Le temps, c’est long

Désolé, mais je suis de retour. De Montpellier, où j’ai pu parler devant des vrais jeunes de la faculté des sciences, à l’invitation de l’association Attac. Ce fut un moment très agréable, chargé de bonnes et profondes émotions. Cela, on le sent rapidement, lorsque l’on se retrouve seul au bas d’un amphithéâtre, face des auditeurs venus vous écouter. Ça passe ou ça vous dépasse, irrémédiablement. Je devais être en confiance, je crois. En particulier grâce à Jean-Claude Favier, mon hôte, un homme qui a dépassé la soixantaine – on ne le croirait -, mais qui ne se résigne pas.

De quoi ai-je parlé ? De pesticides et de nécrocarburants. De mes récents bouquins, en somme. Et puis nous avons échangé, avec ces vrais jeunes venus à moi, malgré la grève des transports qui, ce 18 octobre, frappait cette ville comme des dizaines d’autres en France. À un moment, un étudiant à la peau brune, avec barbe, étranger, m’a demandé ce qu’on pouvait bien espérer faire. Ce qu’un jeune comme lui, qui avait bien l’intention de poursuivre son aventure terrestre, pouvait bien faire aujourd’hui, concrètement, de façon à rester debout face à ce monde hostile.

J’ai improvisé une réponse sur le temps, que je vous livre à grands traits rapides. L’une des très grosses difficultés de notre destin présent tient à l’entrechoquement. Au moins trois temps se télescopent, sans que nous puissions y faire grand-chose. Parlons d’abord du nôtre. Notre temps d’individus se déploie sur un territoire microscopique. Un vie est un spasme, je ne vous apprends rien. Toute l’intelligence supposée de notre espèce ne peut rien contre cette dimension-là. Ce que nous voulons vivre doit l’être dans un temps imparti. Comble de tout : pour des raisons mystérieuses, tout indique que nous sommes incapables de nous projeter dans un futur lointain. S’il est encore assez simple de songer au sort de nos enfants, il devient difficile, incertain, impossible souvent, d’évoquer celui de nos petits-enfants. Quant au reste… Il existe certes de grandes différences d’un individu à l’autre, mais la même barrière clôt notre univers mental. Disons qu’elle est chez certains un peu plus éloignée des yeux.

Le temps écologique est une (relative) nouveauté. Bien entendu, les écosystèmes, leur évolution, leurs crises, leur disparition même ont toujours existé. Mais nous sommes les contemporains d’une nouveauté radicale : devenue agent géologique en quelques décennies – tout au plus, si on y tient, deux siècles -, l’humanité agit directement sur ce temps immensément long, étiré jusqu’aux portes de l’univers. Le temps écologique, longtemps immobile – à l’échelle humaine -, s’est mis en mouvement, d’une manière angoissante. Nul n’est plus sûr de rien. Ni du climat. Ni de la survie des requins. Ni de celle des forêts. Ni de la qualité d’une eau saisie au creux de la main, dans le lit d’un ruisseau.

Reste la question de la perception de ces incontestables révolutions. Pouvons-nous comprendre ? Oui, sommes-nous bien capables de saisir la nature de tels événements ? La question est, et demeurera ouverte. Mais il me faut de toute façon évoquer un troisième temps, celui des idées. Dans une société humaine, le mouvement des idées a son rythme. Assez déconcertant, il faut le reconnaître. Nous pensons le monde avec des conceptions perpétuellement décalées. La bonne image est celle de ces étoiles qui continuent d’éclairer le ciel, malgré leur mort certaine.

Le monarchisme – en tant que projet politique – a survécu un siècle à la décapitation de Louis Capet, pauvre roi pathétique. Le marxisme incarnait l’espoir dans la France révoltée de 1968, lors qu’il tirait en fait son ultime révérence. Les exemples sont innombrables d’un décalage entre le réel existant et ses représentations. D’un certain point de vue, le discours public actuel est une folie certaine. Tous les responsables, je dis bien tous, ne rêvent au fond que d’une chose : que la machine des Trente Glorieuses se remette en marche. Que la croissance déferle une nouvelle fois et inonde notre société vieillissante. Que donc la destruction s’accélère encore. Faut-il leur pardonner au motif qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ? Je vous laisse répondre.

Quoi qu’il en soit, la quasi-totalité de ceux qui parlent ignorent l’existence de la crise écologique, qui est également ontologique. Leurs références sont ailleurs, dans un monde à jamais englouti, comme disparu en mer. Que faire, et comment faire ? Je me permets un court rapprochement, qui ne vaut pas comparaison. Ce qu’on a appelé le mouvement ouvrier, entreprise de civilisation admirable, a émergé à partir de 1830 en France. La surexploitation des ouvriers et l’étonnant essor économique donnaient à penser, comme vous pouvez imaginer.

Mais il aura fallu au moins soixante ans pour que surgissent de cet univers en explosion des syndicats dignes de ce nom, des mutuelles, des bourses du travail. Et plus d’un siècle pour que notre premier gouvernement de gauche, celui de Blum, décrète les congés payés et la semaine de 40 heures. Les idées commandent une certaine lenteur, qu’on appelle maturation. Elles diffusent d’une génération à l’autre, en hésitant, en trébuchant, en reculant parfois. Ne voyez-vous que la première vague de critique écologiste, après 1968, a échoué sur l’estran, avant de refluer ? Ma conclusion sera limpide : le temps, c’est long, surtout pour celui qui n’en a pas.

Et voilà la contradiction : il faut aller plus vite que jamais, mais nul ne sait comment faire. La crise écologique réclame des mesures immédiates et (fatalement) révolutionnaires, mais les esprits qui pourraient les concevoir et les appliquer n’existent pas encore. Certains des meilleurs de notre époque se débattent encore au milieu de scories posmarxistes qui leur interdisent de se saisir du monde actuel. Alors, et j’en reviens à mon étudiant de Montpellier, comment agir ? Je ne vous répondrai pas en détail ce samedi, nous ne sommes pas si pressés. Sachez que j’entrevois deux directions. La première me conduit à souhaiter la naissance de noyaux stables et fermes de refusants, pour reprendre l’expression du sociologue Philippe Breton. Ces noyaux, nécessairement réduits, servent et serviront d’appui à tous ceux qui cherchent, et qui sont des millions. Mais il est une condition, impérieuse : rompre. Oui, rompre avec les visions mortes issues de l’époque désormais forclose des révolutions démocratiques, dont celle de 1789. Attention ! Je ne veux pas dire qu’il faut rompre aussi avec les valeurs qui fondent à mes yeux la vie humaine, dont celles de liberté et de fraternité. Non, bien sûr que non !

Outre la création de noyaux de refusants, je pressens qu’il faut trouver des accélérateurs de la conscience collective. Pour gagner sur le temps long, qui nous entrave au moment où nous aurions tant besoin de courir, il nous faut découvrir des biais. Ce n’est pas pour entretenir le suspense, mais je vous dirai mon point de vue à ce sujet un autre jour, car je dois aller acheter à manger. Mais oui, à manger. Puis, j’ai déjà abusé de votre temps à vous, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Or donc, à très bientôt, et bonne fin de samedi, où que vous soyez.

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