombreux débats éthiques. Sommes-nous une société bloquée à toute évolution dès qu’il est question des enfants ?

Le débat sur le mariage est étonnant quand on considère la tolérance des Français à l’égard des comportements sexuels, même comparée à celle des New-Yorkais. En France, l’adultère, c’est commun, sinon « normal » ! Mais socialement, collectivement, si on veut sortir de la famille classique, il est rejeté.

C’est la rançon de l’idéologie : en France, on est idéologue, on considère que, pour que les choses changent, il suffit d’y avoir pensé, et on n’accepte pas la réalité, on a du mal à être objectif. Il y a de la superficialité et parfois de l’hypocrisie dans cette réflexion décrochée du réel.

Pourtant, les Français sont capables de se confronter à la réalité, tels ces jeunes chercheurs qui vont dans les pays anglo-saxons et dont la culture générale peut devenir un atout.

Le savant doit-il lutter contre ce conservatisme idéologique?

L’avantage, pour celui qui oeuvre dans la science, c’est qu’il est dans la marche de la société, car science et société vont ensemble.

Ainsi, je n’ai pas décidé un beau matin de m’intéresser à l’interruption de grossesse ou au vieillissement, mais, en faisant porter mes recherches sur des aspects fondamentaux de la vie, je me suis retrouvé en phase avec l’évolution de mes contemporains.

Etes-vous favorable à la PMA pour tous?

Je ne suis contre aucune avancée, par principe. Cela arrivera inévitablement. L’humanité bouge depuis un événement fondateur : l’invention de la pilule contraceptive. Il y a eu là un changement pour la nature humaine. Gregory Pincus, l’homme qui a porté cette révolution, n’a laissé son nom à aucune rue, aucun amphithéâtre…

Mon labo est le seul au monde à porter son nom. Pincus n’est ni glorifié ni détesté, il est ignoré, c’est pire ! Il a été effacé, alors qu’il était très en vue à son époque, dans les années 1950. Tout se passe comme si l’humanité avait intégré le changement qu’il a apporté et l’avait refoulé, lui, comme dans un remords, par mauvaise conscience, comme elle a abandonné Prométhée une fois qu’il lui a offert le feu.

Les rapports entre les hommes et les femmes, entre les parents et les enfants ont été changés à jamais par la pilule. La conséquence automatique et quasi inéluctable de la relation sexuelle a été remplacée par des interactions construites sur les qualités ou les défauts des uns et des autres.

C’est une avancée formidable, car on quitte la reproduction, mot vulgaire, « industriel », pour passer au désir d’enfant. Je n’ai jamais voulu dire cela trop haut, car il y a toujours des restes de conservatisme, et mieux vaut parfois aller simplement à l’effet : les femmes savent toutes qu’on peut désormais contrôler sa reproduction.

Le RU 486, qui interrompt une grossesse, est-il le complément de la pilule, ou son contraire?

Le RU 486 a fait plus de bruit que la pilule, qui, elle, a finalement été acceptée. L’immédiateté de la « contraception d’urgence » était encore plus effrayante. J’avais inventé un mot pour éviter de dire « avortement » : la « contragestion ».

Hélas, j’ai échoué. Puis il y eut, vingt ans plus tard, l’expression « pilule du lendemain », astucieuse. Mais le RU 486 est tellement resté synonyme d’avortement que je n’ai jamais réussi à le faire commercialiser comme pilule du lendemain, alors que ce serait le produit le plus efficace pour cela. Est-il diabolisé ?

Etes-vous pour la GPA, la gestation pour autrui ?

Encore une fois, je suis pour tout ce que les gens désirent, je crois que c’est dans l’intérêt général, j’ai confiance dans la sagesse des humains.

L’adoption est une sorte de gestation pour autrui, puisqu’on élève un enfant porté par une autre mère. La seule différence, c’est qu’il n’y a pas eu de concertation au préalable. Or il est établi que les enfants adoptés sont aimés et heureux d’une manière comparable à ceux des familles ordinaires.

Les grands mots entendus contre la GPA sont donc inappropriés, et parler de la « marchandisation » des femmes, ou d’enfants « à la carte », c’est insulter ce qui peut être très beau entre des parents et leur progéniture.

Pourra-t-on un jour faire un enfant sans le ventre d’une femme, par une gestation entièrement externe, dans une machine ?

Je ne sais pas, mais il n’y a rien d’impossible pour le génie humain. C’est extraordinairement compliqué, il est vraisemblable que cela n’aura pas lieu avant longtemps et que ce sera freiné par des autorités moralisantes exprimant la crainte du nouveau, mais ce ne peut être totalement exclu.

En tout cas, je ne dirai jamais qu’il est essentiel psychologiquement d’être passé par le ventre de sa mère, que sans cela l’enfant serait « désinséré » de toute filiation, de toute relation avec les ancêtres.

La filiation est tout de même importante !

Bien sûr ! Surtout pour moi qui ai perdu mon père à l’âge de 3 ans ! Mais je ne passe pas de temps à pratiquer la généalogie.

Certes, si on m’apporte mon arbre, cela pourra me passionner ; néanmoins, je préférerai toujours ce qui arrivera demain à ce qui s’est passé hier.

Pourquoi, toujours, des forces conservatrices se mettent-elles en travers des évolutions ?

Elles pensent que le progrès n’en est pas un, que ce qui est nouveau peut être mauvais pour l’homme. C’est sans doute un résidu du passé religieux de l’humanité, au temps où l’autorité morale était punitive…

Parfois, je me demande, en voyant un chercheur se tromper de voie, s’il est incapable techniquement d’aborder le « nouveau » ou bien s’il subit des blocages inconscients, parce qu’il ne veut pas avancer dans telle ou telle direction.

Le Parlement vient d’autoriser la recherche sur les embryons humains : est-ce une bonne chose ?

Pour l’instant, je crois que oui. Mais les discussions sur le stade de développement où l’on peut disposer ou non de ces cellules souches ne sont pas mon domaine.

Dans Libre Chercheur, vous esquivez cette question : à partir de quand l’embryon est-il une personne et non plus un amas de cellules ?

La réponse que je préfère n’est pas biologique, j’allais dire « matérielle ». Considérer qu’à partir de un, huit ou quatorze jours on est en présence d’un humain n’a pas de sens – d’ailleurs, le calcul change selon les religions.

C’est méconnaître le regard porté par la société, à commencer par les parents, sur un nouvel être, dont l' »indépendance » n’a pas tant d’importance. Etre enceinte n’est pas l’événement primordial pour dire qu’il y a être humain.

Quand les parents désirent un enfant et en forment le projet, l’être à venir existe déjà. Cet amour pour une descendance imaginée compte plus que tout à mes yeux.

Pourquoi n’êtes-vous pas partisan de l’euthanasie ?

Qu’en savez-vous ? Je n’ai jamais donné mon opinion profonde sur ce sujet. J’ai été l’un des tout premiers signataires pour le droit à mourir dans la dignité, mais je ne suis pas un militant, sauf pour mes recherches, car, en soi, militer m’ennuie.

Je ne m’intéresse pas assez à la mort pour me passionner pour ce débat, mais j’ai connu des gens qui se sont suicidés et je m’en serais voulu de les encourager à le faire : j’aime tellement la vie que je trouve dommage qu’on la supprime, a fortiori qu’on se la supprime. Je suis pour la liberté et la vie. Pour la vie, et pour la liberté.

Ne manquez-vous pas de sens de la transcendance ?

Pas du tout. J’ai une pudeur et une certitude de l’incompréhension incontournable de l’au-delà qui me pousse à me taire.

Y a-t-il quelque chose quelque part, après la vie ?

Possiblement. Je n’élimine pas cette hypothèse, car je me plains de ne pas comprendre pourquoi je suis là. Que l’on soit là ou pas n’a aucune importance pour le reste de l’univers, mais que ce soit incompréhensible m’est insupportable.

Non seulement je n’ai pas de certitude métaphysique, mais je ne saisis pas même la finalité de ce qui est. L’extrême opposition ou la non-différence, car c’est la même chose pour moi, entre une pierre, une étoile et notre vie humaine me fascine. Le moindre caillou va durer plus que moi : pourquoi ? Le mot clef est « incompréhension », ce qui pour un scientifique est insupportable.

Ainsi, la science ne peut expliquer pourquoi l’homme a accompli, en quelques milliers d’années, autant de progrès dans la connaissance du monde. Car le plus extraordinaire chez l’homme, c’est ce que l’on connaît le moins : le cerveau…

Justement, quand les recherches sur le vieillissement du cerveau aboutiront-elles ?

Si on travaille et si on a les moyens nécessaires – on ne les a pas aujourd’hui -, la réponse est : dans quelques années.

Moins de dix ans ?

Oui, les problèmes d’insuffisance du fonctionnement cérébral rattachés au vieillissement peuvent être traités dans les dix ans à venir. Alors, les hommes auront encore moins envie de disparaître qu’aujourd’hui.

« Vivre jusqu’à 120 ans, quelle horreur ! » me disent souvent mes interlocuteurs quand j’explique mes recherches. Cela me stupéfie à chaque fois ! Ils ont une immense difficulté à dépasser la peur du vieillissement pour imaginer une vie normale à un très grand âge.

C’est pourquoi ils donnent si peu d’argent pour la recherche. Chacun sait qu’il a une chance sur trois d’être atteint d’Alzheimer ou d’une autre démence sénile après 85 ans ! Il suffirait que 100 000 personnes nous donnent 10 euros par an pour compléter notre financement : vos lecteurs vont-ils donner l’exemple ?

Les gens ont peur !

Ils ont peur d’aider à traiter ce dont ils ont peur : c’est fou, non ? Ils ont peut-être même peur d’y penser…

Pourquoi les Etats ne vous financent-ils pas plus, alors que vous expliquez dans votre livre que 10 % des malades d’Alzheimer français soulagés pendant un an, c’est 1 milliard d’euros économisés?

Il est plus rentable, dans une démocratie, de payer pour réparer tout de suite un trottoir que de subventionner des chercheurs qui auront des résultats dans plusieurs années.

Sans doute le désir d’inventions ralentit-il depuis qu’il y a eu beaucoup de progrès. L’humanité semble rassasiée, ou fatiguée, ou peut-être déçue ; les gens pensent qu’il n’y a pas plus de bonheur aujourd’hui qu’il y a trois cents ans.

Avez-vous rencontré des politiques prêts à endosser un discours de soutien à vos travaux ?

Jamais. Ni à droite ni à gauche. Les politiques apportent une réponse purement sociale aux démences du grand âge. Nicolas Sarkozyavait lancé un plan Alzheimer, mais les fonds vont au gardiennage des malades plutôt qu’à la recherche.

Or il faudrait un effort de recherche majeur et non le saupoudrage de quelques crédits. Le concept d' »égalité » est difficile à utiliser en recherche scientifique, car les façons de penser, de travailler, ne sont pas égales. La liberté et la fraternité sont au coeur de la recherche ; l’égalité, non.

Pourquoi aimez-vous tant Shakespeare ?

Au-delà du talent, il avait un tel courage, pour parler de tout : ce qu’il écrit est brutal, il prend la liberté de qualifier et de juger les gens dont il parle.

Chaque humain a dans sa vie des histoires, des moments indicibles. C’est cela que Shakespeare met sur la table, dans une sorte de « hors circuit » social. Il a le courage d’entrer dans l’humain avec force.

Pour aider les recherches du Pr Baulieu, fondation Vivre longtemps et Institut Baulieu, site officiel.

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