Archives mensuelles : mars 2016

Stéphane Le Foll et l’éternelle vérole des pesticides

Il y a neuf ans ces jours-ci, j’ai publié un livre avec mon ami François Veillerette (Pesticides, révélations sur un scandale français, chez Fayard). Il s’est étonnamment bien vendu, bien que je ne dispose d’aucun chiffre précis, arrêté. Entre 30 000 et 40 000 exemplaires, je crois. François comme moi sommes fiers de ce livre, qui nous a coûté pas mal de sueur. Je me souviens fort bien de notre rencontre avec celui qui allait devenir notre éditeur, Henri Trubert. Nous étions réunis un soir – d’hiver, me semble-t-il – dans son bureau : François bien sûr, Henri bien sûr, moi bien sûr, et Thierry Jaccaud, le rédacteur-en-chef de L’Écologiste, qui nous introduisait chez Fayard.

Je ne connaissais pas Henri, mais je lui ai parlé franchement. Faire un livre sur les pesticides ne nous convenait pas. Nous voulions le clash, l’accusation flamberge au vent, et même courir le risque d’un ou plusieurs procès. S’il ne sentait pas le projet – et ses risques -, eh bien, il n’avait qu’à le dire à ce stade, car notre détermination était totale. Il s’agissait pour nous de décrire un système en partie criminel. Nous citerions des noms, nous ne nous jouerions pas les gens bien élevés, car bien élevé, je ne l’étais pas. Je dis je, car je ne peux parler ici que de moi. Je ne suis réellement pas bien élevé.

En mars 2007, donc, le livre est sorti et il a fait du bruit et il a fait du bien. Encore aujourd’hui, je pense qu’il a marqué un territoire. Je doute qu’on puisse redescendre en-dessous et oublier, fût-ce une seconde, que les pesticides sont d’incroyables poisons chimiques de synthèse, imposés par des pouvoirs politiques aux ordres, faibles et stupides, inconscients. Et achetés ? Dans certains cas, j’en suis convaincu, bien que ne disposant pas des preuves qui valent devant un tribunal.

Six mois après la parution, le granguignolesque Grenelle de l’Environnement, décrété par un Sarkozy aussi manipulateur et limité qu’il a toujours été. J’ai fait la critique radicale de ce vilain show ici même, en temps réel – ce que je préfère, et de loin – et notamment parce qu’il a été le théâtre d’une farce atroce (ici). Les ONG présentes dans une commission s’étaient hâtées de triompher, car Borloo  venait d’annoncer la diminution de l’usage des pesticides de 50 % en dix ans. Avant que Sarkozy, dûment rappelé à l’ordre par la FNSEA, ne donne la bonne version de l’annonce : on diminuerait la consommation des pesticides de 50 % en dix ans, oui. Mais à la condition que cela soit possible. Et, ainsi qu’on a vu, cela n’a pas été possible.

J’ai critiqué à l’époque François Veillerette et son Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), devenu Générations Futures. Je précise qu’il reste un ami cher, ainsi que Nadine Lauverjat, qui le seconde, et que j’embrasse au passage. Seulement, quelque chose ne tourne pas rond. La bagarre contre les pesticides, en France, passe par Générations Futures (ici), et elle est sur le point de devenir ridicule. Pourquoi ? Mais parce que la France s’est dotée en 2009 d’un plan Écophyto1, armé d’un budget de 40 millions d’euros par an. Il s’agissait comme à vu, à la suite du Grenelle, de diminuer de 50 % l’usage des pesticides d’ici 2018. Sans préciser d’ailleurs, preuve de la malhonnêteté intrinsèque du projet, s’il s’agissait d’un tonnage général, du poids de matière active, des pesticides jugés les plus inquiétants, etc.

Or donc, un flou dissimulant une embrouille. Les pesticides ne se sont jamais aussi bien portés chez nous. En 2013, augmentation de 9,2%. En 2014, de 9,4%. En 2015, on ne sait pas. Dans un monde un peu mieux fait, où l’on tiendrait l’argent public pour la prunelle de nos yeux à tous, les guignolos à la manœuvre auraient été chassés -restons poli – à coups de balai. Mais dans celui-ci, Stéphane Le Foll, notre ministre de l’Agriculture, a été autorisé à lancer le plan Écophyto2, avec 71 millions d’euros à claquer chaque année. Avec les mêmes acteurs, voyez-vous : les chambres d’agriculture, la FNSEA. La FNSEA ! Ces gens ne manquent pas d’un humour singulier, car qui est le patron de la FNSEA ? Xavier Beulin, gros céréalier de la Beauce, mais aussi P-DG de la holding agro-industrielle Avril (ils avaient honte de leur nom précédent, Sofiprotéol). Chiffre d’affaires d’Avril en 2014 : 6,5 milliards d’euros, dont une partie sous la forme de vente de …pesticides. Ah, ah, ah !

Le Foll. Si j’écrivais ce que je pense de cet homme, je passerais devant un tribunal, et j’y serais condamné. Ce serait justice, car on ne doit pas injurier quelqu’un, du moins publiquement. Que dire ? Cette créature de Hollande – il a été son factotum pendant onze années, quand notre bon président était Premier secrétaire du PS et en tirait les innombrables ficelles – est devenu salarié permanent du Parti socialiste dès 1991. Sans Hollande, il le serait resté. Avec lui, le voilà devenu ministre et porte-parole. On le voit à la télé. J’espère que cela lui plaît. Dans quatorze petits mois, tout sera en effet terminé.

Qui se souviendra de lui ? Moi. Le monsieur se donne des airs, et promeut en vaines paroles l’agro-écologie quand dans le même temps et par ses actes, il défend la Ferme des 1000 vaches et les pesticides. Les pesticides ? Eh oui ! Comme il a dealé – notez que le résultat politicien n’est pas fameux – avec la FNSEA de Beulin, il n’a plus rien à refuser à l’agro-industrie. Et d’ailleurs, il n’a pas hésité à envoyer une lettre aux députés. Lesquels discutaient ces jours-ci d’une éventuelle interdiction des pesticides néonicotinoïdes tueurs d’abeilles dans le cadre de la Loi Biodiversité. Dans cette lettre – quelle fourberie, quand même ! – il demandait aux élus de ne surtout pas voter cette interdiction. Laquelle a finalement été obtenue de justesse, avec prise d’effet en 2018.

Voilà en tout cas la situation, et elle est insupportable. Le Foll est un pur et simple bureaucrate du PS, qui fait où on lui dit de faire. Mais le charmant garçon, comme tant d’autres aussi valeureux que lui, aimerait en plus qu’on l’aime. Eh bien, pas ici. Ni aujourd’hui ni jamais. Comme on disait et comme on ne dit plus : il a choisi son camp. Et c’est celui des salopards. Dernière interrogation : l’association Générations Futures ne gagnerait-elle pas à se poser de nouvelles questions ? Quand un combat si ardent échoue d’une manière aussi totale, je crois que le moment est venu de la remise en cause. Comment faire reculer vraiment le poison des pesticides ? Comment ne pas demeurer l’alibi d’un système prompt à tout digérer au profit de son équilibre final ? Oui, que faire ?

 

 

Réponse à quelques détracteurs (à propos du film « Demain »)

Plusieurs lecteurs de Planète sans visa m’ont exprimé leur fort dépit d’un texte précédent, consacré à la couverture par Le Nouvel Observateur du film Demain. Et ils m’ont donné envie de leur répondre, grâce leur soit rendue. Comme je l’écrivais alors, je n’avais pas vu le film, mais c’est réparé : j’y suis allé. Eh bien, je l’ai trouvé excellent, et je vais tenter de m’expliquer.

D’abord, et il faudrait être malhonnête pour l’oublier, le film commence par une rencontre avec deux scientifiques, auteurs d’un énième rapport sur l’incroyable crise écologique dont nous sommes les contemporains. Il n’y a donc pas ce déni très insupportable qui justifie tant d’inactions. Ensuite, de nombreux témoignages rappellent la puissance proprement maléfique des transnationales. Et leur rôle dans la destruction du monde. Pour le reste, il est vrai que le film est empli d’expériences humaines « positives ».

D’un côté, cela peut sembler irritant, voire déplaisant. Comment ? Le monde s’effondre, et l’on fait pousser des tomates, et l’on imprime des billets d’une monnaie locale, et l’on passe sa vie à écouter grandir des gosses ? Oui, je peux entendre cela sans la moindre réserve. Mais d’un autre côté, c’est prodigieux, car les séquences montrent des gens en mouvement, appelant par leur vie de chaque jour une autre façon d’habiter cette planète, et capables sans doute d’applaudir aux changements radicaux qui seront nécessaires.

Les critiques faites à Mélanie Laurent me paraissent absurdes. Dior ? Et alors ? Par ce motif assez stupide, on lui interdirait de (se) poser des questions ? Mais alors, allons de suite nous coucher en attendant gentiment la fin du monde ! Car en effet, de deux choses l’une : ou le risque de dislocation des sociétés humaines est réel, immédiat ou presque; ou il s’agit d’une grossière exagération, véhiculée par de pauvres gens paniqués. Dans ce dernier cas, évidemment, si nous avons le siècle devant nous, et peut-être au-delà, pourquoi transiger, pourquoi passer des compromis, pourquoi ne pas vomir Mélanie Laurent et avant elle Nicolas Hulot ?

En revanche, si nous ne disposons que de bien peu de temps pour réagir – je le pense, Dieu sait – eh bien il faut admettre une évidence : il faudra faire avec les habitants du monde tels qu’ils sont. Ils vous déplaisent ? Tant pis pour vous. Vous n’êtes pas seul dans ce cas : je déteste bien des formes inventées par les hommes, dans les domaines politique, culturel, cultuel, artistique. Et alors ? Y a-t-il de quoi en faire une action ? Laissez-moi douter.

Pour mieux me faire comprendre, je rappelle que j’ai créé en 2009 une revue avec le prêtre catholique Dominique Lang (ici) et mon ami Olivier Duron. J’en ai été le rédacteur-en-chef et j’en demeure fier : Les Cahiers de Saint-Lambert (Ensemble face à la crise écologique) exprimaient une rencontre improbable mais féconde entre un mécréant – moi – et un homme d’Église intelligent, amical, ouvert, Dominique. L’amitié déplace les montagnes, savez-vous ? Quel était mon état d’esprit à l’époque, qui n’a pas changé ? Que l’urgence de la situation exige de s’appuyer sur ce que j’ai nommé des « accélérateurs » de conscience.

Le catholicisme est la religion de plus d’un milliard d’humains, et quoi qu’on pense, cela n’est pas près de changer. La métamorphose écologique et sociale que j’appelle de toutes mes forces passe nécessairement par des gens réels. Les Cahiers de Saint-Lambert, entreprise embryonnaire, m’ont montré que cette vision n’était pas vaine, car il existait bel et bien, ici ou là, des catholiques attachés à la Création. Ils y voyaient l’œuvre de Dieu ? Oui, et cela ne me dérangeait nullement, car ce point de vue nous permettait d’agir ensemble. On a vu depuis que François, pape de Rome, était capable, contre l’évidence même, de textes puissants, remplis d’espoir (ici), rassemblés dans l’Encyclique Laudato Si.

Bien entendu, certains mots, certaines phrases, certaines envolées du pape m’ont fortement déplu. Évidemment ! Néanmoins, non seulement le message général est splendide, mais surtout, il aide des millions d’êtres – peut-être bien davantage – à se mettre en mouvement. Et le pire danger qui guette notre pauvre humanité, c’est l’immobilité, la passivité, le renoncement. Hors du mouvement, point de salut ! C’est maintenant, dans les années qui sont devant nous, que nous devons faire craquer les coutures de ce monde indécent et à dire le vrai, insupportable.

Avec qui, amis détracteurs ? Avec le journal La Décroissance ? Je ne moque pas. Je ne moque presque pas. Il s’agit d’initier le plus vaste entraînement de toute l’histoire des hommes, et vous en êtes encore à distribuer bons et mauvais points ? Mais ressaisissez-vous, par pitié ! Il n’est que temps ! Votre point de vue ne contient pas une once d’espoir. C’est un message crépusculaire, désespéré, désespérant. Nous avancerons ensemble, avec tous ceux qui marchent, quel que soit leur pas. Ou nous mourrons de même. Le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent est un excellent film. Il montre qu’il est possible de bouger, en attendant plus, en espérant mieux.

Le Nouvel Observateur et le film « Demain »

Quel journal ! Quel affreux journal ! Le Nouvel Observateur, rappelons-le, a été fondé en 1966 par une poignée de journalistes, soutenus financièrement par un capitaliste « de gauche », Claude Perdriel. Et parmi eux, Jean Daniel bien sûr – il va vers ses 96 ans et continue de pontifier chaque semaine ou presque dans l’hebdo -, mais aussi Michel Bosquet, que nous connaissons aussi sous le nom d’André Gorz. Ce dernier s’est imposé dans les années 70 du siècle écoulé comme l’un des grands penseurs de l’écologie politique. Il était, il fut l’homme des fulgurances. Je note ce point, car il est preuve parmi des milliards d’autres que le mouvement des idées n’a rien de linéaire. La régression menace à tout instant.

Pendant des décennies, L’Obs aura bassiné le monde des médias, et bien au-delà, en se présentant comme le journal des intellectuels, de gauche cela va de soi. Le comble est que cela était vrai, car que sont les intellectuels ? Et qu’est-ce donc que la gauche ?J’ai déjà écrit deux articles ici qui disent ce que je pense de ce journal. Le premier, paru en 2007, évoque le rôle de la publicité dans cette interminable descente aux enfers de la pensée (ici). Et le second parle de la mort de Claude Lévi-Strauss (ici).

Si je reviens sur ce cas désespéré, c’est par masochisme, j’imagine. J’ai buté, j’ai cogné, je me suis cogné à la couverture du numéro 2677 (du 25 février au 2 mars). Vous en aurez un aperçu en cliquant ici. Ainsi que le montre la photo ci-dessous, elle est consacré au film Demain, réalisé par Cyril Dion, cofondateur du formidable mouvement Colibris, et Mélanie Laurent, actrice et réalisatrice.

Mélanie Laurent et Cyril Dion : "Demain sera bio !"

Le film est un très gros succès populaire, et je vous en dirais volontiers du bien, mais je ne l’ai pas vu. J’ai essayé, mais il n’y avait plus de place. Ce qu’on m’en dit me fait l’applaudir quand même. L’affluence signifie au passage, sans effets de manche ni esbroufe, que l’écologie réelle est déjà une force considérable. Passons pour le moment.

Donc, L’Obs. Je pourrais aisément écrire une dizaine de pages fort critiques sur le dossier qu’il consacre à Demain. Mais je vais me concentrer sur quelques points.

1/ Ces gougnafiers « vendent » l’idée d’un couple, supposément plus efficace commercialement. Dion et Laurent sont-ils « ensemble » ? Je ne le crois pas, mais même si tel est le cas, ils ne l’ont jamais laissé supposer. L’Obs se livre donc, d’emblée, à une désinformation. Mais subliminale. Les plus efficaces.

2/ La Une suggère fortement que cet engouement pour le film est une nouvelle fois affaire de bobos-bio. Gentillette. Le mot bio sur le titre – « La nouvelle vague Bio, alimentation, santé, environnement » – s’achève par un grain de blé tourné vers le ciel, comme on aurait mis, il  y a quelques années, une petite fleur inoffensive.

3/ Ce même titre de couverture désamorce totalement le propos du film, qui montre l’autonomie retrouvée, partout dans le monde. Il évacue l’essentiel, c’est-à-dire la dimension politique de l’entreprise.

4/ Oser parler d’alimentation, de santé et d’environnement ne signifie qu’une seule chose pour ces pauvres gens de L’Obs : il s’agit d’améliorer son bien-être personnel. Ce n’est jamais qu’une nouvelle poussée d’individualisme. Matière à peu près sacrée, et depuis des lustres, dans les colonnes de l’hebdomadaire.

5/ À l’intérieur, ce serait presque pire. C’est pire. Après un entretien des réalisateurs, au cours duquel on évite sans y penser la moindre question essentielle – ex : « Mais on a encore le droit de boire du café ou de manger des bananes ? » -, enfilade de sujets « bobos » sur la bio, les labels, les prix, les contrôles. Puis une page pratique, forcément pratique, sur « les aliments qui font du bien ». À pleurer.

6/ Enfin, et pour illustrer le tout, un reportage dans le Pas-de-Calais. Tenez-vous bien. Il s’agit de rencontrer un type – intéressant, par ailleurs – qui a une exploitation agricole de 80 hectares. Il cultive 3,5 hectares en bio et le reste – 76,5 hectares – à coup de pesticides. Cerise sur l’agrochimie : il a acheté un drone pour surveiller ses cultures. Un drone. Commentaire du journal : « Thierry Bailliet, 3,5 hectares en bio et le reste en conventionnel, une combinaison qui est selon lui la clé de l’agriculture de demain ».

Voilà, amis et lecteurs de Planète sans visa. Il n’y a résolument rien à sauver d’un journal comme Le Nouvel Observateur, né dans un monde disparu, et qui désormais défendra jusqu’à sa mort ces ruines qui sont tellement les siennes.

 

Frédéric Wolff veut faire la paix

J’écris ces lignes à la veille du salon de l’agriculture. Je n’y suis jamais allé et je n’irai jamais. Par contre, j’ai eu la chance de connaître un jardinier rêveur : Raymond – tel est son prénom, le même que celui du paysan auquel Fabrice s’adresse dans son dernier livre, c’est ainsi, le fruit du hasard, appelons ça ainsi. C’est de cette rencontre que j’aimerais parler. Du miracle de la terre et de ce qui la menace : le bétonnage, les fermes-usines verticales, les poisons pour la bonne santé des plantes et du vivant…

Faire la paix avec la terre

Il y a ces mots dans les yeux de Raymond. Dans sa main, il a mis un peu de terre. Il la respire, il l’émiette. C’est comme une fine semoule qui tombe de ses doigts, comme des poussières du temps. Un sourire éclaire son visage. Cette bonne vieille odeur de forêt… Il y a sa vie dedans. Il se relève en s’aidant de sa binette qui lui sert de canne. Nous le suivons pour un tour de jardin. Son jardin d’une vie, son merveilleux jardin. C’est l’été. Chaque plante porte un nom, chaque herbe est un voyage. Quand on vit à hauteur de pâquerettes, tout devient grand.

Il y a des arbres, des buttes où se mêlent des légumes, des fleurs, des groseilliers, des simples… Et de la paille, beaucoup de paille, des restes de feuilles mortes, des herbes fauchées. Un fouillis magnifique et fertile. Un monde où chaque vie devient toutes les vies.

Tant de légumes sur si peu d’espace, comment est-ce possible ? Raymond a un geste de déférence. Humain, humus, humilité… Les mêmes racines. Dans son geste, il y a une grande douceur. Pas de machine à retourner et à pulvériser, ici. Violenter le moins possible. Un jardin, c’est un enfant qu’on met au monde. On le rêve d’abord pendant les mois d’hiver. On prépare sa venue et quand il arrive, il faut être présent, suffisamment, mais sans excès. L’essentiel se fait quand on ne fait rien. Accompagner, c’est tout, avec des gestes d’amour. Rester à sa place. Le reste nous échappe et c’est ainsi.

Des poules grattent le sol, un rouge-gorge déniche un vers et s’en va festoyer sur une branche, un peu plus loin. Faire la paix avec les animaux. Il y a ces mots aussi dans le sourire de Raymond.

Un verre de verveine citronnelle ? Ça vous tente ? L’après-midi touche à sa fin. Je repars avec une poignée de graines et le visage de Raymond, ses rides qui sillonnent son front dans la lumière du soir. Je me promets de revenir plus tard. J’ai du chemin à faire.

Dix-sept ans ont passé depuis ce jour. Cette semaine, l’envie m’est venue. J’ai pris une poignée de graines et je suis retourné vers lui pour lui donner, pour lui dire ce qui avait germé en moi, depuis.

J’ai cherché son jardin pendant des heures et finalement, j’ai dû me rendre à l’évidence : il n’en restait plus rien. Plus un arbre, plus d’heures lentes à rêver, à respirer les odeurs de forêt. Plus de jardinier rêveur.

A la place, une route, un parking, des commerces. Difficile à dire précisément, tant le lieu est méconnaissable. J’ai semé ma poignée de graines sur un talus d’herbes rases, là où hier, peut-être, s’élevait une butte de poireaux, de phacélie et de carottes. Quelques mètres carrés épargnés par le béton.

Chaque année, c’est par dizaines de milliers d’hectares que le désert gagne. Pas un désert de sable, mais de bitume. L’équivalent d’un département français tous les sept ans, à ce que l’on dit. Un désert virtuel plus vaste encore, si l’on considère l’état de bien des sols, stériles sans perfusion chimique. Des sols malades, pour ne pas dire des sols morts.

De la terre, des animaux d’élevage – 60 milliards tués chaque année dans le monde – aux humains, la frontière est poreuse. Des sols, des plantes, des animaux malades et, un jour ou l’autre, des humains malades. Et ce n’est pas à renforts de phytosanitaires – des poisons pour la bonne santé des plantes, excusez pour l’oxymore, mais il n’est pas de mon fait –, ce n’est pas à coups redoublés d’antibiotiques que l’on guérira du mal.

Faire la paix, Raymond… Tu te souviens ?

Si tu savais ce qu’ils préparent pour notre bien. Après la ferme des mille vaches, des fermes verticales sur cinquante étages, cent trente-deux dans les projets les plus fous. Des usines éclairées par des LED avec, en guise de sol, des tissus organiques Des capteurs et des algorithmes pour calculer, à chaque instant, les besoins des plantes en eau, en nutriments et en lumière. Des poissons et, pourquoi pas, des poules, des vaches à cent mètres au-dessus du sol… Tout serait sous contrôle, absolument tout. Pas d’herbes indésirables, pas de ravageurs venus d’on ne sait où. Pas d’herbicides, donc, ni d’insecticides et de fongicides. Des produits « bios » et locaux, au cœur des mégapoles intelligentes ; plus de transports inutiles par conséquent, si l’on excepte ceux des intrants et des matériaux de construction. L’efficacité maximum avec phyto-épuration des eaux usées, panneaux solaires, recyclage de méthane pour chauffer et éclairer les usines agricoles… Enfin, ne plus dépendre de la nature. Le rêve ultime des morts-vivants, la chimère funèbre des hommes-machines.

Une bouffée délirante d’ingénieurs en transe ? La logique industrielle hors sol – soutenue par le syndicat agricole majoritaire, faut-il le rappeler ? – poussée à son terme ? Un nouveau cap vers la planète intelligente ? Et les autres formes de vie, quand tout aura été assiégé, bitumé, contaminé, domestiqué ? Et nous, les humains, dans tout ça ? Serons-nous demain, sommes-nous déjà hydroponisés, pucés, capteurisés, efficiencisés, sous-clochisés, bref, perfusés, contrôlés, labellisés aux normes ISO, synthétisés, pour ne pas dire fabriqués ? Serons-nous, sommes-nous encore vivants ?

Est-il encore vivant, Raymond ? A-t-il été exproprié, un jour ? A-t-il vu ce que le monde avait fait de son jardin ? Comment survivre à ça ? Qu’est-ce qui survit de nous ?

Bifurquer dans sa vie, travailler avec la terre et tous les êtres qui la peuplent, planter des arbres, cultiver la beauté, à quoi ça tient ?

La terre, les arbres, la beauté… Longtemps, j’ai vécu loin d’eux. Et il y a eu Raymond et ses mains qui fécondent l’humus, Raymond et ses voyages au bout du jardin. Ce jour-là, un chemin s’est ouvert. A sa manière, il aura été un passeur.

Plus tard, il y a eu d’autres merveilleuses personnes. Une poignée, guère plus. Mais quelles personnes. Vous savez, de celles qui vous aident à accéder, un tant soit peu, à vos immensités. C’est un miracle, à chaque fois. On ne se connaît pas et on se reconnaît. Dès les premiers mots, on sait.

Que sait-on, au juste ? Que quelque chose se passe. Quelque chose d’important dans nos vies. Evidemment, rien n’est écrit. Je n’abuse pas du fol espoir d’un monde meilleur, vous l’avez remarqué, même si j’aimerais qu’il en soit autrement, croyez-le bien. Si je ne sombre pas dans le découragement, c’est en bonne partie à ces rencontres rares que je le dois. A Raymond et à d’autres, ici, oui, et ailleurs. A ce qui germe, à ce qui germera peut-être. A l’inattendu, même infime, du jour à venir. Rien n’est infime, surtout pas les mots et les graines que l’on porte avec soi. La vie est là, dans ces poignées de mots, de terre, de graines et d’amitiés.

La bataille se joue aussi sur le terrain des mots. Comment retrouver une parole vivante au milieu des cadavres de mots, des moribonds, des momifiés ?

Ses mots, Raymond, il les incarnait tellement qu’il les portait dans ses yeux. Faire la paix avec la terre, disaient-ils. Je n’oublie pas, particulièrement en ce jour. Des milliers de personnes se rassemblent, une fois encore, pour continuer à cultiver la beauté fertile, pour refuser la mise en pièces du bocage nantais par un projet macabre d’aéroport.

C’est vers Raymond, c’est vers tous ces anonymes que se portent mes yeux. Passeurs, passeuses, c’est ainsi que je les vois. Des êtres qui cherchent leur humanité et qui l’essaiment.