Archives mensuelles : janvier 2016

Quand le neuf apparaît déjà

Ce papier a été publié sur Reporterre le 7 janvier passé.

Vous savez quoi ? J’ai pris trois balles dans la peau le 7 janvier 2015, au siège de Charlie-Hebdo et je ne recommande pas l’expérience. Seulement, je ne supporte plus cette France pétrifiée, tremblante, prête à donner les clés du royaume à ses flics, à ses soldats, à ses nombreux et ténébreux services secrets, que personne ne contrôle parce que personne n’a jamais songé à contrôler.

Cette France à genoux devant la folie meurtrière donne une idée précise de ce que nous sommes devenus. Incapables de répondre sur le plan de l’imaginaire et de la civilisation, nous ne voyons l’avenir que sous la forme d’une surveillance totale, agrémentée, car nous savons vivre, de creux discours sur la démocratie et la fraternité. Attention, pas de malentendu : je pense qu’il faut nommer le totalitarisme nouveau incarné par les djihadistes. Et je suis bien convaincu qu’il faut savoir sortir des armes – des vraies, en acier trempé – quand il faut affronter des barbares.

La question n’est donc pas celle-là. La question est que nous n’avons rien à défendre qu’un monde de pacotille et de falbalas. Quoi ? Le but de la vie sur Terre ne serait donc que la possession de bagnoles – une, deux, trois si possible -, de télés, d’ordinateurs, de téléphones portables ? Il faudrait donc perdre sa vie dans un travail aliéné pour enfin profiter de vacances bien méritées ? À la mer – dans le béton et la furie des foules sur le sable – où au ski, dans ces villages Potemkine où le personnage principal est désormais la neige artificielle ?

Jamais, me semble-t-il en tout cas, le monde que j’habite par force n’aura été aussi laid. Partout résonne un hymne solennel à consommer des objets inutiles, qu’il faut envoyer de plus en plus vite à la benne. Malgré les innombrables propos publics qui clament le contraire, les frontières entre communautés, générations, classes sociales, se changent en précipices. Mais la France officielle des médias et de la politique s’en moque bien !

Ce qu’elle veut, on le sait : des mises en scène, avec roulements de tambour si possible. Ainsi nos maîtres, bombant le torse, parviennent à croire et à convaincre – un peu – qu’ils existent encore. Voyez l’exploitation faite du grand massacre du 13 novembre, à Paris. La veille encore, on misait sur les embrassades de la COP 21 où, répétaient gazettes, ministre et président, se jouait le sort du monde.

Le lendemain, des centaines et milliers d’articles vides d’information, mais dégoulinants d’émotion, repoussaient la conférence climatique dans les coulisses. Quel aveu ! Ainsi donc, un acte de guerre – terrible et terrifiant, mais circonscrit – devenait soudain dix fois plus important que la réflexion commune sur le dérèglement climatique, qui menace toutes les sociétés humaines de dislocation. Mais il est vrai que l’élection présidentielle de 2017 vaut bien cela, n’est-ce pas ?

Y a-t-il une voie ? Il existe en tout cas un chemin, même si je ne sais pas où il mène exactement. Le suivre implique selon moi une rupture radicale et définitive avec la totalité des formes politiques existantes. Ce qui comprend celles dont beaucoup de lecteurs de Reporterre se sentent proches : EELV ou le Parti de Gauche par exemple. Toutes ces représentations appartiennent à un monde qui a déjà largement disparu. Pour citer le vieux Gramsci, que je continue à respecter malgré tout ce qui nous sépare à jamais, « Crisi è quel momento in cui il vecchio muore ed il nuovo stenta a nascere ». La crise est ce moment où le vieux meurt et où le neuf tarde à apparaître .

Oui, le chemin existe certainement. Je parlais d’un peu tout ça, l’autre jour, avec Pierre Rabhi, qui est un très cher ami, et comme un frère même. Nous étions d’accord pour reconnaître que la société est en marche, sous les apparences de la torpeur. Des millions de gens ont d’ores et déjà changé pour partie leur manière de manger, de se vêtir, de voyager, de cultiver, de produire et même de mourir. L’affreux est qu’aucune force politique n’émerge qui pourrait, qui devrait donner un sens général, et désirable, à ce mouvement des profondeurs.

Cela viendra. Cela vient peut-être, tant nous sommes aveugles. En attendant, je me prépare pour une conférence de presse des Naturalistes en lutte, mes amis. Ce rassemblement bénévole a réalisé sur le territoire magique de Notre-Dame-des-Landes un inventaire prodigieux de ses richesses naturelles. Et trouvé des espèces rares que les bureaux d’étude des bétonneurs avaient, dans leur précipitation, oubliées. La loi étant la loi – je me permets de sourire, ce que vous ne voyez pas -, cette découverte devrait en théorie retarder les manœuvres conjointes de Vinci et Jean-Marc Ayrault, ci-devant maire de Nantes. D’un côté le vieux monde, qui tient encore entre ses mains le pouvoir de décision. Et de l’autre, dans les limbes certes, mais lumineuse déjà, davantage qu’une graine. Une pousse. Une pousse déjà vivace.

 

Ne rions pas (trop) du nucléaire belge

Cet article a été publié par Charlie-Hebdo le 13 janvier 2016

Savez-vous qui possède les 7 centrales nucléaires belges ? EDF en a la moitié d’une et tout le reste appartient à Engie – ex GDF Suez -, champion autoproclamé de l’écologie. Ce ne serait encore rien si les centrales belges n’étaient pas de vieilles merdes rafistolées.

Aucun doute, cette histoire belge est superbe. Certes, notre grandiose pays reste le champion du monde du nucléaire, mais la Belgique, qui produit 55 % de son électricité grâce à l’atome, est bel et bien sur le podium. Résumons la situation outre-Quiévrain, comme disent les guides touristiques et les écrivains débutants. Il existe dans le Plat Pays sept réacteurs nucléaires – 58 chez nous -, répartis entre Wallonie et Flandre. Doel, au Nord, à la frontière néerlandaise, en compte quatre. Tihange, à l’Est, du côté du Luxembourg et de l’Allemagne, trois.

Dire qu’ils merdent demeure une immense litote. Doel 1 est remis en service le 30 décembre dernier, après un arrêt en février, pour cause de vieillerie de ce pépère de 40 années. Un vote opportun du Parlement a en effet autorisé une prolongation de vie de dix ans. Décision politique, non technique. Le 2 janvier, trois jours plus tard, une panne l’arrête à nouveau. Le 4 janvier, il est relancé. Courage et confiance.

En 2012, Doel 3 est inspecté, pour le malheur des ingénieurs. On découvre un millier de défauts sur la cuve, et la note finale évoque 8 000 fissures, dont les plus grosses atteignent 18 centimètres. Arrêté en mars 2014, il repart comme un seul becquerel le 21 décembre 2015, après deux années de fermeture. Mais le 25, quatre jours plus tard, fuite d’eau et nouvel arrêt.

Doel 4 est stoppé plusieurs mois en 2014 à la suite d’un sabotage. Tihange 1redémarre le 16 septembre 2014 après un entretien. Deux jours plus tard, le 18, on stoppe les machines à cause d’une pompe d’alimentation en eau. Le 18 décembre, trois mois plus tard, incendie et panne. Tihange 2, comme Doel 3, est farci de fissures, qui entraînent la fermeture de mars 2014 à décembre 2015. Etc, car on ne sait jamais tout des faiblesses du nucléaire.

Mais cessons de rire des couillons de là-bas, car ces cochoncetés sont à la vérité françaises. EDF, notre si grande crapule, possède 50 % de Tihange 1, et tout le reste appartient à Electrabel, propriété à 100 % d’Engie, l’ancien GDF Suez. Notre défunt grand gazier national pilote donc la production électrique belge ! Côté France, les trémolos. Gérard Mestrallet, P-DG d’Engie : « Par la nature et la diversité de ses activités, [Engie] est un acteur essentiel de la transition énergétique et écologique qui doit concilier les objectifs de compétitivité, de sécurité d’approvisionnement et de préservation de l’environnement ». Et côté Belgique la pourriture accélérée des réacteurs nucléaires siglés Electrabel.

Ne pas prendre Mestrallet pour un idiot complet. Lui et ses camarades de bureau ont tout de même compris que le nucléaire belge est un boulet. Financier bien sûr, car les pannes répétées ont déjà coûté des centaines de millions d’euros à ce pauvre Engie. Mais également pour l’image de marque internationale du groupe, qui ne peut espérer incarner le « développement durable » avec une batterie de vieilles casseroles nucléaires au cul. D’où cette rumeur qui ne cesse de refaire surface : Engie aimerait bien se désengager du nucléaire belge. La solution n’a pas encore été trouvée.

La réaction des voisins du Nord et de l’Est pourrait bien accélérer le processus. Car si la France – et sa presse cadenassée par les budgets publicitaires d’EDF et Areva – s’en fout, tel n’est pas le cas des autres. Le 18 janvier, la secrétaire d’État du Luxembourg Camille Gira vient à Bruxelles rencontrer le ministre de l’Intérieur local. Le nom de ce dernier n’a rien de drôle, car il s’appelle pour de vrai Jan Jambon. Le 20 janvier, la ministre néerlandaise de l’Environnement, Mélanie Schulz, se rend à Doel en compagnie du même Jambon. Pour gueuler. Diplomatiquement.

Quant à l’Allemagne, aiguillonnée par une pétition de 200 000 signataires – Pays-Bas, Luxembourg, Belgique, Allemagne -, elle va plus loin encore. Barbara Hendricks, ministre de l’Environnement fédérale, vient de lâcher sur la chaîne de télévision publique ARD : « Nous redoutons que la sécurité nucléaire exigée ne soit pas entièrement assurée ». Ce qui veut dire en français vivant que ça craint. Follement.

Un nouveau message de Frédéric Wolff

Les jours passent, et je ne vous écris toujours pas. Ce n’est qu’un moment, mais il dure. En attendant, je vous laisse en l’excellente compagnie de Frédéric Wolff. Qui existe bel et bien, contrairement à ce que certains paraissent croire. À bientôt, je le jure. Fabrice Nicolino

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DU PROGRÈS DANS L’EXTERMINATION

Il était une fois la vie au pays du progrès. On y inventait des machines à aller plus vite nulle part et à désirer l’indésirable. Les gens y vécurent de plus en plus vieux et eurent beaucoup de maladies…

Même plus vrai !

En 2015, l’espérance de vie a diminué de trois mois pour les hommes et de quatre mois pour les femmes. La faute à qui ? A la grippe et à la météo, dixit les experts officiels. Ouf.

Pas d’inquiétude, donc. Sur le long terme, on vit de plus en plus longtemps… malades ! Ainsi, l’espérance de vie sans incapacitédiminue depuis plusieurs années – 2006, si mes informations sont bonnes. Un progrès allant rarement seul, on est malade de plus en plus tôt.

Des chiffres ? Puisqu’il faut tout mettre en chiffres, y compris nous-mêmes, allons-y gaiement. Le diabète et les maladies cardiovasculaires progressent cinq fois plus vite que la population. Et les cancers ? Quatre fois plus vite, avec une incidence chez les adolescent(e)s de + 1,5 % par an depuis 30 ans. De plus en plus vite nulle part ? Même plus vrai : de plus en plus vite dans le mur !

Soyons optimistes : ce n’est qu’un début. Nous pouvons faire beaucoup mieux. Les générations nées à partir des années 1960 ont bénéficié, dès leur naissance, des pollutions tous azimuts, d’une alimentation appauvrie et de la sédentarité. Depuis le nouveau millénaire, les ondes nocives du progrès améliorent encore le désastre, faites excuse pour les oxymores des temps modernes – occis et morts en un seul mot, c’est un cauchemar. La synergie est parfaite, donc : les ondes pulvérisent la barrière protégeant le cerveau, la voie est libre pour les cocktails chimiques… Et les nanotechnologies ajoutent la touche finale. Du grand art.

Au final, le marché de la maladie se porte à merveille. Une source de croissance durable bien de chez nous, enfin. Alors soyez patriotes ! Faites-vous dépister à coups de rayons X ! Vaccinez-vous aux métaux lourds ! Amalgamez vos chicots au mercure, rafistolez-vous en batterie, perfusez vos globules et, tant que vous y êtes, prothésez-vous du ciboulot ! Si vous êtes victime d’empoisonnement industriel, optez pour l’empoisonnement thérapeutique ! Suivez la progression de votre diabète et de vos métastases sur votre smartphone, prolongez votre espérance d’agonie et finissez vos jours entouré de machines à respirer, à digérer, à uriner…

A ce rythme-là, il va devenir scabreux de se souhaiter une bonne santé. Personnellement, je le déconseille, sauf à être assuré en cas de procès pour vœu non exaucé. Mieux vaut prévenir. D’ailleurs, c’est ce qu’on nous répète : « On vous aura prévenus. » Respirer tue, alors inspirons un jour sur deux ou expirons, à nous de choisir.

Mais il n’y a pas que l’espérance de vivre en bonne santé. Il y a l’espérance de vivre tout court, comme des vivants du genre humain, l’espérance de fleurir. La menace n’a jamais été aussi grande, de n’être plus que des ombres errantes, ni vraiment mortes, ni franchement vivantes. Exproprié(e)s de nos vies, dépouillé(e)s de notre autonomie, occupé(e)s à ne pas vivre vraiment, à ne pas habiter notre humanité, à laisser des machines décider à notre place… Nous inaugurons joyeusement l’ère des cyborgs post-humains.

La joie, même la joie se retire de nos visages, de plus en plus, elle s’en va et le sens du sacré tout autant, le sacré quand la vie était un miracle, quand on pouvait encore se réjouir sans être saisi d’inquiétude. Ce châtaignier, là où je vis, vous le verriez, c’est un frère. Comment ne pas lui sourire et, dans le même instant, craindre pour lui et pour tant d’autres ?

Mais voilà, il y a beaucoup plus important que la vie. Il y a les secondes que l’on gagne pour se rendre d’un non-lieu à un autre non-lieu. Ça vaut bien un aéroport ravageant des terroirs précieux et, au passage, le climat dont notre grand pays a fait la cause du siècle. Ça justifie un TGV détruisant des habitats et des paysages bouleversants de beauté. Nous sommes devenus si importants, nous et nos affaires à développer sans limites.

L’état d’urgence est étendu. Il devient permanent. Pas l’urgence écologique, non, celle-là, c’est juste pour parader dans les grandes mascarades de la COP 21 et des campagnes électorales. L’urgence dont il est question ici est celle d’en finir avec la vie, le hasard, le don sans limite du vivant et, soyons fous, avec la mort. Comprenez bien : L’humanité est une bavure. Qu’elle soit obsolète, indésirable ou non rentable, elle doit dégager.

Ainsi pourraient s’exprimer nos bons maîtres si, pour une fois, ils parlaient vrai :

Demain sera parfait et vous aussi. Vos émotions, vos défaillances, ça commence à bien faire. La mort vous asticote ? Vos vies ne sont pas à la hauteur ? Place au pilotage universel. Plus rien ne doit échapper à la toute-puissance. Vous n’êtes pas conformes aux normes des intégristes de la machine ? Vous serez désintégré(e)s ! La déchéance physique vous guette ? Vous serez customisé(e)s en série, programmables et réparables à merci. Merci qui ? Merci la machine !

Grâce à la machine, vos derniers restes d’humanité sont en voie d’éradication. Le transfert des données touche à sa fin. Votre restant de cerveau disponible est quasiment numérisé et votre code-barres génétique, sur le point d’être opérationnel. Alléluia !

Grâce à la machine… Et grâce à vous. Vous êtes formidables, vraiment. Plus besoin de gardien du troupeau. Le gardien, c’est vous ! C’est une source d’économie et surtout, de consentement et donc, d’efficacité. D’après les derniers chiffres, le taux de pénétration des mouchards électroniques progresse comme jamais. Vous pouvez être fiers. Surtout, ne changez rien.

Continuez à plébisciter vos camisoles numériques. Tout le monde doit tout savoir sur tout le monde. Exhibez-vous ! Twittez, selfiez, restez connectés. Internet et les data centers foutent en l’air le climat ? Connectez-vous pour vous indigner ! L’absurdité menace le cours de votre vie ? Exigez un GPS qui donne un sens à votre existence. Vous vous sentez l’âme d’un(e) rebelle ? Réclamez des smartphones sans antenne-relais près de chez vous ! Vous passez votre vie derrière des écrans ? Syndiquez-vous ! Le digital labour mérite reconnaissance et rémunération. Négociez un statut de larbin que l’on sonne avec treizième mois et réduction du forfait téléphonique.

La planète sera intelligente ou ne sera pas. Il y va de l’optimisation du cheptel et de ses prothèses, de la bonne croissance des flux et du flicage participatif. Pas d’alternative au règne du calcul et de la marchandise. Point de salut en dehors du sacrifice au cyber-Dieu des machines. Tout doit passer par lui, désormais : vos liens avec les autres, vos gestes, votre parole ou ce qu’il en reste. Votre rapport sensible au monde, oubliez-le. Ce qui faisait la vie imprévisible, précieuse, habitée, remplacez-le par le non-espace, le non-temps, la non-vie. Scannez vos aliments et vous avec par la même occasion, évaluez-vous, équipez-vous d’urgence de la fourchette connectée et de la gamelle intelligente pour chat et chien 2.0…

La déchéance de nationalité n’est finalement qu’une étape. Demain, c’est de l’humanité que nous serons déchu(e)s.

Celles et ceux qui veulent nous transformer en machine sont clairement des ennemis. Nous ne sommes pas négociables. Nous ne le serons jamais.

Ne laissons pas leur monde désherber nos vies. Plus que jamais, sauvons ce qui peut l’être : notre humanité, dans ce qu’elle a de plus vulnérable – ses limites et sa finitude – et de plus humble aussi – une espèce parmi d’autres espèces. Quitte à être des « chimpanzés du futur », protégeons les arbres qui nous protègent. Soyons des veilleurs de nos jours, des veilleuses dans nos nuits. Cherchons l’aube, interminablement.

Les voeux de Frédéric Wolff

A ma fenêtre, une mésange apprend l’hiver branche par branche. La rivière a des couleurs de tempête. Tout à l’heure, j’irai fendre du bois. Le feu me parlera d’un monde avant le sommeil. Un grand plat de légumes réveillera l’été et le printemps de mon jardin. Il sera l’heure de nourrir de belles pensées.

Des prénoms viendront, des visages, plus présents que jamais. Sans qu’il soit besoin de les dire, des paroles iront jusqu’à eux. Elles rêveront de jours meilleurs. Que cette nouvelle année préserve ce qui vous tient à cœur. Qu’elle porte un peu plus loin l’aube de chaque jour. Voilà ce qu’elles appelleront de leurs vœux. Voilà ce que je vous souhaite, vous qui êtes dans mes pensées, alors que le vent fait grandir le foyer par vagues renaissantes.

Dans mon cœur, il y a aussi des êtres sans paroles. J’ai essayé de les entendre du mieux que je pouvais et je vous adresse leurs mots, parce que je crois que vous les comprendrez. Et comprendre, être compris, c’est déjà presque inespéré, n’est-ce pas ?

Hier, on a eu droit aux vœux de nos bons maîtres. Du haut de leurs éminences, ils ont eu pour nous ces paroles :

« Cher troupeau, nous vous souhaitons la prospérité, le bonheur et la santé surtout ».

Pour la prospérité, on risque pas de finir sur la paille, vu que la paille, il y en a pas un brin. Ici, c’est ce qu’on fait de plus moderne, à ce qu’il paraît. Pas de boue ni d’herbes moches et encore moins d’arbres ou de fleurs sauvages. Déjà que la lumière du soleil, on l’a jamais vue ni même sentie sur notre peau. Ils appellent ça « vivre hors sol ». Je suis pas sûr de bien comprendre tous les mots. Hors sol, je vois bien, mais vivre, je me demande ce qu’ils entendent par là exactement.

Question bonheur, il faudrait être philosophe de son état pour se faire une idée. S’il est dans le pré selon la formule et qu’il faut y courir vite, j’ai bien peur qu’on le connaisse jamais de notre vivant, si ce mot a un sens.

Quant à la santé surtout, on prend bien soin de nous, ça oui. Avec les antibios qu’on ingurgite, c’est pas demain la veille qu’on sera estampillés qualité bio.

En tout cas, on est surveillés de près. Grâce aux puces savantes, ils savent tout sur nos globules, sur le battement de nos cœurs, sur ce qui rentre et ce qui sort, ce qu’ils appellent notre rendement en d’autres termes. Pour sûr qu’on risque pas de se perdre dans la nature. De nature, il y en a plus de toute façon et même s’il y en avait en admettant, on serait repérés à la seconde près du fait qu’on est géo-localisés. C’est la transparence et la traçabilité qui veulent ça, des fois qu’on pourrait confondre la viande de cheval et celle de bœuf, pour donner un exemple. C’est quand même sacrément beau, tous ces progrès et il ont juré que c’était pour notre bien, je sais pas de qui ils parlaient exactement, parfois, je me perds quand ça va trop vite.

D’après ce qu’on a compris, c’est que depuis qu’on est connectés aux écrans des maîtres et de leurs éminences, on est devenus intelligents, comme les objets qui l’ont jamais été autant, à ce qui se dit. Enfin, peut-être pas tout à fait pareils quand même. Personnellement, je crois pas qu’ils hurlent de douleur que je souhaite à personne. Mais pour le reste, on est des objets ou tout comme, sans vouloir désobliger les assemblées qui devraient venir survivre ici juste une heure avant de décider ce qui est droit et juste.

Sans doute que ça pourrait être pire, c’est ce qu’on se dit quand on voit partir de force des frères et des sœurs qui reviennent jamais. On essaie de pas trop y penser, mais c’est difficile quand ça continue de hurler dans la tête jour et nuit. Des fois, on imagine qu’ils sont partis là où on peut courir dans l’herbe et s’amuser et vivre tout simplement.

Cette année, on va agrandir nos cages de 7 cm, c’est la bonne nouvelle qu’on nous a annoncée hier. On se rend pas bien compte du grand progrès que ça va être, mais on y croit.

C’est pas qu’ils nous haïssent, nos maîtres, c’est juste qu’ils nous regardent pas vraiment et qu’ils nous entendent pas non plus. On est pas doués de la parole, on a pas l’art d’écrire des lettres avec des mots choisis, c’est sûr. Mais ce qu’on ressent est pas très difficile à deviner. Un enfant de cinq ans pourrait comprendre. C’est peut-être ça qui manque : des enfants pour ressentir ce que c’est qu’être des semblables. Même si on est pas du genre humain, il y a une grande communauté dont nous sommes comme vous autres : celle des sensibles. Mais qui décide de quoi et à la place de qui ? Et de quel droit on écarte des êtres du droit de vivre ?

Allez pas croire qu’on ressente de la haine contre nos geôliers, ni même de la colère, on est bien trop écrasés de lassitude pour ça et la force n’est pas de notre côté, pas plus que la bestialité. En plus, ils ont l’air de bagnards, souvent. On dirait qu’ils souffrent, au propre comme au figuré, même si on les entend pas hurler, à part contre nous, parfois. Est-ce qu’ils prennent des traitements tout comme les nôtres ? Est-ce qu’on les puce, eux aussi, pour surveiller comment ils vont, où ils sont et ce qu’ils font ? Parfois, ils tombent malades et il arrive qu’on les revoit pas. Je me demande s’ils finissent comme les frères et les sœurs qui sont jamais revenus.

Ce qu’on nous fait, à nous, est-ce qu’un jour, on le fait aux humains ?

C’est beaucoup de questions et c’est bien difficile d’y répondre, pour nous qui avons pas la langue et la pensée humaines. Mais vous ? Ça vous arrive de vous interroger aussi ? Si oui, dites, vous avez trouvé des réponses ?