Victor Serge, l’ami, le frère, le magnifique

Où l’on découvre, muet de surprise, ce que Planète sans visa doit à Victor Serge, un homme mort en 1947.

J’entretiens comme par miracle une correspondance incertaine avec un homme que je n’ai jamais rencontré. Physiquement, je veux dire. Car nul doute, en vérité, que nous savons bien qui nous sommes, lui comme moi. Cet homme s’appelle Charles Jacquier, et il est éditeur chez Agone, maison marseillaise (ici). Charles est un fin lecteur, plongé entier dans un monde englouti mais néanmoins merveilleux. Celui de la lutte sociale menée pendant des décennies en-dehors du stalinisme, et souvent contre lui.

Ceux qui auront la tentation d’arrêter ici leur lecture auront tort. Non parce que c’est moi qui tiens le clavier, ô certes non. Mais plus exactement parce que le monde n’a pas commencé avec la dernière version de Firefox. Je suis viscéralement attaché à l’histoire des vaincus du mouvement ouvrier, ce qui peut faire sourire certains, je le sais. Je parle moi de cette entreprise admirable de civilisation humaine entreprise vers 1830, et qui a bien failli emporter le monde des maîtres et des esclaves. Au moins pour un temps. L’assassinat de ce puissant chef-d’œuvre se sera fait en deux temps principaux. D’abord par la boucherie de 1914, à laquelle les sociaux-démocrates de l’époque ont tant contribué. Ensuite par l’irruption d’un monstre aussi total que totalitaire, le stalinisme, qui perdure encore en quelques points de la planète.

Vous avez le droit de vous moquer de cela comme de votre première chemise. Vous avez le droit de juger dérisoires la création de syndicats, de bourses du travail, de journées de huit heures, de congés payés, de mutuelles, de l’éducation populaire par le livre et la conférence, des charges de policiers à cheval dans les rues de Paris, comme du reste. Moi, j’y attacherai, jusqu’au dernier moment, mon respect le plus vif. J’aimerai toujours les combattants de la liberté.

Et Jacquier ? Et Agone ? Charles a publié – entre bien d’autres ouvrages – le grand livre signé Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours. Dans la collection qu’il dirige – « Mémoires sociales » – Jacquier édite des auteurs aussi inoubliables que négligés. Il m’a envoyé voici six semaines un gros ouvrage que je n’ai pas encore pu lire comme je le ferai. Mais il est clair qu’il s’agit d’un très grand livre sur l’histoire de la ville, que bien des gens s’honoreront, tôt ou tard, d’avoir dans leur bibliothèque. Son titre : La cité à travers l’histoire, de Lewis Mumford. Son prix, élevé, est de 33 euros.

Passons à Serge, Victor Serge. Je l’ai expliqué au premier jour (ici) : je dois à Serge, qui l’avait probablement trouvée chez les surréalistes, l’expression Planète sans visa. Je lui suis redevable de quantité d’autres choses, que je serais bien en peine de soupeser. Né en 1890, mort en 1947 au Mexique, Serge aura connu le pire, et plus rarement le meilleur, de ce qui leste la vie d’un révolutionnaire. Je signale dans la collection Bouquins, chez Laffont, la reprise de ses extraordinaires Mémoires d’un révolutionnaire. Vous pensez bien que j’ai chez moi des éditions plus anciennes. Je crois par ailleurs que ses romans sont éparpillés, sauf dans une édition du Seuil, qui date de 1967. Mais on me démentira peut-être.

Charles Jacquier a fait paraître l’an passé un livre dont j’ai parlé ici, Retour à l’Ouest, formé de chroniques étirées de 1936 à 1940. Serge, échappé d’extrême justesse à la mort dans l’Union soviétique stalinienne, a repris alors le combat, entre Bruxelles et Paris. Ses articles sont d’une beauté et d’une clairvoyance qui font parfois chavirer le cœur. Or, il reste des inédits. Charles m’a adressé il y a quelques semaines trois textes de Victor. Parce qu’il sait que je l’aime. Parce qu’il se préoccupe de relier par des fils fragiles ces grands combats passés et la question écologique. Et parce que Serge, d’une manière qui peut sembler subliminale, exprime dès avant la guerre des préoccupations, disons des sentiments et des presciences que je ressens profondément.

Dans le texte ci-dessous, nous sommes en avril 1938. La guerre fait rage en Espagne, où les staliniens font la loi à Madrid et même Barcelone, où ils ont enlevé, très probablement torturé et en tout cas assassiné le grand Andreu Nin. À Rome, Mussolini parade. À Berlin, Hitler triomphe. S’il est minuit dans le siècle – titre d’un roman de Serge -, la vie continue pourtant, aussi déterminée qu’elle l’a toujours été. Et Serge parvient, comme on va le découvrir, à s’extasier sur un livre que, par coïncidence, j’adore : Boréal. Vous me ferez peut-être le plaisir de me dire ce que vous pensez de cela.

 

« Boréal »

Quand on a beaucoup vécu, rares deviennent les livres qui vous procurent une satisfaction complète ou réussissent à vous émouvoir. Les « tranches de vie » et les « romans », on en connaît trop le tragique vrai, le ton romancé, l’indigence littéraire, la convention à base d’égoïsme. On acquiert, envers l’écrivain, de nouvelles exigences. On lui demande une sincérité simple, sans affectation ni exhibitionnisme. D’avoir quelque chose à dire. De ne pas s’exagérer sa propre importance ni celle des petits drames qu’il a pu connaître de près. De ne pas oublier qu’il y a l’espace, le vaste univers, des hommes et des hommes, tous en marche, en souffrance, en partance…

On souhaite des œuvres vastes, aérées, qui vous mettent en contact avec des visages nouveaux, des terres inconnues, des avenirs imprévus. Entendez-moi bien, il y a tout cela autour de nous, seulement il faut, pour le voir, des yeux de vrais poètes et, pour le dire, une vaillance révolutionnaire assez rare chez les gens de lettres. Le plus simple est dès lors d’aller chercher au loin, très loin, dans des fjords d’autres univers, un message de libération, un contact nouveau avec la double réalité primordiale : la terre et l’homme.

J’ai songé à tout ceci en lisant un livre rudement aéré : les vents du Pôle y soufflent sur les glaciers. Des hommes y vivent d’une vie tout à fait pleine et riche, dans des huttes l’hiver, sous la tente l’été, se nourrissant de phoques et de poissons. Dans la belle saison, les femmes et les enfants vont, sous des pics roses dressés en plein azur, faire la cueillette des myrtilles. Quelques milliers de pêcheurs Eskimos, dispersés sur les côtes d’un continent à peine moins vaste que l’Occident européen, seuls avec les esprits, les icebergs, les oiseaux, les ours, la banquise lumineuse, la nuit terrible. Ils ont pour compagnons un peuple de chiens intelligents et durs à la peine. Hommes et chiens vivent dangereusement, simplement.

Ces hommes sont, au sens coutumier du mot, des barbares ; mais ils ignorent l’autre barbarie, celle des civilisés, la pire des deux, incontestablement. Un jeune Français, Paul-Émile Victor, étant allé vivre parmi eux, sans TSF ni journaux (ce qui était d’une admirable sagesse), a fait, de ses notes au jour le jour, prises sans recherche littéraire, mais avec un sûr instinct de vérité, ce livre remarquable : Boréal (Grasset, éditeur). Le style, ici, c’est l’âme du livre. Et cette âme est de réalité – d’une réalité que les civilisés oublient trop.

« Vendredi, 4 septembre 1936. 23 heures. — Sur mes pieds Ekridi dort, secoué par le hoquet. À côté de moi, Doumidia dort aussi, étendue, les bras croisés derrière la tête, les lèvres entr’ouvertes sur ses dents très blanches (qu’elle brosse deux fois par jour), les jambes légèrement ouvertes. Dans son aisselle, Timertsit a enfoui sa petite tête et fait des rêves. Dehors, le vent et la mer. Et la joie est en moi ».
(Ekridi et Timertsit sont, d’après une note de l’auteur, deux petites chiennes nées en juillet 36, « le jour même de notre retour au pays des hommes », fin de la traversée de l’Inlandsis… « Nommées d’après les deux habitants imaginaires du grand désert de glace. Ont été comme mes enfants, toujours dans mes jambes, dormant chacune sur un de mes pieds ».)

« …Que cette terre est belle !
« De l’autre côté du fjord, tout proches, des pics splendides, rougeoyants, entrecoupés de glaciers abrupts qui se jettent dans la mer. Par l’ouverture de ma tente, deux glaciers, flanqués de montagnes, ont l’air de se mirer dans une glace verticale.
« De ce côté-ci, harmonie de couleurs, terre couverte de mousses rouges et brunes, rochers noirs, glaces bleutées. J’entends le torrent qui se précipite en cascades au pied des falaises dressées derrière la tente.
« Je ne crois pas pouvoir jamais vivre longtemps dans un pays où chaque parcelle de terre est propriété privée, dans un Kulturstaat… ».
Les seuls titres des chapitres forment un poème : « En ce réduit, que de félicité… — Et la vie continue… — Et l’hiver vient pour moi aussi… — Le mauvais sort… — Le soleil va disparaître… — Les glaces sont là et la nuit vient… — Le soleil est sur la pente qui monte… »
À son retour en France, Paul-Émile Victor, que ses frères d’élection, Les Eskimos, appelaient Wittou, dépouilla des liasses de journaux et annota son carnet. À ses pages boréales, toniques comme l’air glacé des espaces, il dut ajouter des lignes comme celle-ci : « Lundi, 10 août 1936. Franco pénètre en Espagne avec 4.000 soldats. Dictature militaire en Grèce…». Le jour où « la Chambre vote la dévaluation par 350 voix contre 221 » — « pluie torrentielle. La tente est au milieu d’un lac… — Tu n’es pas triste tout seul, dans ta tente ? me demande Doumidia aujourd’hui ».

Mais le plus précieux, pour moi, dans cette œuvre, c’est ce sentiment rare dont il est pénétré de bout en bout : l’estime et la compréhension de l’homme différent. La plus désolante marque de la barbarie profonde des civilisés est dans leur penchant à mépriser, même entre eux, ceux qu’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas comprendre. Dire qu’il se trouve des pauvres types pour écrire sur les Juifs des quatre cents pages d’invectives ! Pour comprendre l’autre visage humain, le plus éloigné de nous en apparence, il suffit de s’identifier à lui avec bonne volonté ; de le déchiffrer du dedans. On lui découvre alors, sans effort, une beauté inconnue ; et l’on éprouve la joie, à nulle autre égale, d’une nouvelle fierté dans la communion. L’auteur de « Boréal » y a réussi. Que Wittou, Eskimo d’adoption, trouve ici, à son tour, l’hommage d’une estime totale, mûrie pour lui dans d’autres neiges, d’autres glaces, d’autres nuits de grand gel…

Victor Serge
23-24 avril 1938

35 réflexions sur « Victor Serge, l’ami, le frère, le magnifique »

  1. Bonsoir ou plutôt bonne nuit Mr Nicolino,

    Merci, merci de tout coeur pour ces très belles lignes, lumières lues en plein nuit.

    Merci donc pour cette superbe découverte, aux tableaux chromatiques qui résonnent d’une tonalité particulière, juste après la lecture de Grey Owl, dont je viens de finir les « Récits de la cabane abandonnée » chez Souffles, et où je retrouve ici, dans tout ce que laisse deviner cet extrait, de ces grandes et belles visions autant que du pur respect, soigneux et digne (et ni paternaliste ni scientiste), de l’Autre, de la personne dans son altérité.

    Je devrais attendre d’avoir lu tout ça pour donner un avis plus complet, pour l’heure il s’agit juste de dire que le désir de prolonger ces découvertes est bien là, et va sans vergogne aller grossir les rangs de la liste déraisonnable des envies de lecture…

    Donc : Jacquier, Serge, Victor. Et voilà, j’ai une sale envie de lire les trois 🙂

  2. Il est décidément bien tard, je me suis égarée dans ma liste ^_^
    Je voulais dire bien sûr : Zinn, Mumford, Serge (Victor) et Victor (Paul-Emile). Comme ça c’est plus juste… et ça fait quatre.

  3. Bonsoir-jour, Fabrice

    « Vous me ferez peut-être le plaisir de me dire ce que vous pensez de cela. »

    Faudrait du talent,
    pour éviter que ce qu’on dit abîme ce qu’on pense, ou que ce qu’on pense fausse ce que l’on ressent,
    et ainsi dire proprement ce qu’on ressent …

    Faudrait du talent.
    Un remerciement amical devra en faire office.

  4. Quelle surprise de retrouver ici Victor Serge et Paul-Emile Victor, deux êtres à mémoire longue, compagnons intimes que je ne m’attendais pas à retrouver ici ce matin.
    Décidément Fabrice, tu me surprends heureusement par bien des façons, je t’en remercie.

    Je plaide depuis fort longtemps pour une lecture environnementale de l’histoire. Comment la nature et ses perturbations (dont l’homme est souvent à l’origine mais pas toujours) influe directement sur les système sociologiques et politiques.

    Je me souviens d’une conférence de Cousteau à l’institut océanographique de Paris et 77, où il a abordé 2 thèmes : l’explosion de Santorin, 1.500 ans avant JC, une vague de 300 mètre qui dévaste le pourtour méditerranéen et qui est à l’origine du monothéisme, du dieu vengeur et du drame de l’ile de Pâques où la population traumatisée par une traversée abominable tourna le dos à la mer, pela une île boisée magnifique, une caste de paysans nourrissant et entretenant une armée, un clergé et une aristocratie; ayant épuisé le sol, la famine entraina une guerre civile, de 40.000 la population tomba à 40 personnes et les hollandais découvrir l’île…

    Toutes choses sont intimement reliées entre elles, je suis profondément convaincu que c’est l’arrogance de se sentir supérieur qui aura fait dérailler cette chose qu’est devenue l’humanité, une île de Pâques géante.

    Nous sommes dans un cercle qui n’a pas de début, qui n’a pas de fin et c’est en reconnaissant notre place dans ce cercle que nous pouvons accéder au bonheur de vivre.

    Merci !

    Gardarem lou moral !

  5. Comment mettre dans une petite note de lecture beaucoup d’humanité ? Il faut être Victor Serge ou George Orwell pour, au cœur de la tourmente, y parvenir. Grâce à quoi on peut encore parler à ses frères humains des dizaines d’années plus tard. Merci.

  6. Cher Fabrice,

    Les précautions et les pincettes que tu prends pour parler de ton attachement à la lutte des classes me font culpabiliser et m’attendrissent ce beau matin de mai (ici en Ardèche).

    Et ce, à cause de mes multiples critiques (bienveillantes bien sûr) sur ton blog envers le marxisme dit traditionnel – ouvrier – pour qui le rapport d’exploitation, la lutte entre les classes, détermine en dernière instance le capitalisme et dont la détermination à réaménager, à prolonger à l’envi les catégories de bases du capitalisme (1) qu’il prétend combattre est sans faille.

    Pourtant on ne peut pas remplacer le concept chez Marx le rapport social de production (le fait social total qu’est le capitalisme et qui définit le type de socialisation capitaliste) par un concept plus étroit, celui de rapports de production entre classes sociales.
    Marx jusqu’à sa mort s’en est défendu en disant « Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste » en parlant du marxisme traditionnel ou ouvrier, ou d’aujourd’hui toute la gauche.

    J’y préfère, et tu le sais – Ô combien – la critique de la valeur (ou wertkritik) qui permet une critique du capitalisme non plus du point de vue du travail, qu’il faudrait libérer du capital, mais bien du point de vue de son abolition ainsi que de l’émancipation qui en découle en se libérant des fétichismes du travail et de la marchandise.

    C’est, je crois l’un de nos rares points de divergence.

    Bien à toi,

    Lionel.

  7. Colloque de réhabilitation des nitrates
    « En conclusion, de nombreux auteurs soulignent les effets particulièrement favorables sur la protection sanitaire, la circulation sanguine et l’irrigation des tissus, la prévention des maladies cardiovasculaires. Les nitrates doivent être considérés comme des nutriments indispensables à notre santé, comme les vitamines. De fortes consommations de nitrates, notamment permises par l’abondance de légumes dans les rations, sont unanimement conseillées. »

    http://www.lafranceagricole.fr/actualite-agricole/nitrates-de-nombreux-benefices-averes-pour-la-sante-colloque-medical-41144.html

  8. Quand on finit « Qui a tué l’Ecologie », on se dit merde c’est déjà fini…
    Ton livre, Fabrice, se lit effectivement comme un polar…
    Merci merci de nous éclairer encore sur ce sujet précis des grosses ONG…
    Le sujet de ton livre a été plus que mal traité par les médias et je comprends parfaitement maintenant pourquoi tu répètes sans arrêt à tel ou tel qu’il (elle) n’a pas lu le livre.

    C’est tout simplement consternant…

    Le titre du livre est un peu lourd à mon goût car tu traites le sujet de manière argumentée.
    C’est clair, limpide.

    « Le pire est de savoir, et de ne rien faire » : Gandhi.

    Faisons !

  9. peut être l’expérience du sentiment de fraternité est-il aussi le propre de l’Homme…

  10. Coucou,

    Mon dernier commentaire? Poubelle?

    Quoi qui avait de répréhensible pour vos z’oreilles?

    🙂

  11. Contraste sans comparaison entre cette magnifique page et celle d hier, pas besoin de chercher loin la
    ou réside la vérité…

  12. J’attends l’article suivant qui nous prouvera que les antibiotiques consommés par les animaux et qui se retrouvent dans notre eau sont excellents pour notre santé, et que les staphylocoques dorés multi-résistants sont une bénédiction. Puis il faudra prouver aussi que les perturbateurs endocriniens qui modifient la sexualité des poissons améliorent la nôtre. Et que les mutations génétiques font progresser notre évolution.

    De toutes façons, ya tellement de saletés dans l’eau qu’ils ont du pain sur la planche!

  13. Fabrice, on sait d’où on vient. On ne peut pas oublier. Héritiers du mouvement ouvrier, c’est certain. Attention, ça ne veut pas nécessairement dire « de gauche » (encore moins de droite, qu’on se rassure !) 😉
    Victor, oui, et aussi, Malaurie ! Les deux ont vécu et hiverné avec les Inuits. Le premier (Victor) a décrit un monde fini (celui des Inuits d’Ammasalik) et n’a pas voulu accompagner ce qu’il considérait avec douleur comme leur agonie, le second a décrit la vie des Inuits de Thulé et s’est battu toute sa vie pour qu’ils vivent dignement, c’est un militant de la cause Inuit, un militant d’une générosité et d’une intelligence rares qui continue aujourd’hui malgré son très grand âge. Il n’a jamais quitté les Inuits.

    Le très grand Malaurie (qui a créé la collection « Terre Humaine » avec « Les derniers rois de Thulé »(imaginez : il passe des mois avec les Inuits dans une expédition à l’ancienne, en traineau, une aventure humaine et ethnographique au-delà des limites des uns et des autres, les siennes, celles des inuits aussi… ils atteignent les premiers le Pôle magnétique. De retour au village Inuit de Thulé après des mois sur la glace -imaginez ce retour au village après des centaines de kilomètres du Groënland au Canada y compris sur l’océan gelé-… Thulé, il monte sur la crête, il pense simplement qu’il va pouvoir se reposer parmi ses amis inuits restés là, il passe la crête et que voit-il avec ses compagnons ? Un choc épouvantable et inimaginable ! Les fantômes de l’apocalypse se sont emparés de Thulé et l’ont transformé en leur antre atomique cyclopéenne ! Je n’en dis pas plus pour ceux qui ne connaissent pas cette triste et si belle histoire si bien racontée par Malaurie. c’est l’Histoire qui va déterminer sa vie et son combat pour les inuits), et puis il y a « Ultima Thulé » et les deux tomes d’Humocks où Malaurie reparle de sa vie, de sa banquise, de ses inuits, de la France et du monde aussi avec une lucidité qui te cloue sur place , surtout quand il revient sur les erreurs de nos élites depuis 1945 ! A lire, à lire, à lire !
    Et puis, terminer (ou commencer !) par ce petit fascicule indispensable aujourd’hui :

    http://www.franceculture.com/oeuvre-terre-m%C3%A8re-de-jean-malaurie.html

    Lisez-le, il coûte moins de 4 euros.
    J’en ai fait une petite note :
    http://bifurc.typepad.fr/bifurcation/peuples-racines/

    Je ne peux pas m’empêcher de vous mettre davantage en haleine :

    « Sales, sentant mauvais, nous sommes, Sakaeunnguaq, Qaalasoq et moi, debout, discutant sur la route à suivre ; exténué de fatigue, je m’accote à la napariaq. L’un des eskimos me touche alors l’épaule :
    – Takkuuk ! Regarde !
    Un gros nuage jaune monte au ciel.
    – Qallunaaq, ajoute-t-il.
    Je me saisis de la longue vue ; en clignant des yeux, longuement je l’ajuste. Sur la lentille piquetée se précise alors, par delà la banquise compacte, un spectacle inouï qui me fait croire à un mirage. » (Jean MALAURIE, Les derniers rois de Thulé).
    Et Malaurie de citer Rimbaud :
    « Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? » (A.Rimbaud)
    « Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. » (A.Rimbaud).

    Un blog (fort agréable) pour mieux connaître l’immense oeuvre que nous laisse Malaurie :
    http://www.jean-malaurie.fr/index.php

    On en reparle ? 😉

  14. Bon, c’est bien Victor Serge commentant « Boréal » de Paul-Emile Victor qui m’a donné envie de parler de Jean Malaurie. J’ai cru un moment que j’avais confondu VICTOR Serge et Paul-Emile VICTOR 😉

  15. Tout l’art de faire sauter la distinction dualiste du naturel et du surnaturel. On se sent réunifié à les lire!

  16. Merci PP! Je n’avais pas entendu parler de « Terre Mère », je vais le lire. J’ai toujours l’allée des Baleines sous la main…

    En 1976, l’allée des Baleines, colossal sanctuaire Inuit de Sibérie a été « vue pour la première fois ». Pourtant en 1828 le capitaine Fedor Lütke, qui cartographia la région, y compris l’île d’Arakamchechen face à laquelle se dressent les énormes ossements savamment agencés, ne vit rien, ne mentionna strictement rien. Jean Malaurie mène donc l’enquête. Voici ce qu’il dit : « Ce silence du capitaine Fedor Lütke est extraordinaire. Tout se passerait, en effet, comme si le capitaine James Cook n’avait pas rapporté, en mars 1774, avoir vu les statues de pierre de l’île de Pâques sur les pentes du volcan Rano-Raraku. Mais l’histoire de la recherche présente des exemples de telle myopie, et jusque dans des expéditions considérables. Qu’est-ce que découvrir ? s’interroge Friedrich Nietzsche. ‘Ce n’est pas d’apercevoir le premier quelque chose de nouveau, mais de voir, comme d’un œil neuf, la vieille chose depuis longtemps connue, que tout le monde a déjà vue sans la voir, qui distingue les esprits vraiment originaux.’ (in {Humain trop humain}) » (p. 87)

    En nettoyant mes lunettes, il me semble que l’histoire de la crise (et par conséquent celle de notre modernité) semble elle aussi effroyablement affectée de myopie. Nous fonçons dans le mur et nous ne le voyons pas.

    (source : http://www.naturalwriters.org/La-crise-les-baleines-et-nos)

  17. Bonjour à tous

    Et merci à tous de tout ces beaux commentaires, cette sensibilité qui nous rapproche.

    je voudrais revenir sur les nitrates, le lien fourni par Marie plus haut.
    http://www.lafranceagricole.fr/actualite-agricole/nitrates-de-nombreux-benefices-averes-pour-la-sante-colloque-medical-41144.html

    Évidemment que les nitrates sont bons pour nos organismes, nul ne songe à le nier (quoi que comme le disait Paracelse, c’est la dose qui fait le poison !). Ce n’est pas nous qui sommes directement concernés, ce sont les milieux aquatiques.
    Les nitrates sont des engrais qui provoquent des poussées exubérantes de certaines algues, dont la plus connue est l’ulve (ou salade de mer), visible du bord en raison de son habitat sur la frange littorale.
    Même elle n’est pas vraiment le problème. Non le vrai problème ce sont les pullulations d’algues unicellulaires dans le plancton, mais ça cela ne se voit pas, c’est pas médiatique.

    Quelques espèces en profitent pour tout envahir au dépend du plancton habituel très diversifié zoo et phyto). Une des conséquences les plus extrèmes est la consommation totale de l’oxygène disponible qui entraine la mort de tout les autres organismes (en occitan malaïgue, en français crise dystrophique).

    Une des autres conséquences, c’est l’apparition de nappe de phytoplanctons toxiques de 2 types, ceux qui vous mettent à plat par une diarrhée carabinée, ceux qui vous tue par paralysie. L’IFREMER analyse attentivement le pourtour de notre pays et interdit au besoin la commercialisation de certains produits de la mer.

    En l’espace de 30 ans, les alerte au plancton toxique se sont multipliées de l’embouchure du Rhin au Portugal. Les quantités de saloperies rejetées en mer du nord par le Rhin sont inimaginables. Et les nitrates sont gravement en cause.

    Il en va de même dans tous les fleuves d’Europe qui drainent à la fois les pollutions agricoles, industrielles et urbaines.
    Car nos déchets naturels sont aussi d’excellents fertilisants (l’urine diluée à 90% est un véritable engrais) et nous souillons nos eau avec (ce qui est un tabou absolu chez tout les peuples premiers !, ceux que l’on nommait les « sauvages »!).

    La situation est telle que seuls les organismes des égouts prospèrent dans nos eaux douces saturées en matière organiques : écrevisses américaines, bivalves d’asie, poissons de vases américains, carpes… et encore très peu d’espèces, comme d’habitude c’est la diversité qui paie la note.

    Alors oui les nitrates sont indispensables à notre bonne santé, mais assassinent les eaux dispersés comme ils le sont par l’agriculture industrielle.

    Je suis sur que les organisateurs de ce congrès médical sont sponsorisés par les fabricants de chimie pour qui médicaments ou engrais ne sont de des molécules qui font des parts de marché…

    Enfin, gardarem lou moral quand même !

  18. « Terre mère » de Malaurie, c’est simple, je le recommande à tout le monde, j’en offre tout le temps autour de moi !
    Grâce à Malaurie, on a là le lien facile et utile entre l’apport des peuples racines (c’est ainsi que disent les russes et comme ils ont raison !) et certains de nos questionnements d’occidentaux destructeurs de notre Terre…
    http://bifurc.typepad.fr/bifurcation/peuples-racines/

    @Eugène, merci pour le message sur notre blog bifurc.fr, on examine ce dont tu parles dès que possible pour en reparler.

  19. dis donc il y a des petits veinards qui parlent bien et correctement qui déjeunent avec le chef de l’état! encore une bon enfumage qui se prépare ? fasse le seigneur que non!
    « Au cours d’un déjeuner avec huit organisations de défense de l’environnement, le chef de l’Etat a souhaité faire le point sur la mise en oeuvre des mesures décidées à l’issue du Grenelle de l’environnement, relaye Le Monde. Si pour Nicolas Sarkozy il n’est pas question de sortir du nucléaire, le président de la République a accepté la proposition de ces ONG de confier à la Cour des comptes, juridiction chargée de contrôler les comptes de l’Etat, un « rapport sur le coût réel du nucléaire », rapporte Bruno Genty, le président de France nature environnement. Nicolas Sarkozy a également accepté d’y associer « des experts indépendants du nucléaire et de l’Etat », d’après l’ONG. je vous dis que ce type est fort! il va nous remettre çà en 2012! il sait bien comment manipuler le gentil peuple!

  20. @ P.P.,
    Moi aussi j’ai tout de suite pensé à Jean Malaurie en lisant ce beau texte.

    Je n’ai pas lu « Les derniers rois de Thulé » de Jean Malaurie bien qu’on me le conseille depuis pas mal de temps.
    En revanche j’ai vu le DVD (4 épisodes) la saga de Inuits que l’on m’avait prêté, que l’on trouve dans les médiathèques.
    Quelle claque !
    On voit en très peu de temps la transformation d’une société pré-capitaliste en société capitaliste ainsi que le déploiement de ses redoutables catégories de base : travail abstrait, argent, capital, marchandises…

    Ainsi que le désœuvrement, le désenchantement de leur monde, l’alcoolisme, le tabac comme addiction, la drogue, la junkfood etc.

    Dans l’épisode « Vers le meilleur des mondes ? », mais quelle tristesse de les voir aller en motoneige dans un supermarché faire la queue pour retirer leur petits sous, acheter de la junkfood, jouer au loto communal pour tuer le temps.
    De voir les vieux qui se rendent compte que tout va à vau-l’eau et essaient de repartir à la chasse avec les chiens et les enfants pour les intéresser, mais de manière folklorique.

    Je le conseille fortement.

  21. Coucou,

    Une bonne nouvelle …

    Yeahhhhhh, demain je vais chercher votre livre chez ma petite libraire adorée!

    Ouf …. enfin. Entre le gros distributeur (fnac), je préfère faire travailler les locaux. Il faut juste de la patience!

    Bien a vous. Salutations a toutes et tous, Léa.

  22. 1938…Bon sang, sale période!
    Sinon, une bien belle phrase qui donne à réfléchir:

    « De ne pas oublier qu’il y a l’espace, le vaste univers, des hommes et des hommes, tous en marche, en souffrance, en partance… »

  23. « Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours » ; je ne savais pas que les États-Unis étaient nés au début de la renaissance !

  24. Bonjour,

    En réponse à ce beau texte et à l’expression de cette belle terre qui nous fait nous interroger sur les explorateurs et aventuriers des temps modernes que nous sommes devenus je voudrais répondre sans prétention …

    Ne nous y trompons pas toutes ces explorations passées aussi merveilleuses soient-elles , ont été malgré leur authenticité le futur creuset de croissance d’une nature humaine qui sait depuis toujours transformer à son avantage toute conquête en domination intellectuelle , culturelle et industrielle . Même avec un souffle épique de générosité et d’aventure ,toutes les découvertes et conquêtes faites sous prétexte de la science ou du bonheur rapportant des épices à notre civilisation ont toujours été plus ou moins accompagnées de sévices aux populations locales et de trafic en tous genres . Il y a bien sûr des exceptions à la règle dans l’aventure exploratrice de certains aventuriers et philosophes , souvent solitaires . Ceci dit …

    Il est possible qu’à court terme la nature dans son essence sauvage disparaisse . C’est une hypothèse plausible si l’on considère , ajoutée à l’érosion des sols de nos exploits , la perte de biodiversité planétaire que rien n’a pu enrayer jusque là .

    L’ homme civilisé s’empressera alors de développer des ersatz de nature . Des concepts erronés de naturalité choisie en accord avec des principes d’expansion économique sans retenue . Car l’homme est incapable de se passer de la nature , même s’il s’en fait une idée et une représentation fausses. Ce qu’il continuera à appeler à tort la nature aura de beaux jours devant elle de par sa nécessité à répondre à des pulsions essentielles en même temps qu’à des réalités économiques évidentes . Il n’y a qu’à voir l’engouement pour le jardinage et travaux verts apparentés que suscite l’arrivée de chaque printemps pour s’en persuader ! Cette folie jardinière , ce besoin de verdure et de fleurs s’accroit d’autant plus avec le temps que le poids de nos contraintes quotidiennes pèse toujours plus sur nos vies . Cette sorte de nature galvaudée , immédiate , facilement accessible, et économiquement très rentable pour les marchands continuera à exister car elle comble l’homme dans son désir sans fin de création , de domination , de gestion et d’exploitation .

    Il faut bien se rendre compte que seul le Dieu Economie, dans notre système de croissance durable , a le pouvoir de vie et de mort sur le vivant appartenant tant au monde civilisé que sauvage . Ce pouvoir économique octroyant en parallèle les lieux de vies autorisés à cet effet . Acceptant les uns et rejetant les autres . C’est vrai pour les hommes ( ex: immigration , etc, ) , c’est vrai pour les plantes ( ex : Monsanto , etc,) , c’est vrai pour les animaux ( ex: corrida , ours etc, ) . A tel point que c’est l’industrie économique qui est aujourd’hui entrain de sauver les derniers gorilles du Rwanda . A ce jour , chez nous dans les Pyrénées , les ours n’ont aucun objectif économiquement crédible qui puisse leur sauver définitivement la peau ! Trouvons , autre qu’un zoo , une raison économique d’exister à l’ours , et il sera sauvé . ( C’est également vrai de par la planète pour tout représentant du sauvage et de ses espaces en relation conflictuelle avec l’homme ). C’est triste , mais nous en sommes là !

    La valeur intrinsèque inestimable de ce sauvage et donc de la nature toute entière ne pèse plus rien en regard des contraintes économiques terre à terre de quelques entreprises qui prennent vertueusement la défense d’un environnement et d’une proximité humaine dont le visage n’ a en réalité que le reflet de la cupidité , de l’égoïsme et de la mesquinerie éternelles .

    De même , économiquement , la montagne ne se suffit plus à elle-même . L’ effort de sa seule ascension débouchant sur l’émerveillement et la contemplation des paysages existant de juste dans une ambiance sauvage n’est plus suffisante . Fini le voyage aux Pyrénées des coccinelles qui grimpent aux sommets pour le seul plaisir de voir s’envoler l’âme vers l’au-delà des horizons merveilleux …Tout ça n’est pas assez rentable pour une industrie touristique qui s’emploie avec assiduité à formater le touriste voyageur dans des parcours programmés et fléchés dont il sera l’aventurier et l ‘acteur au sein de scénarios fort rentables . C’est le concept Club Med appliqué à l’ensemble du massif et en particulier aux parcs naturels régionaux . Il faut des activités nouvelles pour retenir le touriste consommateur tout comme à Walibi ou à Disney , pour plus d’attrait se changent régulièrement les attractions . Car le touriste , ( on ne dira plus touriste , c’est péjoratif mais voyageur , Bulletin du Conseil Général du 64 ) , c’est lui qui a le pognon alors … roulez jeunesse !… ( Je rajouterai , à postériori , quelques indulgences et compréhension pour les projets touristiques à but pédagogique défendant la Nature dans son identité pleine, entière et indivisible , bien évidemment ! ) .

    Aux tenants de la biodiversité à visage humain qui nous accusent de vouloir sanctuariser la montagne alors que eux en dénaturent le sens profond , ma réponse sera de les accuser de vouloir faire des Pyrénées le temple des marchands dont ils s’appliquent à construire les piliers dans le seul but du règne de l’argent roi . Nous resterons des poches de résistances , dénigrées car ce ne sont pas celles où vont les dividendes des spéculateurs de tout poil !…

    Cordialement à tous .

  25. Salut Christb!

    Dans la merveilleuse collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, si tu ne l’as pas lu, je t’envoie au récit du Sioux Tahca Ushte « DE MÉMOIRE INDIENNE ».
    Et j’insiste, lis-le! Bien planqué dans une cabane de berger pyrénéen…histoire de prendre un peu soin de nos pauvres âmes indiennes aussi malmenées que les montagnes et la vie sauvage.

    Amicalement,

    Anne

  26. Un ouvrage dur et grinçant mais intéressant sur « la lâcheté des bons » et leurs participations aux pogroms : « le rapport Brodbeck » de Philippe Claudel . et un autre Claudel, Paul , qui écrivait en 1930 : « Gog et Magog: Le Fascisme et le Communisme » et dès 1941 son indignation face à la maltraitance des juifs en France (ce qui lui a valu des invectives de collaborateurs) à été revisité par Jean Bastaire . Ce dernier , qui qualifie Paul Claudel de « théologien de la biodiversité » a réuni ses pensées écologiques en un ouvrage . A découvrir .

  27. Le livre de Serge PORTELLI censuré !! ? Le livre de Serge PORTELLI « Ruptures » vient d?être empêché de publication avant les élections. Cet ouvrage concerne le bilan de Nicolas Sarkozy. Quelqu’un sait-il pourquoi ???

    http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=LAC20070417&articleId=5408
    Un éditeur est là pour vendre. De la merde on en publie à la pelle donc pour ceux qui mettent en cause la qualité du livre l’argument est faux!

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