Hollande, Aubry, Royal et leurs petits poignards

 Le dernier week-end de l’été s’achève. Olivier Besancenot, du NPA, le communiste Pierre Laurent, le Vert Jean-Vincent Placé ont posé sur la même photo que le socialiste Benoît Hamon au Vieux-Boucau (Landes) où se tenait  l’université de rentrée du courant Emmanuelli-Hamon. De son côté, Ségolène Royal rassemblait sa « Fête de la fraternité » à Arcueil (Val-de-Marne) sous l’œil hypocrite de tous les crocodiles socialistes, excepté DSK, retenu au FMI pour une énième saignée d’un peuple lointain. Un livre récent éclaire sur l’état d’esprit véritable de nos socialistes à nous, Petits meurtres entre camarades, par David Revault d’Allonnes (Robert Laffont, 20 euros)

Ne me dites pas que je perds du temps, car je le sais. Il n’y a rien à attendre. Je perds du temps, et ne vous recommande pas de perdre le vôtre. J’ai eu la curiosité malsaine d’aller jeter un regard sur le blog (ici) de François Hollande, premier secrétaire du parti socialiste entre 1997 et 2008, date de l’arrivée de Martine Aubry à ce poste. Hallucinant reste un faible mot pour décrire mon sentiment. Ce machin est lamentable de la première ligne à la dernière image (il y en a beaucoup, évidemment). Si vous en avez le temps et le courage, tapez donc sur le moteur interne de recherche des mots comme écologie ou biodiversité. Vous ne serez pas déçu de ce court voyage. Hollande n’est au courant de rien. Cet homme de 56 ans – ce n’est pas le perdreau de l’année – aura donc passé au moins trente ans à faire de la politique sans se rendre compte que la vie sur terre, et donc l’avenir des sociétés humaines, et donc celui des désolants politiciens dans son genre, étaient désormais en question.

Il ne sait foutre rien. Et il a commandé le principal parti de la gauche pendant onze années. Jospin, qui occupait le poste avant lui, était aussi ignare, tendance stupide. Et Aubry ne vaut pas mieux, tandis que Royal feignait – feignait seulement – d’avoir des lumières qui lui font radicalement défaut. Mais pourquoi radoter une fois encore au sujet si navrant de la social-démocratie ? Mais parce qu’ils souhaitent remplacer Sarkozy dans deux ans ! Voilà pourquoi. Que feraient-ils dans ce domaine plus important qu’aucun autre ? Rien. Je vous le dis, et vous en faites ce que vous voulez : rien. Ils n’ont rien lu, rien compris, et ne savent rien de la nature, du rôle des écosystèmes, des extrêmes menaces qui pèsent sur eux, rien.

Mais que font-ils donc de leurs saintes journées ? Ils s’exècrent. Ils attendent de pouvoir dégainer, de se venger, de mordre, ou plutôt mordiller, car leurs dents sont de dentiers. Le livre du journaliste de Libé  David Revault d’Alonnes, cité plus haut, le montre avec précision. Je précise que ce journaliste ne s’en indigne pas plus que cela. Il est visible qu’il considère tout cela comme normal. Et je lui donne raison, puisque c’est moi, qui ne suis pas normal. J’allais presque oublier : d’abord, ils truandent. Ce sont des truands de cette démocratie qu’ils convoquent dix fois par discours. Des truqueurs, des tricheurs qui bourrent les urnes sans état d’âme, comme en 2008, lorsque Martine Aubry a fini par l’emporter sur Ségolène Royal de 42 voix. Le récit de cette vaste opération, reconnue dans le livre par ses acteurs, est impressionnant. La fraude, massive, était dans les deux camps. Aubry, épaulée par des voyous au sang très froid, est parvenue in extremis à repousser Royal dans les ténèbres extérieures.

Je m’arrête une seconde, tant nous sommes tous blasés. Les socialistes violent le principe de base sur lequel est basé le système démocratique. Ils refusent la loi du vote et de la majorité. Je dois hélas rappeler que cette triche est un délit pénal. Et que si elle avait été établie devant les tribunaux, elle aurait pu – dû ? – conduire ses auteurs en taule. Je vous laisse en compagnie de deux questions. La première : est-il crédible de s’attaquer à ce ruffian de Woerth en absolvant les trucages électoraux socialistes ? Seconde question, neuneu à n’en pas douter : des politiciens de ce calibre s’arrêtent-ils en route ? Arrivés au pouvoir, changent-ils brutalement de comportement ? Deviennent-ils vertueux ? Respectent-ils la parole donnée au moment de la campagne électorale ? Hésitent-ils à utiliser les services d’un cabinet noir ? Reculent-ils devant l’usage d’écoutes téléphoniques sauvages ? Etc, etc. J’ai mon idée, soyons sincère.

Et puis ? Vous lirez, plus probablement vous ne lirez pas. Tous ces gens sont d’une médiocrité à faire peur. Ce sont de toutes petites personnes, qui n’ont pas la moindre idée de l’avenir. Pas la moindre, vous pouvez m’en croire. Osons le mot : ce sont des nains, et pardon à ces derniers, qui n’ont rien à voir là-dedans. Disons qu’ils ont les dimensions de leur carrière et de leur rêve. Dans les deux cas, il s’agit de niquer ceux qui s’opposent à leur appétit de pouvoir de pacotille. Le niveau de haine, de mépris, de mensonge, de coups bas, d’intrigues que l’on rencontre dans ce parti m’a soufflé. Moi, qui en ai tout de même vu d’autres. Hollande vomit Aubry, qui le traite de « couille molle ». Mais il est vrai qu’elle agonit d’insultes tous ceux qu’elle exècre, et elle exècre tout le monde. Ségolène Royal lévite, ce qu’on savait, sans jamais dépasser le niveau du comice agricole. Les flingueurs patentés – Cambadelis ou Bartolone -, les apprentis tueurs, bien plus nombreux, se côtoient dans un pandémonium où tout semble pouvoir arriver. Et tout finira par arriver, peut-être même la victoire en 2012.

Mais quelle victoire, grands dieux ! Je ne suis plus assez naïf pour croire qu’une structure de pouvoir dégénérée peut se réformer de l’intérieur. Le parti socialiste est au moins aussi corrompu, moralement parlant, que l’était la SFIO de Robert Lacoste et Guy Mollet en 1956. Seules les circonstances l’empêchent, pour le moment en tout cas, de verser dans le déshonneur public. Non, je ne rêve pas d’un parti qui serait vertueux. Mais je m’étonne sincèrement, profondément qu’aucun responsable ne soit capable de sortir le pied de cette fange et d’assumer une rupture franche avec cette merde.  Ce n’est vraiment pas bon signe. Tous, je dis bien TOUS – et Mélenchon, qui tente de faire croire, avec son Parti de Gauche, qu’il serait un autre, a tout partagé avec cette joyeuse bande – acceptent le jeu sordide de la lutte à mort pour les places.

La gauche ? Mes pauvres orphelins, je vous rappelle que le parti communiste a truqué ses congrès tout au long de son histoire de sang. Je vous rappelle que l’ancienne direction d’Attac, venue du Monde Diplomatique, a été lourdement accusée d’avoir triché au cours d’élections internes décisives. Et je viens de vous raconter ce qu’il en est des socialistes. Si vous pensez que ces structures-là peuvent incarner, si peu que ce soit, un avenir désirable, soyez sûrs que je vous envie. La foi du charbonnier, c’est émouvant. Le sourire de l’enfant, imaginant le gros Père Noël passer par la cheminée, c’est émouvant. Je vous envie, il n’y a pas de doute.

La fulgurante avancée des ours d’Espagne

Posons-nous une seconde. La nouvelle est merveilleuse, simplement merveilleuse. Les ours de la cordillère cantabrique, au nord de l’Espagne, se portent au mieux. Un journal régional, La Nueva España (lire ici) écrit : « Los osos viven un auténtico «baby boom» en Asturias. Los guardas del Principado han identificado al menos 21 madres con un total de 43 oseznos, 12 más que el año pasado ». Je traduis par acquit de conscience : les gardes de la région ont identifié au moins 21 mères et 43 oursons. Un autre journal, El Diario de León (lire ici) note qu’à la surprise générale, les ours des monts Cantabriques ne seraient pas autour de 110 – en deux noyaux -, comme on le pensait, mais environ 170 !

170 ours dans les Cantabriques ! Et moins de 20 dans la totalité de la si vaste chaîne pyrénéenne ! On connaît le mot de Pascal dans Les Pensées : « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».  En France, un ministère de l’Écologie déconsidéré refuse tout renfort de population ursine chez nous, condamnant la petite vingtaine d’ours à végéter, avant de mourir tôt ou tard. Cela, l’année de la biodiversité. Cela, l’année où Borloo aura à peu près tout tenté pour devenir Premier ministre de Sarkozy. Mais ce soir, pour une fois, on s’en fout, de leur nullité. Ce soir, pensons aux ours. Là-bas, de l’autre côté, ils vivent, et pour de vrai. C’est le bonheur.

Statistiques et salopards (sur la faim)

Je ne sais pas. Je ne peux rien garantir. D’ailleurs, il n’y a rien à garantir. Seulement, la FAO, cette agence de l’ONU bureaucratisée jusqu’à l’os, infestée par les grands lobbies industriels, vient de proclamer à la face du monde que les affamés chroniques seraient passés de 1,023 milliard en 2009 à 925 millions en 2010 (ici). Ces chiffres sont absurdes, ils sont à la fois politiques et criminels, bien que repris par la totalité de la presse française. Absurdes, car nous sommes le 15 septembre, et comment oser tirer un bilan de cette nature, foutus bureaucrates, sur moins des trois quarts d’une année ? Criminels, car même s’ils étaient vrais – et ils sont faux -, ils ne pourraient que conduire à démobiliser le peu qui se lève contre cette lèpre universelle. Or, de l’aveu même des crapules – je répète, crapules, de la FAO – cette diminution providentielle apparaît après  quinze années d’augmentation constante.

Tout cela n’est que bluff abject. Savoir qui a faim est une entreprise colossale, qui implique l’envoi de milliers de gens de bonne foi, militants et honnêtes, dans les villages des trous du cul du monde, où personne n’ira jamais. Évidemment, la FAO ne s’appuie que sur des courbes et statistiques, des tableaux qui ne disent rien sur rien. C’est lamentable. Je n’insiste même pas, car mon écœurement est sans bornes. La vraie raison de ce ramdam médiatique est que les bureaucrates qui ont le cul vissé sur leur si confortable fauteuil, Viale delle Terme di Caracalla, au siège romain de la FAO, ont besoin de chiffres pour continuer à jouir de secrétariats, de voitures climatisées avec chauffeurs, de notes de frais arrosées de grappa. La FAO, en sa munificence, a promis de réduire de moitié le nombre des affamés à l’horizon 2015. Les chiffres doivent suivre. Et ils suivront. Parce qu’il le faut bien.

Par ailleurs, je vous laisse lire  le début d’un article de Peuples solidaires ( la suite ici). Il n’y a pas de commentaire.

Kenya : Carburant contre paysans

En janvier 2010, les populations de la région de Malindi sont alertées par des fumées inhabituelles émanant de la forêt de Dakatcha. Elles comprennent que des bulldozers ont commencé à raser les arbres : une entreprise étrangère vient d’obtenir l’accord des autorités pour exploiter 50 000 hectares de terres afin de produire du jatropha, une plante dont l’huile sera utilisée comme carburant. Vingt mille personnes pourraient être déplacées et l’équilibre écologique de la région est menacé.
Ce projet est emblématique d’un phénomène global : l’accaparement des terres pour la production d’agrocarburants, dont l’impact sur la faim dans le monde et le climat risque d’être catastrophique. Il est donc essentiel de soutenir les organisations kenyanes qui se mobilisent face à cette situation.

Au Kenya, comme ailleurs en Afrique, le gouvernement est aujourd’hui partagé entre deux politiques contradictoires : d’un côté, il renforce les droits des communautés à cultiver leurs terres ; de l’autre, il cède aux appétits d’entreprises et Etats qui veulent exploiter ces mêmes parcelles.

Ainsi, dans la région côtière de Malindi, le gouvernement vient de confier 50 000 hectares de terres à une entreprise privée qui projette de raser une forêt de 30 000 hectares et d’exploiter les terres des communautés locales. D’après ActionAid Kenya, 20 000 personnes seraient affectées et éventuellement déplacées. Parmi elles, de nombreux paysans dont les productions vivrières nourrissent la population et une communauté indigène, les Wa Sanya, qui vit de la chasse et de la cueillette.

Le recyclage d’un voyou de la pensée (le cas Lomborg)

 Le faussaire Bjorn Lomborg a de nouveau droit aux honneurs de la presse. Le Monde, en l’occurrence. Et pourtant…

Je ne sais pas qui est vraiment le Danois Bjorn Lomborg (ici). Je sais ce que j’ai écrit le 11 juillet 2002 dans le numéro 709 du journal Politis. Il y a huit ans, nul en France ne connaissait Lomborg. Moi, j’avais suivi l’extraordinaire engouement, au Danemark et au Royaume-Uni, de son « grand » livre, paru quelques mois plus tôt, en 2001, The Skeptical Environmentalist. Il serait traduit plus tard en France, mais alors, il n’était qu’une rumeur.

Dans mon article de juillet 2002, j’ai appelé Lomborg « notre Meyssan scandinave », du nom de celui qui nie encore l’explosion d’un avion sur le Pentagone le 11 septembre 2001. Lomborg dénonçait en bloc les écologistes, niait le dérèglement climatique, clamait que dans de nombreux domaines essentiels de la vie – les océans, les forêts, etc -, les choses allaient de mieux en mieux. Phénoménal, non ? Je précisais : « Or Lomborg ruse, truque, manipule les chiffres à l’envi  ». Je n’entre pas dans les détails, ce qui serait bien trop long. Déjà, j’étais fâché contre la presse française, qui donnerait dans les années suivantes tant de place, tant d’entretiens, tant de doubles pages à ce tricheur. Je me posais la question et je me la pose encore. Pouvait-il s’agir d’un hasard ? La proximité avec le Sommet de la terre de Johannesburg, ce même été 2002, n’était-elle pas une clé ? Quels intérêts réels servait cet homme ?

Lomborg a en tout cas fait des dégâts colossaux dans l’esprit public, flattant cette part de si profonde stupidité qui existe hélas chez nous tous, et qui ne demande qu’à être sollicitée.  En 2004, l’éditeur français Le Cherche-Midi – honte, honte, honte ! – a publié L’Écologiste sceptique, la traduction du bouquin de Lomborg, avec une préface remplie de contrevérités essentielles et de stupidités crasses, sous la plume de Claude Allègre. Mon Dieu ! j’ai ce livre chez moi, quelle torture. Le faux me brûle, je n’y peux rien.

En janvier 2003, une très prudente Commission scientifique danoise (Udvalgene vedrørende Videnskabelig Uredelighed) a rendu un rapport terrible sur la malhonnêteté scientifique de Lomborg. Car il a été pris la main dans le sac ! Dans le sac ! Extrait de la conclusion : « Objectively speaking, the publication of the work under consideration is deemed to fall within the concept of scientific dishonesty ». Ce qui veut dire à peu près : « Objectivement considéré, la publication de l’ouvrage en question tombe bien dans le cadre de la notion de malhonnêteté scientifique ».

Dans un monde régi par des règles de droiture élémentaire, un Lomborg aurait été carbonisé à jamais. Mais non, il revient sans cesse, aidé, formidablement aidé par des journalistes qui semblent ne jamais voir le mal là où il est pourtant. Je suis donc consterné, et le mot est bien trop faible, par l’entretien que le journal Le Monde consent à Lomborg dans son édition datée du 14 septembre 2010, page 4 (ici). Le titre : « Le changement climatique est une réalité ». C’est déjà prodigieux, car où est donc l’info, amis ? Ce charlatan a troublé l’opinion en niant ce phénomène, et maintenant, il reconnaît sa réalité. Mais où est l’info ? J’ajoute que Lomborg, dans son livre cité plus haut, s’est affublé de l’apparat scientifique, truffant son texte de milliers de notes de bas de page. Or il n’est pas plus scientifique que moi. Peut-être encore moins, si c’est possible.

Poursuivons. Ce texte est, dans sa totalité, une horreur. Le journal n’ayant pas rappelé qu’il a été convaincu de malhonnêteté scientifique, Lomborg se pavane et parle comme s’il savait mieux que des milliers de gens sérieux, étudiant la dévastation du monde sur le terrain. Le changement climatique ? « Oui, il est réel, il découle de l’activité humaine, et c’est un phénomène important ». Le GIEC honni par les climatosceptiques ? Il est « la meilleure source d’information que nous ayons sur le changement climatique » et « le point fondamental est que le GIEC est correct à 90 % ».  À chaque ligne, sa morgue est proprement insupportable, mais tel n’est pas le pire.

Le pire est que, d’évidence, D’ÉVIDENCE, Lomborg poursuit sur la même voie qu’en 2001. Il ne souhaite plus, le cher ange, défendre la thèse négatrice d’Allègre et compagnie. Mais pour quelle raison ? Telle est bien la question, qui ouvre sur des abîmes. Car dans l’entretien au quotidien Le Monde, il se fait le chantre de l’abandon des politiques – dérisoires, certes – menées depuis Kyoto pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.  Il suggère en fait de poursuivre l’entreprise de démolition du monde, en utilisant les pétroles stockés dans les sables bitumineux et les schistes. Au pire, il resterait, dit-il sans état d’âme, le charbon.

Tout ça pour quoi ? Mais pour promouvoir des solutions techniques, donc économiques, donc financières. Le stockage en profondeur du CO2, la géo-ingénierie, qui prévoit par exemple la construction de miroirs géants pour détourner une partie des rayons solaires, etc. En somme, Lomborg se fait le héraut d’une fuite en avant technologique complète. Il est en phase, on ne peut mieux, avec ce capitalisme vert qui entend faire de la crise écologique un moyen de continuer comme avant, de faire durer ce fameux développement qui nous a menés au désastre actuel. De nouveau, je me pose la question : peut-il s’agir d’un hasard ? Cette concomitance entre le discours d’un faussaire et les intérêts de très nombreuses transnationales n’interroge-t-elle pas ? Je gage que Lomborg servira encore tant et plus au cours de la préparation du Sommet de la terre de Rio, en 2012. Je vous ai déjà dit il y a peu que l’ultralibéral Brice Lalonde en serait le grand organisateur. La convergence des deux me semble certaine.

Au-delà, ma profonde tristesse. Cette façon de faire de Lomborg l’une des vigies de notre époque, sans rien rappeler de ce qu’il est à coup certain, c’est un mauvais coup. Un très mauvais coup.

Jacques Duclos et Noursoulan Nazarbaïev (l’amitié entre les peuples)

Où l’on verra que le Jacques et son parti ont permis le triomphe du nucléaire en France. Où l’on verra que le Kazakh entend vaincre enfin les lois imbéciles de la nature.

Ceux qui me lisent régulièrement sont autant les bienvenus que ceux qui ne font que passer ici. Mais les premiers savent mon obsession pour le stalinisme. Contrairement à ce que l’on croit naïvement, cette maladie profonde de l’esprit humain n’est morte ni avec Staline, en 1953, ni avec la chute du Mur de Berlin – 1989 -, ni même avec la disparition de l’Union soviétique deux ans plus tard. Pour une raison simple : le stalinisme n’a que faire des frontières physiques, car il est avant tout mental. Bien entendu, les belles qualités qui le composent préexistaient à son apparition. Mais il se trouve, par un mystère que je n’éclairerai pas ce soir, qu’elles n’avaient jamais été réunies de la sorte.

Dans la France de 2010, qui est donc stalinien ? Mon Dieu, la liste est longue, et il conviendrait de distinguer les acteurs principaux et les seconds rôles. Les militants de la cause et ceux qui permettent qu’elle survive encore. Bon, je ne vais pas vous infliger tout ce que je pense. Un mot sur l’un des centres névralgiques de cette noble tradition : Le Monde Diplomatique. Sa chefferie, car il faut parler de chefferie, a fait main basse, dès le départ, sur le mouvement altermondialiste Attac, avant d’en être ignominieusement chassée sous le coup d’accusations gravissimes de fraude électorale. Je préfère ne pas insister. Il est tout de même étrange – non ? – que des gens prétendant changer en profondeur la société, en mieux bien entendu, commencent par utiliser des méthodes si singulières. Je répète : non ?

On fêtait ce week-end les 80 ans de la Fête de L’Huma. Je m’honore, oui je m’honore de n’être jamais allé arpenter ses allées. Bien entendu, il ne faut pas chercher longtemps qui vous hurlera dans les oreilles : « Et Sarkozy, hein ? ». Moi, je pense de préférence aux procès, aux peuples abattus en tant que peuples, aux famines organisées, à la torture de masse, aux exécutions d’une balle dans la nuque, par centaines de milliers. Je pense aux martyrs de la Kolyma sibérienne, dont tout le monde se contrefout. Je pense aux millions de morts sans sépulture. Je pense à Kronstadt, 1921. Je pense à Barcelone, juin 1937. Je pense au sang versé, coulant dans les gigantesques fleuves staliniens, et cela tombe bien. Cela tombe bien, car un satrape stalinoïde, Noursoulan Nazarbaïev, président du Kazakhstan, exhume ces jours-ci l’un des grands projets de l’époque stalinienne. Il entend, et je vous jure solennellement que c’est vrai, inverser le cours des fleuves de Sibérie, de manière à lutter contre la sécheresse, dont les effets vont croissant. Et d’apporter davantage de fraîcheur plus au sud. Les fleuves Lena, Ob, Ienisseï, qui se jettent pour le moment dans l’océan Arctique, iraient irriguer l’Asie centrale et son coton farci de pesticides.

Je vous laisse réfléchir tranquillement à ce que signifient de telles pensées. Et je passe sans transition à quelques échanges que j’ai eus, ces derniers jours, avec un historien valeureux, spécialiste du mouvement communiste en France. Je lui faisais valoir l’immense intérêt qu’il y aurait à pouvoir écrire une biographie de l’ancien chef communiste Jacques Duclos. Et il me répondit en substance que bien de ses confrères rêvent d’écrire ce livre, mais qu’il demeure impossible tant que seront fermées au chercheur les « archives spéciales de Moscou et notamment Komintern/GPU-NKVD-KGB ». Ces sigles sont peut-être du chinois pour beaucoup d’entre vous, mais ils renvoient à une réalité en tout point sordide. Jacques Duclos, né en 1896 et mort en 1975, n’a pas seulement été, pendant des décennies, l’un des pontes du parti communiste français. Il a été également un agent de la police politique soviétique. Un homme des réseaux staliniens les plus secrets. À ce titre, il a accompli des missions dans l’Espagne en guerre, entre 1936 et 1939 – mais lesquelles ? – et mené un redoutable combat de l’ombre contre les ennemis désignés de l’Union soviétique stalinienne. L’expression « crapule stalinienne » semble avoir été inventée pour lui. Je la reprends sans aucune hésitation : le bon grand-père des élections présidentielles de 1969 – j’avais 13 ans, je m’en souviens – était une épouvantable « crapule stalinienne ».

Je ne conspue pas seulement sa mémoire personnelle. Les staliniens de France ont joué un rôle décisif dans le triomphe de l’industrie nucléaire. Après guerre, leurs « savants » comme Joliot-Curie, entre deux odes à Staline, ont aidé à la constitution du CEA et à la conception de la bombe A nationale. Dans les années soixante, le PCF et la CGT stalinienne qui lui étaient inféodée ont passé un pacte de la honte avec les autorités gaullistes de l’époque. Le nucléaire, le parc nucléaire actuel, le champion du nucléaire EDF, le surgénérateur de Creys-Malville, Superphénix, la Hague, sont le produit de ce consensus-là. Je n’ai pas le temps de détailler ici ce qui mériterait un livre complet. Mais que les sceptiques se renseignent plus avant. Sans le soutien militant des staliniens à l’atome, nous n’aurions jamais hérité de cette industrie criminelle. En tout cas pas dans ces conditions-là.

Pour en revenir une seconde à Duclos, il existe encore une station de métro, à Paris (Montreuil), qui porte son nom : Croix-de-Chavaux-Place Jacques Duclos. Quand je m’y trouve, croyez-le ou non, j’essaie toujours de cracher dans un coin ou un autre. En général, j’y parviens. Maintenant que les anciens – anciens ? – staliniens sont ripolinés de partout, et s’affichent à la Fête de L’Huma avec ce magnifique Jean-Luc Mélenchon – ministre social-démocrate jusqu’en 2002 – , il ne faut plus dire un mot plus haut que l’autre. Il faudrait oublier. Des gens qui ne cessent de rappeler le refoulé colonial français, l’Indochine, l’Algérie, Vichy, les crimes américains d’ici ou d’ailleurs, ces mêmes gens ont décidé qu’il ne fallait plus parler du cataclysme physique, psychique et moral qu’a été le stalinisme. Dans une autre pièce, ils seraient drôles. Dans celle que nous sommes contraints de regarder, ils me donnent envie de dégueuler. Ne croyez pas que je tente de faire un mot. Ils me donnent réellement envie de dégueuler.

PS : J’ai écrit le texte ci-dessus hier au soir, dimanche, au plus vite. J’ai rajouté ce lundi matin, au plus vite, un paragraphe consacré au nucléaire. Ceux qui ont lu la première version, qui liraient la seconde, comprendront. Sur le fond, bien sûr, rien de différent.