Décadence au programme (Lauvergeon à Libération)

Est-ce que le nom de Flavius Romulus Augustus vous dit quelque chose ? Romulus Augustule, de son nom francisé, fut le dernier empereur romain. Pendant des siècles, Rome parut la puissance majeure du monde connu par nos lointains ancêtres. Et puis le désastre, étendu sur des dizaines d’années au moins. Le recrutement massif de mercenaires « barbares » pour tenir lieu de fières Légions autochtones, des défaites et massacres, le sac de Rome à trois reprises, et puis la fin. Ce que l’historien britannique Edward Gibbon décrivit dans son célébrissime essai L’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, paru entre 1776 et 1788.

Au total, tout a une fin. L’histoire de Rome, terminée dans sa phase impériale en l’an 476 de notre ère – date de l’abdication de Romulus Augustule – aura duré environ douze siècles. C’est beaucoup. L’empire industriel auquel nous nous sommes soumis ne tiendra pas aussi longtemps. Même si beaucoup refusent de voir, ce qui est l’habitude générale, les signaux de la décadence sont pourtant innombrables. J’ai appris dans la nuit, et par hasard, un fait certes minuscule, mais qui dit à quel point de sénescence nous sommes.

De quoi s’agit-il ? De la nomination de madame Anne Lauvergeon à la tête du conseil de surveillance du journal Libération (ici). C’est effarant. Lauvergeon, de gauche à la sauce Mittterrand, dont elle fut une très proche conseillère, a dans la suite été une patronne. D’abord à la banque Lazard frères, spécialisée dans ces fusions-acquisitions qui sont la marque de fabrique du capitalisme le plus actuel. Dégraissage, chômage de masse, stock-options, destruction de la nature. Elle a ensuite rejoint Alcatel, fier symbole de la dérégulation générale des activités économiques planétaires.

Mais c’est comme grand Manitou du nucléaire français qu’elle est réellement connue, et ce sera pour longtemps. En 1999, un certain Dominique Strauss-Kahn la nomme PDG du groupe Cogema. Lauvergeon annonce sans rire, et comme un bandeau publicitaire collé en travers du corps : « Nous n’avons rien à vous cacher ». Cette phrase est textuelle, je n’aurais osé l’inventer. En 2001, elle crée Areva, dont elle prend la tête. Sarkozy vient de l’en éjecter il y a quelques jours. Mais pendant douze années, Lauvergeon aura incarné le nucléaire, de gauche comme il se doit. Ingénieur des Mines, elle a poussé une irresponsabilité abyssale jusqu’à lancer le nouveau réacteur nucléaire EPR, qui est un désastre financier et bien entendu une menace atroce. Sans état d’âme, elle a vendu du nucléaire à qui voulait bien en acheter. Sans tenir compte – il n’y a pas marqué La Poste sur son front – le moins qu’il fût de la stabilité politique des clients ni des risques de dissémination de savoir-faire technique dans un monde chaque jour plus dangereux.

En bref, cette femme est une ennemie. Pas un adversaire. Je connais le sens des mots. Elle est une ennemie, car aucun compromis n’est envisageable avec ce genre d’ego boursouflé par la puissance perpétuelle. Elle est du monde de la mort, malgré toutes les apparences qu’on voudra bien lui donner. Et voilà donc que le journal Libération, laissant là le peu d’honneur qui lui restait, va donc la nommer à la tête de son conseil de surveillance. Je rappelle que Libé est mort depuis des lustres et que son propriétaire, Édouard de Rothschild, est banquier d’affaires, comme le fut Lauvergeon. En somme, on s’aime. Entre soi. Et contre tous les autres.

Décadence, donc. Oui, et nous n’avons pas touché le fond. Un sursaut est-il en l’occurrence possible ? L’année de Fukushima, un seul trouverait grâce à mes yeux : une démission collective de l’équipe du journal, emmenée par Nicolas Demorand, le directeur de la rédaction. N’est-il pas de gauche ? Mais n’est-il pas de gauche comme l’a été et le reste probablement Anne Lauvergeon ? Tous les empires, aussi picrocholins qu’ils paraissent, sont mortels. C’est presque le titre (Tout empire périra) d’un livre de Jean-Baptiste Duroselle, que j’ai lu il y a une trentaine d’années. Quand Libération était. Le temps passe.

40 réflexions sur « Décadence au programme (Lauvergeon à Libération) »

  1. N’oublions pas Pigasse, associé gérant chez Lazard, qui contrôle Le Monde et les Inrocks. C’est ça qui est cool de nos jours. On peut être de ceux qui se goinfrent le plus et être de gauche.
    Je ne sais plus qui contrôle l’Obs.

  2. Bonjour Fabrice,

    Vous percevez l’empire industriel comme un analogue de l’empire romain. C’est intéressant mais cela me semble inexact. Par industrie, j’entends la production de masse d’un bien ou d’un service, généralement spécialisée et rationalisée, plus ou moins globalisée. Cette industrie n’est pas vraiment un empire en tant que tel, pas plus que la construction de ponts, chaussées, murailles, forts et villae n’était ce par quoi l’empire romain définissait sa forme impériale (tout cela a souvent existé avant ou après Rome, qui a juste ajouté son lot d’inventions aux autres, mais qui les a surtout exploitées et disposées à une certaine fin de domination militaire d’un territoire).

    Quand j’essaie de mon côté de réfléchir à ce que cherche l’homme à travers l’existence de l’industrie, je ne parviens pas à seulement répondre le profit ou l’exploitation. Il ne fait aucun doute que l’industrie est un territoire d’épanchement pour la psychologie de domination et de prédation inscrite dans l’esprit Homo sapiens et plus fortement exprimée chez certains que d’autres. Celui qui aurait eu l’âme d’un dictateur jadis trouve certainement aujourd’hui dans la direction d’une grande entreprise industrielle le moyen de réaliser ses pulsions d’autorité et de puissance. Reste que je ne peux me satisfaire de cette seule dimension et que même elle mériterait discussion – car après tout, si l’industrie absorbe cet aspect indésirable des penchants humains, c’est peut-être un moindre mal (ce que certains classiques avaient proposé comme hypothèse, l’échange en substitut de la guerre ; le fait est que je préfère encore un supermarché ou une usine à une garnison ou un camp).

    L’industrie n’exprime pas seulement dans son organisation interne la domination de l’homme sur l’homme : elle réalise aussi dans son existence même la domination de l’homme sur la nature. Là, je n’y vois pas autre chose que la continuation d’une tendance ancienne déjà présente dans l’agriculture, l’élevage ou l’artisanat. Homo n’est pas un genre qui se contente d’une harmonie locale avec un biotope – d’espèces en espèces jusqu’à la dernière née sapiens, il transforme les milieux qu’il colonise. On a assisté à des disparitions d’espèces et dégradations d’environnements avant l’ère industrielle – mais cela était simplement proportionné à la masse démographique (quelques millions à centaines de millions) et aux moyens technique (feu, énergie animale, armes courte portée) des humains de l’époque. L’industrie est un nom parmi d’autres, une étape parmi d’autres, de cette maîtrise des milieux à des fins diverses, car indexées sur la diversité des besoins et des désirs humains.

    Cette tendance est-elle mauvaise ? Et l’industrie est-elle alors l’exacerbation de ce qu’il y a de mauvais en l’homme ? Vous semblez le penser (de ce point de vue, et pour filer la métaphore romaine, certains écologistes radicaux me rappellent parfois les chrétiens des catacombes : horrifiés par un Empire dont ils attendaient la chute… avant que leurs descendants ne deviennent à leur tour bâtisseur d’empires). Pas moi. Je ne trouve pas moralement mauvais que l’homme arbitre en faveur de son bien-être au détriment du non-humain. En même temps, je trouve politiquement sain qu’il débatte de cela et philosophiquement nécessaire qu’il aille au fond de sa réflexion sur ces questions.

    Bonne journée à vous et vos lecteurs.

  3. C’est marrant, on peut lire a la fin de l’article de Libération donnant l’information:

    « Vos commentaires –
    Libération a décidé de ne pas ouvrir cet article aux commentaires. »

    Plus sérieusement, il faut reconnaître a Lauvergeon qu’elle a fait une chose probablement utile: Fusionner l’industrie nucléaire Française. C’est quand même mieux pour gérer les déchets de ce qu’on ne devrait pas vraiment appeler « l’après-nucléaire », dans la mesure ou nous aurons besoin de payer AREVA pour nous protéger de nos 40 ans de déchets pour pas mal de siècles a venir. Une seule entreprise, au moins ça simplifie les discussions, on sait a qui s’adresser sans perdre de temps dans des règlements de compte obscurs, et ça aide a prendre des décisions. Car les vrais problèmes n’ont même pas encore commencé. Chernobyl et Fukushima ne sont que des avertissements! Et puis n’oublions pas que Lauvergeon avait eu l’intelligence de vouloir investir dans l’éolien, avant que l’Etat n’accepte que c’était finalement une bonne idée. Car il va bien falloir qu’AREVA trouve de l’argent d’une manière ou d’une autre, pour pouvoir s’occuper des déchets radioactifs !

  4. @Laurent;
    « …Une seule entreprise, au moins ça simplifie les discussions… »

    Ah oui, vous avez raison ! Redardez le monopole Total et son grotesque bouffon à moustache, pour sûr, la discution est close dès le départ !

  5. Hello,

    Empire Romain.

    Chute et Reproduit sont dans un bateau. Chute tombe a l’eau. Qui reste dans le bateau? Reproduit.
    Chute et Reproduit sont dans un bateau. Chute tombe a l’eau. Qui reste dans le bateau? Reproduit.
    Chute et Reproduit sont dans un bateau. Chute tombe a l’eau. Qui reste dans le bateau? Reproduit.

    « Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre ».

    Marc-Aurèle

    Bonne soirée, Léa.

  6. ce que dit Skept est très interressant. je suis presque daccord avec lui sur l’analyse, je suis chaque jours certains des chemins qu’il emprunte ici. et pourtant, je suis complètement à l’opposé de sa conclusion.
    ça mériterait débat.
    qu’en pensent les autres ?

  7. Anne Lauvergeon, elle aussi, sait assurer ses arrières et la récession prévue par Yves Cochet ne devrait pas trop l’affecter.
    Ce système est à bout de souffle et les expédients dont usent et abusent les hommes politiques ne servent qu’à gagner du temps, à retarder l’échéance de son écroulement.

  8. Parmi les arguments expliquant la chute de Rome, Edward Gibbon cite… le facteur climatique (avec des arguments erronés, mais ça, c’est une autre histoire).
    __________________________

    Lauvergeon remplace Édouard de Rothschild, pour qui elle « apparaît comme un choix politique » (voir Le Monde), et qui détient 26% du capital de Libération.
    Fabrice pourra donner des détails s’il y a lieu, mais quand je pense aux Rothschild, c’est comme pour les Rockefeller et quelques autres : des fortunes qui sauvent la Terre version Rio92-Strong, promeuvent le nucléaire pour sauver le climat, en entretenant (euphémisme) leur fortune…

  9. une caste de privilègiés,comme à la veille de la révolution française, sauf que la télé n’existait pas; en 1989, je ne me souviens pas par ailleurs avoir entendu commémorer la nuit du 4 aout.

  10. @ Bakounine: Le pétrole et le nucléaire c’est très différend. On peut « arrêter » le pétrole aussitôt après avoir trouvé une énergie de remplacement (ou plus précisément, au même rythme que l’on accepte les contraintes économiques et sociales liées au remplacement progressif par les énergies de remplacement, ce qui a déjà commencé). La pollution pétrolière est technologiquement gérable, (on a plus ou moins dépollué le site du Stade de France), et elle est de plusieurs ordres de grandeurs plus réduite dans le temps. C’est un problème de chimie, et la chimie fait partie des processus de vie. Mais on « n’arrête » pas le nucléaire. Tout semble confirmer que des siècles, voire des millénaires, après l’arrêt de la production d’électricité, chaque site nucléaire sera toujours un site nucléaire, à protéger, surveiller et entretenir. Un problème de cette énormité se gère techniquement au même niveau qu’on le gère politiquement, et à l’échelle d’un petit pays comme la France il n’y a pas d’intérêt à garder plusieurs entreprises nucléaires. D’autre part il va devenir de plus en plus difficile à cacher à la population qu’il n’y a aucun argent à se faire dans le nucléaire. Mais il faudra payer. Personne ne va se précipiter pour prendre en charge la gestion des vieux réacteurs et vieux stocks de combustible, et l’extension de la durée de vie des centrales n’est qu’une tentative de repousser cette « heure de vérité » ou il va bien falloir avouer qu’entre 1974 et 1986 la France a fait une bévue qui va la plomber pour les siècles à venir. La première fois que le nucléaire a été discuté au parlement c’était sur les déchets justement. En guise d’explication, les parlementaires se sont fait dire « Il n’y a pas un seul parti politique dans ce pays qui n’ait pas accepté la politique nucléaire de la France » (et donc, le parlement, qui n’a jamais été consulté, n’a pas le droit moral de se défiler a l’heure de payer la casse). Que ca soit moral ou immoral n’est vraiment pas la question. Les gens qui ont fait le nucléaire sont soit morts soit a la retraite. Tous n’étaient pas des médiocres ni des salauds. (Voir l’intéressant discours de Jean Rostand en 1964, tout ou presque y était déjà : (http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_reponses/rostand_jean1.html). Ils ont peut-être eu tord de le faire, mais la société a eu tout aussi tord de les laisser faire ! Donc, la question nucléaire devra inexorablement devenir de plus en plus une question publique, et progressivement il n’y aura plus aucun « avantage » réel, pour les entreprises, à faire des projets en secret. Donc la question du « monopole » ne peut pas se comparer à celle de Total.

  11. Pour revenir sur ce qu’a dit skept, je pense qu’il a une vision anthropocentrée (comme beaucoup). Dit autrement, c’est considérer que l’homme a une légitimité sur la nature.
    Ce positionnement n’a de légitimité que parce que l’on se croit supérieur à la nature, que l’on peut coloniser les milieux indifféremment. Je ne rejoins pas ce point de vue car l’homme est ancré dans le milieu naturel au même titre que les non-humains. Ce qui le différencie est sa conscience et son intelligence qui lui permettent d’exploiter son milieu au détriment des autres espèces.
    Or, je reprendrais la métaphore utilisé par E.Norton, nous sommes tous dans le même bateau (la Terre) et il faut qu’il y ait une entente entre les occupants de ce bateau pour éviter qu’il ne coule. Si l’homme utilise toutes les ressources sur le bateau, celui qui entretient le bateau et celui qui dirige le bateau n’en n’auront plus et le bateau coulera. Que l’on croit a une position supérieure de l’homme par rapport à la nature (position chrétienne et anthropocentrée) ou qu’il fait partie de la nature (position animiste), il est indéniable qu’actuellement l’homme dérègle son milieu. Nous avons causé autant de mort d’espèces que la catastrophe qui eut raison des dinosaures, y a de quoi se poser des questions !
    Personnellement, je ne vois pas pourquoi l’homme aurait plus de légitimité sur la nature que les autres espèces même au titre de son « évolution ».
    Pour revenir à l’empire romain, rappelons que ce sont eux qui ont converti/tué les populations animistes (qui avaient une relation de respect à la nature) vers le christianisme.
    Je vous invite à lire le livre d’Hicham Stéphane Afeissa, « Qu’est ce que l’écologie ? » qui résume très bien ces différents positionnements de l’homme à la nature.

  12. La gauche du même système que la droite… peut-on différencier l’aile gauche et l’aile droite d’une voiture, ce n’est pas la même voiture?

    Bref, c’est hors de ce système que se trouvent des solutions.

  13. @ skept

    Vous écrivez  » L’industrie est un nom parmi d’autres, une étape parmi d’autres, de cette maîtrise des milieux à des fins diverses, car indexées sur la diversité des besoins et des désirs humains. »

    Laisser croire que l’industrie est innocente dans la destruction de notre monde, c’est ignorer que l’Homme n’est pas un philantrope. Les premiers chemins de fer par ex. qui ont permis de traverser les USA d’Ouest en Est afin de faciliter les échanges entre les hommes, se sont vite transformés en sociétés capitalistes à des fins boursières et financières.

    L’industrie des métiers à tisser britannique qui est à l’origine de la production de masse, a ruiné par ex. des millions de petits artisans en Inde qui vivaient de leur modeste production( qui elle respectait la nature et les cycles du coton), ce qui a fait dire à M.K.Gandhi  » que la révolution industrielle a été une perte pour l’humanité »

    Le pb. de nos jours, c’est que, non seulement nous ne maîtrisons plus les « milieux » (gaz de schistes, forages,etc), mais nous les épuisons tellement qu’il ne restera aucune alternative aux générations à venir que la guerre pour les « terres rares ».

    Tout comme Florian, je pense que aussi longtemps que l’Homme aura une vision uniquement « anthropocentrée », il n’y aura pas d’issue au drame que vit la planète actuellement.

  14. Florian : pour le coup, je ne pense pas qu’il existe une supériorité particulière de l’homme sur le reste de la nature. Cela n’a pas de sens de poser cela en terme de supériorité et infériorité. La vie évolue depuis 2,5 milliards d’années, elle en a vu d’autres, elle en verra d’autres et l’homme ne sera probablement plus là depuis longtemps à la fin de l’aventure.

    En revanche, votre reproche d’anthropocentrisme (partagé avec Diksha) manque un peu son but. D’abord, toutes les espèces sont centrées sur leurs mondes vécus, l’homme ne fait pas exception – à la limite, il est le seul capable de se demander si d’autres espèces souffrent, aiment, pensent, etc. Nous sommes les moins égoïstes des créatures de ce point de vue. Ensuite, même si vous tenez un discours de respect de la nature, vous l’adressez aux autres hommes depuis un certain mode de production et socialisation, donc il y a toujours à quelque degré anthropocentrement de vos pensées et de vos actes. Enfin, mon propos est plutôt d’assumer cet état de fait : il ne faut pas seulement me le reprocher, mais démontrer qu’il produit du malheur pour l’homme. Si vous êtes seul à penser que l’homme doit se sacrifier pour le non-humain, rien ne changera : il vous faut rendre cette idée désirable à la majorité des hommes.

    Détail factuel : l’action de l’homme n’a pas du tout éliminé autant d’espèces que de la dernière grande extinction crétacé-tertiaire, ce genre d’exagération ne rend pas service à la critique du système. Et la question (pour les défenseurs de la biodiversité) est de savoir quel est le meilleur moyen de ne pas trop éliminer d’espèces quand il faudra nourrir, loger et soigner 9-10 milliards d’humains dans ce siècle. Comme la réduction et fragmentation d’habitat est la première menace sur les espèces, il me semble que le meilleur moyen est d’être encore plus productifs que nous ne le sommes. Sinon, il faudra étendre l’emprise surfacique de toutes nos activités. Si nous en restions aux énergies traditionnelles (animal, bois) et en conséquence à l’agriculture extensive comme mode de production majoritaire, le résultat ne serait pas fameux pour les milieux.

    Diksha : je ne « laisse pas croire » que l’action humaine est indifférente aux milieux, j’assume au contraire qu’elle est nécessairement fondée sur l’exploitation de ces milieux. Vous me dites que le métier à tisser industriel anglais a ruiné l’artisanat indien. Ce faisant, vous sugérez que la paupérisation un un bon critère de jugement. Mais alors, vous arrivez sur le terrain de prédilection du système industriel capitaliste : il ne fait aucun doute qu’il a tendanciellement augmenté la richesse globale depuis deux siècles (on lui reproche justement de ne raisonner que par PIB, car il a alors l’avantage du fait accompli). Le partage de cette richesse est un autre problème (relevant de la critique socialiste, pas la critique écologiste).

    Sur la raréfaction des ressources, même objection. Imaginons que les nanotechnologies permettent de multiplier le rendement solaire et de rendre bon marché le stockage. L’homme aurait alors une abondante source d’énergie renouvelable. Qu’est-ce qui l’empêcherait d’utiliser l’énergie pour continuer à transformer le monde à son avantage ? La question des limites (énergie, ressources) me semble essentiellement technique. Et elle est contingente : il se peut très bien que les deux siècles d’industrie moderne soient une sorte de test qui finisse par échouer (par devenir globalement contre-productif au sens d’Illich, ne plus améliorer la condition humaine sur tel ou tel critère). Mais après cet échec, l’homme va-t-il larguer complètement l’industrie ? Je ne le pense pas. Il semble que l’agriculture a par exemple inventée, abandonnée, ré-inventée à plusieurs endroits différents. Un processus d’essai et erreur assez normal dans l’évolution (qui partage des traits communs en biologie, culture et technologie).

  15. Décadence et mépris…

    « Ceux qui pensent que les gaz de schiste peuvent contaminer les eaux souterraines sont à reléguer parmi les inconditionnels qui croient qu’Elvis est encore vivant, juge le grand patron d’une entreprise gazière active au Québec.
    Dans un commentaire publié récemment dans son blogue, le président de la société Questerre, Michael Binnion, n’y est pas allé de main morte pour condamner les convictions des opposants aux gaz de schiste. »

    http://www.cyberpresse.ca/environnement/dossiers/gaz-de-schiste/201107/14/01-4417966-le-president-de-questerre-se-moque-des-opposants-aux-gaz-de-schiste.php

    Sur ce dossier d’actualité, les exemples d’expression « décomplexée » de mépris des industriels vis à vis du « peuple » (voire de ses représentants) ne manquent pas. On en trouve aussi un bon paquet du côté de l’industrie de la viande (cf. « Bidoche » dont je viens de terminer la lecture)… etc.

  16. Pour Skept:
    après lecture d’un numéro de la revue « esprit » (de 2010 ) consacré aux expériences sur la conscience animale, je suis certaine que l’humain n’est pas le seul animal à se représenter la pensée d’autrui, ni le seul primate à se représenter des affects et à les nommer.

    sur Lafarge et les autres bienfaiteurs, leurs ramifications me font penser à une cuscute qui se nourrit de sa plante hôte et s’étendant finit pat la faire trépasser;
    j’ai bien peur qu’il ne s’agisse plus du tout d’un  » arbitrage en faveur du bien être » à ce stade de l’évolution de l’  » économie ».
    http://www.pargesa.ch/index.php?option=com_content&view=article&id=47&Itemid=27&lang=fr
    sur GBL
    http://fr.gbl.be/group/shareholders/default.asp

  17. @ skept

    Votre credo en la « science », en ses inventeurs, en ses créateurs, est affligeant. Comment ne pouvez-vous pas voir tous les dégâts générés par la soi-disante modernisation de l’agriculture et de l’élevage qui bétonne les sols, élimine la flore et la faune locale, assèche les terres par une monoculture stupide du maïs, détruit l’équilibre fragile de la biodiversité pour faire place aux engrais artificiels qui brûlent le reste de vivant, qui enferme la volaille dans des usines à pondre, qui bourre d’antibiotiques les animaux à naître, qui transforme l’éleveur en industriel qui ne se rend même plus compte que ses « bêtes » sont autre chose que des steacks sur pattes, qui transforme les producteurs de fruits et légumes en apprentis chimistes…

    Quant au miracle des nanotechnologies, vous les prendrez où les composants nécessaires issus des « terres rares » puisque ils auront bientôt tous disparus dans les nouveaux moyens de communication, mobiles et tablettes, etc ?

    Vous me faîtes penser à ces naîfs obnubilés par le modernisme qui sont fiers d’avoir conquis le temps avec leurs outils modernes, alors que c’est le temps qui les « bouffe » totalement.

  18. bianca : l’empathie intraspécifique existe chez certains animaux, à travers les neurones miroirs et autres processus de représentation dont l’observation a fait beaucoup de progrès récents. Ces travaux sont fascinants, et menés de longue date sur les primates non-humains (parfois sur des félins, des rats ou des oiseaux). Cela posé, je doute cependant que l’ours blanc éprouve autant de choses à l’égard de l’homme que l’homme à son égard (par exemple). Autant la négation de l’animalité de l’homme (de son héritage commun avec le reste du vivant) est absurde, autant sa spécificité est manifeste. Parmi elle, le langage, la conscience, la capacité à s’estimer responsable du sort des êtres non-humains.

    Sur l’économie : pas bien compris votre lien. Je ne doute pas que notre système a plein de défauts et donc plein de moyens d’être améliorés, mais je ne parviens pas du tout à trouver qu’il en a plus que ceux qui l’ont précédés lorsque j’analyse les critères usuels du bien-être humain et leur distribution dans le grand nombre. Surtout que ce grand nombre a été multiplié par 7 en un siècle seulement. Mon hypothèse est que la perception très aiguë d’une « crise écologique », animant notre hôte et je suppose la plupart de ses commentateurs, est un effet secondaire de ce bien-être . C’est-à-dire que pour 5 ou 6 milliards d’humains, les crises les plus évidentes ne sont et ne seront pas écologiques : ce sont toujours la misère, la guerre, la maladie, la famine, l’arbitraire. Comme nous en sommes (relativement) protégés dans les sociétés riches, nous pouvons porter notre capacité d’indignation sur le CO2 ou la forêt amazonienne ou le blanchiment des coraux. Cela revient souvent à s’indigner de ce que font de plus pauvres que nous (ils déboisent comme nous le fîmes, ils construisent des centrales charbon comme nous le fîmes, ils exploitent leur terre au détriment de la biodiversité comme nous le fîmes, et de temps en temps, ils renversent des régimes autoritaires et corrompus comme nous le fîmes).

    Certes, si vous considérez que le système industriel moderne rend les gens très malheureux, vous êtes cohérent : vous refusez son existence chez vous et vous ne voulez surtout que les autres fassent la même erreur que nous. Mais voilà, cette cohérence exige de démontrer que nous sommes très malheureux, alors que nous sommes là peinard à débattre sur un ordinateur, que nous avons un peu à manger dans le frigo et un toit pour dormir, que nous ne serons pas arrêtés ou massacrés au petit matin, que nos gosses peuvent boire au robinet sans risquer une dysenterie, que nous n’avons pas l’esprit rivé sur la seule subsistance, etc.

  19. @skept :
    Je vous mets ce texte directement extrait de wikipédia. Nous sommes actuellement, grâce aux progrès industriels, arrivés à une septième extinction massive des espèces appelée extinction de l’Holocène. Je ne mets pas en cause l’expansion démographique humaine car les dommages qu’elle a causée sont partis liés à la propagation d’un mode de vie destructeur de la nature (sans quoi nous n’aurions certainement pas autant d’extinction d’espèces).
    « D’après un sondage fait en 1998 auprès de 400 biologistes par le Muséum d’histoire naturelle américain de New-York, près de 70 % des biologistes pensent que nous sommes actuellement au début d’une extinction de masse causée par l’homme16,17, connue en tant qu’extinction de l’Holocène. Dans ce sondage, la même proportion de personnes interrogées était d’accord avec la prédiction selon laquelle jusqu’à 20 % de toutes les populations vivantes pourraient s’éteindre d’ici une trentaine d’années (vers 2028). Le biologiste Edward Osborne Wilson a estimé en 2002 que si le taux actuel de destruction de la biosphère par l’homme se maintenait, la moitié de toutes les espèces en vie sur Terre seraient éteintes d’ici 100 ans18. De façon plus significative, le taux d’extinction d’espèces à l’heure actuelle est estimé entre 100 et 1000 fois plus élevé que le taux moyen d’extinction qu’a connu jusqu’ici l’histoire de l’évolution de la vie sur Terre19, et est estimée à 10 à 100 fois plus rapide que n’importe quelle extinction de masse précédente. Pour Johan Rockström et ses collègues. La limite acceptable pour la planète serait d’environ dix extinctions par millions d’espèces et par an soit dix à cent fois le taux considéré comme naturel. Or le taux d’extinction était au début des années 2000 estimé supérieur à 100 disparitions par million d’espèces et par an, soit plus de 10 fois supérieur au taux acceptable proposé par Rockström20. Le taux d’extinction actuel correspondrait donc, pour une espèce, à une espérance moyenne de survie inférieure à 10.000 ans alors que l’espérance moyenne au cours des temps géologiques était de un à 10 millions d’années. »

    Pour rappel, il existait avant le christianisme des populations animistes qui avaient un rapport harmonieux à la nature. Chaque action était prévue en accord avec la nature. Nous pourrions donc nous dégager de l’anthropocentrisme (et pour cela il suffirait de ne plus considérer le profit humain comme composante ultime de nos décisions).

    Il me semble que vous omettez quelque chose d’important dans votre exposé de l’évolution de nos modes de vie. Quelque soit l’énergie que nous posséderons (bois, animal, solaire, etc), elle ne sera pas infinie. Nous pourrions très bien imaginer que si 9M d’humains exploitent l’énergie solaire pour leur besoins (sur la base d’un mode de vie actuel), ils rencontreront des problèmes à long terme (l’énergie solaire n’étant pas utilisée uniquement par l’homme).
    Il est nécessaire d’avoir une remise en cause de nos modes de vie, et par là, j’entends une décroissance de nos modes de vie. Il faut réfléchir à ce dont nous avons réellement besoin, assouvir dans un premier temps les besoins primaires de chacun ce qui n’est déjà pas le cas dans le monde actuel. Une fois que ces besoins seront assouvis, en adéquation avec les autres espèces et la nature, nous verrons ce que l’on pourra faire.

  20. Florian : votre lien explique ma réponse ci-dessus. L’action humaine au Holocène (qui dure depuis 100.000 ans et pas depuis la révolution industrielle) n’a pas éteint pour le moment autant d’espèces que les 5 grands épisodes connus d’extinction : on suppose qu’elle le fera. Tout réside dans des projections en business as usual. La valeur de ces projections est douteuse, et ce fait était encore signalé dans un papier récent du journal Nature (He et Hubbell 2011) sur les mauvaises estimations du lien surface-survie dans les modèles de biodiversité. Les auteurs observaient notamment : « Previous estimates of extremely high extinction rates, – for example, one species per hour to one species a day (8), 33–50% of all species between the 1970s and 2000 (ref. 9), from half to several million species by 2000 (refs 10, 12) or 50% of species by 2000 (ref. 11) – have not been observed. There is also reason to question the recent estimates of extinction rates made by the Millennium Ecosystem Assessment (1) and those by Thomas et al. (19) ».

    Sur l’avenir, je préfère donc suspendre mon jugement vu que les prévisions anciennes (et déjà catastrophiques) se sont révélées inexactes, que les chercheurs n’ont toujours pas de modèles réalistes de la biodiversité et que l’histoire n’est jamais un business as usual (sauf dans le cerveau d’un économiste, peut-être). Sur le passé et le présent : une part notable de la grande faune a disparu dans les temps pré-industriels, donc cela signale que la pression démographique d’Homo sapiens porte en elle le potentiel de nuisance. La bonne nouvelle est que cette pression est en train de se stabiliser, car le taux de croissance baisse depuis plusieurs décennies (donc le nombre absolu augmentera de plus en plus par la longévité et non la natalité au cours de ce siècle).

    Ensuite, il y a deux débats à trancher : le bien-être humain baisse-t-il ou augmente-t-il en fonction de l’état de son environnement ? Si l’on admet qu’il baisse à long terme, quelles pratiques sont les plus durables pour environ 9-10 milliards d’humains ? Le Millenium Ecosystem Assessment (2005) observe qu’au niveau global, la richesse (complexité et diversité) des écosystèmes baisse mais que le bien-être humain global augmente. La réponse convenue est que nous le paierons tôt ou tard, car nous nous privons à long terme des services rendus par ces écosystèmes. Mais une autre hypothèse est que le bien-être humain ne dépend plus spécialement de la biodiversité, même à long terme (voir à ce sujet l’article de Raudsepp-Hearne et al 2010, Untangling the Environmentalist’s Paradox: Why Is Human Well-being Increasing as Ecosystem Services Degrade?, Bioscience). Cela rejoint le problème de vos animistes, et de la croyance en général : nos modes de production et reproduction inspirent des récits qui les confortent. Si mon bien-être dépend de la chasse-cueillette d’une communauté réduite sur un habitat large ou s’il dépend de l’infrastructure technique d’une société complexe sur une planète réduite, je n’ai pas la même perception du monde, je n’adhère pas aux mêmes idéologies, récits, croyances.

    Admettons que vous souhaitiez maximiser la diversité environnementale et limiter la nuisance humaine sur les milieux. Vous avez donc 7 milliards d’humains (et, prévoit-on, 10 milliards) d’un côté, une planète finie de l’autre. Votre solution consiste en une décroissance des modes de vie, sauf là où les besoins primaires ne sont pas satisfaits. Sur le papier, c’est tout à fait cohérent. Il se peut très bien que nous arrivions à cela par contraintes plutôt que par choix, d’ailleurs. Mais pour l’instant, nous sommes encore dans une logique de choix volontaire vers cette simplicité. Mes questions sont : en quoi une telle simplicité est-elle désirable pour l’humain de base qui observe les différents styles de vie aujourd’hui possibles ? Quelle société humaine actuelle ou passée correspond à peu près à cet idéal ? Ou, si aucune société ne correspond, quel est la consommation énergétique et matérielle maximale tolérée ? Comment parvient-on concrètement à modifier les comportements dans les sociétés qui ne correspondent pas à ce comportement optimal ? Comment ensuite contrôle-t-on les free-riders (ceux qui veulent contourner la stratégie altruiste globale par un comportement local égoïste) ?

    PS : l’énergie solaire n’est certes pas infinie mais, pour les échelles de temps historiques dont nous parlons (plutôt que géologiques ou cosmiques), la capture et le stockage d’une simple fraction suffirait amplement à couvrir les besoins énergétiques de plusieurs humanités comme la nôtre. Cela dit, c’est improbable à court terme et c’était juste une expérience de l’esprit pour savoir si votre inquiétude correspond à une limite physique (dommageable à l’humain car limitant son action) ou au contraire à l’absence de limite physique (dommageable au non-humain car ne contenant plus l’action humaine). Depuis le Club de Rome, la critique écologiste jouait plutôt sur le premier registre – la planète est limitée, hélas pour l’homme mais c’est comme cela –, alors qu’ici, j’ai l’impression que c’est autre chose – quelque chose comme : l’inventivité humaine pourrait bien être illimitée, hélas pour la vie.

  21. Hors sujet mais consternant…
    J’apprends aujourd’hui que le public du tour de France a conspué la caravane publicitaire au prétexte que, traversant un site Natura 2000, les traditionnels « lancers de gadgets » n’ont pas eu lieu… Les boeufs « sportifs » n’ont pas reçu leurs joujous aux logos de la pub…

    Du pain et des jeux…

  22. Je trouve ces commentaires et exposés très interessants. Malheureusement, ils n’apportent pas de solutions au fait que l’homme disposant d’une architecture neuronique performante demeure un  » primaire » incapable d’accepter sa présence éphèmère sans but véritable(quel serait-il du reste ?)sur cette petite planète bleue perdue dans le flots de myriades de galaxies et d’étoile Il comble ce vide cosmique par la prière et/ou la consommation de son espace vital. L’intelligence ne suffit plus. Il nous faut la sagesse. Qui la possède ?….Vive le débat !

  23. Hacène : oui bien sûr, désolé de la bourde. Ma phrase est d’ailleurs bancale de toute part. L’action humaine dure depuis qu’il y a des hommes – environ 250.000 ans si l’on prend Homo sapiens, dix fois plus si l’on prend d’autres espèces Homo ayant commencé à migrer. Si l’on doit dater l’Anthropocène comme période d’influence anthropique significative sur les milieux, alors il faut sans doute commencer aux premières extinctions de mégafaunes reptiles, aviaires et mammifères, à l’époque paléolithique. Peut-être ces extinctions et leurs conséquences ont-elles influencés certains récits religieux primitifs? On ne le saura jamais.

  24. Bonjour a tous, j’ai reçu cette lettre ouverte qui peut-être vous intéressera:

    LETTRE OUVERTE A MONSIEUR THEVENOUD ADJOINT AU MAIRE DE MONTCEAU-LES-MINES A PROPOS DE L’ENLEVEMENT D’UNE PLAQUE EN HOMMAGE AUX VICTIMES DE L’ATOME A FUKUSHIMA OU AILLEURS SUR LE MONUMENT AUX VICTIMES DE LA MINE

    Monsieur l’adjoint au maire,

    Nous vous rappelons que le geste symbolique de déposer une plaque en hommage aux victimes de l’atome sur le monument aux victimes de la mine à Montceau, était une réponse à un appel international venant des irradiés du Japon qui, devant l’ampleur de la catastrophe demandent l’arrêt immédiat du nucléaire dans le Monde. La date du 11 juin marquait effectivement les trois mois de la catastrophe de Fukushima. Il nous a paru important, le jour anniversaire des quatre mois de cet accident, de répondre à votre courrier qui semble courtoisement réduire notre geste à une profanation.

    Le choix de votre ville et de ce monument en particulier n’était pas hasardeux. La fermeture des mines de charbon en France fut en effet intimement liée à l’avènement du nucléaire. Ce fut le même corps des ingénieurs des Mines qui impulsa la vague nucléaire française des années 70-80 tout en orchestrant la fermeture des mines. Les mineurs d’alors furent quelques uns à faire directement le rapprochement comme dans les Ardennes où ils firent d’ailleurs parti des plus virulents opposants à la centrale de Chooz. La sécurité des mineurs fut alors un des prétextes à l’arrêt de l’extraction. Il était alors de bon ton dans certains milieux de dire que les risques encourus par les mineurs lors des coups de grisou, des effondrements ou des inondations devaient être relégués au passé. Allez donc dire cela aux liquidateurs de Tchernobyl ou de Fukushima. Sans doute vous répondront-ils que le passé est maintenant rattrapé par l’avenir.

    De plus, il nous a semblé évident qu’un monument en hommage aux victimes de la mine incluait, dans la mesure où ce monument était aussi dédié aux victimes futures, les victimes des mines d’Uranium en France et dans d’autres pays comme le Niger où la France, aux côtés des pays les plus nucléarisés, exploite de nombreuses concessions. Là bas comme en France lorsque les mines étaient exploitées, les mineurs sont très peu informés des risques qu’ils encourent et encore moins protégés. La silicose pour les mineurs du nucléaire est une conséquence des mêmes machines utilisées dans les mines à charbon, par contre les cancers qu’ils développent sont bien consécutifs à une irradiation prolongée. Comme les gueules noires, les mineurs du nucléaire meurent pour que l’industrie et le confort se propagent. Le sacrifice humain est d’ailleurs à l’origine de presque tous les mythes originels de la mine comme le démontre Mircéa Eliade.

    Il nous est en outre paru opportun de relier l’exigence d’un arrêt du nucléaire à la fermeture de la centrale thermique de Montceau annoncée peu de jours avant notre manifestation. Il peut en effet paraître incongru de fermer ce type de centrales alors que l’arrêt du nucléaire est en question et que l’on sait que celui-ci passe forcément par le retour provisoire au thermique. Cette décision n’est d’ailleurs pas seulement le fait d’une officine privée comme E.ON France puisqu’ EDF annonce la fermeture d’ici 2015 de deux des trois tranches de la centrale du Havre. Il s’agit d’une centrale thermique au charbon ! Alors que l’on peut avoir besoin de ces centrales thermiques pour provisoirement remplacer les réacteurs nucléaires en cas de décision politique de sortie du nucléaire, EDF essaie de rendre les choses plus compliquées ! Avec les centrales thermiques actuellement disponibles en France, il est possible de stopper du jour au lendemain environ la moitié des réacteurs nucléaires. Nous vous rappelons au passage que ce sont les centrales thermiques allemandes qui prennent le relais de nos centrales nucléaires françaises lors des pics de consommation hivernaux et cela simplement parce que la France a favorisé le chauffage électrique et favorise maintenant les pompes à chaleur dont le plus grand défaut est de réclamer une grande quantité d’électricité dans ces moments précis.

    Il faut donc croire que notre gouvernement soutenu par EDF a été suffisamment persuasif pour que cette option énergétique soit définitivement écartée par E.ON France gestionnaire de la centrale. Il y a fort à parier que la position de votre parti comme de la plupart des partis politiques français a pesé, elle aussi, dans la balance puisque, comme vous l’exprimez si bien, vous ne songez pas un instant à un arrêt du nucléaire mais seulement à en améliorer la sécurité. Sans doute n’estimerez vous pas que l’utilisation du Mox dans 20 des 58 centrales françaises soit un facteur d’insécurité. C’est pourtant cette technologie bien française, rejetée par la plupart des pays nucléarisés à l’exception du Japon et de la Suisse, qui dissémine le plutonium autour de la centrale de Fukushima. Il y a donc une réalité japonaise et un réalisme français. Ce ne sont pas les dosimètres que la France envoie là bas qui arrêteront les radiations que nous avons induites.

    En détournant le slogan de Marx dans le manifeste du parti communiste, « irradiés de tous les pays, unissons nous » au lieu de « prolétaires de tous les pays, unissons nous », nous pensons avoir résumé, en plus d’un hommage au prolétariat révolutionnaire, le caractère international des retombées nucléaires et la nécessité de soutenir les japonais dans leur juste volonté de voir s’arrêter l’utilisation de l’atome immédiatement. La nucléarisation mondiale ne supporte pas l’irradiation antinucléaire internationale. L’omerta sur le nucléaire est visiblement aussi forte ici que là-bas : non seulement les radiations sont invisibles mais en plus il ne faut pas que l’opposition au nucléaire se voit. Votre empressement à effacer toute trace de notre passage, y compris la banderole que nous avions laissée sur la passerelle de l’Embarcadère montre bien que vous teniez plus à supprimer toute critique visible du nucléaire qu’à défendre la mémoire des mineurs. Les fleurs que nous avions également déposées et qui étaient tout autant destinées aux irradiés qu’aux mineurs. Le fait que la date anniversaire de ce monument tombe un 11 juin n’a fait que renforcer notre détermination à montrer la liaison entre la mine et le nucléaire. Mais non, cette mémoire là vous semble sans doute tout aussi déplacée.

    Le Collectif Anti Nucléaire de Saône-et-Loire

  25. Trois suicides en un mois ont endeuillé l’Office national des forêts (ONF), qui gère un quart des zones boisées.

    Un mal-être social se répand chez les gardes forestiers alors qu’une note de la direction générale du Trésor suggère de privatiser en partie le service public de la forêt. Objectif de l’État : extraire toujours plus de bois dans un contexte où les réductions d’effectifs s’accentuent. Syndicats et communes forestières s’inquiètent. La forêt, ce n’est pas seulement des troncs découpés en planches : c’est aussi un lieu de préservation de l’environnement et de lien social.

    Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse, dit le proverbe. En décembre dernier, une simple feuille de papier a provoqué un raffut encore plus assourdissant. Une note de la direction générale du Trésor envisage de modifier en profondeur le régime forestier, c’est-à-dire les règles applicables aux forêts publiques.

    Elle propose aussi de privatiser certaines activités de l’Office national des forêts (ONF), qui gère 25% de la surface boisée nationale (soit 4,7 millions d’hectares de forêt, 12 millions d’hectares appartenant à3,5 millions de propriétaires privés). Une vraie bombe lancée au cœur du massif public français, à quelques mois de la renégociation du contrat État-ONF pour 2012-2016.

    La suite de l’article de Raphaël Baldos ici : http://www.bastamag.net/

  26. Comment Monsanto transforme miraculeusement son soja OGM en soja « responsable »
    Par Simon Gouin (Bastamag / 13 JUILLET 2011)

    (Où l’on retrouve Monsanto, Nestlé, le WWF et quelques autres amis de la nature et de l’Humanité…)

    La production de soja « responsable » arrive sur le marché européen. Responsable ?

    Parce que certifié par la Table Ronde sur le Soja Responsable, lancée par le WWF. Une certification qui fournit aux entreprises une belle façade verte.

    Ou comment Monsanto, Glencore, Nestlé ou Carrefour, grâce à ce label, deviennent d’ardents défenseurs du développement durable, et pourraient toucher des « crédits carbone » pour une culture qui contribue à la déforestation, véritable désastre écologique et social en Amérique latine.

    L’article complet est ici : http://www.bastamag.net/

  27. @skept :
    Il faut dépasser les mouvements écologistes alarmistes ou dénonçant tel ou tel fait. Dénoncer est certes important, mais il laisse tout le monde dans un état d’. Il faut au contraire montrer que notre système est basé sur des tromperies (la foi en la mondialisation, en la croissance infinie, en l’accumulation de bien comme critère de bien-être, etc).
    Une fois cette prise de conscience effectuée, il faut réfléchir à nos besoins, des alternatives de vie (qui existent partout dans le monde même si personne n’en parle). Je reprends ici les principes fondateur de la transition (mouvement initié par la ville de Totnes). C’est-à-dire qu’en prenant conscience que le pétrole bon marché n’existera bientôt plus, de même pour les minerais rares, il faut donc se rendre le plus indépendant possible vis-à-vis de ces ressources que nous ne pourrons plus utiliser comme avant. Je trouve que ce principe est valable puisque tôt ou tard nous (pays riches occidentaux) serons touchés par la vraie crise pétrolière. Il faudra donc se passer du pétrole et cela passe par des actions concrètes dès à présent (privilégier les circuits courts, le stockage d’énergies renouvelables, etc).

    La décroissance, la simplicité volontaire, la frugalité sont autant de mouvements qui résultent d’un choix et non d’une obligation. Toute personne sera bientôt amenée à réfléchir sur la validité de son mode de vie, autant le faire par choix plutôt que par obligation dans 10 ans (sous le coup d’un plan d’austérité, d’une énième crise économique, d’un accident nucléaire, … tout scénario est possible)

  28. Florian : j’ai lu le manifeste sur la Transition, qui se trouvait à bibliothèque de la ville à côté. Bon, pour être franc, cela ne m’a pas convaincu de revendre mon motoculteur et ma tronçonneuse pour reprendre la bêche et la hache ! Je comprends cette philosophie alternative et je ne blâme pas ceux qui l’adoptent : mais je doute qu’elle soit perçue comme un plaisir par la majorité de mes concitoyens. Emmenez un urbain couper quelques stères de bois, il en ressort souvent convaincu des avantages de son chauffage central au gaz ! Vous dites que cette simplicité volontaire résulte d’un choix et non d’une obligation mais en même temps, et comme le mouvement de la Transition, vous suggérez que la prochaine pénurie fossile la rendra de toute façon obligatoire. On verra ce qu’il en est. Nous sommes déjà dans l’ère du pétrole et des MP chères puisque dans pour la plupart d’entre eux, la décennie 2000 a suffi à effacer en quelques années la tendance séculaire à la baisse de ces produits. Nous allons observer laquelle des trois hypothèses se vérifie : décadence, réactivation ou métamorphose de la société industrielle. (Par réactivation, j’entends exploitation plus intensive des même ressources devenues rares ; par exemple que la France voit un jour le retour des mineurs et foreurs pour exploiter charbon, gaz et huile de schiste, minerais, etc.)

  29. Tout est question de croyance, pour ma part, je pense qu’il n’est pas possible d’inventer des ressources rares, ni d’exploiter des ressources qui coûtent très cher pour un rendement médiocre (comme les sables bitumeux ou les gazs de schiste).
    Si vous avez lu le manuel de transition, vous ne pouvez nier que tôt ou tard, nous serons mis devant le fait accompli que le pétrole sera de plus en plus rare et qu’il faudra en user avec parcimonie.

  30. Florian : vous connaissez la citation apocryphe selon laquelle l’âge de pierre ne s’est pas terminé parce qu’il n’y avait plus de pierre. Quoiqu’il advienne dans le futur, la période fossile sera regardée un jour comme une curiosité. Je n’ai pas de « croyance » particulière dans ce futur (les trois hypothèses évoquées ci-dessus sont pour moi équiprobables, et il y en a sûrement plein d’autres dans le réservoir sans fond des mondes possibles), mais j’ai des préférences dans le présent. Même s’il n’existait aucune source d’énergie alternative, cela ne m’empêcherait pas de penser au regard de l’histoire qu’avoir de l’énergie à sa disposition est préférable au fait de ne pas en avoir. C’est ce jugement de valeur, plus rétrospectif que prospectif, qui est à mon avis une source de la discorde. Raison pour laquelle je demandais de faire une expérience de l’esprit : on découvre une énergie X, bon marché, potentiellement inépuisable à l’échelle des temps historiques. Serait-ce une condition suffisante pour abandonner la transition, vu qu’il n’y aurait plus aucune raison objective de craindre une pénurie? Ceux qui répondent par la négative ne s’engagent pas dans la transition pour tel ou tel jugement de fait sur le pétrole, mais pour d’autres raisons.

  31. Bonjour Skept, votre expérience de l’esprit est intéressante. La manière d’y répondre détermine vraiment notre attitude. S’agit-il d’une philosophie abstraite portant sur des mots, ou s’agit-il d’une réflexion sur l’univers dont nous faisons partie ? Que signifie « énergie » au fond ? C’est la découverte que l’équilibre des flux naturels peut être détourné par l’intelligence, et qu’ainsi l’Homme peut changer le cours des choses, bien au-delà de la force contenue dans son propre corps. En projetant dans l’univers la notion de travail, on y voit de l’énergie partout. Mais énergie signifie uniquement, possibilité de détourner le chemin naturel des mouvements de l’univers. Le travail (force x déplacement, autrement dit, effort) est un concept physique. L’énergie est une abstraction. On ne la voit que lorsqu’elle produit un travail. Mais détourner les flux naturels, est-ce gratuit ? Une action sans conséquences est-elle conceptuellement possible ? Alors l’énergie infinie et gratuite qu’on nous fait miroiter a intervalles réguliers, si c’est un mythe, que signifie-il ? Chacun devrait se poser la question, avant de manœuvrer un interrupteur ou de tourner un robinet (l’eau qui coule du robinet, il a bien fallu la pomper). Ces instruments et ces gestes que l’on considère comme des acquis sans se poser de questions, sont les instruments les plus puissants de construction de ce mythe philosophique de l’énergie infinie, « a disposition ».

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