Marina Silva, consécration d’une véritable écologiste

Il est bien rare qu’une élection me détourne ne fût-ce qu’une seconde d’occupations plus utiles. Mais je vous ai beaucoup parlé du Brésil, ce pays où une gauche égrotante, menée par un productiviste forcené – Lula – laisse détruire en souriant le cerrado – l’immense savane – et la somptueuse forêt amazonienne. Je me permets de vous renvoyer à moi-même (ici, ici, ici, ici, entre autres), car je n’ai pas grand chose à ajouter sur le cas désespéré de cette social-démocratie des tropiques.

En tout cas, le premier tour des présidentielles vient d’avoir lieu, et la candidate de Lula, Dilma Vana Rousseff n’a pas réussi à passer au premier tour, comme tout le monde le prédisait pourtant. Et si elle n’a pas réussi son affaire, c’est que Marina Silva a fait 19,3 % des voix. Or cette femme est, à mes yeux, admirable. Car c’est une écologiste, de combat. Élevée en pleine forêt, parmi les récolteurs de latex, elle est restée – elle – proche du peuple et des sans-terre. Elle fut l’amie de Chico Mendes, cet autre écologiste assassiné en 1988 par des sicaires au service des grands propriétaires. Je suis heureux. Cela ne durera pas, j’en profite.

Gloire éternelle à Pierre Authié (cathare et Bon Homme)

 Il n’est pas absolument certain que vous connaissiez Pierre Authié. Moi-même, j’ignore à peu près tout de lui. Mais enfin, voici en trois phrases ce que je sais. Ou plutôt, ce qu’on croit savoir. Pendant environ trois siècles, diverses hérésies ont habité ce que l’on n’appelait pas encore la France. On les nommait, selon les cas, des Patarins, des Tisserands, des Publicains, des Piphles. C’est entre Toulouse, Albi et Carcassonne qu’ils furent les plus nombreux, les plus fervents. Nous avons pris l’habitude d’appeler ces derniers des cathares, qui n’est qu’un vilain jeu de mots mêlant le nom d’une secte et les adorateurs du chat, supposément satanique. Le mot « cathare » n’a aucune valeur historique. Vers le 12ème siècle, quand ces dissidents habitaient librement le Languedoc, le Roussillon, le comté toulousain, ils se désignaient entre eux comme des Bons Hommes, ou des Bonnes Femmes, car ils ne faisaient pas la différence épouvantable entre les sexes qui dévasta tant nos sociétés. « Cathare » est pour l’essentiel une invention, qui date d’un livre paru en 1848 (Voir par exemple : Les cathares, par Anne Brenon, Gallimard).

Rassurez-vous, je ne pars pas en croisade. Je sais trop peu de choses certaines sur le catharisme pour prendre en bloc sa défense posthume. Mais en tout cas, Pierre Authié. C’était un notaire d’Ax-les-Thermes (Ariège), et il était un prédicateur cathare. Au mauvais moment, car à l’extrême fin du 13ème siècle, les hordes barbares catholiques venues du Nord faisaient régner la terreur depuis des décennies dans les régions qui leur résistaient encore. Pierre était rentré dans sa chère contrée ariégeoise après avoir été ordonné Bon Homme en Italie, où la répression était moindre. Et il était revenu prêcher, probablement sans grande illusion sur son sort personnel, la vraie foi. La sienne, qui jetait à bas les croix et les statues et les prélats dodus. Je ne suis pas sûr que j’aurais aimé le catharisme, mais on prête à Authié, qui fut chopé par les flics de l’époque, avant d’être brûlé en 1310 à Toulouse, une phrase que je trouve sublime. La voici : « … Dieu ne fait pas de beaux blés et n’en a cure, c’est le fumier qu’on met dans la terre qui les fait …».

Je dois ajouter que les cathares les plus croyants ne mangeaient pas de viande et se refusaient à tuer le moindre animal. Je me répète : loin de moi l’idée d’en faire un modèle rétrospectif. Mais cela me donne à réfléchir, et j’espère que cela aura le même effet sur vous. Car enfin, si les cathares avaient sauvé leur pensée et leur monde, il y aurait dans le sud de la France un autre pays, parlant une autre langue, peut-être – on ne le saura jamais – un peu moins cruel vis-à-vis de ce qui n’est pas humain. Peut-être – rêvons, rêvons ! – un peu moins sot que celui qui l’a finalement emporté, et qui est le nôtre. Ce que je veux dire, et que vous comprendrez, c’est que la fatalité ne me semble pas une donnée permanente des sociétés humaines. Il y avait d’autres voies, d’autres valeurs, d’autres conceptions de la vie ensemble. Et elles se mariaient, en l’occurrence, avec une spiritualité exigeante, constante, supérieure. Y eut-il des bûchers chez les cathares ? Non. Y en aurait-il eu ? Il n’y en pas eu, et telle ma réponse. Ce qui ne peut que nous renvoyer tous à la certitude de la liberté. Pierre Authié, requiescat in pace.

Mais que sont nos rivières devenues ?

Je lis un article sur le site américain de la revue National Geographic (ici), qui décrit calmement l’état réel des fleuves et rivières du monde. Il me demeure étrange que de telles informations ne fracassent pas le poste, les micros, toutes les connexions de ce monde soi-disant informé en temps réel. Désolé d’avoir, une fois encore, à  hurler dans le vide sidéral sans aucune chance de changer quoi que ce soit. Cette fois, il s’agit d’une étude parue dans la revue scientifique Nature, dont le titre est : Global threats to human water security and river biodiversity. Soit : Menaces globales sur la sécurité des ressources en eau et la biodiversité des rivières. Il doit y avoir meilleure traduction.

Dans un éditorial de la revue (ici), Natasha Gilbert livre son sentiment, argumenté, sur l’étude. Si je cite ce texte, c’est que je n’ai pas eu accès à l’étude elle-même, qui est fort logiquement payante. J’espère que vous m’en excuserez. En tout cas, Gilbert rassemble quelques leçons du désastre en cours et note dès la première phrase : « Presque 80 % de la population du monde fait face à de graves menaces concernant l’approvisionnement en eau ou la biodiversité ». J’ai par ailleurs lu quelques présentations de l’étude sur des sites américains, et voici ce que je peux en dire. Les chercheurs ont défini 23 paramètres de stress hydrique, parmi lesquels la pollution, les barrages, l’agriculture, la disparition des zones humides et ils ont ensuite modélisé le tout sous la forme de cartes.

Des cartes pour montrer le niveau des ressources disponibles. Des cartes pour signifier l’état de la biodiversité. La superposition des deux montre les zones les plus globalement menacées. Je me contenterai de pointer quelques faits. Sans surprise, il n’existe presque plus de rivières vivantes, pleinement vivantes. On en trouve essentiellement au centre de l’Amazonie, dans le nord du continent américain, dans le nord de la Russie. Parce qu’il n’y a pas d’hommes, je crois qu’il vaut mieux regarder les choses en face. Autre information marquante, parmi tant d’autres : la carte concernant la biodiversité est accablante pour l’Europe et les États-Unis. Je l’ai sous les yeux, et c’est bien le moins que je puisse écrire : accablante. L’essentiel de nos territoires riches est dans l’orangé ou le rouge, c’est-à-dire le pire. La France fait évidemment partie du lot.

La plupart des habitants de ce pays ne comprennent pas ce que l’industrialisation du monde a fait disparaître. Une rivière serait une rivière. Mais qui se souvient par exemple de ce qu’était le Rhin il y a seulement 200 ans, à l’époque où Cassini le cartographiait ? Si vous avez la chance de mettre la main sur l’une de ces cartes magnifiques, regardez donc cette tignasse ! Le Rhin était un chevelu immensément étiré, dont les radicelles pénétraient au fond de gigantesques forêts alluviales. Le fleuve étendait ses crues bienfaisantes sur des kilomètres, de part et d’autre de ses rives naturelles. Et combien de bras morts ? Combien de refuges ? Combien de nurseries ? La richesse biologique d’un être vivant de cette taille défie bien entendu toute description. C’est cela que nous avons perdu. Le béton et le pauvre savoir des ingénieurs ont réussi à faire croire qu’un cours d’eau n’est jamais qu’un tuyau dans lequel coule un fluide. Et nous l’avons cru, imbéciles que nous étions.

Je reviens une seconde à l’étude de Nature. On peut télécharger les cartes de ce travail sur ce site suisse, si le cœur vous en dit. Que puis-je ajouter ? Le changement, s’il survient, ne pourra passer d’abord par la voie politique. La seule chose sérieuse à tenter, c’est de détruire les valeurs culturelles et morales qui ont permis de fonder un monde absurde, capable de faire disparaître une à une les seules richesses authentiques dont nous disposons. Est-il besoin d’une preuve ? Le Mondial de la bagnole commence. Et personne n’ose dire que cet engin est un crime contre l’homme et la nature. Combien d’écolos – oui, c’est péjoratif – se contentent de demander des crédits pour cette merde de voiture électrique ?

PS : on peut trouver les cartes de Cassini ici : http://cassini.seies.net/fr_ne.htm Ensuite, cliquer dans le carré qui vous intéresse.

Les grossières entourloupes de la bio (une si belle annonce)

 Il y a un côté pile, ce qui est miraculeux. En 2009, 10 paysans français se sont tournés vers la bio chaque jour (ici). C’est le triomphe des chiffres. La France comptait 677 500 hectares en bio cette même année, soit une augmentation de 16 % par rapport à 2008. Et la fête continue : fin septembre 2010, la barre des 20 000 exploitations en bio aurait été franchie. Commentaire d’Elisabeth Mercier, directrice de l’Agence Bio, qui est un groupement d’intérêt public sous tutelle officielle : « Nous pensons qu’elles seront entre 20 500 et 21 000 à la fin de l’année, soit environ 3 % de la surface agricole utile (SAU)».

Et c’est là que commence le côté face. Toutes ces annonces ont été faites en grande pompe, et sous la présidence du ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire (ici). Pour l’essentiel, il s’agit de faire croire que la France rattraperait un « retard », et qu’elle serait dans les clous par rapport aux promesses du funeste Grenelle de l’Environnement. Lesquelles prévoyaient 6 % de la surface agricole utile (SAU) de notre pays en bio d’ici 2012. Fin 2009, nous en étions à 2,46 %. Autrement dit, nous sommes en pleine propagande. L’important est de berlurer l’opinion, évidemment. Il n’y aucune chance pour que l’objectif de 2012 soit atteint. Aucune.

Mais la malignité de cette mise en scène tient au fait que tout le monde, en tout cas dans les milieux intéressés, parle et parlera de l’agenda ministériel, tel que rappelé par Le Maire. Pour dire qu’il est à portée. Pour dire qu’il est irréaliste. Selon. En oubliant l’essentiel, qui domine et dominera longtemps encore l’époque : l’agriculture industrielle règne sur 97 % de notre territoire agricole. On se moquerait donc du peuple ? Le Maire serait un énième illusionniste, copain comme cochon (intensif) avec la FNSEA de toujours ?  Je vois que je ne parviens pas à vous cacher quoi que ce soit.

Ariane de Rothschild est écologiste (qu’on dit)

Juste se marrer un peu, ce qui changera. Un article du Nouvel Obs, écrit par une journaliste réputée qui ignore tout des réalités de base de ce monde. Je n’ai pas le numéro de série sous la main, mais c’est la semaine du 16 septembre, et du reste, vous pourrez tout lire ici-même. Titre de la joyeuseté : Révolution féminine chez les Rothschild. Ça raconte la vie de famille chez les très riches, avec vue imprenable sur le lac de Genève. Monsieur – Benjamin – reçoit en toute simplicité. Il n’est pas rasé, il est vêtu d’un jeans et de toutes bêtes chaussures de bateau, le torse recouvert d’un polo « siglé de son domaine du Mont d’Arbois, à Megève ». Cet homme de 47 ans, qui emploie 3 000 personnes et gère 130 milliards d’euros d’actifs, est d’un naturel confondant.

Et madame ! Ô madame ! Ariane a 45 ans et un « sourire lumineux ». Forcé, à ce prix-là. Elle parle cinq langues, élève en majesté les quatre filles de l’union, mais reste et demeurera « d’abord une professionnelle de la finance ». Bon, j’arrête les niaiseries. J’avoue avoir cru un bref instant à une parodie quelconque, mais Le Nouvel Obs n’est-il pas une splendide parodie de la première à la dernière page ? Malgré la présence d’une poignée de bons journalistes, dont certains franchement excellents, si. Aussi bien, droit à l’essentiel : Ariane est écologiste. Fatalement. Une personne aussi admirable est bien obligée de l’être. Et cela donne ceci : « Écologiste convaincue, Ariane de Rothschild est à l’initiative – avec le cabinet BeCitizen – d’une gamme de fonds d’investissement ditsd’économie positive”, pour “ renverser la dynamique court-termiste de rentabilité à tout prix” ». Au chapitre de l’économie positive – et écologique -, quoi ? Eh bien,  notamment « des projets de barrage et de chemin de fer au Congo, des cultures de biocarburants au Burkina Faso, des routes au Sénégal ». Et la madame Ariane de préciser : « Mes liens avec l’Afrique, où vit toujours mon père, sont restés forts »

Des barrages. Des biocarburants. Je ne vous ferai pas mon cinq centième cours de base sur l’horreur écologique et humaine que ces entreprises entraînent fatalement.  Ce sera toujours pire que ce que je pourrais en dire. Comment qualifier le crime des biocarburants, qui consistent à changer en carburant des plantes alimentaires, dans un monde d’affamés ? Euh, je sens que ce n’est plus très drôle, navré. Mais voilà où en est la presse. Mais voilà à quel degré d’ignorance – car il s’agit en l’occurrence,  au point de départ en tout cas, d’ignorance sans bornes – sont rendus des journalistes fêtés, primés, reconnus par le milieu et les élites de gauche et de droite. C’est fou. Mais le pire, c’est que c’est vrai.