Archives mensuelles : octobre 2017

Parce qu’il faut rompre avec ce monde

 

Amis, lecteurs, l’heure est grave. D’habitude, dans mes habitudes à moi en tout cas, ce bout de phrase a toujours déclenché l’hilarité. Mais cette fois, croix de bois, croix de fer, c’est sérieux. Depuis le temps que j’utilise de vastes mots inquiétants pour décrire notre sort commun, il fallait bien que cela arrive. J’ai abordé bien souvent l’énigme posée par notre humanité insouciante, incapable en tout cas de relier les fils de la terrible crise écologique que nous avons créée de toutes pièces. Pourquoi tant de déni, de dénégation, d’hypocrisie et de pure folie ? Je ne vais pas y revenir, en tout cas pas aujourd’hui.

Ce que je vais vous raconter, je l’ai sur le cœur depuis un long moment, mais je crois que deux faits m’auront cette fois décidé. Un, ainsi que vous le savez, nous vivons une Apocalypse des insectes. Une étude de grande qualité (ici) indique que 76 % de la biomasse des insectes volants auraient disparu en 27 années. Ce travail a été mené en Allemagne, et douteuse cerise sur le gâteau, dans des zones protégées comme les réserves. Notez : depuis 1989. Il est possible, sinon probable, que le pourcentage de biomasse disparue pourrait être, en prenant comme date de comparaison 1960 par exemple, de 90 % ou plus. J’ai donc bien le droit de parler d’une Apocalypse. Au reste, elle touche à des degrés divers, mais toujours à des hauteurs vertigineuses, les oiseaux ou les batraciens. L’espèce humaine, et je vous demande de faire attention aux mots qui suivent, n’a jamais connu pareille menace. En plus de deux millions d’années, si l’on part d’Homo Habilis, les hominiens auront affronté famines, incendies géants, guerres meurtrières, épidémies et malheurs en tout genre, mais jamais ce risque inouï d’un effondrement des formes de vie qui soutiennent l’édifice général. J’ajoute, mais le faut-il réellement ici ? que la concentration de CO2 dans l’atmosphère a encore battu ses précédents records en 2016 (ici). On n’a pas vu cela depuis au moins trois millions d’années, et à cette époque, peu importait au fond que la mer – et ce fut le cas – soit 10 à 20 mètres au-dessus de son niveau de 2017. Il n’y avait pas de mégapoles, susceptibles d’être submergées. Il n’y avait pas des milliards d’humains regroupés au bord des côtes.

Deux, reléguant en page 5 ce qui méritait davantage que toute la manchette de Une, le journal Le Monde annonce : « Réchauffement climatique : la bataille des 2 °C est presque perdue » (ici). Je plains les soutiers du quotidien, qui osent titrer en Une sur les énièmes malheurs de Trump, et n’accordent que cette modeste place à ce qui devrait pourtant fracasser leurs esprits. Imaginez ! Les mêmes ont promu jusqu’à l’ineptie les pompeux Accords de Paris sur le climat, signés au cours de la si fameuse COP21 de décembre 2015. Et voilà que l’ONU – via son programme PNUE – constate un « écart catastrophique » entre les engagements pris en 2015 et la réalité sur le terrain. Catastrophique, c’est eux qui le disent ! Le Monde aura consacré des dizaines d’articles de pure propagande au supposé triomphe de 2015, et quand il s’agit de rétablir un semblant de vérité, il n’y a plus personne.

Quoi qu’il en soit, cela tombe sur nous, et c’est d’autant plus fâcheux, en France en tout cas, que nous sommes un peuple vieillissant, devenu frileux depuis qu’il a tant à perdre de ses colifichets, électronique comprise. Cela tombe sur nous, et nous devons à toute force savoir ce que nous pouvons faire. Ce que nous devons au moins tenter avec les maigres forces dont nous disposons. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, laissez-moi vous dire que la vieille politique doit enfin être balayée si l’on veut considérer les choses sérieusement.

Je sais que ces mots vous ont déjà été servis en soupe et brouet je ne sais combien de fois. Mais il importe d’y revenir. Il n’y a rien de récupérable – immédiatement en tout cas – des billevesées du discours politique ambiant. C’est l’évidence pour qui regarde ces étonnants ringards appelés Macron, Hollande, Philippe ou Wauquiez. Ces pauvres gens ne savent à peu près rien de l’état du monde, et se contentent d’ânonner ce qu’ils ont lu distraitement pour passer les concours nécessaires à leur carrière. Ils en sont encore à vanter des mots devenus criminels, comme ceux de croissance, de business, de mondialisation. Leur vue est courte, leur imagination bornée, leurs connaissances réelles sont proches de zéro. Inutile de perdre encore une minute avec de tels zombies. Et pas davantage avec Le Pen et ses misérables cliques. On a vu comment la dame a rompu toute seule avec ce qui faisait pourtant le point politique central de son parti la veille au soir : la sortie de l’Europe, et de l’euro. Cette quincaillerie de si basse qualité ne tenait donc – on s’en doutait – que par la présence de Philippot, tout aussi détestable que son ancienne amie de toujours.

Bon, ces funestes clampins d’Europe-Écologie-les-Verts ? Ces gens sont à pleurer. Incapables d’expliquer si peu que ce soir l’horrible fiasco de leur mouvement lancé en 1984 – Jean-Vincent Placé devenu colonel de réserve d’un régiment des forces spéciales en charge du renseignement – authentique -; De Rugy au perchoir de l’Assemblée nationale macroniste, dégueulant au passage sur les si nobles zadistes de Notre-Dame-des-Landes; Barbara Pompili devenue groupie du président; Duflot, ayant tout raté, mais pleurnichant en toute logique qu’on la suive encore; ce pauvre Jadot rêvassant encore d’un rôle national, embrassant Hamon avant de se rendre compte qu’on cherche, pardonnez, à le baiser; incapables, donc, ils nous demandent d’attendre la présidentielle de 2022 et plus sûrement la Saint-GlinGlin. On pourrait rire aux éclats de leur ridicule accompli, et je ne parviens pas à m’en priver, mais on parle quand même, aussi, du sort de cette petite planète. Et cela donne le vertige.

Mélenchon, dont je sais qu’il est suivi par nombre de lecteurs de Planète sans visa. J’ai assez déblatéré sur lui (chercher son nom dans le moteur de recherche en haut de cette page), et je ne risque pas de changer d’avis. Il est à mes yeux l’ultime illusion. Le bastion à partir duquel ceux qui se pensent écologistes aimeraient tant croire qu’ils agissent. Seulement, cela ne marche pas. Mélenchon, outre ses innombrables défauts, rédhibitoires à mes yeux, incarne un passé définitif. Il n’est plus l’heure que d’une chose : agir. Contre l’imaginaire désormais fou des gauches anciennes, toutes tendances confondues; contre la rupture infernale entre point de vue du Nord et nécessités du Sud ; pour la critique radicale de la consommation de biens matériels; contre la prolifération d’objets inutiles, jusques et y compris chez nos « pauvres »; pour la défense immédiate et inconditionnelle de toutes les formes vivantes, y compris celles qui dérangent les activités humaines.

Prenons au sérieux cette évidence : le feu mortel est là. Et à mesure qu’il gagne, je vois monter chez nos ennemis de toujours le fantasme de tout régler par l’annihilation. Par la disparition de ces milliards de fâcheux qui, concurrencés par le robot et le numérique, ne servent plus qu’à gâcher leur fête d’hyper-riches. Je vous renvoie à trois de mes dernières lectures, que je ne détaillerai pas. D’abord, le formidable roman du Sud-Africain Deon Meyer, L’Année du lion (Le Seuil). Malgré une fin que je juge ratée, c’est un grand livre qui nous parle d’une humanité amputée de plus de 95% de ses membres. Pour en savoir plus, il vous faudra lire, mais vous ne serez pas volés, je vous le jure.

Le deuxième livre est édité par le groupe Pièces et Main d’Œuvre (PMO) de Grenoble, que je tiens pour un critique essentiel de notre monde malade. Dans Le Manifeste des chimpanzés du futur (ici), les auteurs montrent avec clarté que les transhumanistes, si puissants désormais, retrouvent et adaptent un programme de domination d’une race d’humains sur toutes les autres. Enfin, dans Où atterrir ? (La Découverte), Bruno Latour exprime avec sagesse ce que beaucoup pressentent : une partie des classes dominantes, croissante, entendent désormais faire chemin seules,  reléguant aux marges – en attendant pire ? –  ceux dont elle n’a plus besoin, et qui sont désormais trop nombreux pour elles.

J’ai commencé ce long mot par cette phrase fatidique : « L’heure est grave ». Il faut cesser de se le répéter. Il faut agir en conscience pour montrer qu’on a compris. La première chose à faire, selon moi, c’est de rompre mentalement avec ce monde et ses dérisoires représentations. Il ne faut plus écouter le bruit des anciennes structures, ne plus regarder béatement les innombrables écrans, car ils nous entraînent dans le vide des extrêmes profondeurs. Il nous faut devenir des refuzniks complets, des refusants intégraux, des dissidents absolus. Quand ? Demain, aujourd’hui, tout de suite, à la seconde, au plus vite disons. C’est seulement quand ce grand ménage intellectuel et moral aura été accompli que l’on pourra discuter utilement de la suite.

Notez que je ne saurais moi-même attendre, et que je prépare pour vous et pour nous un deuxième volet à cette adresse que je vous envoie ce 31 octobre 2017. Les questions que je souhaite traiter sont celles-ci : pouvons-nous refonder une politique ? Et si oui, comment ? Donnez-moi quelques jours.

 

Frédéric Wolff dans le rôle d’une ancienne petiote

Frédéric Wolff ne pouvait pas me faire davantage plaisir. Vous verrez plus bas de quoi il s’agit, mais pour ceux qui n’auraient pas suivi,  un mot. Je n’ai jamais rencontré Frédéric, que je tiens pour un véritable ami pourtant. Comme il écrit constamment bien, et que ses mots rendent simplement heureux, je lui laisse à l’occasion ma place, qui est aussi la sienne. Mais dans le courrier ci-dessous, je crois que la dimension personnelle aura joué un rôle majeur. Frédéric, merci.

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Bonjour Fabrice,
Je viens de lire votre Lettre à la petiote [sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle]. Cette industrie de la malbouffe est une abomination de la pire espèce, hélas. On a beau le savoir, il semble qu’on n’en finisse jamais de découvrir un nouveau scandale, une horreur exhumée des pages sombres de l’histoire.

L’énumération pourrait tourner à la litanie et s’avérer désespérante. Ce n’est pas ce qui m’est apparu à la lecture de votre propos, au contraire. Je ne sais rien de plus déprimant que la grande romance positive, jamais très loin du déni. Et surtout, peut-être, la figure d’une « poussinette de juste trois ans », porte en elle des forces inouïes. Au fil des pages, elle est devenue à mes yeux l’incarnation émouvante des êtres faisant leurs premiers pas dans un monde au bord de sombrer. Celles à qui nous laissons le pire, ceux à qui bientôt nous passerons la main nous donnent une raison de plus de ne pas renoncer.

Cette petiote – elle ou un(e) autre –, j’ai imaginé qu’elle vous répondait. Il est toujours délicat de se projeter ainsi, et ce qui va suivre n’a aucune prétention à prophétiser le chemin à la place de l’autre, évidemment. N’y voyez qu’une rêverie toute personnelle écrite un jour d’octobre hésitant entre la tempête et les éclaircies. Si le gris n’emporte pas tout, l’automne promet d’être flamboyant.
Cette réponse, la voici, donc. Avec mon amitié et mes salutations fraternelles à toutes et à tous,
Frédéric

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Fabrice, mon cher Fabrice,
Vingt ans se sont écoulés depuis ta lettre « sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle ». Vingt ans, c’est long alors qu’un à un, les écosystèmes s’effondrent à un rythme effrayant. Et c’est bien court à l’échelle des idées et de leur diffusion.

Depuis cet automne de l’année 2017, tout s’est exacerbé. Des régions entières du monde sont devenues inhabitables. Par dizaines de millions, des réfugiés cherchent une terre où vivre, et partout, les frontières se ferment. Les océans deviennent des cimetières. Les guerres se multiplient pour le contrôle des ressources au seuil de l’épuisement. Jamais le monde n’a compté autant d’émeutes de la faim. Quant aux industriels de la malbouffe – pardon pour le pléonasme –, plus que jamais, ils se surpassent.

Traçabilité, transparence, contrôles sanitaires, normes qualité, tout est bon pour étendre leur empire. Ce qui n’est pas labellisé par les multinationales est couvert d’infamie. C’est désormais officiel : « Manger tue », excepté la délicieuse tambouille industrielle auto-certifiée conforme. Plus la ficelle est grosse, plus les dealers tirent dessus. Rien de bien nouveau, tu me diras.

Ce qui l’est, en revanche, c’est la fronde grandissante. Des individus, des collectifs cultivent leurs légumes et leurs céréales, produisent leurs graines, éduquent leurs enfants, désertent la civilisation industrielle, font sécession. Chaque semaine qui passe voit leur nombre augmenter à une telle vitesse qu’on ne peut les compter. Pour beaucoup, l’emblème est la clé à molette, je sais que tu comprendras le sens de ce symbole. Qu’il s’agisse de la construction d’une route, d’un aéroport, d’un barrage, d’un projet minier, d’un parc de loisirs, d’activité ou de recherche techno-scientifique, l’opposition gagne du terrain.

Occupations, réquisitions, blocage du trafic et des communications, neutralisation des grands chantiers nuisibles, des avions, des chalutiers industriels… chaque situation donne lieu à une action pour préserver ce qui reste de terre cultivable et de vie sauvage. Des salariés cessent le travail pour danger grave et imminent à la santé et à nature, des luddites appellent à « briser les machines et à sauver les mots », des opposants de tous bords célèbrent la vie qui vaut mieux que l’emploi, les écrans et la tyrannie technologique.
Les ministres et de grandes Ong en avalent leurs petits-fours de travers, alors que le mouvement gagne en puissance et en légitimité, progresse sans violence, sans modèle d’aucune sorte, mène un travail d’enquête, de dévoilement. L’heure est à reconquérir nos autonomies et nos symbioses à l’échelle de nos territoires.

A l’heure où je t’écris, le ciel commence à prendre les couleurs du levant. J’aime cette heure des commencements, quand tout peut advenir. Une longue journée m’attend. La récolte de pommes s’annonce fameuse, inversement proportionnelle à l’IFT (l’indice de fréquence de traitement par pesticides) réduit à zéro, tu t’en doutes bien. Il reste de la terre à préparer pour accueillir les blés anciens et le seigle de pays. Cette année, nous allons expérimenter une parcelle de céréales binées par traction animale et une autre sans travail du sol simplement recouvert d’un paillage végétal. Si tu voyais cette vie grouiller juste dans une poignée de terre, alors qu’elle avait quasiment disparu !

J’ai encore en mémoire les épis de l’été dernier. Je revois leurs lumières danser dans le ciel, à deux mètres de haut. Des rouges, des blonds, des bruns, certains barbus, d’autres imberbes plus hauts que moi. C’est un éblouissement. Je manque de mots devant tant de beauté. Zéro traitement, zéro raccourcisseurs de paille, zéro tétrachlorure de carbone… Et ce pain, si tu goûtais ce pain, si tu respirais ses arômes. Plusieurs personnes intolérantes au gluten des blés modernes le digèrent parfaitement.

Dire que nous avons failli perdre tout ça, à commencer par ce trésor de diversité que sont les semences paysannes, tu sais, celles que l’on peut ressemer chaque année. Enfin, de plus en plus de maraîchers bios délaissent les hybrides F1 – des « Terminator » qui n’en ont pas le nom – pour les variétés traditionnelles ; des champs accueillent des graines vivantes, ni stables ni homogènes, contrairement à ce qu’imposent le catalogue officiel et sa fameuse DHS (Distinction-Homogénéité-Stabilité). Tu vois, le peuple Karen nous inspire d’une certaine façon, tout comme Nicolaï Vavilov et Vandana Shiva.

Tes livres figurent en bonne place sur l’étagère. Ils côtoient Edward Abbey, Beaudoin de Bodinat, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illich, l’encyclique du Pape François, Pièces et main d’œuvre, Vandana Shiva, Paul Watson…

A quoi tient le « soulèvement des âmes » que tu as si souvent appelé de tes vœux ? A des idées, donc à des mots. A des éveilleurs de conscience. A des rencontres. Est-ce que l’heure est venue ? Je l’espère de toutes mes forces. Nous l’espérons et, plus encore, nous le vivons dans nos cœurs.
Est-ce qu’il y aura des lendemains de fête ? Est-ce que notre cause est perdue ? Je ne sais pas répondre à ces questions. L’avenir le dira. Nous faisons ce que nous avons à faire, c’est tout. Notre chemin est celui des bleuets et des coquelicots, des sources et des arbres sacrés. Notre drapeau n’est d’aucun pays, d’aucun règne, mais de tous à la fois ; nous habitons la même terre, le même ciel. Nul ne peut rien contre une parole juste quand elle est incarnée, parce qu’elle est incarnée, devrais-je écrire. C’est elle que nous cherchons dans la plénitude de chaque jour. Et c’est une source de joie.

J’entends que l’on m’appelle. La journée va commencer. Je t’envoie mes pensées d’affection les plus tendres et toute ma gratitude.

Ta grande petiote