L’élevage industriel, combien de morts ?

Publié dans Charlie Hebdo du 27 février 2013

Ne pas se laisser impressionner par la propagande, qui a découvert un joli bouc émissaire dans le scandale de la bidoche. Derrière le rideau de scène, le vrai responsable du massacre est l’élevage concentrationnaire.

C’est un peu Au théâtre ce soir, défunte émission de la télé où les décors étaient de Roger Harth et les costumes de Donald Cardwell. Le scandale en cours de la bidoche de cheval fait revivre les belles heures du théâtre Marigny, mais en plus ringardos, ce qui n’est pas à la portée du premier metteur en scène venu.

Dans le rôle du gogol, Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture. Dès  le 11 février, alors que le feu gagne la plaine, il déclare sans s’étouffer : « Je découvre la complexité des circuits et de ce système de jeux de trading entre grossistes à l’échelle européenne ». Le gars est petit-fils de paysan breton, il a un BTS agricole et il a même enseigné plus tard l’économie dans un lycée agricole. Mais il ne sait pas que la viande circule d’un pays à l’autre. Stéphane, même pas drôle.

Mais changeons plutôt de sujet, car on se contrefout que des marlous aient décidé de mettre du cheval dans un plat de bœuf. Dans un monde où Findus appartient à un fonds de pension qui exige 8 à 10 % de rentabilité financière par an, tous les maillons de la chaîne sont appelés à truander pour remplir leurs obligations. Parlons plutôt de ce qui est planqué dessous le sang des bêtes. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut commencer par un point d’Histoire.

En 1961, Edgard Pisani devient le ministre de l’Agriculture du général de Gaulle. Dans le droit-fil du comité Rueff-Armand, qui entend dynamiter le cadre économique ancien – le libéralisme, déjà – une poignée de technocrates, soutenus par Pisani, décident en toute simplicité une révolution de l’élevage.

L’idée est de profiter de l’avantage comparatif français – 20 millions de bovins et de grandes surfaces de pâturages – pour produire massivement de la viande, laquelle sera exportée dans le Marché commun naissant, et permettra en retour d’investir dans des industries d’avenir. Le plus con, c’est que ce projet va marcher. En février 1965, Pisani est en Bretagne, et sous les vivats, il annonce que la région doit devenir « l’atelier à viande et à lait » de la France. En 1966, une grande loi sur l’Élevage est votée, et tout le monde s’embrasse sur la bouche : l’animal est pleinement devenu une marchandise.

Mais un produit industriel est là pour cracher du flouze, par pour faire plaisir aux amis des animaux. Un système se met en place, à coup de sélection génétique, d’alimentation « scientifique » – une partie viendra des Amériques sous la forme de soja -, de hangars concentrationnaires, de barres métalliques de contention pour interdire au capital de bouger son cul, et bien sûr de produits chimiques. La chimie est au cœur de l’aventure industrielle de la viande.

Vaccins, anabolisants, hormones de croissance, antiparasitaires, neuroleptiques pour calmer les nerfs des prisonniers, et bien entendu antibiotiques sont utilisés chaque jour. Les antibiotiques, dans la logique industrielle, ne sont pas là pour soigner, ou si peu : on a découvert dans les années Cinquante qu’en gavant les animaux avec ces médicaments, on obtenait comme par magie une croissance accélérée de leur poids, et donc des profits.

L’utilisation d’antibiotiques comme facteurs de croissance a été interdite en Europe en janvier 2006, mais cela n’a pas changé grand-chose au programme des réjouissances chimiques. La liste officielle des médicaments vétérinaires autorisés (1) contient des dizaines de substances dont aucune autorité ne connaît les effets combinés. La seule certitude, c’est que certains sont violemment toxiques et rémanents. Ce qui veut dire qu’ils sont stables longtemps, et peuvent, pour certains, entrer dans la chaîne alimentaire.

Par ailleurs, signalons que des études (2) montrent que des restes de médicaments vétérinaires sont retrouvés dans la viande de petits pots destinés aux bébés. C’est affreux ? D’autant que la toxicologie connaît ces temps-ci un ébouriffant changement de paradigme. Pour de multiples raisons impossibles à résumer, il devient hautement probable que d’infimes doses de résidus peuvent avoir un effet délétère sur la santé humaine. Et des mioches encore plus.

Autre folie consubstantielle à l’élevage industriel : les antibiotiques. Au plan mondial, la moitié des antibiotiques produits seraient utilisés dans l’élevage. On ne peut plus s’en passer si l’on veut faire du chiffre. Mais les conséquences sont lourdes, car les bactéries que flinguent les antibiotiques font de la résistance. Au bout de quelques années, elles mutent, et ne sont plus éliminées par l’antibiotique. L’antibiorésistance fait flipper tous les spécialistes, car on ne parvient plus à découvrir de nouveaux antibiotiques au même rythme que mutent les bactéries. Résultat : ça meurt, mais grave. Les infections nosocomiales, celles qu’on chope dans les hostos, font des milliers de morts chaque année en France.

Et l’élevage réclame sa part dans le bilan. Un article hallucinant publié fin 2007 dans le New York Times (3) rapporte que 19 000 Américains sont morts en 2005 d’une infection au SARM (Staphylocoque doré résistant à la méticilline). Plus que le sida, sans déconner. Le SARM compte plusieurs souches, dont une est animale, et prospère dans les élevages industriels de porcs. Elle touche nombre d’éleveurs, ainsi que des vétérinaires. Comme les autorités n’ont pas envie d’un nouveau scandale du sang contaminé, elles ont gentiment diligenté une enquête européenne, en 2008, sur le SARM animal, sous la forme CC398 qu’on retrouve dans les porcheries.

Le résultat des courses fait plaisir à voir. L’Allemagne a retrouvé le CC398 dans 43, 5 % des échantillons analysés. La Belgique dans 40 %. L’Espagne, dans 46 %. L’Italie dans 14 %. Autrement résumé, la France est entourée de voisins chez qui le SARM animal est une grave menace. Mais la France n’annonce que 1,9 % des échantillons contaminés.

On est loin de la viande de cheval ? Très près, au contraire. Tandis qu’on anime le spectacle d’un côté, on compte les morts de l’autre. Vive l’élevage industriel !

(1)    http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000432020&dateTexte=&categorieLien=id
(2)     Food Chemistry, 15 juin 2012, Pages 2171–2180
(3)    http://www.nytimes.com/2007/12/16/magazine/16wwln-lede-t.html?_r=0

16 réflexions au sujet de « L’élevage industriel, combien de morts ? »

  1. Ça me rappelle cette chanson :

    http://www.youtube.com/watch?v=2ziXx5tFR88

    ==============================
    ===== Damien Saez : Autour de moi les fous
    ==============================

    Autour de moi les fous font la conversation
    Les données du système moi, je n’y comprends rien

    À table des rois on a jeté les dés
    Les peuples sous la croix et les femmes au combat

    Demain nous verrons bien toujours pire je suppose
    Au plus bas du tréfonds de la nature humaine

    Naufragés dans la nuit direction la sortie

    Nous tentons l’évasion comme on peut au milieu
    Des mangas à la con,des crétins animés

    L’infantilisation au service des pouvoirs
    Au gré des élections c’est la prostitution

    C’est Connard le Barbare qui gouverne l’étoile,
    La faim sur les trottoirs de la Californie

    Et la merde qu’on bouffe … au goût de paradis

    On s’achète,on se vend
    Au vent des hémisphères,
    On se jette,on se prend
    Contre un peu d’éphémère,
    Sur l’étoile d’argent le cerveau ou la chair
    Faudra choisir un camp l’obscur ou la lumière,
    L’obscur ou la lumière…solitaires,solidaires

    A l’arrière des cafés,
    Au gré des verres de vin
    Dans nos cœurs la beauté
    Boit des coups la jeunesse
    De dessous les pavés
    Tu me passe le joint
    Vont les grandes idées,
    Dans le feu de l’ivresse
    Il y a Martin et Lisa
    Qui me disent  » On y croit  »
    Dire qu’on avait des rêves …
    Rappelle-toi.

  2. Ca c’est du journalisme! Bravo et merci. Meme et surtout si on est mal, il n’y a qu’en regardant le probleme en face qu’on peut esperer le regler.

  3. Au service intensif où travaille ma fille(un CHU de la Basse-Saxe), cela fait des années que des patients sont soignés pour une infection au SARM. Certains en guérissent, plus ou moins bien, d´autres, quand ils n´en meurent pas, restent à l´état de légumes. Le problème est connu mais ne semble pas préoccuper le corps médical. Pour la plupart des médecins, cela fait partie du quotidien. Et ceux qui seraient tentés d´alerter les médias craignent de bousiller leur carrière.
    La parole est d´argent mais le silence est d´or 🙁 !

    Et on a découvert il y a quelques jours que, toujours en Basse-Saxe (le paradis des élevages industriels), les animaux avaient été nourris avec du maïs contenant de l´Aflatoxine B1 et M1.
    « L´Aflatoxine est une mycotoxine produite par des champignons proliférant sur des graines conservées en atmosphère chaude et humide. Elle est nuisible aussi bien chez l´homme que chez l´animal. Elle fut découverte en 1960 en Angleterre ». (Wikipédia)
    Mais les autorités viennent de lever l´alerte, elles déclarent que le lait et la viande issus des élevages concernés peuvent être consommés sans danger et elles en autorisent à nouveau la vente !!!
    Précisons que le nouveau ministre de l´agriculture de Basse-Saxe est un Vert !
    Cela se passe de commentaires !

  4. Non sérieux! ok en plus des dangers pour la santé, de la pollution de nos terres, le pire dans l’industrie de la viande c’est quand méme ces pauvres animaux, qui payent trés cher.

    Il m’a suffit de voir en bossant dans les poulets dans le finistére, à quel point ils souffrent le martyr, dans le silence, bien cachés aux yeux de tous…

    Chaque jours plus de 200 000 poulets arrivant entassés,à moitié morts, les pattes cassées, sales.

    Aprés qu’on vienne pas me dire que les animaux ne sont pas sensibles, bien sur que si! il suffit de les voir, tentant de s’échapper. Un employé avait méme volé un de ces poulet il a vécu 3 jours dans son jardin pour dire à quel point ils sont en bonne santé, et bien sur cet employé a été viré aprés coup.

    Et quand je pense que pour tous les autres animaux c’est parreil, il n’y a pas de mots c’est juste inhumain..

    Jamais on ne peux oublier en ayant vu de ses propres yeux ,l’intérieur de ces si lugubres usines de la mort ,et de l’odeur de cette fumée noire sortant de ces cheminées faisant penser à de fameux camps…

    .

  5. « L’alimentation n’a jamais été aussi sûre.
    La traçabilité est un gage de transparence.
    Les normes qualité sont draconiennes, la sécurité sanitaire est à ce prix… »

    Il faudrait reprendre les citations des ministres et des lobbies. En faire le fond sonore d’images des dérives et des scandales ali-menteurs des trente dernières années.

    Dans ce domaine comme dans d’autres, nos sociétés ont créé une machine qui s’est emballée. Plus personne ne sait comment l’arrêter ni la maîtriser. Qui peut seulement imaginer les conséquences de ces monstres industriels ?

    Je ne vois pas cinquante solutions, j’en conçois deux :
    – Continuer la folie technicienne en l’habillant de discours lénifiants, réformateurs…
    – Détruire cette machine.
    Dans ce domaine comme dans d’autres, mon pessimisme est à son comble.

  6. Au sujet des médicaments vétérinaires :
    Par essence, les laboratoires pharmaceutiques vétérinaires ont pour objectif de faire du chiffre d’affaires. En France, ces labos vendent principalement à des centrales d’achat (Centravet, Vétarvor, Savenor, etc…), regroupements de vétérinaires destinés à acheter des gros volumes et par le fait obtenir des prix plus bas face aux labos. Les vétérinaires se fournissent à ces centrales. Les laboratoires envoient leurs commerciaux visiter les vétérinaires pour les inciter à utiliser leurs produits. L’intérêt commun à tous les acteurs de ce système est évidemment que les volumes de prescription soient toujours plus hauts.
    Un labo vétérinaire est soumis à l’obtention d’une AMM dans le pays où il veut vendre son produit. Pour obtenir l’AMM, il doit fournir un énorme dossier dans lequel il doit prouver entre autres l’efficacité du médicament. Dans ce dossier figure également la conformité aux normes LMR (Limites Maximales de Résidus) qui définissent le temps que met la bête à éliminer le produit chimique jusqu’à un seuil non nuisible à la santé du consommateur et conditionnent donc le temps à attendre pour la consommer. Donc un produit vétérinaire dûment autorisé est certifié par nos autorités comme sans effet sur nos organismes. A ma connaissance, on ne parle nulle part de cumuls de produits.
    Si on y rajoute le fonctionnement des soins médicaux aux humains, le lit de l’antibio-résistance est fait…

  7. Bonjour,

    Après la viande de cheval, 57 tonnes de mouton prohibé retrouvées chez Spanghero.

    TOULOUSE – Les services vétérinaires et de la répression des fraudes ont découvert chez Spanghero, l’entreprise de Castelnaudary (Aude) en première ligne dans le scandale de la viande de cheval, 57 tonnes de viande de mouton britannique pourtant interdite d’importation, ont indiqué mardi le procureur de Carcassonne et le ministre délégué à l’Agroalimentaire.

    Cette viande a été découverte lors des inspections effectuées chez Spanghero en février quand l’entreprise s’est retrouvée au coeur du scandale de la viande de cheval, a indiqué à l’AFP le procureur de Carcassonne, Antoine Leroy, confirmant une information de RTL.

    On n’a pas le droit d’importer en provenance de l’Europe de la viande obtenue dans ces conditions, a expliqué le procureur Leroy. Le procédé employé et prohibé consiste à racler l’os pour en obtenir de la viande, mais aussi des nerfs ou du muscle, a-t-il dit.

    Spanghero est déjà accusée d’avoir sciemment revendu plusieurs centaines de tonnes d’une viande censée être du boeuf mais contenant du cheval.

    19 mars 2013

    Bonne journée,

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