Archives mensuelles : décembre 2013

C’est difficile à exprimer (la fin d’une année)

 Il ne reste que six heures à cette année 2013, et je pense à vous tous, qui venez ici. Combien êtes-vous ? Depuis une panne non réparée du compteur interne, il y a plus d’un an, je ne sais. À l’époque, il y avait entre 4500 et 5000 visites par jour, ce qui me paraissait énorme, inespéré. Je ne prétends évidemment pas que tous les visiteurs sont d’accord avec moi. Mais en tout cas, ils reconnaissent implicitement qu’il y a – peut-être – une « autre façon de voir la même chose », qui est le sous-titre de Planète sans visa.

Je ne sais pas si vous l’avez tous remarqué, mais mon rythme a changé. Je publie moins. Pendant de longues périodes, j’écrivais chaque jour ou presque, donnant le tournis à mes lecteurs les plus réguliers. Oui, je publie moins, et plus tout à fait le même genre de papiers, me semble-t-il. Sachez que rien n’est définitif, et que les derniers mois ont été très occupés. Je travaille en effet sur un nouveau livre, qui devrait paraître en septembre 2014. Il me coûte énormément de temps et d’énergie, bien davantage que les autres. Mais j’ai le pressentiment qu’il pourra être utile, peut-être un peu plus que les autres. Je tâcherai de vous en parler clairement dès que l’horizon sera éclairci, dans un mois ou deux. En attendant, je peux juste vous dire qu’il parle de chimie. Eh oui !

Quant au reste, malgré tout ce ce que j’ai pu vous écrire, malgré tout ce qui traverse ma tête chaque seconde ou presque, je maintiens en moi l’espoir d’un monde possible. Habitable, désirable qui sait ? Je ne suis pas un chevalier de l’Apocalypse, malgré certaines apparences dont je suis le seul responsable. J’ai depuis longtemps choisi la vie, et c’est à elle que je rendrai hommage ce soir, passé minuit. Je vous assure que je pense à vous, pas seulement aux fidèles et aux soutiens. À vous tous, dont la présence est évidemment essentielle. Permettez que je vous embrasse pour ces dernières heures de l’année. Et sans faute, ici, l’an prochain.

Le si grand méchant loup (vu par moi)

Il y a quelques semaines, Sabine Andrieux-Rolland, de l’association Ferus (ici), m’a demandé un article sur le Loup. Il vient de paraître dans la revue de Ferus, La Gazette des grands prédateurs (numéro 50). Le moins que je pouvais faire, après avoir donné la parole hier au journaliste David Caviglioli, c’était de vous offrir mon point de vue. Pour me lire, il faut et il suffit de cliquer juste après : La Gazette.pdf

Le si grand méchant loup (vu par le Nouvel Observateur)

 Il n’est pas bien de boire, mais Dieu que c’est bon. Les vapeurs obscurcissant encore ma vue, je vous livre pour réflexion un article publié dans le  « grand journal de la gauche intellectuelle et morale », c’est-à-dire Le Nouvel Observateur. J’ai mis d’autorité des guillemets, car tout de même, on conserve le droit de se moquer des Précieuses ridicules. Et ce droit, je l’exerce sans demander l’autorisation. Donc, Le Nouvel Obs.

Dans le papier qui suit, un François [rectification du 2 janvier] Caviglioli enfile les perles les plus usées par tripotage qui soient. Son propos est tellement imbécile, à ce point éloigné des réalités qu’il en devient une cible trop facile. Bien entendu – mais comment faire face à un sourd professionnel ? -, le Loup n’a pas été réintroduit. Il est revenu de façon naturelle depuis ses refuges italiens des monts Apennins, ainsi que des biologistes de réputation mondiale, comme Luigi Boitani, l’avaient annoncé dix années avant sa réapparition officielle, en 1992. Et s’il a été exterminé une première fois, ce n’est nullement grâce aux lieutenants de louveterie, mais aux primes d’État, à la strychnine et aux pétoires des villageois.

Évidemment, la rumeur visant Manfred Reinartz, opportunément Allemand, n’est que resucée des pires légendes du passé. Tout le reste est de la même eau empoisonnée. Le Loup est cruel, le berger est bien à plaindre. L’animal est même une « vache sacrée », façon Inde de pacotille, le paysan est méprisé, etc. Or, il faut s’attendre à tout de la part de ce monstre, qui ne pense qu’à une chose, le soir autour du feu : pénétrer « au cœur des villes pour y déchiqueter des enfants ».

Le sommet est peut-être atteint – mais comment être sûr, de la part d’un tel grand journaliste ? – avec cette présentation loufoque de la pensée supposément profonde de mes chers amis de l’Association pour la Protection des Animaux sauvages (Aspas). Pour cet excellent monsieur Caviglioli, l’Aspas et les « durs de l’environnement », dont je suis fatalement,  estiment que « le monde est trop policé, l’homme a souillé, domestiqué et dévasté la nature, alors que le loup incarne la liberté ». Notre grand reporter aura peut-être abusé de la lecture de Tintin et Milou, mâtinée comme il se doit d’un soupçon de Luc Ferry.

Une telle stupidité, une telle absence de la moindre recherche, une telle suffisance sont-elles graves ? Ma foi, je ne sais pas trop. Ce que démontre une fois de plus le texte de Caviglioli, c’est qu’un abîme sépare les petits marquis de son genre, soutenus par les grands féodaux de la « gauche intellectuelle et morale » et ceux qui cherchent des réponses à la crise de la vie sur Terre. Ils sont fats. Nous sommes peu.

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L’article du Nouvel Obs

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Le gentil petit loup et le grand méchant berger

 

Par 

Par un incroyable retournement de situation, les carnassiers sont devenus une espèce protégée, tandis que paysans et bergers sont en voie de disparition

Dans le Mercantour, il y a toujours un loup à l'origine de nos peurs. (Patrice Lapoirie-Maxppp)

(photo Patrice Lapoirie-Maxppp)

On croyait que le loup, exterminé par les lieutenants de louveterie, puis par l’urbanisation, avait disparu pour toujours. Il avait si longtemps fait régner la terreur. C’était la bête cruelle, aux techniques de prédation et de combat infaillibles, qui ne se contentait pas d’attaquer les troupeaux et leurs gardiens, mais qui entrait dans les villages, les années de grand froid, de guerre et de famine, pour y dévorer des enfants. Elle traquait aussi bien les humbles serfs que les grands de ce monde comme Charles Quint, harcelé par une meute de loups affamés sur une route de son immense empire. Mais on se trompait.

Les loups vont-ils entrer dans Paris comme dans la chanson de Serge Reggiani ? La capitale va-t-elle ressembler à la vision qu’en donne Péguy, « la plus énorme horde où le loup et l’agneau aient jamais confondu leur commune misère » ? »Le loup est revenu ». Ainsi l’affirme Anne Vallaeys dans son livre (1). Tout a commencé dans le Mercantour. En 1977, on découvre douze dépouilles de mouton. Le cauchemar n’est pas fini. Il y a toujours un loup à l’origine de nos peurs. Au début, on a peine à y croire dans ce parc naturel de châtaigneraies et déjà peuplé de lynx, de sangliers, de chamois, de mouflons et de lagopèdes. On parle d’un drôle d’animal au pelage gris jaunâtre. Mais il faut se rendre à l’évidence : il s’agit bien d’un loup. Le Mercantour a beau être presque inhabité, il n’en bruisse pas moins de rumeurs. On évoque une vieille légende, celle du maître des loups, ce personnage inquiétant qui élève des loups, parle leur langage et les dresse à lui obéir au doigt et à l’oeil avant de les lâcher dans la nature pour le plaisir de terroriser les humains. Tous les regards se tournent vers un industriel allemand, Manfred Reinartz, qui a clôturé son domaine de hauts murs dans la forêt.

Les solitudes du Mercantour

L’été dernier, Didier Trigance, un éleveur d’ovins exaspéré par trois loups qui lui ont tué deux agneaux, trois brebis et six de ses chiens, frappe avec un manche de pioche deux agents du parc national venus faire un « constat loup ». Il avait entendu ou cru entendre l’un d’eux lui dire avec mépris : »Ici, on n’a plus besoin de vous. » On ne saura jamais ce qui s’est exactement dit dans les solitudes du Mercantour, ce massif qui s’étend, au sud des Alpes, sur près de 70.000 hectares et s’étage de 490 à 3.143 mètres. Toujours est-il que Didier Trigance, dont les ancêtres ont toujours mené leur troupeau sur cette estive, le prend très mal. Il est véritablement endeuillé par la mort de ses chiens. Il ne lui reste plus qu’une chienne un peu craintive, et les chiens de berger sont de plus en plus rares et de plus en plus chers. Il a un coup de sang, et déclenche une jacquerie à lui tout seul. Le tribunal de Nice lui infligera trois mois de prison avec sursis, une clémence qui traduit l’embarras et la culpabilité de l’Etat.

Cette affaire survient à un moment critique : la fin de l’ère agricole où le paysan était intouchable et l’avènement d’une nouvelle ère furieusement écologiste où les derniers paysans sont des ennemis qui s’opposent au retour à la vraie nature dans la pureté de ses origines. Aujourd’hui, c’est le loup qui est intouchable. La convention de Berne de 1979 et la directive Habitats Faune Flore de 1992 lui assurent un statut de protection et ont fait des éleveurs et des bergers une espèce en voie de disparition dont personne ne se soucie. Les éleveurs sont des survivants abandonnés à leur sort. On n’a plus besoin d’eux, comme l’a peut-être dit le garde du parc national.

Un animal domestique comme les agneaux qu’il dévore

Les pouvoirs publics se sont peu à peu rendus aux raisons de l’Association pour la Protection des Animaux sauvages (Aspas) et des durs de l’environnement : en gros, le monde est trop policé, l’homme a souillé, domestiqué et dévasté la nature, alors que le loup incarne la liberté. Le méchant, aujourd’hui, c’est le berger. Le croquant. Mais ce loup réintroduit n’est plus un animal sauvage puisqu’il est protégé. C’est un animal domestique, comme les agneaux qu’il dévore.
A l’abri d’une législation qui fait d’eux des animaux sacrés, comme les vaches en Inde, les loups sont de plus en plus nombreux, ils agrandissent leur territoire et s’aventurent maintenant dans les plaines. Ils peuvent parcourir 50 kilomètres par nuit. Leurs attaques sont de plus en plus fréquentes dans les élevages ovins de la Haute-Marne et de l’Aube où se réveillent les grandes colères paysannes du passé.

Le loup a un solide appétit. Il consomme 2 ou 3 kilos de viande par jour. Ce sont les éleveurs qui régalent : les animaux domestiques constituent de 10% à 25% de son régime alimentaire. Le loup est partout chez lui, dans les montagnes, les grandes plaines agricoles. Il s’est affranchi de la forêt. Il est encore rebuté par les villes parce qu’il a peur de l’homme. Mais pour combien de temps ?

Les loups se risqueront-ils bientôt au coeur des villes pour y déchiqueter des enfants, comme le font parfois les chiens qui ont pourtant la faveur du public ? Méfions-nous de « nos amies les bêtes ». Les croisés de l’écologie dure, les partisans d’un retour à une virginité édénique devraient méditer ce qu’Alfred de Vigny fait dire à la nature : « On me dit une mère et je suis une tombe. »

(1) « Le loup est revenu », par Anne Vallaeys, Editions Fayard, 300 pages.

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20131220.OBS0335/le-gentil-petit-loup-et-le-grand-mechant-berger.html

S’il n’est pas trop tard (Noël 2013)

Je plaisante. Il ne saurait être trop tard pour fêter Noël. Surtout le père Noël, dont l’absence, tout au long de l’année, se fait rudement sentir. Un souvenir : quand j’étais gamin, j’ai tout normalement demandé une baguette magique à ce vieux père barbu qui exauçait si facilement les rêves les plus fous. J’attends encore, mais je n’ai pas renoncé pour autant. Que fait donc l’homme des bois, des rennes et du si vaste traîneau ? S’est-il syndiqué ? Est-il passé dans l’essoreuse de la NSA ? Pourquoi n’entend-il pas les demandes si raisonnables de ses clients soi-disant chéris ? Je reconnais que c’est un passionnant mystère.

La fable de l’autoroute et de l’écrevisse

Publié par Charlie Hebdo le 11 décembre 2013

Ils l’ont voulue, ils l’ont eue. Les grands politiques d’Aquitaine, d’Emmanuelli à Bayrou, de Juppé à Rousset, ont exigé l’autoroute A65 entre Pau et Langon. Elle est là, elle est vide, et elle coûte. Devine qui va payer ?

L’autoroute est vide, ce qui est une excellente nouvelle. Mais elle a été construite, ce qui est abominable. L’A65, entre Pau (Pyrénées Atlantiques) et Langon (Gironde) court sur 150 kilomètres, dévastant tout sur son passage. Les coteaux du Béarn, des splendides prairies humides et ruisseaux des Landes, où paressaient écrevisses à pattes blanches, fadets des laîches – un papillon – et visons d’Europe ont finalement été éventrés pour faire passer bagnoles et gros culs. Inauguration et fanfare le 16 décembre 2010.

Depuis, il se passe exactement ce qui avait été annoncé par les opposants en leur temps. Une première citation contenue dans un document de deux belles associations régionales, la Sepanso (www.sepanso.org) et l’ALRP « Le projet d’autoroute Langon-Pau ne peut être fondé sur le trafic actuel ou sur des effets de congestion de trafic sur l’axe existant. Le trafic est faible et fluide sur la route entre Langon et Pau ».

Nous sommes en janvier 2008, et les travaux n’ont pas commencé. Eiffage, géant du BTP – 14 milliards d’euros de chiffre d’affaire en 2012 – a créé avec une société d’autoroutes, la Sanef, une boîte dédiée à la concession de l’A65 : A’liénor. Oui, comme Aliénor d’Aquitaine, car ces bourrins sont des ménestrels. Et de belles âmes qui prennent en charge la construction du monstre. Le public ne paiera pas un rond au privé, comme on va voir.

En novembre 2012, le quotidien La Dépêche titre sur « L’autoroute fantôme ». Et constate, s’appuyant sur un bilan financier officiel, un déficit 35 millions d’euros pour la seule année 2011. Il y a trois fois moins de gros culs que prévu. Mais attention : il faut attendre les chiffres de 2012, car Aliénor s’est lancé à l’été dans des « abonnements préférentiels ». Bon, attendons.

En 2012, le plan prévoyait 9 323 véhicules légers par jour, mais il n’en est passé que 5 561. Pour les poids lourds, c’est pire : 1 017 espérés, 341 en réalité. Le trou se creuse de 35,4 millions d’euros supplémentaires. Et 2013 ?  En juin, les écologistes de la Sepanso et leurs potes font leurs propres comptages, pour la troisième année consécutive. La honte. Il passe 5 436 véhicules, poids lourds compris, alors que 10 397 étaient escomptés.

En octobre, le conseiller régional d’Aquitaine Patrick du Fau de Lamothe publie un terrible, mais excellent rapport (http://www.sepanso.org/dossiers/a65/A65_rapport_P.d-F-d-L.pdf) qui pose la vraie question : va-t-on vers une faillite ?

Si oui, qui paierait ? À ce stade, la situation devient exaltante, car il existe dans le contrat signé entre l’État, les collectivités locales et nos poètes d’A’liénor une clause dite de déchéance. En résumé, si le trafic n’a pas doublé d’ici 2020, l’État et surtout les communes et collectivités traversées par l’A65 pourraient bien banquer. Mais lourd. Sans doute plus d’un milliard d’euros.

Pour sûr, c’est mignon. Et d’autant plus que tous les barons de la politique régionale sont mouillés jusqu’aux narines dans ce grand fiasco annoncé. Dans une lettre bien imprudente du 7 avril 2008, le socialo Alain Rousset, président du Conseil régional d’Aquitaine, s’adresse au Premier ministre de l’époque, François Fillon. Il pleure, car les écologistes font des misères, et le chantier n’a toujours pas commencé. Or, écrit-il, « Nous tenons à réaffirmer l’urgence de la réalisation de l’A65 entre Langon et Pau. Il y va de la sécurité et de l’unité de l’Aquitaine qui reste aujourd’hui la seule région française dépourvue de liaison autoroutière entre sa capitale régionale, Bordeaux, et sa deuxième ville, Pau ».

Et tout est de la même eau pétillante. De grands défenseurs de la nature et de l’intérêt public ont signé avec Rousset. Parmi eux, Henri Emmanuelli, ponte socialo des Landes, et Alain Juppé, maire de Bordeaux. L’union sacrée contre l’écrevisse.

Quoi d’autre ? Ah oui, pour rouler sur l’A65, il vaut mieux avoir du fric, car c’est la plus chère de France. Pour chaque kilomètre parcouru, compter 14,40 centimes d’euro contre 8,5 centimes en moyenne nationale. Soit 21,60 euros pour 150 kilomètres. Mais c’est si beau, dehors.