Deux gauches sont dans un bateau

Cet article a paru dans Charlie Hebdo

Au Brésil, c’est le bobinard. Alors que les manifs reprennent, contre la Coupe du monde de foot et le reste, deux gauche s’affrontent. Le parti de Lula contre une certaine Marina Silva.

Ça merdoie pour Dilma Rousseff, présidente du Brésil, mais grave. On se souvient des manifs monstres commencées en mars à Porto Alegre : après avoir gueulé contre le prix des tickets de bus, des millions de gens ont déferlé dans tout le pays en insultant dame Rousseff, notamment à cause des dépenses délirantes engagées pour la Coupe du monde de foot, qui devraient dépasser 10 milliards d’euros.

À distance, les Brésiliens paraissent bien moins cons que nous. Ce printemps, ils défilaient aux cris de «  Brésil réveille-toi, un professeur vaut plus que Neymar [héros du foot national] ! », et voilà qu’ils remettent le couvert. Les enseignants des écoles publiques sont en grève depuis plus de deux mois, et les manifs de soutien prennent de vives couleurs. 50 000 personnes ont défilé dans les rues de Rio le 7 octobre, relayées en fin de cortège par des servants du drapeau noir – on les nomme Black Block -, qui ont brûlé de la banque et heurté pas mal de flics.

On résume la situation générale pour les oublieux : le Brésil est depuis 2011 la sixième puissance économique mondiale, derrière nous, devant le Royaume-Uni. Si l’on s’en tient aux mesures de richesse classiques, bien sûr, qui ne veulent rien dire de vrai. N’empêche qu’une page est tournée, et que les 200 millions de Brésiliens commencent à compter autrement que pour du beurre ou de la canne à sucre.

On le sait, le pays est tenu par le Parti des travailleurs (PT) de Lula, qui a laissé sa place de président à Dilma Rousseff en 2010. Cette dernière, une ancienne de la guérilla, est une caricature de la gauche « développementiste », pour laquelle il faut des barrages hydro-électriques partout en Amazonie, et ailleurs des forages pétroliers, des centrales nucléaires, des sous-marins d’attaque, de vastes monocultures de canne à sucre – pour les biocarburants – et de soja transgénique pour doper les exportations. Sans compter de nouveaux stades de foot.

Justement, le foot. Le 8 octobre, notre Français à nous, le numéro 2 de la Fifa Jérôme Valcke, s’est fait insulter au cours d’une visite dans un stade brésilien en construction, par quelques enseignants teigneux. On aurait voulu être là, d’autant que ce Valcke est un grand homme. N’a-t-il pas déclaré en avril : « Un moindre niveau démocratique est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde » ?

C’est dans ce contexte détendu que Marina Silva vient de décider un coup politique qui enflamme toute la presse brésilienne. Silva a été ministre de l’Environnement de Lula avant de lui claquer entre les doigts en 2008, et de faire près de 20 % des voix à l’élection présidentielle de 2010, empêchant Rousseff, qu’elle déteste, de passer au premier tour.

Silva est une vraie pauvre, née dans une famille de seringueiros, ces gueux qui récoltent le caoutchouc des hévéas. Pour comble, elle est écologiste, et s’oppose sans cesse aux grands projets industriels de Rousseff. Elle soutient par exemple les Indiens d’Amazonie qui protestent contre le méga barrage de Belo Monte et tempête contre les connivences de Rousseff avec l’agro-industrie, puissance colossale au Brésil. Le pouvoir de Brasilia a tenté toutes sortes de manœuvres pour lui interdire une nouvelle candidature à l’élection présidentielle de 2014, refusant notamment d’enregistrer officiellement son parti – Rede Sustentabilidade -, condition sine qua non d’une participation électorale. Mais Silva, qui n’est pas née de la dernière pluie, a trouvé une parade, en rejoignant à la stupéfaction générale, le petit Parti socialiste brésilien (PSB), ancien allié de Lula.

Le PSB a déjà son candidat pour la présidentielle, mais contrairement à ce qu’ont pu penser les journalistes pressés, Silva entend bien lui contester l’investiture de son parti. Ce qui veut dire très simplement que l’élection de 2014 est désormais ouverte en grand. Dans les sondages, Rousseff a vingt points d’avance sur Silva, mais vu le bordel ambiant et la gnaque de Marina Silva (1), le Parti des Travailleurs de Lula-Rousseff a très chaud au cul.

(1)  Elle est aussi évangéliste – protestante, donc – et réclame un référendum sur l’avortement, après avoir longtemps défendu son interdiction. Mais ceci est une autre histoire.

10 réflexions au sujet de « Deux gauches sont dans un bateau »

  1. à propos du (1):

    Comment ça, « une autre histoire » ? La question de l’avortement fera l’objet d’une « autre » élection présidentielle ?!

  2. Une alternative intéressante, si de plus elle donne moins de pouvoir aux obscurantistes en permettant la légalisation de l’avortement, ce sera une avancée par rapport aux pays voisins.

    http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Au-Bresil-une-loi-relance-le-debat-autour-de-l-avortement-2013-08-04-994683

    http://www.lefigaro.fr/international/2009/03/09/01003-20090309ARTFIG00488-l-avortement-d-une-fillette-de-9-ans-bouleverse-le-bresil-.php?page=&pagination=2#nbcomments

    où l’on voit que parmi les lecteurs du Figaro, il y en a qui n’ont rien à envier aux islamistes bas du front.

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