Archives mensuelles : avril 2014

Avant que j’oublie (quelques livres)

Vous m’excuserez, je l’espère. Comme je n’ai pas le temps, je vous laisse quelques mots seulement sur des livres qui s’entassent autour de moi. Le fait qu’ils s’entassent ne signifie évidemment pas qu’ils sont indignes d’intérêt. D’ailleurs, je les ai lus. Mais je n’ai pas le temps – bis repetita – d’en faire de véritables critiques.

Hervé Kempf a publié un livre sur la grande affaire de Notre-dame-des-Landes (Le Seuil, 160 pages et 10 euros seulement). Hervé est un ami, et je collabore au site qu’il a créé, Reporterre. Ceci posé, c’est la première fois que le gros des infos est rassemblé, et d’une manière très agréable. Hervé raconte fort bien le début, le milieu et la fin toute provisoire de cette bagarre qui unit tant. N’hésitez donc pas ! Ce livre est fait pour circuler, et servir.

 

couvertureLa vignette est toute petite, mais il s’agit d’un livre d’entretiens avec Noam Chomsky, menés par l’Américaine Laray Polk (Guerre nucléaire et catastrophe écologique, Agone, 190 pages, 15 euros). Le propos de Chomsky est comme à l’habitude intéressant, et le livre vaut à coup certain le détour. Simplement, j’ai réalisé combien était grand, malgré tout, le fossé qui existe entre un type comme lui et un gars comme moi. Sa vision de l’écologie s’inscrit dans un cadre – pour aller vite, le « progressisme » – qui n’est pas le mien.

 

 Pierre Athanaze ! S’il n’y en avait qu’un, j’aimerais que cela soit celui-là. Athanaze est le président de la très belle Association pour la Protection des Animaux Sauvages (Aspas). C’est un naturaliste de qualité, c’est un humain de grande qualité – oui, je le connais -, et son livre sur le lynx en France mérite amplement l’arrêt (Qui veut la peau du lynx, éditions Libre et Solidaire, 250 pages, 19,90 euros). Des Vosges au Jura, de la disparition de l’animal à son retour – naturel ou par réintroduction -, Athanaze nous restitue une histoire qu’une poignée seulement de passionnés connaissait. Je crois pouvoir dire qu’il aime l’animal.

 

 

’Association pour la Protection des Animaux Sauvages – See more at: http://www.aspas-nature.org/aspas/presentation-generale/#sthash.bcgiS3c7.dpuf

’Association pour la Protection des Animaux Sauvages – See more at: http://www.aspas-nature.org/aspas/presentation-generale/#sthash.bcgiS3c7.dpuf

’Association pour la Protection des Animaux Sauvages – See more at: http://www.aspas-nature.org/aspas/presentation-generale/#sthash.bcgiS3c7.dpuf

 Jared Diamond, vous voyez ? C’est l’auteur de l’impressionnant Effondrement, paru en 2006. Dans Le monde jusqu’à hier (Gallimard, 570 pages, 24 euros), ce grand biologiste et ornithologue s’interroge sur ce que les sociétés anciennes peuvent nous apprendre sur la manière d’habiter la Terre. La naïveté n’est pas au programme de Diamond – pas de « bons » sauvages à l’horizon -, mais l’intelligence et le questionnement, oui. Que nous disent-ils sur l’éducation, la vieillesse, la nourriture, la santé, le danger ? C’est passionnant.

 

 Je reprends rapidos ce qui figure sur la couverture du livre de Marc Giraud : De la grenouille poilue à la vache volante, les animaux extraordinaires de la Terre. J’ai lu Super Bestiaire (Robert Laffont, 320 pages, 22,90 euros) à sa sortie fin 2013. C’est rempli d’histoires de bêtes, réellement inouïes la plupart du temps, racontées d’une manière heureuse et drôle par Giraud, qui est un naturaliste de terrain du tonnerre de Dieu. Franchement, faut y aller.

 

Ah la belle idée ! Je suis en train de lire Un an dans la vie d’une forêt (David Haskell, Flammarion, 356 pages, 21,90 euros). Haskell est un biologiste américain qui a décidé de rendre visite à 1 mètre carré d’une forêt des Appalaches, pendant une année entière. Il s’agit donc d’un éphéméride, qui nous permet, en une quarantaine de saynètes, de découvrir ce qui change, ce qui bouge, ce qui naît, ce qui meurt sur cette minuscule surface. Cette dernière est appelée le mandala, mot sanscrit qui signifie cercle. L’expérience est prodigieuse, mystique, très belle aussi. Je n’ai pas fini, mais je suis assez d’accord avec l’avis de Jean-Marie Pelt : un chef-d’œuvre de l’écologie.

C’est tout pour aujourd’hui.

 

 

28 000 rivières chinoises ont disparu

Cet article a paru dans Charlie Hebdo le 2 avril 2014

Ne pas voir plus loin que le bout de son nez. Obsédé par la croissance, Hollande vient de recevoir en grande pompe le président chinois. Il oublie un détail dont il se contrefout d’ailleurs : la Chine est en train de sombrer.

« Ah les cons ! ». En 1938, Daladier rentre d’Allemagne, où il vient de signer les catastrophiques Accords de Munich. Au Bourget, où il atterrit, la foule en liesse salue l’homme qui, croit-elle, vient de sauver la paix. Le poète et diplomate Saint-John Perse qui accompagne le président du Conseil, l’entend distinctement insulter les nigauds qui l’acclament.

Bis repetita ? Le président chinois Xi Jinping a passé deux jours en France, la semaine dernière, avec 200 patrons de chez lui. Derrière les contrats et les fleurs, derrière les grandes tapes dans le dos, la réalité est simplement apocalyptique. Sauf erreur, aucun journal français n’a seulement noté la parution, il y a plusieurs mois, d’un recensement officiel du ministère chinois de l’eau (1). Accrochez-vous, il n’y pas d’erreur de frappe : environ 28 000 rivières ont disparu du pays entre les années 90 et aujourd’hui.

Cela commande quelques explications. 800 000 personnes sont allés sur le terrain, et n’ont trouvé que 22 909 cours d’eau dont le bassin était supérieur à 100 km2, contre à peu près 50 000 il y a vingt-cinq ans. Que disent les bureaucrates du parti communiste ? Que les cartes anciennes n’étaient pas fiables et que le dérèglement climatique aurait bien pu assécher quelques rivières. En marge des médias officiels, c’est un tout autre débat que mènent quelques critiques autour de l’écologiste Ma Jun, auteur d’un livre sensationnel paru en 1999 (en anglais, China’s Water Crisis).

Ma Jun, qui donne l’impression d’un bien grand courage, a donné une tout autre explication au journal The Australian, qui paraît, comme son nom l’indique, en Australie : « Une des raisons principales est la surexploitation des nappes d’eau souterraines, mais la destruction de l’environnement est une explication complémentaire, car la disparition des forêts entraîne une baisse des pluies sur nos montagnes ». Sans que personne ne s’en soucie, la Chine a donc changé de structure physique, perdant jusqu’au souvenir de rivières coulant depuis des dizaines de millénaires.

Tous les connaisseurs du dossier savent que la Chine est devenue folle, pompant sans aucun contrôle l’eau de ses rivières pour soutenir cette expansion qui fait saliver en France Hollande et Bartolone. Ce dernier, président de l’Assemblée nationale, est allé jusqu’à déclarer, au cours d’une visite à Pékin, en janvier : « La croissance, nos entreprises sont prêtes à la chercher jusqu’ici, en Chine. À cet égard, venir en Chine c’est humer un bon air d’optimisme ». Un trait d’humour, alors que les 20 millions d’habitants de Pékin étouffaient dans un infernal nuage de pollution ? Même pas.

La Chine peut-elle espérer continuer ? Quelques années, sûrement. Mais à terme, on ne voit pas comment une économie qui nie à ce point des réalités de base pourrait survivre sans un krach écologique aux dimensions bibliques. La tension ne cesse de monter entre l’Inde et la Chine – toutes deux puissances nucléaires -, car la première accuse la seconde de vouloir piquer une partie des eaux descendant du plateau tibétain vers les plaines alluviales indiennes, par exemple celle du Brahmapoutre.

Un premier barrage, celui de Zangmu, devrait être terminé en 2015, mais d’autres projets bien plus spectaculaires encore, sont sur la rampe de lancement. Les Chinois, qui le nient, prévoiraient un détournement massif d’eau pour abreuver leur Nord assoiffé. De leur côté, les Indiens le répètent sur tous les tons au cours de nombreuses réunions bilatérales : toucher à l’eau qui descend de l’Himalaya serait un casus belli.

Dans ces conditions, que penser de la joie au cœur de Hollande, Bartolone et consorts ? En 2011, le géologue chinois Fan Xiao remettait aux autorités un rapport on ne peut plus flippant (A Mighty River Runs Dry) sur le plus grand fleuve d’Asie, le Yangzi Jiang (Yangtsé). Selon lui, si tous les barrages prévus sur son cours devaient fonctionner en même temps, il n’y aurait simplement pas assez d’eau dedans. Vive le commerce mondial ! Vive l’amitié franco-chinoise !

(1) http://www.irtces.org/isi/WebNews_View-en2.asp?WebNewsID=1003

Luce Lapin forever (trois mots sur une belle âme)

Quel fichu pays ! 65 millions de clampins comme moi, des centaines de journaux, et une seule Luce Lapin. Je connais personnellement Luce dpuis un peu moins de cinq ans, depuis que j’ai commencé à collaborer à Charlie Hebdo. Luce est unique, car elle tient une chronique hebdomadaire – Les Puces –  consacrée en totalité à la défense des bêtes. Dans Charlie, évidemment. Je connais un nombre considérable de crétins qui pensent que défendre des êtres comme les chiens, les chats, les oiseaux encagés, les rats ou les toros signifie être un suppôt du Front National. Pour être franc, je n’écoute plus ces conneries.

Pour moi, l’humanisme n’a de sens que s’il s’étend à tout ce qui vit, car l’homme, pour le malheur de tous, est le grand responsable des destructions, et doit à ce titre assumer les conséquences de ses actes. Il doit non seulement protéger, mais aussi (se) reconnaître et (s’)imposer des devoirs catégoriques, comme il existe des impératifs catégoriques. La vie des bêtes, dont nous sommes, mérite un immense espace qu’elle n’aura pas de sitôt. Chaque semaine, Luce crie, tempête, hurle contre la corrida, la vivisection, les abattoirs, la chasse et les gros connards si nombreux. Mais elle signale les actions, les mobilisations, l’espoir quand il est là. Je vais vous dire un truc très simple : je suis fier de travailler à ses côtés.

Pourquoi parler d’elle aujourd’hui ? Elle vient de lancer son propre blog ici, où elle me compte parmi ses chouchous. Eh bien, je l’embrasse sans manières, et vous invite à y aller voir. Et à laisser des petits mots d’encouragement, car la vie est cruelle pour ceux qui pensent à eux. Aux animaux, à leurs souffrances, à leurs existences.

Je me dévoue (pour dire du mal de Jean-Luc Mélenchon)

Les plus fidèles lecteurs de Planète sans visa reconnaîtront, je l’espère, que je n’ai pas aboyé  contre Mélenchon depuis un petit moment. Évidemment, cela ne pouvait pas durer. Je viens de voir un échange entre lui et le journaliste Jean-Jacques Bourdin. Peu m’importe, en la circonstance, que le Líder Máximo du Parti de Gauche dise n’importe quoi – c’est le cas – sur les temps de parole accordés d’une part au Front National, et d’autre part au Front de Gauche. Oui, je m’en moque.

En revanche, pas question de laisser passer ses propos sur la mer, qui ne lui appartient pas encore. Ce grand « écologiste » autoproclamé rêve d’une vaste « exploitation » océanique. Pas un mot bien sûr sur le désastre biblique des pollutions marines et de la surpêche, car un tel homme est au-dessus de ces menues questions. Mais son œil de tribun s’allume quand il s’agit d’hydroliennes, d’éoliennes, d’aquaculture (ici, à partir de la minute 15).

En avant vers l’industrialisation des océans ! Sans évidemment s’en rendre compte, il donne la main aux relances productivistes qui sont au centre de toutes les stratégies des transnationales. Sous couvert de « développement durable » et de capitalisme vert, elles ne songent qu’à une chose : détruire le peu qui reste. Suez annonce ces jours-ci la mise en service d’une ferme éolienne colossale dans le nord du Brésil ET termine du même mouvement l’immonde barrage de Jirau, en Amazonie du Brésil.

Nul n’est obligé d’être d’accord avec moi, mais la flamme imbécile de Mélenchon, qui me rappelle, mutatis mutandis, les envolées staliniennes à la gloire des hauts-fourneaux, le rend complice de ce qui se prépare sur nos côtes déjà si éprouvées. Savez-vous qu’il existe des projets d’hydroliennes dans le raz Blanchard, à l’ouest de Cherbourg ? Que les fermes d’éoliennes off-shore d’Areva ou Alstom, champions du nucléaire et des turbines, poussent comme autant de bubons de la peste, jusque en baie de Seine ? Mélenchon y voit l’avenir. Pauvre monsieur, si ignorant des réalités élémentaires qu’il ose, face à Bourdin, parler d’un millier de kilomètres de côtes en France métropolitaine, alors qu’on en compte en vérité plusieurs milliers. Je ne donne pas de chiffre précis, car tout dépend du mode de calcul. En tout cas, 1 000 kilomètres, cela ne veut rien dire du tout.Peut-être aura-t-il pris un double-décimètre ? Peut-être n’est-il jamais allé à la mer ?

Franchement, vous qui croyez en l’écologie et en Mélenchon, ne voyez-vous pas comme un problème ?

Je me dévoue (pour dire du mal de Jean-Louis Borloo)

 J’enrage tout seul dans mon coin, car je vois défiler des articles imbéciles à la gloire de Jean-Louis Borloo, qui vient de se retirer de la vie politique française. Il est malade, affaibli. Bien entendu, je lui souhaite d’aller mieux, et ce n’est pas formel. Je le lui souhaite. Mais entendre un Placé dire qu’il a intéressé les Français à l’écologie ! Pour moi, il n’est pas question d’oublier ce que Borloo a été, ce qu’il a fait, ce qu’il a couvert. À commencer par cette farce tragi-comique appelée le Grenelle de l’Environnement, à laquelle presque tous les acteurs écolos ma non troppo ont participé.

Je vous laisse sur le sujet un extrait de mon livre paru en 2011, Qui a tué l’écologie ? (LLL), qui m’a conduit à rompre avec certains faux-amis. Bonne lecture, sans rire.

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Extrait de Qui a tué l’écologie ? Nous sommes après l’élection de Sarkozy, juste avant l’été 2007, et notre président cherche un ministre de l’Écologie après la défaite d’Alain Juppé aux législatives, qui le contraint à lâcher son poste.

Tout bien considéré, il ne reste guère que Jean-Louis Borloo. Quoi, ce type mal peigné, mal rasé, qui semble toujours sortir de son lit ? Oui. À cet instant de l’histoire, Borloo est l’archétype du garçon authentique, créatif, imaginatif. Et puis – défense de rire, ce n’est pas le moment –, n’est-il pas l’un des cofondateurs de Génération Écologie en 1990, invention politicienne destinée à empêcher l’émergence des Verts ? Qui oserait voir son autre face, celle du bateleur de foire impénitent ? Qui oserait dire qu’il a fait ses classes avec des pros nommés Michel Coencas et Bernard Tapie ? Il va bien falloir descendre dans les catacombes.

Au tournant des années 1980, Borloo a 30 ans. Jeune avocat, il a la singularité, dans ce milieu, de fort bien connaître le droit des affaires. Nul ne le sait encore, mais la crise économique commence, qui va marquer plusieurs générations. Droite comme gauche cherchent toutes les solutions possibles pour montrer qu’elles agissent. Cela sera la chance de Borloo. Les faillites commencent, et l’avocat aide les patrons à sauver ce qui peut l’être, s’appuyant strictement sur la loi. Rien à dire. Mais en 1982 – les socialistes viennent d’arriver au pouvoir –, Borloo noue un lien décisif avec une banque. Et pas n’importe laquelle. Elle s’appelle SdBO, ou Société de banque occidentale, une filiale du Crédit lyonnais. Créée en 1981 – grâce à la vague rose socialiste –, la SdBO a le magnifique projet de « réindustrialiser » les entreprises en difficulté.

Son directeur général, Pierre Despessailles, a été avant cela président de chambre au tribunal de commerce de Paris. Il a eu à connaître, de très près, la situation d’entreprises en grande difficulté, ce qui va se révéler fort utile. En outre, cet excellent homme est l’excellent copain d’un certain Bernard Tapie. Pas d’anachronisme : en 1982, Tapie n’est guère qu’un chanteur raté, qui s’est reconverti dans le rachat, pour le franc symbolique, de sociétés à bout de souffle.

Récapitulons : Despessailles, dont on ne sait pas encore qu’il sera poursuivi par la justice, copine avec Tapie, et le présente à Borloo, avocat plein de promesses. On peut parler d’un coup de foudre, lequel, aux dernières nouvelles, dure toujours. Près de trente ans d’amitié entre Borloo et Tapie, cela réchauffe le coeur.

La banque banque, Borloo encaisse
Alors commence une période d’euphorie. La banque banque – prêts, facilités de toutes sortes – et le duo Tapie-Borloo rachète à tout-va, devant les tribunaux de commerce que connaît si bien Despessailles, des ruines industrielles dont certaines se révéleront de purs joyaux. Il serait malhonnête d’oublier un autre personnage, Michel Coencas. Ce ferrailleur de haut vol – il dirigera, au sommet de sa gloire, 59 filiales et 13 000 salariés – se mêle au duo, ce qui en fait, sauf erreur, un trio. L’argent rentre à flots, et transforme les philanthropes en hommes riches. Le magazine américain Forbes classe Borloo parmi les avocats d’affaires les mieux payés au monde, Tapie et Coencas deviennent milliardaires.

Sautons un ou deux épisodes, pourtant édifiants, et précipitons-nous à Valenciennes pour cinq minutes d’arrêt. À la fin des années 1980, cette ville du Nord, de vieille industrie, est sinistrée. La sidérurgie et le textile ont disparu de concert, entraînant la cité dans un terrible déclin. Borloo, qui semble avoir épuisé les charmes sulfureux d’achats industriels pour le franc symbolique, se lance en politique. Il a vaguement été maoïste dans sa jeunesse, et il est parvenu à saluer le président Mao en personne, au même moment qu’une flopée d’autres maolâtres. En 1989, il n’est plus de gauche, il n’est pas de droite, quoique. Valenciennes est à prendre, et Borloo en devient le maire cette année-là, probablement pour des motifs dont il n’y a pas de raison de douter.

Tout indique que sa face lumineuse a trouvé là l’occasion d’exprimer une réelle compassion pour ceux qui souffrent et serrent les dents. On ne peut d’ailleurs exclure une sorte de tentative de rachat moral après tant d’années passées à la barre des tribunaux de commerce.

Valenciennes. Borloo va y retrouver comme par miracle ses deux compagnons de travail, Tapie et Coencas. Peut-être vous souvenez-vous du match truqué qui oppose le club de Valenciennes VA et celui de Marseille, le 20 mai 1993 ? Par sécurité, rappelons les faits. L’OM, le club marseillais, prépare une finale de coupe européenne contre Milan AC, huit jours plus tard, et ne souhaite pas fatiguer inutilement ses joueurs. Marseille, c’est l’Olympe, sans jeu de mots, et VA un pauvre club de province qu’il doit être possible d’acheter avec des cacahuètes. Ce qui se produit bel et bien. Sur ordre, les joueurs de VA laissent gagner l’OM. Le résultat est acquis, mais la funeste moralité du joueur valenciennois Jacques Glassmann conduit droit à une enquête judiciaire qui prouvera l’achat de joueurs par Marseille.

C’est le moment de se souvenir. Qui est le patron de l’OM ? Bernard Tapie, finalement condamné à deux ans de prison, dont un ferme. Mais qui préside le club VA au même moment ? Michel Coencas, que Borloo a fait venir à Valenciennes, probablement en souvenir du bon vieux temps. Attention, et ce n’est pas pure forme : dans cette affaire, seul Tapie a été mis en accusation. Rien ne permet de penser que Coencas ou Borloo étaient au courant de quoi que ce soit. Il reste que ce match d’anthologie, par un curieux hasard, rassemble dans une seule main le maire de la ville et les deux responsables des clubs concernés.

Est-ce bien tout ? Non. Certes, et j’y insiste, Borloo n’a été mis en cause dans aucune affaire judiciaire, ce qui en fait, et il n’y a pas d’arrière-pensée, un innocent.

Coupables, mais pleins aux as
Mais on peut, mais on doit écrire que Tapie, Coencas, et ce si brave directeur de la banque SdBO ont tous été lourdement condamnés pour différents délits graves. Tapie de nombreuses fois, pour tentative de corruption, fraude fiscale, faux, usage et recel de faux, abus de confiance, abus de biens sociaux. Coencas ira trois fois en prison entre 1995 et 2006, poursuivi notamment pour escroquerie et abus de biens sociaux. Quant à Pierre Despessailles, le directeur de la SdBO, il est mort avant de connaître les foudres de la justice. Je cite une dépêche AFP du 15 octobre 2009 : « En première instance, le tribunal correctionnel de Paris avait jugé treize administrateurs et mandataires judiciaires dans cette affaire où le corrupteur présumé, l’ancien directeur général de la SdBO, Pierre Despessailles, est mort et l’action publique à son encontre est éteinte.

> Ce banquier était soupçonné d’avoir conçu un “pacte de corruption” afin d’inciter les prévenus à placer à la SdBO les fonds des sociétés en difficulté ou en liquidation dont ils s’occupaient, ainsi que leurs revenus professionnels. En échange, ces auxiliaires de justice installés en région parisienne auraient obtenu entre 1982 et 1996 des prêts, dont certains de plusieurs millions de francs, à des taux préférentiels pour l’époque (de 0 à 6 %). »

Remarquons ensemble combien la justice peut prendre son temps quand cela lui convient. Une condamnation définitive en 2009, quand les faits remontent, pour les premiers, à 1982, vingt-sept ans avant. Mais quelle prévenance ! Et ajoutons pour faire le compte que la SdBO a commencé ses magouilles dès 1982. L’année où son directeur Despessailles met en contact Tapie et Borloo. Encore une fois, ne rusons pas avec la loi. Rien n’indique, chez Borloo, le moindre délit. Mais tout montre qu’il a fréquenté des gens habitués à toutes les acrobaties et trucages financiers. Sans que cela le gêne plus que cela, puisqu’il fréquente toujours et Tapie et Coencas.

Peut-être vaut-il mieux connaître ces menus détails avant de continuer le chemin. Question : Jean-Louis Borloo n’aura-t-il pas été marqué, bien malgré lui, par une décennie de fréquentations constantes avec des escrocs ? L’hypothèse n’est pas folle, comme on va en juger de suite. Et pour l’occasion, on se contentera d’un exemple presque anodin, celui des maisons magiques à 100 000 euros.

Mais où sont donc passées les maisons à 100 000 euros ?
Commençons par un arrêt qui n’a rien de symbolique, à l’extrême fin de 2001. Borloo est « déçu » par la politique. Il est, confie-t-il aux gazettes (L’Expansion du 20 décembre 2001), ruiné par Valenciennes, ville dans laquelle il aurait investi et perdu beaucoup d’argent personnel. Il laissera d’ailleurs tomber son poste de maire en 2002.

Dans le même temps, il est tout de même le porte-parole d’un certain François Bayrou, candidat aux élections présidentielles prévues au printemps 2002. On a connu plus ferme appui, car Borloo ne cache pas qu’il soutient Bayrou un peu comme la corde soutient le pendu. Pour parler comme Nanar Tapie, son vieux pote, Borloo taille costard sur costard à Bayrou, qui n’en peut mais. Il a 50 ans, et jure qu’il va recommencer le grand tour des tribunaux de commerce, et enfiler de nouveau la cape noire d’avocat d’affaires. Ne vient-il pas de tourner autour du dossier de reprise de Moulinex, qui a déposé son bilan en septembre 2001 ?

Que penser de tout cela ? Au moins que la fréquentation assidue de Tapie et Coencas, moeurs incluses, ne l’a pas dégoûté des affaires. Et c’est heureux, n’est-ce pas ? Mais le coup de blues ne dure qu’un mois. Après avoir lâché en rase campagne ce pauvre Bayrou, Borloo remonte sur son cheval, et devient ministre de la Ville en 2002, puis de l’Emploi, puis du Logement. Arrêtons-nous une seconde : nous sommes en 2005, et notre bon garçon annonce le 25 octobre vouloir construire 20 000 à 30 000 « maisons à 100 000 euros » par an.

Voilà une intention sociale indiscutable. Aidées par l’État, des dizaines, des centaines de milliers de « vraies gens », modestes en diable, vont pouvoir devenir propriétaires. Comme on respire déjà mieux ! Le dispositif, auquel « tous les maires » doivent donner la main, permettra d’offrir « aux ménages les plus modestes » des maisons « respectant des normes strictes en matière de développement durable », assurant au passage « des économies d’énergie ». Ce n’est pas encore le Grenelle, mais on s’en approche gentiment. Une telle initiative mérite, cela va sans dire, les journaux télévisés du soir, la grande presse, de longs entretiens. S’il est une chose qu’on ne contestera pas à Borloo, c’est son (grand) art de la mise en scène médiatique. Je ne sais combien d’articles cette opération de bluff aura suscités, mais je dirais avec retenue : beaucoup.

Le mot bluff est-il ici déplacé ? Abritons-nous sous l’ombre vertueuse du Figaro, assez peu suspect de nuire aux droites gouvernementales. Édition du 29 janvier 2008, et citation : « Fin 2005, Jean-Louis Borloo lançait à grand renfort de communication la maison à 100 000 euros. Entre 20 000 et 30 000 de ces habitations devaient sortir de terre chaque année en faveur du logement social. De quoi satisfaire les 87 % de Français déclarant que l’accès à la propriété est une priorité. Plus de deux ans après ces déclarations, le bilan est catastrophique. “Actuellement, quatre maisons ont vu le jour”, déclare l’Association française pour l’accession à la propriété (Afap), baptisée un temps “Association des maisons à 100 000 euros”. »

La si belle opération de Génération Écologie
L’on sait depuis Mitterrand qu’il faut savoir « laisser du temps au temps ». Voyons donc le bilan à l’extrême fin de l’année 2010. Y est-on ? Les pauvres sont-ils enfin logés ? Le quotidien La Croix du 7 décembre 2010 : « Environ six cents nouveaux propriétaires ont été séduits par le dispositif lancé par Jean-Louis Borloo en 2005 (…) et la plupart des familles modestes qui ont opté pour l’achat d’une des maisons à 100 000 euros le regrettent déjà. En effet, le programme qui proposait prêt à taux zéro et mensualités ne dépassant pas le prix d’un loyer a fait sortir de terre des logements dont la qualité laisse à désirer, pour des prix au final de 30 à 50 % plus élevés que prévu. Murs lézardés, fenêtres qui ne ferment pas… » Trois cents maisons sur 150 000 prévues en cinq ans. Les gens qui se sont fait piéger par cette noble opération crient tous au scandale et craignent que leur malheureux toit ne leur tombe sur la tête.

Mais qui s’intéresse aujourd’hui à de tels détails ? En décembre 2007, Borloo, devenu ministre de l’Écologie dans les conditions que l’on va découvrir, se baigne à Bali (Indonésie), toujours sous l’objectif des caméras. Il n’est plus question de maisonnettes pour les pauvres, car on considère désormais, d’un vaste regard circulaire, les si lourdes affaires de la planète. Si Jean-Louis Borloo plonge dans l’océan le 13 décembre 2007, en marge de négociations internationales sur la question climatique, c’est pour réimplanter un morceau de corail sur un massif malmené. En tout point charmant.

Borloo prétendra que l’opération n’était pas prévue au programme – télés, radios, journaux étaient bien entendu présents – et pour preuve, prétendra ne pas disposer de maillot de bain ad hoc. On verra donc le ministre, qui pilote le Grenelle de l’environnement – nous y sommes – depuis septembre, sauter à l’eau en caleçon bleu. Bleu comme la mer.

Au fait, Borloo est-il écologiste ? Il faut bien dire deux mots de la création croquignolette de Génération Écologie, en 1990. L’année précédente, aux élections européennes du 10 juin 1989, les Verts, conduits par Antoine Waechter, ont obtenu 10,59 % des voix. Il est de bon ton, dans les journaux, de moquer Waechter au profit du flamboyant Cohn-Bendit. Le premier serait un nain, le second un grand politique. La réalité est un peu différente, même si la mémoire est totalement absente des « analyses » politiques habituelles. Le fait est, pourtant, que Cohn-Bendit, dix ans plus tard – le 13 juin 1999 – n’aura fait, lui, que 9,72 %. Mais il passe si bien à la télé.

En 1989, l’étonnante percée électorale des Verts fait résonner une vilaine musique aux oreilles du président, qui s’appelle alors François Mitterrand. Ce manoeuvrier hors pair est parvenu au pouvoir grâce à l’affaiblissement du parti communiste, dont il aura toute sa vie préparé la disparition. Ses réflexes politiques, jusqu’à la fin de sa vie, l’auront toujours conduit à flairer, à redouter la concurrence. Les Verts étaient-ils un nouveau signal ? Le temps du Parti socialiste, sa chose, approchait-il de son terme ? Mitterrand était trop fin pour croire que l’on pouvait arrêter un mouvement historique par la ruse. Au reste, comment distinguer, à distance, l’écume et la vague ? Dans le doute, on pouvait toujours espérer retarder les échéances. Et c’est ce qu’il fit.

De la même façon qu’il manipula le mouvement des jeunes immigrés au début des années 1980, propulsant le duo Harlem Désir-Julien Dray, « créateurs » de SOS-Racisme, il poussa Brice Lalonde à créer Génération Écologie. Un mot sur Lalonde, membre du PSU – alors parti soixante-huitard – au début des années 1970 : écolo pendant une décennie, il évolua ensuite de plus en plus vite vers la droite, devenant ces dernières années un proche de l’ultralibéral Alain Madelin.

On reviendra sur son cas, qui ne manque pas d’un certain intérêt. En 1990, donc, Génération Écologie. Lalonde a été nommé sous-ministre à l’Environnement en 1988, puis ministre délégué en 1990. Il n’est pas lieu ici de raconter comment ce parti fictionnel fut installé sur la scène médiatique. Le fait est qu’aux régionales de 1992, il fit à peu près jeu égal avec les Verts, les deux mouvements approchant 14 %, quand les socialistes ne dépassaient guère 18 %. Mitterrand avait vu juste : il y avait bien le feu au lac.

Ajoutons un ultime détail, qui ne manque pas de fraîcheur rétrospective : parmi les fondateurs de Génération Écologie, tout proche alors de Lalonde, un certain Jean-Louis Borloo. Ce n’est pas que rigolo, car ce lointain engagement politicien permet encore à ce dernier d’exciper d’une profonde préoccupation pour la planète. Bien entendu – mais qui sera surpris ? –, Borloo ne s’est jamais souvenu, en vingt ans, qu’il avait aidé Lalonde dans un énième « coup », cette fois au service de Mitterrand qui venait d’être réélu pour sept ans, bouchant l’avenir politique à droite.

Je gage donc que Jean-Louis Borloo se moque du sort des écosystèmes. Et il n’est pas besoin de courir bien loin pour le prouver. Lorsque Sarkozy est élu président de la République le 6 mai 2007, Borloo se retrouve au gouvernement. Pour y défendre les rivières, les sols, les forêts, les ours, les baleines, pour y pourfendre les industriels irresponsables qui préfèrent leurs profits au maintien des équilibres essentiels ? Borloo est nommé le 18 mai ministre de l’Économie. Un poste décisif, un marchepied pour parvenir au poste de Premier ministre, qui fascine et obsède le grand écologiste. Tout est bien. La place est belle, elle est superbe, mais elle ne sera octroyée que quelques courtes semaines. Car, comme je l’ai raconté plus haut, Juppé a été balayé aux législatives par les électeurs de Bordeaux, et doit quitter le gouvernement avant d’avoir pu déballer ses affaires.

Quand Sarkozy décide finalement de proposer le poste de ministre de l’Écologie à Borloo, celui-ci se cabre. Il aurait même, dans un premier temps, refusé ! Je ne suis pas, pas encore, une petite souris, et ne peux garantir ce dernier point. Mais une personne proche du dossier, comme disent les gens sérieux, m’en a fait la confidence. Baste ! ce n’est pas essentiel.