Archives mensuelles : octobre 2013

Deux livres avant d’autres

Je vous signale rapidement deux livres récents, avant que d’oublier. Bien entendu, ils sont en rapport avec l’objet essentiel de Planète sans visa, c’est-à-dire la crise écologique planétaire qui dévaste notre avenir commun. Je ne vous ennuie pas avec les romans et les essais qui remplissent aussi ma vie.

Et tout d’abord un livre gai, on ne peut plus plaisant, écrit par un homme que je dois désigner comme un copain : Jean-François Noblet. Jean-François, Grenoblois,  a participé au lancement de la Frapna (Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature) dans l’Isère, il y a des lustres, puis il a créé et longtemps dirigé le service Environnement du conseil général de l’Isère. C’est un amoureux profond, enthousiaste, définitif de la nature et des bêtes. Voici un petit paquet d’années, il a publié un livre épatant, La nature sous son toit, consacré à la cohabitation entre eux et nous, sous le même toit. Et Jean-François ne se contente pas de donner des conseils, il pratique ce qu’il prêche. J’ai eu la chance d’aller le visiter, et j’ai vu comment les animaux communs, dans sa demeure comme dans son jardin, étaient traités. Comme des hôtes, comme des invités permanents. Je vous le dis comme je le pense : c’est beau.

Bon, le livre. La nature au Café du Commerce (Plume de Carotte, 156 pages, 15 euros). Une trentaine de chapitres, dont le titre annonce le propos : Les animaux sauvages sont méchants, Les chasseurs régulent la faune, Les écolos lâchent des vipères dans la nature, Les chauves-souris s’accrochent aux cheveux, etc. On aura reconnu les lieux

Jean-François Noblet - La nature au café du commerce - Préjugés et lieux communs sur la faune et la flore. communs qui traînent chez tant de gens rencontrés ici ou là. Noblet a choisi le ton qu’il fallait pour tordre le coup à ces increvables inventions. Plutôt, les tons. Celui de l’humour, celui du pédagogue, parfois celui du grand frère compréhensif. Intervenant à la première personne, distillant les anecdotes, jamais agressif, il livre au fond un livre de sage, qui en a beaucoup vu, et qui en est revenu. Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il écrit. Je pense par exemple qu’il aurait mieux fait de lire les ouvrages de Moriceau au sujet des attaques de loups sur les hommes avant d’envoyer son travail aux pelotes. Mais cela fait un moment que je n’avais pas lu avec autant de plaisir des histoires d’animaux. En France. Aujourd’hui.

Toxique Planète A. Cicolella Autre genre, Dieu sait ! Je connais et j’apprécie également André Cicolella, lanceur d’alerte bien connu dans certains cercles. Cico, comme on l’appelle familièrement, est chercheur et toxicologue. Il a été chassé de son emploi à l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), en 1994, parce qu’il avait organisé une conférence scientifique sur les éthers de glycol, danger toxique extrême. La justice lui a donné raison six ans plus tard, et entre-temps, il était devenu une figure publique. Responsable de la commission Santé d’Europe-Écologie-les-Verts – qui est parfait ? -, il a présidé la Fondation Sciences Citoyennes avant de diriger l’excellent Réseau Environnement Santé (RES, http://reseau-environnement-sante.fr).

Dans Toxique Planète ( le scandale invisible des maladies chroniques), paru au Seuil (316 pages, 19 euros), Cico détaille la folle expansion mondiale de maladies comme le cancer, le diabète, l’obésité, les affections cardio-vasculaires, les allergies. Et il démontre avec clarté que nombre de systèmes de santé n’y résisteront pas, ployant et même cassant sous la charge. Il convainc de même que le sempiternel déficit de notre Sécurité sociale n’a rien d’une crise financière, mais tout d’un désastre sanitaire. Il faudrait évidemment remonter aux causes de ces authentiques épidémies. Savez-vous bien que le tiers des Français souffrent aujourd’hui d’une allergie au moins, qu’elle soit respiratoire, alimentaire, cutanée ? Mettant en cause l’alimentation et l’agriculture productiviste, les produits de l’industrie chimique,  le tabac bien sûr, il en appelle à une révolution paradigmatique dans la santé publique.

Et ? Le livre fourmille de données impeccables, d’études, d’inquiétudes fortement documentées. À ce titre, il est davantage que précieux. Il faut non seulement le lire, mais aussi le conserver non loin de soi. Reste qu’il y manque selon moi un examen des responsabilités. Celles de l’industrie. Celles de la publicité, reine du mensonge. Celles des autorités publiques. Celles des forces politiques. Celles, même, des habitants de ce pays, que nous sommes tous. Je vois bien que Cico a voulu montrer que la critique écologiste était sérieuse, argumentée, solide puisqu’étayée.  Mais le constat me paraît manquer de mise en perspective. Le livre refermé, on a un peu le sentiment d’un grand malheur fatal, lié au développement d’une méta-machine incontrôlable, qu’on ne pourrait contenir qu’à ses marges. Cela ne change rien à l’intérêt évident du livre, mais cela devait être dit.

La mort nucléaire rapporte un max

 Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 23 octobre 2013

Ils sont si mignons. EDF veut faire durer 60 ans des centrales nucléaires prévues pour s’arrêter au bout de 30. C’est délirant, mais ça peut rapporter très gros à Proglio et à l’État actionnaire. Des milliards d’euros.

Alors voilà. C’est pas drôle, mais c’est sérieusement marrant. Le 13 octobre, le Journal du Dimanche publie une énorme connerie. Quoique. Extrait : « Selon plusieurs sources proches du gouvernement, l’État se prépare à autoriser EDF à prolonger de dix ans la durée de vie des 58 réacteurs nucléaires ». Et l’une d’elles assure même que c’est « inéluctable ». La durée de vie administrative des centrales nucléaires passerait en France de 40 à 50 ans. Après avoir déjà gagné 10 ans en 2003. La vaste machinerie se met en route, et toute la presse embraie. TF1, mais aussi Le Monde, avec juste un poil de prudence.

Présenter l’affaire comme le fait le JDD n’a au premier regard pas de sens. L’article ne cite même pas l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), pourtant la seule instance ayant le droit de donner un éventuel feu vert. Créée en 2006, l’ASN est en théorie indépendante, et peut donc envoyer bouler qui elle veut. Actuellement, elle procède tous les dix ans à une inspection de chaque centrale, et signe – ou pas – une autorisation de poursuivre l’activité pour dix années supplémentaires.

Or, et telle est sans doute l’explication du plan com’ en circulation, l’ASN tire à ce sujet une tronche de dix mètres de long. Dans L’Usine Nouvelle du 4 octobre, le patron de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, parle gentiment de « terra incognita ». C’est aussi simple que flippant : au-delà de quarante ans de fonctionnement, une centrale devient une « terre inconnue ». Et Chevet d’ajouter, non sans savoir ce qu’il fait : « EDF a déposé un premier dossier sur cette question. Pour l’instant, c’est un très gros point d’interrogation ». Le comble, c’est que tous les acteurs savent évidemment à quoi s’en tenir. Le calendrier est limpide : d’abord le dépôt d’un dossier complet d’EDF, puis une décision attendue en 2015, et pas avant. Alors, pourquoi l’article du JDD ?

La chronologie parle d’elle-même. Le 4, l’ASN joue au billard, et signale au pouvoir politique dans quelle merde nous nous trouvons tous. Les nombreux services de propagande d’EDF se mettent alors en mouvement pour contrer l’opération et appuyer tous ceux qui, dans l’appareil d’État, soutiennent sa logique. Inutile de dire qu’ils sont nombreux. Pourquoi ? À cause du blé. Les petits cerveaux d’EDF et son patron sarkozyste Proglio savent au moins lire les journaux. La France de Hollande cherche désespérément de quoi boucher les trous et faire plaisir à la Commission européenne. Or, l’opération demandée par EDF permettrait un miracle.

Et d’un, amortir le coût des centrales en cinquante ans plutôt que quarante dégagerait une marge supplémentaire annuelle colossale, peut-être pas loin d’un milliard d’euros. Et de deux, l’État se goinfrerait lui aussi avec bonheur. Depuis l’introduction en Bourse d’EDF, en 2005, l’État actionnaire a ramassé 16 milliards d’euros de dividendes. Les centrales étant par définition de plus en plus « rentables », les caisses publiques pourraient ramasser jusqu’à 2 milliards d’euros annuels en cas de passage de 40 à 50 ans.

Ne reste plus qu’une minuscule question : la sécurité. Notons pour commencer deux faits. Le premier, c’est que 48 des 58 réacteurs nucléaires français ont été mis en service entre 1978 et 1989. Sans accord de l’ASN, les plus vieux devraient fermer dès 2018, ce qui créerait une sorte de chaos, car nos bons maîtres n’ont rien prévu pour les remplacer. Le second, c’est qu’EDF, ne pensant qu’à ses résultats financiers, pousse en fait à un passage à 50 ans, suivi d’un passage à 60. 60 ans, les amis, deux fois plus que la durée prévue au départ.

Est-ce bien raisonnable ? Bien sûr que non. D’importantes parties des centrales ne peuvent être remplacées, à commencer – selon un point de vue officiel – par les cuves des réacteurs. Et bien entendu, des milliers de pièces fragiles, soumises à des radiations constantes, à l’usure et à la corrosion,   ne sauraient tenir un demi-siècle. Mais EDF s’en tape, car EDF ne cesse de marquer des points en Bourse. L’économie, une mort si intelligente.

Deux gauches sont dans un bateau

Cet article a paru dans Charlie Hebdo

Au Brésil, c’est le bobinard. Alors que les manifs reprennent, contre la Coupe du monde de foot et le reste, deux gauche s’affrontent. Le parti de Lula contre une certaine Marina Silva.

Ça merdoie pour Dilma Rousseff, présidente du Brésil, mais grave. On se souvient des manifs monstres commencées en mars à Porto Alegre : après avoir gueulé contre le prix des tickets de bus, des millions de gens ont déferlé dans tout le pays en insultant dame Rousseff, notamment à cause des dépenses délirantes engagées pour la Coupe du monde de foot, qui devraient dépasser 10 milliards d’euros.

À distance, les Brésiliens paraissent bien moins cons que nous. Ce printemps, ils défilaient aux cris de «  Brésil réveille-toi, un professeur vaut plus que Neymar [héros du foot national] ! », et voilà qu’ils remettent le couvert. Les enseignants des écoles publiques sont en grève depuis plus de deux mois, et les manifs de soutien prennent de vives couleurs. 50 000 personnes ont défilé dans les rues de Rio le 7 octobre, relayées en fin de cortège par des servants du drapeau noir – on les nomme Black Block -, qui ont brûlé de la banque et heurté pas mal de flics.

On résume la situation générale pour les oublieux : le Brésil est depuis 2011 la sixième puissance économique mondiale, derrière nous, devant le Royaume-Uni. Si l’on s’en tient aux mesures de richesse classiques, bien sûr, qui ne veulent rien dire de vrai. N’empêche qu’une page est tournée, et que les 200 millions de Brésiliens commencent à compter autrement que pour du beurre ou de la canne à sucre.

On le sait, le pays est tenu par le Parti des travailleurs (PT) de Lula, qui a laissé sa place de président à Dilma Rousseff en 2010. Cette dernière, une ancienne de la guérilla, est une caricature de la gauche « développementiste », pour laquelle il faut des barrages hydro-électriques partout en Amazonie, et ailleurs des forages pétroliers, des centrales nucléaires, des sous-marins d’attaque, de vastes monocultures de canne à sucre – pour les biocarburants – et de soja transgénique pour doper les exportations. Sans compter de nouveaux stades de foot.

Justement, le foot. Le 8 octobre, notre Français à nous, le numéro 2 de la Fifa Jérôme Valcke, s’est fait insulter au cours d’une visite dans un stade brésilien en construction, par quelques enseignants teigneux. On aurait voulu être là, d’autant que ce Valcke est un grand homme. N’a-t-il pas déclaré en avril : « Un moindre niveau démocratique est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde » ?

C’est dans ce contexte détendu que Marina Silva vient de décider un coup politique qui enflamme toute la presse brésilienne. Silva a été ministre de l’Environnement de Lula avant de lui claquer entre les doigts en 2008, et de faire près de 20 % des voix à l’élection présidentielle de 2010, empêchant Rousseff, qu’elle déteste, de passer au premier tour.

Silva est une vraie pauvre, née dans une famille de seringueiros, ces gueux qui récoltent le caoutchouc des hévéas. Pour comble, elle est écologiste, et s’oppose sans cesse aux grands projets industriels de Rousseff. Elle soutient par exemple les Indiens d’Amazonie qui protestent contre le méga barrage de Belo Monte et tempête contre les connivences de Rousseff avec l’agro-industrie, puissance colossale au Brésil. Le pouvoir de Brasilia a tenté toutes sortes de manœuvres pour lui interdire une nouvelle candidature à l’élection présidentielle de 2014, refusant notamment d’enregistrer officiellement son parti – Rede Sustentabilidade -, condition sine qua non d’une participation électorale. Mais Silva, qui n’est pas née de la dernière pluie, a trouvé une parade, en rejoignant à la stupéfaction générale, le petit Parti socialiste brésilien (PSB), ancien allié de Lula.

Le PSB a déjà son candidat pour la présidentielle, mais contrairement à ce qu’ont pu penser les journalistes pressés, Silva entend bien lui contester l’investiture de son parti. Ce qui veut dire très simplement que l’élection de 2014 est désormais ouverte en grand. Dans les sondages, Rousseff a vingt points d’avance sur Silva, mais vu le bordel ambiant et la gnaque de Marina Silva (1), le Parti des Travailleurs de Lula-Rousseff a très chaud au cul.

(1)  Elle est aussi évangéliste – protestante, donc – et réclame un référendum sur l’avortement, après avoir longtemps défendu son interdiction. Mais ceci est une autre histoire.

L’éternel retour des gaz de schiste

 Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 16 octobre 2013

Le Conseil constitutionnel valide la loi sur l’interdiction de la fracturation hydraulique. Derrière cette « victoire » à la Pyrrhus, tout est prêt, chez les socialos comme à droite, pour le grand voyage vers l’Eldorado.

Vendredi passé, le Conseil constitutionnel, saisi par le Conseil d’État après d’une plainte de l’industriel américain Schuepbach, a validé toute la loi de 2011 sur l’interdiction des gaz de schiste. C’est donc fini, et les cocoricos n’ont pas manqué de s’élever dans le ciel tricolore, de José Bové au ministre de l’Écologie, Philippe Martin. Encore une victoire française !

La décision du Conseil, heureuse à n’en pas douter, cache au passage son lot de très mauvaises surprises. Rappelons pour commencer le contexte du vote de la loi de 2011. À l’extrême fin de l’année 2010, le mouvement contre les gaz de schiste commence ses manifestations, qui font rapidement craindre une jacquerie générale dans les régions les plus concernées, de l’Ardèche à l’Aveyron, en passant par les Cévennes. Le printemps 2011 fait flipper tous les politiques, qui comptabilisent les centaines d’élus locaux, maires en tête, qui montent au front. Sarkozy, déjà lancé dans la campagne de 2012, ne veut pas de bordel dans ses meetings électoraux, et décide de calmer le jeu. De leur côté, les socialos de Hollande pensent tenir un levier supplémentaire en surfant sur la colère du sud de la France.

La loi de 2011 sera votée pratiquement à l’unanimité, mais sur la base d’une incompréhension totale des enjeux de l’affaire. Car le sous-sol français fait maladivement saliver les transnationales du pétrole et de la chimie. Pour la raison simple que les estimations des réserves de gaz et de pétrole de schiste – il y a les deux – sont franchement foldingues, même si elles ont souvent été faites au doigt mouillé. L’Institut français du pétrole, public, parlait en 2011 d’un Eldorado de pétrole de schiste sous le Bassin parisien : de quoi assurer entre 70 et 120 années de production d’un pays comme le Koweït.

La droite, qui s’est ressaisie, cassera à coup sûr la loi en cas de retour au pouvoir. Mais la gauche, pour le moment coincée par ses engagements solennels, attend le moment favorable pour ouvrir les vannes. Ce qui dépendra de l’état des lieux mondial et notamment des prix du pétrole et du gaz. Il se murmure raisonnablement fort que le sujet est suivi par Hollande, qui a une ligne directe avec le patron de Total, Christophe de Margerie, via son cousin par alliance Jean-Pierre Jouyet, très vieux pote de notre président et patron de la surpuissante Caisse des dépôts et consignations.

Comme le note Sylvain Lapoix sur le site Reporterre, l’industrie française est prête à bondir sur la moindre occase. Et elle a d’ailleurs commencé. Total a injecté la bagatelle de 2,32 milliards de dollars dans l’entreprise Chesapeake, deuxième producteur américain de gaz de schiste. Vallourec, notre « leader mondial des solutions tubulaires » fournit outre-Atlantique une part croissante des tuyaux nécessaires à la fracturation, et vient d’ouvrir sur place une usine à plus de 1 milliard de dollars. Lafarge, qui refile plein de fric au WWF, fournit une partie du ciment destiné au bétonnage des puits de forage.

Question formatage des esprits, tout se met également en place. Anne Lauvergeon, socialo-compatible virée d’Areva, s’occupe pour le compte de Hollande d’une pittoresque Commission pour l’innovation. Il fallait l’entendre sur France-Info, le 11 octobre, insistant sur l’importance des recherches et explorations du gaz de schiste, pour mieux comprendre ce qui se profile. Jetons ensemble un œil sur une photo officielle publiée en avril par notre beau gouvernement. On y voit de gauche à droite, annonçant du haut d’une tribune la création de la Commission, Fleur Pellerin, Geneviève Fioraso, Jean-Marc Ayrault, Anne Lauvergeon et Arnaud Montebourg. Une brochette de scientistes militants, sertie d’au moins un(e) complet(e) nigaud(e). Saurez-vous le (la) reconnaître ?

Montebourg a réclamé sans rire une « exploitation écologique » des gaz de schiste. Pellerin a défendu à mort les ondes électromagnétiques des portables, tumeurs comprises. Fioraso est une croisée des nanotechnologies et même de la biologie de synthèse. Lauvergeon a dirigé le nucléaire français. Et Ayrault est Ayrault. On ira. On y va.

Bernard Guetta, la NSA et le souffle perdu (plus un ajout)

Le mot de décadence est connoté, je le sais. Il a été si souvent utilisé, au travers des temps historiques, par des vieux cons, que l’on peut hésiter à l’employer. Mais peut-être suis-je devenu, sans m’en rendre bien compte moi-même, un vieux con ? Chi lo sa ? C’est en tout cas ce mot qui m’est venu à l’esprit en écoutant voici un quart d’heure Bernard Guetta, sur France-Inter.

Guetta est un journaliste multicouronné, qui fait des éditos de politique étrangère chaque matin de la semaine. Il est bien rare que je tombe d’accord, mais je lui reconnais sans barguigner du talent, et un don vrai pour l’analyse comme pour la synthèse. Politiquement, je crois pouvoir dire qu’il n’est pas loin de ce que sont aux États-Unis les Démocrates. Pas de droite, pas vraiment de gauche non plus. Une sorte de social-démocrate ayant achevé la mue de rupture avec la tradition socialiste.

Bon. Ce matin, Guetta parlait des écoutes de l’agence de renseignement américaine NSA. Des millions de conversations privées entre Français interceptées dans l’illégalité, pour la seule période 10 décembre 2012-8 janvier 2013. Et Guetta de commenter l’événement à sa manière habituelle, pondérée, raisonnable. Sauf qu’il déconnait à cent sous de l’heure, oubliant superbement le fait que des citoyens d’un pays officiellement libre sont sous la surveillance étroite d’un appareil étatique. Il ajoutait, sans doute pour aggraver son cas, que tous les pays font de même, et que seuls les moyens technologiques et financiers pouvaient expliquer les différences d’échelle entre disons les capacités d’espionnage du Malawi et celles des États-Unis. À en croire son propos, il y avait comme automaticité. Nulle politique. Aucun choix. Pas la moindre décision de qui que ce soit.

Notons immédiatement que c’est intéressant. Un appareil étatique conduirait fatalement au flicage. Mais comme il faut aller au-delà, disons tout net que Guetta exprime bien mieux que ces pauvres nouilles de Hollande ou Valls où en est rendu l’esprit public. Car bien sûr, de telles révélations eussent dû conduire à une crise morale majeure. Au sursaut. Aux manifestations de masse. À l’émeute, pourquoi pas ? Or rien d’autre qu’un friselis à la surface des choses ordinaires. Rien.

Certes, j’ai souvent écrit, car c’est une évidence, que l’on sait tout cela depuis des décennies au moins. Les activités du réseau Échelon – avec au centre la NSA – ont été révélées en 1988, et il s’agissait déjà d’espionnage généralisé des sociétés humaines. 13 ans avant le 11 Septembre, qui leur sert aujourd’hui de justification. De la même façon que nos politiques, Mitterrand en tête, firent semblant de protester, ceux d’aujourd’hui miment stupéfaction et indignation. Je dois constater qu’ils jouent très mal.

Mais l’essentiel, à mes yeux de vitupérateur, est ailleurs. Je sais que la démocratie est morte, mais je reste à chaque fois meurtri quand on me le rappelle. Je veux parler de l’esprit de la démocratie, qui renversa le monde au cours des 18ème et 19ème siècles. L’énergie, pour ne pas dire la foi, était là. Et tout a disparu, décennie après décennie. De plus en plus.

Ce qui reste du souffle historique de 1789, c’est le pire. Je veux dire la glorification de l’individu, jadis moteur de l’émancipation, aujourd’hui consommateur déchaîné pour lequel la machine invente chaque jour de nouveaux objets. L’individualisme, clé de l’industrialisation capitaliste de la planète, fait de chacun un rouage militant du gaspillage universel. Oui. Ne nous reste que le pire. Comme du reste, d’un certain point de vue, mai 68 n’a laissé derrière, pour l’essentiel, que des nuées d’individualistes-hédonistes prêts à plébisciter les écrans plats et les téléphones portables.

Je me suis perdu, excusez-moi. La NSA. N’importe quelle personne, pensant par elle-même, pouvait prévoir ce que donnerait Internet et l’ordinateur aux mains des puissances que l’on sait. Mais il semble que plus la menace se précise, plus se développent des formes de déni de celle-ci. Plus ça va, moins on regarde dans les coins et sous le tapis, certains que nous sommes d’y découvrir les monstres qui hantent nos nuits.

Nos sociétés épuisées recèlent-elles suffisamment de force cachée pour susciter un mouvement neuf ? Capable de s’attaquer à toutes les NSA, dont certaines sont évidemment françaises ? Puis de parler enfin de la seule question qui vaille vraiment, c’est-à-dire la crise de la vie ?

Ajout (plus tard le même jour) : M. Jean-Jacques Urvoas, président de la commission des lois à l’Assemblée nationale, répond aux questions du journal Le Monde. J’extrais ceci de ses réponses :

« La démesure des écoutes auxquelles procèdent les Etats-Unis est proportionnelle aux moyens qu’ils y consacrent. La communauté du renseignement américain bénéficie d’un budget qui avoisine les 75 milliards de dollars par an ; elle se compose de 16 services (on a tout lieu de penser qu’en réalité ils sont au nombre de 17) ; elle emploie près de 110 000 personnes et recourt à de nombreux sous-traitants. Il s’agit donc d’un rouleau compresseur ».

Mon commentaire : tout est cinglé, mais un bout de phrase l’est davantage encore. Celui-ci : « On a tout lieu de penser qu’en réalité ils sont au nombre de 17 ». Il existe donc peut-être, aux yeux de notre spécialiste national un service américain plus secret que les autres services secrets, qui sont au nombre de 16 déclarés. À ce compte-là, pourquoi pas 38 ? À ce compte-là, pourquoi pas en France aussi ?