Martine Aubry sur le même toboggan que Fabius ?

 Publié dans Charlie-Hebdo du 17 octobre 2012

Ça craint. L’ancienne patronne socialiste risque bel et bien une mise en examen dans le criminel dossier de l’amiante. Et l’affaire, à la fois politique, sociale, écologique, est très lourde. Comme Fabius avec le sang contaminé ?

Martine a les jetons, et elle a raison. Convoquée par la juge Bertella-Geffroy, Aubry risque une mise en examen dans l’abominable pastis de l’amiante. Interdit en 1997 seulement, alors que tout était connu depuis des décennies, l’amiante tue 3 000 personnes par an en France, et en tuera encore, probablement, 100 000. Pour le moment, Martine Aubry essaie de se défiler en comptant sur des ruses procédurières, mais l’affaire est aussi grave que celle du sang contaminé, qui a fait exploser la carrière politique de Fabius. Et cela, elle le sait.

Personne ne pense que la socialo-en-chef a elle-même distribué des fibres d’amiante aux prolos empoisonnés, mais voilà : elle a été directrice des relations du travail au ministère du Travail entre 1984 et 1987. À un moment-clé du scandale, car de 1983 à 1987, la France a bloqué la transposition d’une directive européenne qui divisait par deux la valeur limite d’exposition. Mais surtout, elle a été le chef direct d’un certain Jean-Luc Pasquier, qui dirigeait alors le bureau CT4 du ministère, sous les ordres d’Aubry. Pasquier a été lui-même mis en examen en mars dans l’affaire de l’amiante pour « homicides, blessures involontaires et abstentions délictueuses ». Il n’est pas encore coupable, mais une chose est certaine : il a siégé ès qualités dans une structure créée de toutes pièces par l’industrie de l’amiante en 1982, le Comité permanent amiante (CPA). Et il a défendu avec vaillance, au ministère, la trouvaille décisive du CPA, c’est-à-dire « l’usage contrôlé de l’amiante ».

Cette merde reposait sur le mensonge selon lequel on pouvait utiliser l’amiante sans danger, à condition de respecter les règles. Même si tous les salopards de l’industrie ont servi la même soupe pour les produits les plus dangereux, le CPA a vraiment inventé quelque chose. Voyons un peu l’histoire. En 1982, les jeux sont faits : l’amiante, compte tenu de son extrême dangerosité, ne peut qu’être interdit. Mais quand ? L’industrie trouve un prodigieux allié dans la personne de Marcel Valtat, ancien stalinien de choc reconverti dans le lobbying. Valtat parvient à réunir en une seule structure informelle – le fameux CPA – administration publique et d’État, patrons de l’amiante, scientifiques, et syndicalistes de la CGT et de la CFDT notamment, dont aucun n’a jugé bon s’excuser auprès des milliers de victimes. Gloire lui soit rendue, un syndicaliste, membre de FO, refuse la combine. Dans une lettre historique de 1986, Paul Malnoë gueule : « Aussi, nous considérons que chacun doit rester à sa place. Il ne faut pas confondre les rôles (…) Demain, on nous demandera peut-être de participer à un Comité permanent du chlorure de vinyle, du benzène ou tout autre produit cancérigène ».

Le CPA est une totale réussite pour l’industrie de la mort, qui parviendra à gagner quinze ans de profit avant une interdiction de l’amiante en France. Et l’ami Jean-Luc Pasquier, là-dedans ? Non content d’adhérer au mythe de l’usage contrôlé, il en convainc sa patronne, qui prétend aujourd’hui que tout n’est que menteries, et qu’elle a fait ce qu’elle pouvait pour limiter la casse. Seulement, des faits extrêmement lourds racontent une autre histoire. Tout d’abord, Pasquier va passer douze ans au CPA, à jouer du piano et du fifrelin avec le patronat. « Si [Martine Aubry] avait voulu qu’on sorte du CPA, elle ou ses successeurs, elle n’avait qu’à le décider (1) ».

Elle ne l’a pas fait. Autre épine du genre mahousse, Marianne Saux. Fonctionnaire à la direction des relations du travail – le service d’Aubry -, Saux est embauchée en 1987 par Saint-Gobain, champion de l’amiante, et fait une tournée au Brésil, en 1990, pour y vanter « l’usage contrôlé de l’amiante ». Charmante personne. Mais le pire est qu’en 1991, lorsque Martine Aubry devient ministre, elle nomme à la tête de la médecine du Travail la même Marianne Saux, qui a quitté pour l’occasion Saint-Gobain.

C’est dégueu ? Ma foi. En 1993, Martine Aubry perd ministère et siège de député. Profitant de ses liens étroits avec le patronat, elle crée la Fondation Agir contre l’exclusion (Face), financée en quinze jours – 50 millions de francs de l’époque – par des philanthropes comme Riboud (Danone), Gandois (Pechiney), Monod (Lyonnaise des Eaux), Bébéar (Axa). Qui est allé frapper aux portes pour elle ? Son excellent ami Alain Minc. Il faut bien avouer que cela fait sens.

(1) Amiante, 100 000 morts à venir, par François Malye, Le Cherche Midi

17 réflexions au sujet de « Martine Aubry sur le même toboggan que Fabius ? »

  1. Quelle horreur. Quelle honte. L’union sacrée pour la sainte industrie du cancer. Respect pour Paul Malnoë et pour sa clairvoyance.
    Impossible de ne pas faire de comparaisons…
    « Usage contrôlé de l’amiante. » J’ai l’impression d’entendre usage raisonné des pesticides…
    Et souvenons-nous. En 1996, un an avant l’interdiction de l’amiante, l’académie de médecine minimisait les dangers de ce poison. La même académie qui concluait, dans un rapport adopté le 15 décembre 2009, que « réduire l’exposition aux ondes des antennes-relais n’est pas justifié scientifiquement ». Quand des centaines d’études indépendantes prouvent le contraire.
    Dès 1919, des sociétés d’assurance américaines et britanniques refusent de couvrir les risques éventuels liés à l’utilisation de l’amiante. Aujourd’hui, les compagnies d’assurance réagissent de même avec les rayonnements électromagnétiques artificiels.
    En novembre 2010, la Lloyd’s de Londres conclut, dans son rapport, que « la comparaison avec l’amiante et les champs électromagnétiques est évidente ».

    Une lueur d’espérance, dans cette nuit du monde industriel : « A Tarente, des habitants et des ouvriers, menés par un « Comité de citoyens et travailleurs libres et conscients », se battent contre l’emploi, pour la fermeture de l’usine » qui fait des morts par milliers. C’est ici, chez les amis de Pièces et main d’œuvre :
    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=390
    Frédéric

  2. Fabrice, as-tu des détails plus précis sur la collaboration des syndicats avec l’industrie de l’amiante? Il y a aussi, je pense, qu’à cette époque là personne ne voulait vraiment savoir, même ceux qui risquaient le plus: les ouvriers sont habitués à mourir de leur travail et à considérer ça comme du courage.

    C’est une très bonne nouvelle, un renversement complet, ce « Comité de citoyens et travailleurs libres et conscients ». Qui aurait pensé que de l’Italie de Berlusconi nous viendrait cette première hirondelle? Qui, certes, ne « fait » pas le printemps, mais pourrait bien l’annoncer.

  3. « Aux débuts de la diffusion de l’amiante dans l’industrie, des cas isolés de maladies dont les causes restaient floues étaient enregistrés. Face à la faible sensibilisation des populations «familiarisées» avec les conséquences parfois dramatiques de l’industrialisation sur la santé des hommes, et face aux formidables progrès que pouvait apporter ce produit, sa diffusion massive s’est poursuivie.
    Les dangers de l’amiante pour la santé sont véritablement connus depuis le début des années 30. Avec l’évolution des méthodes de recherche médicale, la mise en lumière de cas avérés de maladies graves, essentiellement professionnelles, directement imputables à l’exposition à l’amiante place ce matériau au centre des préoccupations sanitaires depuis les années 60. » »

    Tout comme l’armée qui utilise depuis de nombreuses décennies les micro-ondes pulsées et qui a connaissance des impacts gravissimes sur la santé.
    Alors oui, un jour ce problème majeur de santé publique sera reconnu mais combien d’EHS suicidés, de personnes gravement atteintes à vie d’ici à cette reconnaissance???
    Les politiciens, de la pourriture, et je ne préfère pas connaitre leurs liens précis avec les lobbys; ils en ont tous, de près ou de loin de toute façon.
    Les us et coutumes du monde politique sur le vivant: les mêmes procédés depuis toujours: ils définissent des seuils, contrôle le vivant, nous conditionnent au gré de leurs intérêts……

    Belle journée à tous.

    Cathou

  4. Ce que dit Mme Aubry à propos du CPA :
    « …. j’ai découvert le CPA dans le rapport de Claude Got. Il faut savoir en effet, aussi étonnant que cela vous paraisse, que le ministère du travail participe à entre 200 et 400 groupes de travail, selon les périodes, sur tous les sujets concernant l’hygiène et la sécurité. J’ajoute que les groupes de travail de l’INRS étaient extrêmement nombreux. »

    http://www.senat.fr/rap/r05-037-2/r05-037-2.html

  5. oups! mauvais manipulation. Manque la suite.
    cette technologie qui s’immisce jusque dans nos corps. Où sont les frontières? quelles questions philosophiques cela soulève-t-il? Jusqu’où iront-ils?

  6. Frédéric Wolff,

    Je suis content que la critique de PMO s’en prenne explicitement au travail et pas qu’à la société industrielle depuis quelques temps.

    Nous espérons organiser encore une soirée avec eux et la conf’ dans un cinéma de la ville, contre le puçage électronique RFID des ovins et des caprins, mais aussi contre la généralisation et la dissémination des ces techniques ubiquitaires et mouchardes dans la vie de tous,avec le film Mouton 2.0 : http://www.mouton-lefilm.fr/

    De mon côté j’attends avec impatience le livre de Cédric Biagini sur l’emprise numérique qui promet d’être captivant et dont je repalerai :
    http://www.lechappee.org/l-emprise-numerique

    Faudrait en envoyer un exemplaire à chaque prof, idiots sont ceux qui acceptent les TICE sans broncher : ils vont se faire bouffer et on va leur fourguer toujours plus de travail à faire chez eux, devant des écrans.

  7. Lionel,
    Merci pour la référence du livre sur l’emprise numérique que je ne connaissais pas. Je vais le commander dès demain !

  8. Cultive ton jardin,
    Je me pose un peu la même question. Comment les syndicats, parties prenantes du CPA, ont-ils pu se justifier face aux salariés à l’agonie ? J’ai bien ma petite idée derrière la tête, mais j’aimerais bien connaître ce chapitre morbide de l’histoire.
    Le propos de Paul Malnoë en 1986 prouve que certains « voulaient vraiment savoir » et dénoncer.
    Peut-être que le livre de François Malye, cité par Fabrice, apporte des réponses à ces questions ?

  9. C´est plutôt sous l´un des articles précédents qu´il faudrait placer ce lien mais j´ai craint qu´il ne soit pas assez visible.
    Il s´agit d´un excellent article sur le non moins excellent site de la :
    http://www.buvettedesalpages.be

    Avec en exergue une très belle et très juste citation de Robert Hainard.

  10. Et alors? Une péripétie de plus dans cette fin de civilisation?

    Si au moins nos politiques savait ce que doit être l’idéal de leur job?

  11. A l’occasion de la diffusion d’Un monde sans humains (dernière diff le 22 novembre à 11h sur Arte), un site dédié a été lancé : RESISTANCE-2031.COM
    http://resistance-2031.arte.tv/

    Le visiteur est accueilli par ces mots étranges qui lancent la version webdocumentaire d’Un mondes sans humains : « Ma voix ne vous dit rien, vous ne me connaissez pas encore. Moi je vous connais. Ma voix vous parvient par saut quantique, depuis un futur post-humaniste. Vous doutez de la réalité, votre inconscient, lui, m’entend déjà. Le cataclysme global a finalement eu lieu en 2031, après l’avènement de la singularité, après la fusion homme-machine. Rassurez-vous, certains devraient pouvoir survivre, mais votre destin d’humain n’est pas encore complètement tracé. Vous pouvez encore en changer le cours. Il vous suffit d’ouvrir les yeux et de prendre conscience de ce qui se joue, là, maintenant, à votre époque, dans votre vie. Ne doutez plus. Ouvrez votre esprit, votre coeur, et suivez-moi. Ayez confiance ! »

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