Archives mensuelles : novembre 2018

Amis des causes communes

Ce qui suit est un message de Frédéric Wolff

 

C’est un soir de novembre. Un soir de rendez-vous devant toutes les mairies de France. Ici, en nord-Bretagne, comme dans des centaines de villes, des attroupements se forment. Il y a des visages familiers, d’autres que l’on ne connait pas. Des souvenirs remontent, ceux des grandes heures où nous avons mêlé nos voix. Notre-Dame-des-Landes, Linky, l’antenne-relais tout près de l’école maternelle… Il y a dans l’air une complicité immédiate, sans qu’il soit besoin de parole.

Ce soir, c’est une autre cause qui nous rassemble. Cette cause a un visage : celui du coquelicot. Chacun a apporté le sien, posé à l’endroit du cœur, collé sur un carton de récupération. Autour de lui, un univers rayonne, à la manière d’une galaxie dont la fleur serait l’étoile. Les épis dans le ciel, le bruissement des insectes, les chants d’oiseaux, les regards étonnés, la beauté… La vie. Celle des herbes en liberté, des arbres, des animaux, des rivières, des humains. Et ce qui détruit la vie. Un grand trou noir qui fait la nuit. Ces molécules que l’on retrouve partout, jusque dans les cours d’eau, dans l’Arctique, dans nos corps en sursis. Car oui, les pesticides tuent. Ils ne nourrissent pas le monde. Ils le font mourir. Et en plus, ils coûtent plus qu’ils ne rapportent, ce ne sont pas des écologistes radicaux qui l’affirment, mais l’INRA.

Ce modèle agricole est devenu fou. Fomenté par quelques potentats industriels et leurs valets – les politiques au pouvoir et le syndicat majoritaire –, il dévaste tout. Les coquelicots, les sols, la grande chaîne de la vie, les paysans du Sud, les agriculteurs de chez nous, les uns éliminés, les autres asservis, quand ça n’est pas empoisonnés. Ce que nous faisons aux coquelicots, aux arbres, aux rivières, aux animaux, nous le faisons aux humains.

Il est extravagant de voir avec quel acharnement nos sociétés industrielles s’appliquent à rendre inhabitable une Terre qui, à l’échelle de l’univers, est un miracle. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une civilisation en guerre contre le vivant. Ses armes portent des noms anodins, presque désirables. Produits pour la bonne santé des plantes, croissance économique, innovation, transition énergétique faite de métaux rares… Autrement dit, empoisonnement massif, servitude technologique, irradiation ionisante, non ionisante…
Alors que tout aurait pu être différent. Alors que tout pourrait l’être encore. Sur qui compter ? Sur la classe politique ? La bonne blague. Autant attendre que les lobbies se préoccupent de l’intérêt général. Les agences sanitaires ? Il suffit de se pencher sur les prouesses de ces instances pour être saisi de perplexité. Qu’il s’agisse de la téléphonie mobile, des antibiotiques dans les élevages industriels, du glyphosate… la santé défendue par ces experts est plutôt celle des industriels (Lire l’excellent article de Charlie Spécial Pesticides du 12 septembre dernier, page 15). Alors qui ? C’est nous, et c’est nous seuls qui pourrons porter haut l’étendard.

Les coquelicots. Ce soir, ils ont gagné les cœurs. Nous étions une bonne soixantaine, ce qui, pour une première dans une ville de taille modeste, est prometteur. Car il y aura d’autres soirs, avec des calicots de coquelicots, avec de grandes marées rouges de la vie ardente. Il y aura des alliances, des ralliements de tous les horizons, et, j’en formule le souhait autant de fois que mon cœur peut battre, des boycotts des achats toxiques et des emplois nuisibles. Et tout ce qu’un rassemblement des âmes peut inventer d’inattendu, d’inespéré. Nous avons deux ans pour faire vivre cet Appel, pour le vivre plus encore, pour le faire fleurir. Deux ans. C’est peu et c’est beaucoup. L’urgence est absolue, et l’enjeu exige un sursaut inédit, une fraternisation des cœurs comme jamais.

C’est avec ces pensées, non formulées mais bien présentes, que nous nous promettons de nous retrouver, d’imaginer la suite. Un bon vin chaud, déjà… Bio, le vin… Et des gobelets en carton… Une banderole de plusieurs mètres de large… Un rendez-vous place de la cathédrale, la prochaine fois… Des masques de coquelicots… Des chants avec la chorale… La participation au collectif des pisseurs involontaires de glyphosate (analyses d’urine en vue de porter plainte)… Un grand rassemblement, au printemps, de tous les amis des coquelicots du département… Les amis des coquelicots sont nos amis ! Et des coups de fil encore et encore, pour élargir le cercle, pour qu’il devienne spirale !
Le soir va vers la nuit, abandonnant au silence les paroles et les pas qui s’éloignent.
Il est tard à présent. Des mots virevoltent en moi, le sommeil se dérobe. Quand je ferme les yeux, c’est une fleur que je vois. A cette image, s’en superpose une deuxième, celle d’un tout jeune garçon, plein d’inquiétude, de questions graves. Est-ce qu’il y aura des coquelicots l’année prochaine ? Et des chants d’oiseaux ? Des abeilles ? Dis, tu crois qu’ils reviendront ?

L’enfant, le coquelicot, l’enfant… Et ses questions.
Un jour, on se réveille, et l’évidence est là. Dire que l’on a failli oublier ça. La beauté d’un matin coquelicots. La beauté et la force qu’il porte en lui. L’importance qu’il acquiert à nos yeux. Une terre habitable pour nous, pour les autres que nous, à tout jamais indissociables.

Combien de graines pour une simple fleur ? Des dizaines ? Des centaines ? Combien de fleurs au bout de deux années ? Des milliers ? Des millions ?
La réponse ? Elle est entre nos mains. Et elle peut être belle.