Le Foll invente « l’agriculture écologiquement intensive »

Cet article a paru dans Charlie Hebdo le 21 août 2013

Quatre ministres viennent de réclamer une accélération de la « transition écologique », et parmi eux, Le Foll, censé s’occuper d’agriculture. Le blème, c’est que Le Foll a une idée très personnelle du sujet.

On a beau savoir que le faux et la novlangue ont partout triomphé, on reste béat d’admiration. Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, est désormais un partisan de l’agroécologie et de l’ « agriculture écologiquement intensive » ou AEI pour les intimes. La grande farce est née pendant le Grenelle de l’environnement, à l’automne 2008. Sarkozy avait alors décidé de faire un show à l’américaine, jurant que la France se lançait dans une vaste « révolution écologique ». Qui s’en souvient ? Personne.

Du côté de l’agriculture industrielle et de la FNSEA, on savait depuis un moment que le modèle n’avait aucun avenir. Les sols ne peuvent éternellement supporter tant de milliers de tonnes de pesticides et d’engrais. Et la société commençait à ne plus vouloir ingurgiter toutes les merdes produites. En clair, il fallait ripoliner le système. On appelle cela, dans les officines spécialisées, « travailler sur l’acceptabilité sociale ». Et c’est alors que vint l’impeccable Michel Griffon. Ingénieur agronome, économiste, il a fait toute sa carrière dans les administrations, par exemple au ministère de la Coopération, entre 1982 et 1986, où il occupait le poste stratégique de « secrétaire des programmes ». On ne présente plus ce magnifique ministère, ni son rôle réel, notamment en Afrique.

Donc, Griffon. Il propose au cours du Grenelle une audacieuse formule citée plus haut, « l’agriculture écologiquement intensive ». Le principe en est simple : il faut produire de plus en plus, et donc intensifier encore, mais dans la propreté s’il vous plaît. Comment ? C’est une autre histoire. Quelques colloques et branlotages plus tard, Le Foll achète la marchandise. Il participe ainsi, en septembre 2010, à un débat loufoque sur le sujet avec deux manitous de l’agro-industrie, Christian Pees – coopérative Euralis – et Christiane Lambert, cheftaine de la FNSEA. Ce bastringue n’interdit évidemment ni les pesticides ni les OGM.

Nommé ministre en juin 2012, Le Foll ne se sent plus. Pour le même prix, il ajoute une autre expression, l’agroécologie. C’est une belle prise de guerre, car cette dernière appartient aux vrais écologistes, façon Pierre Rabhi, pour qui l’agriculture n’est pas une technique, mais un modèle social. Le Foll, qui s’en bat l’oeil, bricole un fourre-tout qui mêle « agriculture écologiquement intensive » et agroécologie. Roule ma poule ! Le 18 décembre 2012, Il organise au palais d’Iéna, à Paris, une pompeuse conférence nationale au titre affriolant : « Agricultures, produisons autrement ». On y parle « agriculture heureuse », « nouveau modèle » ; on y jure que la France doit devenir la « référence mondiale de l’agroécologie ». Marion Guillou, ancienne patronne de l’Inra, l’institut des pesticides et de la fin des paysans, trône juste au milieu.

On retrouve la dame le 11 juin 2013, au cours d’une remise solennelle d’un rapport sur l’agroécologie que lui a obligeamment commandé Le Foll. La scène est historique. Guillou proclame en révolutionnaire la nécessité de « créer une dynamique ». Mais reprenant ses esprits, elle précise que de tels efforts prendront du temps. Et là-dessus, Le Foll annonce qu’une loi dite de modernisation, prévue en 2013, ne sera votée au mieux qu’en 2014.
Grotesque ? Affirmatif.

Le Foll ne dit évidemment pas un mot sur le système à l’origine du gigantesque merdier. Rien sur l’agro-industrie, ses pesticides, ses coopératives, ses chambres d’agriculture inféodées, ses céréaliers gorgés de subventions. Rien bien sûr à propos des centaines de milliers de kilomètres de haies arrachées, ou du remembrement au sabre d’abordage. Le ministre veut faire croire que, par la magie du verbe, les profiteurs d’hier seront les vertueux de demain.

Notons que certains disent toute la vérité sur « l’agriculture écologiquement intensive ». Dans une motion votée à l’unanimité par les Chambres d’agriculture de Bretagne, aux mains de la FNSEA, on peut lire ce délicat aveu : « L’AEI permet (…) de se projeter vers le futur en évoluant dans les pratiques et systèmes en place (…) L’AEI (…) ne doit pas d’aboutir à l’édition d’un cahier des charges ». Pas de cahier de charges, donc pas d’obligations. Business as usual.

21 réflexions au sujet de « Le Foll invente « l’agriculture écologiquement intensive » »

  1.  » pour une autre agriculture bio et un autre monde  »

    LA BIO ENTRE BUSINESS ET PROJET DE SOCIETE

    Livre collectif. Editions Agone 2012.

    Merci Philippe.

  2. Merci pour ton article, Fabrice.Très intéressant cet exposé des dernières tendances agricoles.

    « Le ministre veut faire croire que, par la magie du verbe, les profiteurs d’hier seront les vertueux de demain. »
    J’ose dire mieux, si tu le permets :que les profiteurs d’hier seront (les vertueux mais) toujours les profiteurs de demain ! Car notre société qui tend vers le bio, ça les fait flipper, et ils veulent absolument garder la main sur la manne ….

  3. Il faudrait peut-être expliquer à notre ministre que l’agriculture écologiquement intensive, cela s’appelle la Permaculture (http://prezi.com/lyxrh4eveasb/permaculture/) avec à son cœur, les 3 principes éthiques suivants :

    – Respecter la Terre –
    Comprendre que la Terre est source de vie et l’homme en est donc dépendant.
    L’homme se doit de vivre en harmonie avec elle pour leur destinée commune.

    – Respecter l’Humain –
    Comprendre la nature profonde de l’humain, dans son comportement individuel et collectif.
    Replacer l’humain au centre de toute les préoccupations et se poser sans cesse la question des conséquences humaines de chaque décision. Agir pour le bien de chaque être humain à commencer par soi.

    – Partager équitablement et créer l’abondance – S’assurer que les ressources de la planète augmentent au lieu de diminuer et qu’elles soient partagées équitablement et consommées raisonnablement.

    Mais ce n’est certainement pas de construire des fermes-usines de 1000 vaches comme il en a le projet :
    http://www.bioconsomacteurs.org/agir/se-mobiliser/non-la-ferme-usine-de-mille-vaches

  4. Etonnant que dans leur quête des oxymores les plus abscons ils n’aient pas saupoudré le tout d’un joli « durable » ou d’un plus tendance « raisonné »

  5. L’ « agriculture écologiquement intensive » n’est que l’avatar français d’un concept international qui se répand très vite sous le doux nom d’ « intensification durable – ou soutenable – de l’agriculture », et sous la pression du complexe agro-industriel mondial.
    A l’époque j’avais mis un article sur le site des AT Landes http://www.amisdelaterre.org/Rapport-Agriculture-ecologiquement.html
    et traduit le rapport des AT International, déjà évoqué dans les commentaires : http://amisdelaterre40.fr/spip/IMG/pdf/Le_loup_dans_la_bergerie_.pdf

  6. « What would happen if technology continued to evolve so much more rapidly than the animal and vegetable kingdoms? Would it displace us in the supremacy of earth? Just as the vegetable kingdom was slowly developed from the mineral, and as in like manner the animal supervened upon the vegetable, so now in these last few ages an entirely new kingdom has sprung up, of which we as yet have only seen what will one day be considered the antediluvian prototype of the race… We are daily giving [machines] greater power and supplying by all sorts of ingenious contrivances that self-regulating, self-acting power which will be to them what intellect has been to the human race. »

    Samuel Butler (1835-1902)

  7. Selon Chris Busby, le saut soudain et gigantesque de radiation a Fukushima depuis la semaine derniere, ne peut s’expliquer que par une reprise spontanee de la fission nucleaire… mais en dehors du confinement! L’horreur. Et il dit qu’il faut maintenant serieusement songer a evacuer Tokyo.

    http://rt.com/op-edge/fukushima-radiation-threat-level-288/

    Evolution interessante: Depuis quelques mois, Russia Today se met a diffuser des infos defavorables au nucleaires! Si aujourd’hui meme les Russes deviennent suspicieux, il faut esperer qu’un jour les Iraniens le seront aussi. Avant que « Bushehr » ne rime avec Fukushima…

  8. Bonsoir,

    Coup de semonce contre les semences mutées
    Inquiets et fatigués de ne pas être entendus, les militants anti-OGM vont frapper aujourd’hui en Lorraine.

    Cette fois, ce sont les organismes mutés qui sont visés. Ces « OGM cachés », selon eux, échappent à la réglementation.

    La mutagenèse est peut-être pire que les OGM. On n’en sait rien, il n’y a pas d’étude ! » Ce militant n’en revient toujours pas. Au cœur de l’été, Faucheurs volontaires , apiculteurs, Amis de la Terre , paysans de la Confédération et écolos convaincus, ont été abasourdis par un article pioché dans la presse agricole spécialisée.
    On y vante la mise en place progressive, en France, d’une variété de colza muté, résistante aux herbicides. Et si l’on en croit les surfaces évoquées – 100 hectares en Moselle-est, par exemple – on est bien loin des simples tests. Or, fin juillet, la Confédération paysanne et une dizaine d’ONG s’étaient adressées au ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, pour souligner les risques potentiels de ce qu’elles considèrent comme des « OGM cachés ». Des inquiétudes qui remontent à 2010 avec les premiers tournesols mutés ( lire par ailleurs ). « Comme pour la vigne transgénique, on a l’impression que c’est un cheval de Troie , reprend l’activiste, mais on ne peut pas faire confiance à ce produit qui dit lutter contre les mauvaises herbes alors qu’elles-mêmes peuvent muter ! »
    OGM ou pas OGM ?
    Face à la mutagenèse, plusieurs problèmes se posent. Si Stéphane Le Foll ne considère pas cette technique comme relevant des organismes génétiquement modifiés, il n’en est pas de même pour l’Europe. Sauf que la réglementation européenne écarte les organismes mutés de son champ d’application ! Donc, exit les diverses obligations, comme la traçabilité, les évaluations sur la santé et l’environnement ou encore, l’étiquetage.
    Les opposants soulèvent d’autres points : « La plante issue de cette semence peut pousser mais pas se reproduire seule. Cela entraîne une dépendance totale par les brevets, au profit du semencier. » Ces plantes stériles sont dites résistantes à l’herbicide. Pour les militants, elles seraient plutôt tolérantes, « c’est-à-dire que l’herbicide pénètre dans la cellule, la graine, la plante. Il est donc ingéré par l’animal, voire l’homme. » Alors, apprendre que des milliers d’hectares ont été semés en colza muté : « Tout le monde en est ahuri. Les paysans eux-mêmes n’en savent rien ! » Ils devraient être rapidement informés. Réunis en divers lieux de l’Hexagone, des activistes viennent de décider de frapper un grand coup. D’opter pour une action forte. C’est pour ce matin, en Lorraine.
    Emmanuelle DE ROSA.

    Bien a vous,

  9. On cherche à produire toujours plus pour jeter toujours plus ! Le chiffre est de plus en plus connu : 40% de la nourriture qui est produite est jetée tout au long des circuits de production et distribution. Le consommateur étant responsable pour 1/4 de ces pertes soit 10%. C’est le même schéma que l’énergie! On cherche de nouvelles énergies alors que l’essentiel de la solution est dans les économies d’énergies dont les gisements sont extraordinaires!
    Décidément la société capitalistes n’est pas si performantes que cela !
    Pour en revenir à la bouffe la solution n’est pas dans la quantité de production mais dans la qualité. Mais est ce que ça fait l’affaire des lobbies de la finance et de l’industrie agro alimentaire cette logique là ?

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