Yves Salingue m’a sorti du lit

Hier, alors que je m’apprêtais à me coucher pour cause de grippe, vers 18 heures, un coup de fil. Ah, je reconnaîtrais la voix d’Yves Salingue entre mille autres ! Yves est un homme que j’apprécie tout spécialement. Qui est-il ? Un montagnard, un Pyrénéen longtemps exilé dans les brumeuses contrées du Nord, puis revenu à Toulouse, où il est ingénieur.

Je l’avais rencontré dans de vilaines circonstances, il y a plus de dix ans. Il avait écrit fiévreusement des notes magnifiques sur l’ours, et les avait confiées à Terre Sauvage, magazine auquel je collabore toujours. Et au cours d’un de ses passages à Paris, il était passé voir la rédaction, qui à cette époque se trouvait rue Christiani, près de Barbès. Même si je n’y suis strictement pour rien, je dois dire qu’il avait été mal traité, mal considéré, baladé. Les journalistes, la plupart des journalistes utilisent leurs sources d’inspiration comme autant de personnages inanimés. Ils réclament du temps, une mobilisation immédiate au nom de la cause sacrée de l’information, et puis disparaissent au premier carrefour. Bye !

Moi, j’avais conservé l’image d’un homme étonnant, proche vraiment du sauvage, et qui le racontait fort bien. Dix ans plus tard, découvrant La quête de l’ours, je suis tombé à la renverse. Il s’agit d’un livre, paru en 2005 aux éditions du Rouergue, et signé bien entendu par Yves. Il est superbe. Il est vrai. Il fait infiniment voyager dans ce continent inexploré qu’est l’intérieur de nous-mêmes. Son seul tort, c’est son prix de 36 euros, mais c’est une autre histoire.

Que raconte Yves dans ce livre ? Une passion complète pour l’ours. La grande part de sa vie aura été consacrée à cet animal, mais aussi à son territoire. Yves n’est pas de ces naturalistes qui oublient le monde et ses misères. Non pas. Petit-fils d’un berger de la Haute-Soule, Jean-Pierre, il est resté attaché par les fibres à ce monde aujourd’hui englouti. Jean-Pierre avait l’habitude de rencontrer l’ours, en estive, tout là-haut. L’ours guettait ses mouvements depuis un rocher blanc sur lequel il finissait par s’asseoir.

Le grand-père, appelait ce rocher le « fauteuil de l’ours ». Mais la situation n’avait pourtant rien d’idyllique. Une nuit, ce même ours a dévoré l’âne de Jean-Pierre, tandis qu’il dormait dans sa cabane de berger, et nul doute que ce dernier l’aurait tué sur place, s’il avait pu. Qui ne le comprendrait ? Yves, Yves Salingue n’est pas du genre à oublier les hommes et leur labeur, et je lui en suis gré, infiniment. La nature oui, bien sûr, mais les hommes et leur chant aussi.

Anyway, comme disent nos voisins, Yves n’a cessé de rêver des Pyrénées, où qu’il se soit trouvé au cours de sa vie. Au début, en 1971 exactement, il a fait un stage au Parc national des Pyrénées, qui devait changer le cours de sa vie. Car c’est à ce moment qu’il a découvert le Vallon, lieu aussi mystérieux et fantastique que la Terre du milieu chère au coeur des Hobbits. Le mieux est de laisser parler Yves, qui m’a accordé un bel entretien voici dix-huit mois (paru dans Terre Sauvage) : « J’ai fait tous les vallons de la vallée d’Aspe plusieurs fois. Mais celui-là, le Vallon, je l’ai parcouru au moins 200 fois. Il est sauvage, avec des barres rocheuses, des falaises. Le passage est si difficile qu’il faut être initié. Il y a un petit sentier qui monte tout au long avant de déboucher plus haut sur les pâturages et la cabane d’un berger. Le terminus, c’est la cabane, une cabane que j’ai plus souvent occupée que le berger. Soit on est ébloui par ce lieu, soit on ne l’aime pas. J’ai rencontré des naturalistes, des gardes du parc national qui n’aimaient pas ce vallon parce qu’ils le trouvaient austère, hostile. Quand ils s’y trouvaient, ils éprouvaient un sentiment de malaise, ressentant la nature comme écrasante, avec ces arbres immenses et noirs. Au printemps commence la saison des avalanches, il y a de la brume, beaucoup de courants d’air ».

Pas mal, n’est-ce pas ? Mais poursuivons avec le grand carnaval des animaux sauvages : « J’y ai personnellement observé l’isard, le sanglier, le chevreuil, le renard, la martre, le blaireau, la genette, l’écureuil, le grand tétras, le gypaète, le vautour, le faucon pèlerin, l’hermine, le pic noir, l’aigle, le grand duc, l’ours et même un autre animal, dans un vallon adjacent, dont nous parlerons une autre fois. Tous ces animaux, je les ai vus mener leur vie naturellement. Libres. Moi, je les imaginais vivre éternellement, sans que l’homme, avec ses fusils et ses chiens, ne vienne les importuner. Je sais que tous les lieux ne peuvent être comme celui-ci, mais je reste convaincu qu’il y a la place pour les deux. L’homme, et les vallons sauvages ».

Cette fois, y êtes-vous ? Il existe encore en France des merveilles cachées où la vie continue sans nous. Puis, avez-vous remarqué ? Yves parle d’un autre animal, sans le nommer. Je ne veux pas vous faire bisquer, mais je sais de quel animal il parle. Seulement, ce n’est pas à moi de le révéler. Sachez que la présence de cette bête n’est pas évoquée dans les manuels et les guides officiels. N’est-ce pas insupportablement agréable ?

Et maintenant, voici la première fois. La première rencontre entre l’ours et Yves. Dans le Vallon, bien entendu : « Le propre de cet animal, c’est qu’on ne le voit pas. J’ai toujours baigné dans cette atmosphère d’un animal invisible. Quantité de gens qui ont passé leur vie en montagne, des chasseurs, des forestiers, des randonneurs, ne l’ont jamais vu. Pour moi, tout a basculé en avril 1981. J’étais monté avec deux amis, Jean-Luc et André. On ne s’y attendait évidemment pas. L’ours est l’animal de la pluie, de la brume, de la nuit, mais nous l’avons vu à une heure de l’après-midi, au soleil, sur un névé. On mangeait devant la cabane, et à la fin du repas, j’ai descendu un peu la butte. Il y avait une falaise, et dessous une espèce de terrasse avec une prairie. J’ai vu une forme noire passer. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai de suite pensé à un loup. C’est idiot, car il n’y a pas de loup, par là. C’était une ombre noire et furtive, je suis allé voir mes copains, je leur ai dit : c’est peut-être un chien. On a regardé de nouveau et c’est là que l’ours est apparu sur le névé, un petit ours noir. En pleine lumière. Quel choc ! Ce que j’ai vu ce jour allait au-delà de ce que j’avais imaginé. L’ours n’était pas seulement beau, beau et noir, minuscule. La magie, c’est qu’il occupait tout le cadre. Il n’était pas écrasé par la masse de la montagne enneigée, tout au contraire. Les Pyrénées entiers étaient comme rapetissés par lui. On ne voyait plus la grandeur des cimes, mais celle de cette forme noire. Je ne sais comment vous le dire, tout se passe dans la tête ».

Est-ce assez beau pour vous ? Moi, je ne m’en lasse pas. Et voici la deuxième fois : « Le 29 mai 81, quelques semaines après. Il est sorti à 9h15 et c’est la nuit qui nous a fait rentrer dans la cabane. On a vu ce que personne n’a vu : un ours qui déterrait avec sa patte des chénopodes. Cela avait mis en évidence par des naturalistes, mais nul n’avait jamais vu l’animal le faire. C’était un beau brun, un adulte celui-là. Il a débouché tranquillement d’un petit col, il a descendu quelques pas sur le névé et il s’est couché. Au bord d’un trou. Et puis il s’est mis à déterrer des bulbes. Nous sommes restés toute la soirée à l’observer. À la nuit, on est allé se coucher, mais le lendemain matin, il était toujours là, déambulant au bas de la butte. Après ces deux aventures rapprochées, on a cru que le vallon était le pays de cocagne, mais ensuite, il a fallu attendre 1985 pour le revoir. Nous avions eu beaucoup de chance ».

Nous avions eu beaucoup de chance. Et nous avons beaucoup de chance de pouvoir deviser, à l’occasion, avec des hommes comme Yves Salingue. Je ne saurais l’expliquer ici, en tout cas pas aujourd’hui – la fièvre vient de repartir -, mais l’homme a besoin de l’animal. Pour la beauté, l’harmonie, et sans autre raison que le respect dû aux formes vivantes. Mais également pour conserver le sens de ce qui n’est pas lui. Ne pas respecter l’espace des autres, c’est se condamner à se retrouver en face de soi-même, plongé dans une angoisse telle qu’elle ne pourra conduire qu’au pire. Défendre le droit à la vie des autres que nous – végétaux et animaux – est aussi, je dis bien aussi un devoir humaniste fondamental. Pour ce qui me concerne, je ne supporte plus, cela devient même viscéral, tous ces imbéciles qui prétendent qu’il faudrait choisir entre eux et nous. Ce sera nous tous, ou personne.

Avant-dernier point : Raymond Faure m’envoie une petite vidéo que vous pourrez regarder sur http://www.youtube.com. C’est une attaque d’intimidation d’une ourse sur un chasseur, en Suède. Prodigieux ! Je ne sais pas qui il faut le plus admirer : l’homme ou la bête ? En tout cas, ce film éclaire au passage la mort de certains ours slovènes dans nos Pyrénées. Quand une fédération de chasse, en théorie responsable, organise des battues dans des zones à ours, elle court le risque d’une riposte graduée. Et il sera toujours plus facile de tirer que de garder son sang-froid.

Dernière chose : merci à Yves Salingue. Merci et à bientôt.

12 réflexions au sujet de « Yves Salingue m’a sorti du lit »

  1. a ceux qui croit encore que l’homme, fort de sa connaissance du bien et du mal est supérieur à tout ce qui l’entoure et peut marcher, écraser ce qui n’est pas lui, je dédie ces images : http://www.youtube.com/watch=?v=WVF_1ERC-9M , nous ne savons pas regarder alentour, nous ne savons pas plus écouter, il y a tant à découvrir encore à portée de main

  2. Fabrice ne fait pas partie de ces journalistes  » qui disparaissent au premier carrefour « .

    Il s’est donc souvenu d’Yves, de ses écrits sur les Pyrénées et, malgré la grippe, il nous ramène à l’essentiel, comme d’hab : le beau.

    Super papier donc sur un sujet pas toujours bien traité parce que trop souvent exploité sous l’angle de l’actualité immédiate.

    PS : La beste dont on ne parle pas, moi je sais ce que c’est… la-la-lère… mais, chut !

  3. Que c’est beau. Ca me laisse sans voix. Tout mes voeux de prompt rétablissements Fabrice. Plus ça va, plus j’ai besoin de vous lire quotidiennement.

  4. « Cette vidéo est issue de la buvette des alpages, le site sur les brebis et tout ce qui tourne autour »

    Oui, sauf que là, c’est pas une brebis qui tourne autour d’un site, mais un ours qui tourne autour d’un mec..

  5. moua , zaussi, tralala, jeux 7 ceque 7..

    J’ai suffisamment nos pyrénées dans les génes pour le savoir.

    Allez zou, je me lance, foie d’escartefigue,…le retour du Dahut est bien là! (ouf! je l’ai pasdit , mais pourtant, vrai de vrai , je le sais..)
    vous le lirez lors d’un prochain article de Fabrice.. merci pour ce tres bon article à propos de yves et l’ours.

  6. Ah ouais Escartefigue ? Comme ça c’est Fabrice qui va vendre la mèche ? Attendons. Pour le moment, circulez, y a rien à voir..

  7. Tous les passionnés de la cohabitation encore possible entre les ours et les hommes ont le livre d’Yves Salingue dans leur bibliothèque .Un tres Bel hommage de Fabrice Nicolino , qui nous est parvenu jusqu’au forum du Pays de l’Ours http://www.paysdelours.com/fr/liens-rapides/forum.html .Rappel , il ne reste plus dans cette zone , depuis la mort de Cannelle , que quatre ours mâles sans avenir faute de femelles . Il faut la réintroduction urgentes de deux ourses pour que le mystère demeure . Tout va se jouer dans un avenir immédiat , des voyages d’études sont en cours pour celà , dans les Asturies , en Italie et en Slovénie , et c’est pour ça qu’un tel post est important pour la cause des ours

  8. Mauvaise manoeuvre , mon commentaire est parti sans que je puisse le relire … Il nous faut nous mobiliser pour préserver, l’ours, notre patrimoine naturel , la biodiversité , mais aussi et surtout , ce grand mystère qui par certain côté nous rattache à notre enfance et sans quoi il n’y aurait pas d’avenir possible . Je ne voulais pas partir sans dire encore un grand merci à Patrice Nicolino …
    Cordialement, christb64

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