Archives mensuelles : novembre 2016

Comment niquer Greenpeace grâce à des prix Nobel

Paru dans Charlie y a pas si longtemps

Superbe coup monté. Grâce à sa belle influence, l’industrie des OGM vient d’entraîner 111 prix Nobel dans une croisade contre Greenpeace, accusée gentiment de « crime contre l’humanité ». Être scientifique et être con.

 

Que claquent les dents, car Greenpeace est coupable de « crime contre l’humanité ». Comme Eichmann, comme Pol Pot, comme les génocidaires du Rwanda. Qui le dit ? La bagatelle de 111 Prix Nobel, qui exhortent les gouvernements, dans un appel (1) larmoyant, à cogner dur sur Greenpeace, accusée d’être « le fer de lance de l’opposition au riz doré », un riz OGM « enrichi », qui « a le potentiel de réduire ou d’éliminer la plupart des décès et maladies causées par une carence en vitamine A ». Or, toujours d’après nos grosses têtes, 250 millions de personnes souffrent de cette carence, qui provoquerait entre un et deux millions de morts par an, surtout chez les gosses de moins de cinq ans.

Les petits salauds de Greenpeace, qui se roulent dans la soie et mangent du caviar à la louche, se moquent évidemment des pauvres et des malheureux. Il est donc urgent que les pouvoirs du monde entier fassent « tout ce qui est en leur pouvoir pour s’opposer aux actions de Greenpeace » tout en accélérant « l’accès des agriculteurs » aux OGM. La morale donc, mais aussi le commerce. Comme c’est charmant, comme c’est frais. Bien entendu, des centaines de journaux de la planète, parfois bien intentionnés, parfois beaucoup moins, ont répercuté jusqu’au fond des pampas et des déserts la terrible nouvelle. Greenpeace, assassin de masse.

Mais venons-en aux faits. Ce n’est pas la première fois – ni la dernière – que de gentilles brêles de Prix Nobel se font grossièrement manipuler par l’industrie. On rappellera pour mémoire qu’en 1992, quelques jours avant le premier Sommet de la terre de Rio, paraît le retentissant Appel d’Heidelberg, signé – déjà -par le quart des Nobel de l’époque. Dont un certain Jean-Marie Lehn, qui paraphe aussi celui de 2016.

L’Appel de 1992 conjurait de combattre « l’écologisme irrationnel », qui « s’oppose au développement scientifique et industriel ». Le gras dans ce dernier mot est de Charlie, car pourquoi ces Nobel se préoccupent-ils à ce point du sort de l’industrie ? Hein ? La réponse se trouve plus que peut-être dans l’Appel contre Greenpeace, comme on va voir. Mais tout d’abord, le riz doré. C’est très con pour les Nobel, mais ce riz transgénique est pour l’heure une impasse. Au bout de 20 ans d’expérimentations en Asie, il n’est toujours pas vendu par ses concepteurs, pour la raison simple que ses rendements ne sont pas à la hauteur espérée. Et qu’il faudrait bouffer des tonnes de riz pour espérer produire un effet sur les carences. À ce stade, la fable de la vitamine A n’est que storytelling des transnationales du secteur, destiné à mieux fourguer les OGM.

Dans ces conditions, que penser de la présence de Jay Byrne dans le tableau ? Le 29 juin, l’Appel contre Greenpeace est lancé en fanfare au National Press Club de Washington. Il y a un videur à la porte – des scientifiques liés à Greenpeace seront refoulés -, et ce videur s’appelle Jay Byrne. Ancien directeur de la com chez Monsanto, Byrne dirige une agence de relations publiques, v-Fluence, qui conseille entre autres l’industrie des OGM. Hasard ? Hasard complet, pauvre parano, car Byrne, interrogé sur son rôle exact, lâche qu’il s’est : « porté volontaire bénévolement pour aider à la logistique ».

Ami de la science et des scientifiques incorruptibles, ce n’est pas fini. Parmi les deux Nobel les plus engagés dans la diffusion du pamphlet anti-Greenpeace, on trouve un Richard Roberts, directeur scientifique d’un machin au service de l’innovation industrielle, et un Philip Sharp, qui dirige plusieurs boîtes de biotechnologie. Encore un petit mot sur Jean-Marie Lehn, et on se quitte.

Prix Nobel de chimie, Lehn est au premier rang, le 5 mai 2009, d’un colloque organisé conjointement par le Collège de France et la transnationale de la chimie Solvay. Attention ! il va parler. Ivre de son savoir et de la reconnaissance mondiale, il se lâche, concluant une envolée par ces mots : « L’homme créera des créatures non vivantes et, j’en suis convaincu, vivantes ». Derrière les OGM, amis du progrès, les dragons, griffons et harpies. Ce coup-ci, stop.

 

(1) science-et-vie.com/2016/06/ogm-cent-prix-nobel-prennent-position-en-faveur-de-ces-biotechnologies

(2) Voir Stéphane Foucart, La fabrique du mensonge, Denoël, 2013

 

 

Ces si chers clampins de la crise climatique

Paru dans Charlie y a pas si longtemps

La crise climatique s’emballe, et de joyeux lurons continuent d’occuper la scène en brassant du vent avec la bouche et les bras. Pendant ce temps, les scientifiques préviennent que rien ne va plus, ce qui n’empêche pas les préparatifs de la COP22. Déjà 22 ? Déjà.

 

Salut empressé aux branlotins du grand raout appelé Climate Change. Ce « Sommet mondial des acteurs du climat » a rassemblé à Nantes, du 26 au 28 septembre, des héros de l’humanité. Dans le désordre des tribunes, la mairesse socialo de Nantes, Johnanna Roland, le désopilant Ronan Dantec, conseiller écolo de la ville, l’immense Brice Lalonde, la grandiose Laurence Tubiana. Tous d’accord pour un « futur plus solidaire et durable » en compagnie de leurs amis des transnationales. Parmi les sponsors officiels du machin, Air France – à deux pas de Notre-Dame-des-Landes ! -, Veolia et Suez, grands philanthropes de l’eau privatisée, ou encore Bouygues et ERDF. Encore bravo, les comiques associés.

Au fait, cette crise climatique ? Du côté de la propagande, nous volons tous de victoire en victoire grâce à la COP21, où tous les Folleville de la planète se sont copieusement embrassés sur la bouche. Ban Ki-Moon, secrétaire général des Nations unies, vient d’ailleurs de proclamer à New York que l’avenir serait « plus sûr, plus juste et plus prospère », propos qui ressemble étrangement à ceux entendus à Nantes. Pourquoi cet optimisme si réconfortant ? Parce que 31 États ont d’ores et déjà ratifié les beaux engagements de la COP21. Laquelle sera suivie d’une COP22 dès le 7 novembre prochain au Maroc.

Mais est-ce bien sérieux ? Telle est la question que je me propose de traiter en deux coups de cuiller à pot. Quel est le moteur à explosion de la crise climatique ? La production massive d’objets inutiles qu’il faut remplacer au plus vite pour que tourne la machine. Ce qui inclut les télés plasma, les trottinettes électriques, les ordinateurs dernier cri, les bagnoles climatisées avec appareillage électronique de bord permettant de se branler sans ralentir, les vacances à la montagne et à Bali, l’avion pour aller pisser au-dessus de l’Atlantique, les casques pour se tuer l’oreille, la goûteuse nourriture industrielle, etc. Et bien sûr, pour garantir tout cela ici, il faut impérativement envoyer à Pékin, Delhi ou Mexico la même chose, doublée de centrales nucléaires, de turbines géantes pour barrages colossaux, de trains TGV, de champagne et de putes. Non, les putes, ils ont déjà. Au pouvoir.

Nul n’envisage de remettre en cause un modèle si exaltant, et voici pourquoi tous leurs discours ne sont que daube commerciale. Si j’étais le seul à le penser, je me tordrais les mains d’inquiétude, mais les études s’accumulent, qui montrent que c’est encore pire que les prévisions du GIEC. Par exemple, les glaces du Groenland fondent bien plus vite que prévu. Par ailleurs, une réunion scientifique de haut vol vient de se tenir à Oxford, à l’invitation de l’Environmental Change Institute, que je m’empresse de résumer. L’objectif officiel de la COP21 – limiter la hausse de la température « bien en deçà de 2°C par rapport au niveau préindustriel, voire 1,5° » – est ridiculement impossible à atteindre dans le cadre retenu. On aura une augmentation moyenne de 1,5 ° dans une poignée d’années, et la trajectoire – vraiment dans le meilleur des cas, très improbable en l’état – est de trois degrés en moyenne. Et ce chiffre annonce à coup sûr des migrations massives, des guerres, des épidémies, d’innombrables disparitions d’espèces.

Citation très éclairante de Kevin Anderson, du Tyndall Centre for Climate Research, présent à Oxford : « Il y a un risque que [l’objectif officiel] nous détourne de certaines solutions. Le risque est que cela nous pousse vers des solutions de géo-ingénierie, plutôt que de nous inciter à réduire les gaz à effet de serre » en transformant nos économies et nos sources d’énergie.

La géo-ingénierie, voilà l’ennemi ! Incapables de sortir des rails de l’économie et du PIB, nos maîtres provisoires se ruent et se rueront toujours plus sur la pensée magique. Place à la séquestration de carbone ou à la construction de miroirs géants pour renvoyer vers le soleil un peu de ses rayons. Une seule question vraie : comment lutter à mort contre la prolifération d’objets toxiques, nuisibles, et de toute façon émetteurs de gaz à effet de serre ?

L’insupportable portable vous salue bien

Paru dans Charlie y a pas longtemps

Tout le monde s’en fout, mais le téléphone portable est rempli d’or, d’argent, de tungstène, de coltan. Derrière ces « minerais de sang », des mineurs aux poumons cramés, des villageois martyrisés, des trafiquants prospères, des pollutions infernales. Mais infernales pour qui ?

Faudra pas s’étonner « le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire » (1). On découvre dans l’éclairant rapport de la sénatrice Marie Blandin (2) de quoi sont faits les téléphones portables, ces tueurs de masse de la sociabilité humaine. Citons pêle-mêle la présence d’argent, de cuivre, de platine, de palladium, de terres rares, de tantale, de tungstène, de cobalt, et même d’or. Sans compter, cela va de soi, tous ces goûteux plastiques gorgés de bisphénol A ou de retardateurs de flammes, tous plus ou moins perturbateurs endocriniens.

On balance tout à la benne sans y penser, ou bien on garde les vieilleries à la maison – 100 millions de portables usagés se trimballent – et c’est vraiment dommage. Pour la seule année 2012, la France a jeté 37 000 tonnes de cartes électroniques, qui contenaient la valeur de 124 millions d’euros. Mais passons sur l’amuse-gueule et venons-en au principal. Le tantale, qui équipe massivement les condensateurs de portables, provient du coltan, dont 80 % des réserves mondiales se trouvent en République démocratique du Congo (RDC), surtout dans la région du Kivu. Le Kivu, ce paradis bien connu où les mineurs meurent jeunes, écrasés ou les poumons brûlés, tandis que les milices violent en surface les enfants, y compris les bébés. Qui paie les miliciens ? Mais le coltan, enfin !

Ne parlons pas des autres « minerais de sang » – notamment l’or, le tungstène, l’étain (cassitérite) – qui alimentent en Afrique tous les trafics et toutes les guerres. N’en parlons pas, les fabricants de portables ne veulent pas, les chéris. La mission de Blandin a rencontré en route le sabotage, car « la connaissance précise de la composition des téléphones portables se heurte à l’opacité ». En effet, « invoquant le respect du secret industriel, l’ensemble des fabricants interrogés sont restés particulièrement évasifs sur ce point crucial ».

Ajoutons, car la philanthropie est au cœur de l’entreprise transnationale, que « la conception [des portables] est délibérément très défavorable au réemploi et au recyclage ». Il faut aller vite, mourir jeune et faire un beau cadavre de téléphone. L’innovation, mot auquel il faut mettre des guillemets, permet à l’industrie de pratiquer à grande échelle ce que l’on appelle – le rapport itou – l’obsolescence programmée. Un produit pourrait encore servir des années, voire une vie entière – pourquoi pas ? – mais il faut l’enterrer, sinon comment obtenir des profits ? Un Français change de portable tous les deux ou trois ans. Encore un effort, servants de la machine.

En complément, on citera un bel et bon article du quotidien américain The Washington Post (3). Sous le titre « Dans votre téléphone, dans leur air », le journal est allé en Chine, là où nos esclaves extraient du graphite dans les mines. Ce minéral ne sert pas qu’à faire des crayons. Il est aussi l’un des composés essentiels des batteries lithium-ion, sans lesquelles vous ne pourriez demander à votre double s’il faut rapporter du pain ou de la lessive du magasin.

Sur place, dans cet Orient lointain et mystérieux, c’est l’apocalypse. Les particules de graphite flottent dans l’air ambiant des villages, et s’allument en autant de féeries dès qu’un peu de lumière vient à leur rencontre. C’est très beau, surtout quand ça retombe en poussière grise cancérigène sur les cultures, le linge, l’eau des puits, le repas du soir, les canards, les oies, les poulets, les gosses, les tombes. Les arbres en meurent, les hommes aussi. « Nous voulons partir, raconte Zhang au journaliste, mais nous n’avons pas d’argent ».

Qui est responsable ? Mais personne. D’ailleurs, aux yeux des autorités locales, qu’on imagine largement indemnisées, elles, le problème n’existe pas. Le graphite sera vendu à Samsung SDI, LG Chem ou Panasonic, mais également à General Motors, Toyota ou Apple. Extrait du rapport sur le « développement durable » de Samsung, consacré au problème : « Nous sommes tout spécialement décidés à améliorer la qualité de vie des résidents locaux ». Ramène donc un téléphone de chez le marchand.

 

 

(1) Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France, Prévert

(2) senat.fr/notice-rapport/2015/r15-850-notice.html

(3) washingtonpost.com/graphics/business/batteries/graphite-mining-pollution-in-china/

 

Derrière Boko Haram, le désert assiège le Nigeria

Paru dans Charlie y a pas longtemps

50 000 gosses en perdition au Nigéria. Cette crise humanitaire provoquée par Boko Haram masque une épouvantable catastrophe écologique dans le pays le plus peuplé d’Afrique. Le désert pousse ceux du Nord à envahir le Sud.

 

Amis alanguis sur la plage, ce qui suit n’est pas supportable, mais sachez que c’est pour votre bien. Enfin, peut-être. Je vous parlerai aujourd’hui du Nigeria, pays démentiel de plus de 180 millions d’habitants entassés sur bien moins que deux France réunies. On se serre. À côté de Lagos, la capitale, Mexico ou Calcutta sont de riantes contrées. La ville compte environ 22 millions d’habitants, dont la plus grande part vivent et vivront dans la fange. Au sud, dans le delta du Niger, les transnationales du pétrole ont transformé un pays de cocagne en une province polluée jusqu’à l’os, où ni les pêcheurs de jadis, ni les paysans bien sûr, ne peuvent plus espérer vivre de leur travail. Le pétrole et son argent ont créé au sommet une classe de kleptocrates qui pille son propre peuple. Au nord, les crapules de Boko Haram font régner la terreur qu’on sait. Est-ce tout ? Ben non.

Au moment même où la glace fond le long des doigts chez le marchand, 50 O00 gosses risquent bel et bien d’y passer. Cela se passe dans les États du Borno, d’Adamawa et de Yobe – le Nigeria est fédéral -, où l’armée officielle a enfin chassé de nombre de ses fiefs les tueurs de Boko Haram. Derrière les kalachs et les Land-Rover, 20 000 zigouillés, la désolation, les réfugiés – un million -, des terres brûlées. Les appels humanitaires se multiplient, mais pour l’heure, c’est le chaos.

En réalité, le Nigeria est soumis à une désertification telle que les éleveurs peuls, musulmans, sont contraints à chercher de nouvelles terres, plus au sud, où les attendent, armes en main, des paysans sédentaires, souvent chrétiens. Ce combat-là a déjà fait des milliers de morts. Pourquoi le désert avance tant et plus ? À cause de sécheresses à répétition qui sont certainement reliées au dérèglement climatique en cours. Mais pas seulement. Depuis des années, des études sérieuses sont publiées dans de bonnes revues scientifiques, dont les lecteurs se comptent sur les doigts de la main et du pied. Ainsi de cette étude de l’universitaire Jibril Musa, en 2012, centrée sur l’État de Yobe (1). La désertification y touchait 23,71 % de la surface en 1986, 31,3 % en 1999 et 46,52 % en 2009. Selon l’auteur, qui ne cache pas l’importance du facteur climatique, les facteurs humains sont prépondérants. Le surpâturage des troupeaux, la surexploitation de l’humus, la déforestation se combinent à des sécheresses à répétition qui font disparaître la fertilité des sols tandis qu’avancent les dunes.

Un autre travail de 2015 (2) estime que 63,83 % de la surface du pays sont désormais touchés, à des degrés divers, par la désertification. L’auteur, Olagunju Temidayo Ebenezer, y insiste davantage sur l’intrication entre le dérèglement climatique et des pratiques agro-pastorales devenues destructrices des écosystèmes. Les études météo montrent sans conteste une augmentation de la température moyenne et une diminution des précipitations qui atteindrait 81 mm par an en moyenne sur un siècle.

Le résultat sur le terrain est sans appel : le cabinet spécialisé SBM Intelligence, créé en 2012, retient que 389 incidents graves entre éleveurs et sédentaires se sont produits entre 1997 et 2015 dans le centre du pays. Dont la presque totalité – 371 – après 2011. En avril dernier, le président en titre Muhammadu Buhari – Peul, musulman, originaire du Nord – a lancé un énième appel solennel à sa propre police pour qu’elle prenne enfin « les mesures nécessaires pour arrêter le carnage ». Wole Soyinka, prix Nobel de littérature nigérian, très colère, lui a aussitôt répondu que ses propos « ont le goût d’un abject apaisement et sont un encouragement à la violence contre les innocents ». Ambiance.

Il y a toujours eu des massacres, ici ou là. Mais désormais, la crise écologique interagit et se superpose à de plus traditionnels problèmes ethniques, économiques et sociaux. Question sans réponse : que vont devenir les Nigérians ? Que va devenir le pays le plus peuplé d’Afrique ?

 

 

(1) https://works.bepress.com/cjes_kogistateuniversity/19/download

(2) academicjournals.org/journal/JENE/article-full-text-pdf/4505E2154369

(3) http://sbmintel.com/2016/04/28/death-and-the-herdsmen-a-report-on-spreading-pastoralist-violence-in-nigeria/

 

Conseils pour se saouler la gueule et boire un café

Paru dans Charlie y a pas longtemps

Mes amis soulographes, c’est la fête. Je me demande parfois combien d’hectolitres de vin rouge j’ai déjà ingurgités dans ma vie. Et je me souviens avec attendrissement du Mogana de ma jeunesse, quand je travaillais comme apprenti-chaudronnier à Montreuil. Le Mogana était un tueur en série qui titrait peut-être 13 degrés, et qui assommait d’un coup sec juste au moment où il fallait écraser son clope et aider le vieux polisseur Socrate – je n’invente rien, il était Macédonien – à passer un comptoir en cuivre rouge au blanc d’Espagne.

C’est la fête, car une étude réalisée par trois savants – Olivier Gerbaud, Magalie Delmas et Jinghui Lim, publiée dans la revue Journal of Wine Economics (1) montre que les vins bios ont bien meilleur goût que ceux enrichis aux pesticides. Les auteurs ont travaillé sur une méta-analyse de 74 148 vins – conventionnels comme bio – produits en Californie entre 1998 et 2009. Au travers de notes de qualité parues dans trois revues à peu près indiscutables, Wine Advocate, Wine Spectator, et The Wine Enthusiast.

Sur une échelle de 50 à 100, les vins bio obtiennent en moyenne une note supérieure de 4 points. Le drame est que la majorité des vignerons californiens bio reproduisent eux-mêmes les préjugés sur leur propre méthode et préfèrent ne pas afficher de label sur leurs étiquettes. Car voilà bien le fond de l’affaire : les soi-disant esthètes du vin vont répétant depuis de longues années que le vin bio est forcément une piquette, et qu’un un bon vieux bordeaux au bromophos vaut mieux qu’un vin élevé en biodynamie.

En France, le vignoble ne représente que moins de 4% de la surface agricole, mais consomme 20% des pesticides. Tout est donc pourave, sauf qu’une évaluation préliminaire portant sur les notes du Gault et Millau indique la même tendance chez nous qu’en Californie. Buvons du vin bio, jusqu’à l’ivresse, car il est bon, et oublions Emmanuel Macron.

D’un autre côté, le café se fait la malle. Ce n’est pas le moment que je raconte la récolte du café au-dessus de Matagalpa, avec mon copain Mogens, quand on se tapait du riz et des frijoles dès 5 heures du matin. Quand le fruit est prêt à être cueilli au bout des longs doigts des branches, c’est une drupe, les amis. Une sorte d’olive rouge qu’il faut caresser comme on le ferait d’une joue, car autrement, on nique la récolte suivante en torturant les rameaux et branchettes. Je m’égare.

Le café. Une étude infernale du Climate Institute australien assure que d’ici 2050 – les vieux s’en foutent, c’est vrai – la production de café pourrait être divisée par deux. À cause de l’augmentation de la température et de l’apparition de nouveaux ravageurs des récoltes, comme les champignons. Notez que c’est déjà la merde partout. La rouille du caféier a foutu au chômage 350 000 paysans d’Amérique centrale en 2012. En Colombie, le même champignon a été découvert dans les montagnes où pousse le café, là où il ne pouvait survivre auparavant. En Afrique, le scolyte des grains de café – un coléoptère vorace – ne cesse de gagner du terrain en Tanzanie, où 2,4 millions de paysans vivent du caoua. Et il est retrouvé sur le Kilimandjaro, 300 mètres plus haut qu’il y a un siècle.

Ce n’est pas fini, car l’étude australienne prévoit même qu’en 2080, il pourrait bien ne plus y avoir de café du tout. Du moins dans ses territoires actuels. Les 120 millions d’humains qui dépendent du café pour vivre n’auront qu’à passer au pop corn. Un conseil d’ami : tenter le Grand Ouest français. On trouve des maisons à bon prix au cap Sizun, près de la pointe du Raz, et c’est un bel endroit pour se saouler. Ceux qui seront encore là dans 60 ans – moi le premier – peuvent espérer y cultiver leur pif et leur café (disons sur les monts d’Arrée). Garanti sur facture.

(1) Does Organic Wine taste better? An Analysis of Experts’ Ratings.