Barroso vend l’Europe à la marchandise

Cet article a paru dans Charlie Hebdo le 3 juillet 2013

En catimini, notre glorieuse Commission européenne négocie un nouvel Accord commercial avec l’Amérique impériale. Bienvenue aux gaz de schiste, au poulet chloré et aux OGM.

Expliquons. Le libre-échange est une théorie devenue « force matérielle », pour paraphraser le vieux Marx, qui avait oublié d’être con. Certes, il parlait d’autre chose, mais d’évidence, le capitalisme ne connaît qu’une position, et c’est la marche avant. Témoin l’affaire, toute chaude encore, du « Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement », ou PTCI.

Oui, c’est déjà chiant, mais la suite vaut la peine. Les ministres du Commerce de l’Union européenne, dûment « briefés », viennent de donner mandat à la Commission européenne pour négocier un nouvel accord commercial avec les Amerloques, le PTCI. Rappelons pour les sourds et malentendants que le président de la Commission s’appelle José Manuel Barroso, ce fin lettré portugais qui ne supporte pas que l’on mette la culture hors le champ de l’économie.

Donc, le PTCI. Son but principal est d’abaisser les barrières douanières qui existent encore, de manière que les marchandises circulent mieux, plus vite, plus loin. Ne pas croire que les États-Unis seraient les gros méchants de l’histoire. La Commission européenne, incapable de la moindre idée, multiplie depuis 2006 les accords bilatéraux de ce genre. Avec la Colombie, la Corée du Sud et le Pérou, en attendant Singapour et les pays dits ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique).

Et le drôle est que la bande à Barroso n’arrive pas même à justifier le PTCI, qui n’apporterait au mieux, selon ses propres calculs, que 400 000 emplois. Or il existe 26,5 millions de chômeurs dans l’Union européenne. Kempf, journaliste au quotidien Le Monde, a fait le calcul : ces emplois nouveaux feraient passer le taux de chômage de 11 % aujourd’hui à 10,83 % demain. Côte PIB, c’est encore plus mignon : les experts qui nous représentent si bien parlent d’un gain de croissance possible de 0,5 % à l’horizon 2027. Ergo, on se fout de notre gueule, mais grave.

Et c’est d’autant plus vrai qu’Américains et Européens conviennent que les barrières tarifaires sont déjà basses, à l’exception des biens culturels et de l’agriculture. « Ce projet d’accord, note l’association Attac dans une lettre adressée à notre ministre du Commerce extérieur Nicole Bricq, ambitionne donc de s’attaquer en priorité aux barrières “non-tarifaires” et aux normes et règlements ». Et c’est là qu’on entre dans le dur.

L’un des points les plus vicelards concerne le règlement des conflits commerciaux. Par le biais de ce que le jargon appelle Investor-State Dispute Settlement – déjà en vigueur dans d’autres Accords -, des transnationales pourraient attaquer la politique d’un État via une procédure ad hoc. Commentaire du Corporate Europe Observatory (1), une ONG basée à Bruxelles : « [Le PTCI] ouvrira les vannes à un flot de millions d’euros de poursuites des entreprises, contestant les politiques démocratiques de protection de l’environnement et de santé publique ».

Les viandes clonées ou passées au chlore, les produits OGM, ou encore les gaz de schistes obtenus par fracturation hydraulique – la technique est interdite par la loi française – pourraient être les premiers à profiter du micmac. Faut-il compter sur les socialos pour refuser le PTCI ? Ce serait audacieux. Rappelons que le patron actuel de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), boîte noire du libre-échange, n’est autre que le grand socialiste Pascal Lamy. Rappelons de même qu’un certain DSK a dirigé le FMI, chantre des mêmes valeurs, entre 2007 et 2011.

Pourquoi un énième accord, après tant d’autres déjà signés, dont le si funeste Accord général sur le commerce des services (AGCS) ? Parce que. Ce n’est pas un complot, c’est une politique. Une obsession. Il n’y a qu’un seul monde, et c’est celui de la marchandise.

PS qui n’a presque rien à voir : notre beau Conseil d’État pourrait prochainement renvoyer devant le Conseil constitutionnel la loi du 13 juillet 2011 interdisant l’exploitation des gaz de schiste en France. En cas d’inconstitutionnalité, la porte serait ainsi entrouverte aux forages made in France.

(1) http://www.tni.org/briefing/transatlantic-corporate-bill-rights?context=70931
(2) http://www.no-transat.be/

10 réflexions au sujet de « Barroso vend l’Europe à la marchandise »

  1. De plus, à propos de l’histoire des gaz de schiste, il est piquant de constater que c’est, entre autres, du fait que la loi pourrait ne pas respecter le « principe de précaution » (tel qu’il est défini dans l’article 5 de la charte de l’environnement) que la QPC a été renvoyée au conseil d’état (et bientôt, au conseil constitutionnel si le conseil d’état suit les conclusions du rapporteur public, qui « demande le renvoi de la QPC au Conseil constitutionnel pour application excessive de l’article 5 de la Charte de l’environnement qui régit le principe de précaution. Le rapporteur constate une absence d’évaluation des risques de la fracturation hydraulique […] »).
    Cf. http://cergy-pontoise.tribunal-administratif.fr/communiques/le-tribunal-administratif-transmet-une-qpc-au-conseil-d-etat-dans-les-dossiers.html
    et http://juridiconline.fr/actualites-juridiques/environnement/14468-gaz-de-schiste-demande-de-renvoi-au-conseil-constitutionnel-de-la-qpc-sur-linterdiction-de-la-fracturation-hydraulique.html

    De fait, si l’on en croit cet article (http://www.actu-environnement.com/ae/news/loi-fracturation-hydraulique-recours-qpc-conseil-etat-18276.php4), l’entreprise Texane à l’origine de la QPC « considère que la loi du 13 juillet 2011 ne prévoit aucune véritable « évaluation des risques » et l’interdiction de la fracturation hydraulique ne constitue pas « une mesure provisoire et proportionnée » »

    Bref, s’il était besoin de démontrer que le « principe de précaution » tel qu’il est défini dans la charte de l’environnement est une vaste entourloupe (ce que l’on devine aisément à sa lecture, mais c’est parfois difficile de trouver les mots pour le prouver), nous avons là un bel exemple …

    Pierre.

  2. Cet accord de « grand marché » transatlantique ne me semble être que la réédition de l’AMI (accord multilatéral dur l’investissement), promu par les libéraux du temps du gouvernement Jospin. On voit concrètement que, si on ne les neutralise pas, toujours les forces du capital réessaieront de nous asservir plus.

    Et à propos du gaz de schiste, le Canard de ce mercredi 10 y donne un article. Celui-si suggère d’observer, en cas de dézingage de la loi anti-fracturation, d’observer notre gouvernement : fera-t-il promotion d’une loi plus dure contre les forages ? Car le pire reste possible avec les « socialos ».

  3. Ne vous alarmez pas, jusqu’ici, tout va bien ….

    Martin à Montebourg: pas d’exploitation écologique des gaz de schiste
    PARIS – La question de l’exploitation écologique des gaz de schiste ne se pose pas, notamment à cause du bilan carbone très négatif des forages, a déclaré mercredi le ministre de l’Écologie Philippe Martin, en réaction aux propos du ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg.

    La question d’une exploitation +écologique+ des gaz de schiste ne se pose pas, a affirmé M. Martin dans une déclaration écrite à l’AFP.

    Le bilan carbone des forages de gaz de schiste est très négatif, surtout si l’on prend en compte non seulement le CO2 issu du gaz extrait mais aussi de la quantité de méthane qui fuit vers l’atmosphère lors de l’extraction, a-t-il notamment affirmé.

    En outre, ma feuille de route, celle que m’a fixée le président de la République, est de conduire la transition écologique et énergétique afin, notamment, de réduire la dépendance de la France aux énergies fossiles, a-t-il ajouté.

    Arnaud Montebourg a déclaré mardi lors d’une audition à l’Assemblée nationale croire qu’on arrivera avec la technologie dans très peu de temps au gaz de schiste écologique, où il n’y a pas de pollution.

    Le ministre du Redressement productif a alors estimé que, dans ces conditions, il ne faudrait pas fermer la porte à leur exploitation et la confier à une compagnie nationale publique qui financerait ainsi notamment la transition énergétique, soulignant qu’il s’exprimait à titre personnel.

    M. Martin a, par ailleurs, réitéré la position officielle du gouvernement opposé à la fracturation hydraulique pour exploiter le gaz de schiste. Ce n’est pas une technique +propre+ et sans danger comme l’a rappelé le Président de la République lors de la première conférence environnementale, a-t-il dit.

    Ma position n’est pas +personnelle+, c’est celle du gouvernement, a tenu à ajouter M. Martin.

    (©AFP / 10 juillet 2013 18h38)


    http://petitsmatinsetgrandsoir.wordpress.com/
    http://quartiersentransition.wordpress.com/

  4. Gattaz, nouveau patron du MEDEF, est pour les gaz de schistes, tout comme Montebourg. Ou sont les écologistes ? dehors, ailleurs… donc acte.
    Alors lisez le dernier livre de Bernard Maris, « Plaidoyer (impossible) pour les socialistes », passionnant, instructif, qui se termine par « Alors, adieu. Adieu. Laissons les socialistes gérer la guerre au vivant avec les libéraux. La vie est ailleurs. »

  5. en lisant le texte de marieline; il m’est venue l’idée que ce numéro de duettiste était peut etre une manip de com…visant à redorer l’image « écolo » bien ternie du premier et du président..juste une intuition; probablement fausse

  6. Pour une fois c’est clair! batho « Ce serait la moindre des choses que le Premier ministre lève l’ambiguïté permanente qui est entretenue sur cette question des gaz de schiste», a réagi Delphine Batho sur France Inter en évoquant «un désaccord de fond, net et total» sur cette question avec son ancien collègue du gouvernement. «Je pense qu’il n’y a pas d’exploitation propre des gaz de schiste et je pense que la pollution c’est la pollution, alors qu’elle soit publique ou privée, cela reste de la pollution et la nature du capital ne change pas le problème», a asséné l’ancienne députée des Deux-Sèvres qui retrouvera son siège en septembre après son départ du gouvernement.

    «Et puis, a-t-elle glissé, parce qu’Arnaud (Montebourg), c’est un camarade, je pense qu’on ne peut pas être pour la démondialisation et vouloir importer en France le pire du modèle américain et remettre en cause, ce qu’est l’identité de la France dans son rapport aux terroirs aux paysages, à cette question environnementale qui fait aussi partie du message universel de notre nation». c’est bien que ce ne soit pas un « écolo » qui parle ainsi

  7. Les défenseurs de l’exploitation des gaz de schiste ont tendance à réduire la problématique GDS à la fracturation hydraulique, ils font totalement l’impasse sur les dégâts en surface tels l’installation de puits d’extraction, la dévastation des territoires qui va avec : routes, nuées de camions. De sortes que, même avec une fracturation « propre », si cela était possible, cette dévastation en surface resterait entière.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *