Connaissez-vous Haïdar ?

Dans tous les cas, vous êtes chanceux. Soit vous connaissez Haïdar el Ali, et quelle joie, alors, de savoir qu’il existe sur Terre des hommes profondément valeureux. Soit vous n’en avez jamais entendu parler, et le moment qui vient devrait, en toute certitude, amener à vos lèvres le sourire des jours heureux. Moi, je connais ce gaillard – de loin – depuis des années, et j’ai bien failli faire un reportage sur lui, pour le magazine Terre Sauvage. Bernadette Gilbertas – que je salue au passage – est allée au Sénégal et en a ramené une belle biographie (Haïdar el Ali, itinéraire d’un écologiste au Sénégal, Terre Vivante, 2010).

Haïdar est un Sénégalais d’origine libanaise, amoureux fou de la mer et de ses habitants. Un plongeur sous-marin d’exception qui aime aussi le peuple, les petites gens dont tant dépendent de l’état de santé de l’océan pour survivre. Il a organisé pendant des années des séances en plein-air dans les villages côtiers, présentant des films sur ce que les pêcheurs locaux ne voyaient jamais : ce qui se passe sous l’eau. Il a créé un mouvement, aucun doute là-dessus. Sans doute fragile, probablement limité. Mais un mouvement tout de même. De protection des mers par leurs usagers directs. Même s’il s’était arrêté là, je le tiendrais évidemment pour un héros de notre futur commun.

Mais Haïdar est aussi entré en politique. Dans un gouvernement dont je m’abstiendrai de parler, en tout cas ici et maintenant. Vous imaginez, je pense, mon opinion sur le président actuel, Macky Sall, qui a fait l’essentiel de sa carrière auprès du libéral Abdoulaye Wade. J’avoue qu’en la circonstance, cela ne compte pas. Haïdar a d’abord été ministre de l’Écologie de ce pays si pauvre, puis ministre de la Pêche. C’est dans ce cadre qu’il a lancé l’étonnant combat raconté dans l’excellent article ci-dessous, qui vient du Journal de l’Environnement (ici). Je me permets d’insister sur ce point extraordinaire : le partenariat noué avec l’association, si chère à mon cœur, qu’est Sea Shepherd (ici). Autrement dit, les pirates de Paul Watson mettent leurs moyens au service d’un pays du Sud martyrisé par les soudards de la pêche industrielle. Vous ne pouvez pas savoir combien cette nouvelle me chavire. Sans jeu de mot aucun, elle me chavire.

 Le journal de l'environnement

«On pille nos poissons pour nourrir les porcs des pays développés!»

 

Le 20 janvier 2014 par Marine Jobert

La pêche illégale au large des côtes sénégalaises sera-t-elle bientôt un mauvais souvenir? Ministre de la pêche et des affaires maritimes du Sénégal depuis septembre 2013, Haïdar El Ali semble vouloir tirer son pays vers une voie nouvelle: protéger la ressource halieutique des appétits étrangers et promouvoir une pêche artisanale de subsistance. Le nouveau ministre, excellent plongeur et écologiste actif, a expliqué au Journal de l’Environnement la nouvelle politique qu’il entend mener.

JDLE – Le récent arraisonnement, musclé, et le remorquage d’un chalutier russe –l’Oleg Naydenov- soupçonné d’avoir pêché illégalement dans les eaux territoriales du pays marquerait-il un tournant dans la façon dont le Sénégal entend gérer ses ressources halieutiques? Etes-vous soutenu dans cette démarche?

Haïdar El Ali – Le président Macky Sall est dans de bonnes dispositions par rapport à ces questions et me soutient beaucoup dans ma volonté de mettre un terne à ce pillage. Notre problème, c’est que nous avons des ressources et des compétences limitées au sein du ministère des pêches et des affaires maritimes. Notamment pour la réalisation des inventaires scientifiques des espèces présentes au large de nos côtes. Les petits pélagiques[1] représentent pour le Sénégal la sécurité alimentaire. Mais ils nourrissent aussi toute la sous-région, car nous exportons ces poissons vers le Burkina Faso, le Ghana et le Mali. Or quand on sait que les bateaux-pirates les pêchent pour les transformer en farines de poisson pour nourrir des animaux… Rendez-vous compte: on pille nos poissons pour nourrir les porcs des pays développés! Et dans le même temps, vous avez toute cette jeunesse démunie, qui s’embarque sur des pirogues dans l’espoir de trouver des petits boulots! C’est inadmissible moralement.

JDLE – De quels outils disposez-vous pour agir?

Haïdar El Ali – On va se servir du droit pour mettre un terme à cette situation, avec un projet de loi plus musclé. Aujourd’hui, nous ne sommes en mesure que de saisir la cargaison et les filets et d’infliger une amende de 200.000 francs CFA (300.000 euros) maximum, qui peut être doublée en cas de récidive. C’est totalement insuffisant. Je souhaite que dans la nouvelle loi, les membres d’équipage puissent être envoyés en prison, car ils savent très bien ce qu’ils font: du pillage à but lucratif. En outre, nous voulons pouvoir saisir le bateau lui-même, soit pour le couler, soit pour le vendre, soit pour qu’il devienne la propriété de l’Etat sénégalais. Nous butons aussi sur un problème de moyens en matériel. A titre d’exemple, il faut savoir que l’Oleg Naydenov est le 6e bateau repéré ces trois derniers mois [depuis la prise de fonction d’Haïdar El Ali], mais le premier que nous parvenons à arraisonner et à contraindre à nous suivre vers les côtes.

JDLE – Les accords régissant les quotas de pêche ont beaucoup évolué ces dernières années. Où en êtes-vous aujourd’hui?

Haïdar El Ali – En 2010, des contrats ont été signés, autorisant ces chalutiers étrangers de 120 mètres [ils seraient une quarantaine] à venir pêcher chez nous. Il s’agissait de contrats totalement léonins. D’autant que les propriétaires des chalutiers s’étaient engagés à verser 35 FCFA par kilo de petits pélagiques pêchés, alors qu’en fait, ils le payaient 100. Donc 65 FCFA disparaissaient dans la poche de certaines personnes, avec la complicité des propriétaires des chalutiers. Le président Macky Sall a mis un terme à ces pratiques en refusant, en 2012, de reconduire ces contrats. Les bateaux concernés se sont donc repliés sur la Guinée Bissau [au sud du Sénégal], avec qui les chalutiers ont conclu de nouveaux accords de pêche. Et c’est depuis là qu’ils réalisent des incursions dans nos eaux. Ce qui est d’autant plus facile qu’il s’agit d’une partie de la côte très peu surveillée. Il faut se rendre compte que nous avons 700 kilomètres de côtes à patrouiller, à quoi se rajoutent 200 milles marins (370 km), qui sont sous notre souveraineté. Or au-delà de 50 miles, nous surveillons très peu, faute de moyens. C’est pour cela que le partenariat que nous venons de nouer avec l’association Sea Sheperd –et d’autres s’ils veulent nous aider- va nous être précieux.

JDLE – Sea Sheperd est une ONG internationale qui s’est fait une spécialité d’intervenir, souvent physiquement, contre les chasseurs d’espèces marines. C’est notamment le cas contre les baleiniers japonais, qui ont dû rentrer au port sans pouvoir réaliser les prises escomptées. L’ONG annonce qu’elle met à votre disposition un navire[2], le carburant et un équipage, qui passeront plusieurs mois à patrouiller les eaux sénégalaises. Pourquoi avoir fait appel à eux, qui se désignent volontiers comme des pirates?

Haïdar El Ali – Mais qui les accuse donc d’être des pirates? Les pilleurs eux-mêmes! Cette réputation me réconforte et me conforte dans mon choix: ils vont aller sur le terrain pour démasquer les vrais pilleurs. Leur première mission va consister à réaliser un inventaire de la situation. Ils vont recenser l’ampleur des dégâts sur la faune halieutique, mais aussi géo-localiser les bateaux étrangers. Notre marine nationale prendra le relais. Ce sont des gens d’action, qui ne perdent pas de temps en grandes théories et qui se battent vraiment contre les bateaux pilleurs. On est demandeur de ça. J’ai toujours l’image de ce petit enfant qui jette une pièce dans la tirelire du WWF en pensant que ça va sauver les pandas… Il y a trop d’ONG internationales qui accaparent les subventions et organisent des tas de séminaires ou vendent des animaux en peluche… Et pendant ce temps-là, la planète meurt! Nous, on le voit au quotidien: la ressource est en train de disparaître! Le désert avance, les réserves halieutiques disparaissent et notre jeunesse prend des pirogues dans l’espoir de trouver un Eldorado de l’autre côté de la mer…

JDLE – Cette révolution dans la gestion des ressources que vous appelez de vos vœux, quels effets en escomptez-vous?

Haïdar El Ali – L’US AID, l’agence de coopération américaine, a calculé que le Sénégal perd chaque année 150 Md FCFA à cause de ces pillages. A terme, nous voulons que ces ressources soient mieux gérées, mieux connaître les périodes de reproduction et de repos, etc. pour amener la pêche artisanale à adopter des techniques de pêche durable. Si nous gérons bien nos ressources, tant minières qu’halieutiques, agricoles ou forestières, l’emploi de la jeunesse est assuré. L’Afrique vit d’une économie de prélèvement. Or les conditions se dégradent. Aujourd’hui, 40% des terres cultivables du Sénégal sont gagnées par le sel, à cause de la déforestation ou des feux de brousse [contre lesquels Haïdar El Ali a lancé, en mars 2013, un plan d’action]. Un pêcheur qui n’attrape rien restera pauvre, ne pourra pas nourrir sa famille, envoyer ses enfants à l’école, etc. C’est de sécurité alimentaire qu’il s’agit, mais aussi de sécurité tout court, puisqu’un pêcheur pauvre renoncera à acheter le gilet de sauvetage qui lui permettrait de protéger sa vie! Ces questions ne sont pas prises en compte dans leur globalité. Alors qu’on met toujours en avant la croissance, la vraie préoccupation, aujourd’hui, devrait être environnementale.



[1] Selon un rapport de la FAO, ces termes désignent les sardinelles (Sardinella aurita et Sardinella maderensis), la sardine (Sardina pilchardus), le pilchard (Sardinops ocellatus), l’anchois (Engraulis encrasicolus), les chinchards (Trachurus trachurus et Trachurus trecae), l’alose rasoir (Ilisha africana), l’ethmalose (Ethmalosa fimbriata), les maquereaux (Scomber japonicus et Scomber scombrus), le Brachydeuterus auritus et le Decapterus ronchus, le poisson-sabre (Trichiurus lepturus).

[2] Il s’agit du Jairo Mora Sandoval, du nom d’un activiste costa-ricain de 26 ans, tué par balles en mai 2013 sur une plage. Il protégeait les nids de bébés tortues sur la plage.

18 réflexions au sujet de « Connaissez-vous Haïdar ? »

  1. juste merci d’avoir permis l’accès à cet article car ma bourse ne m’accorde pas la souscription d’un abonnement à ce journal ( j’en reçois seulement la lettre, histoire de me tenir informée…) et encore merci de continuer votre oeuvre de partage

  2. Oui, c’est bien.

    Mais j’avoue avoir vu ma lecture très perturbée dès le début, à cause du titre :  » On pille nos poissons pour nourrir les porcs des pays développés!  »

    Ah cette éternelle révolte du brave humain choqué de passer après un animal ! Car c’est bien évident : les cochons passent avant nous, dans notre belle société ? Hum…
    Et pour être un humain accepté par les autres, il faut considérer que le moindre petit boulot d’un humain est plus important que la vie d’un cochon… On en est là.

    On ne pille pas nos poissons. On tue des poissons.

    Et c’est bien pour nourrir les humains des pays développés!
    Quoi ? Il faudrait en plus de la « vie » de torture et d’emprisonnement que l’on réserve aux cochons d’élevage, qu’ils soient affamés avant d’être menés à l’abattoir ?

  3. « qu’ils soient affamés avant d’être menés à l’abattoir ? » (Jeanne Guyiader)
    Votre amour des animaux vous empêche de réfléchir: ce n’est pas par amour des cochons qu’on les nourrit de poisson, et ils ne risquent certes pas d’être affamés par leurs éleveurs. Ce n’est pas de l’existence des cochons qu’il s’agit, mais de celle des élevages de cochons. Pêcher le poisson des mers sénégalaises pour nous permettre à nous, occidentaux, de nous gaver de cochon frelaté au risque de notre propre santé, tout le monde y perd, humains comme animaux, au seul bénéfice de quelques profiteurs déjà bourrés de fric.

  4. Une fois de plus, il s’agit bien de piller le sud pour nous nourrir au nord, car il s’agit bien plus de nourrir les mangeurs de viande que les cochons puisque, en fin de compte, ces derniers ne sont nourris que parce qu’il y a des humains qui en mangent et des éleveurs pour en tirer profit. Une même logique est respectée: on massacre des poissons dans des conditions terribles (puisqu’ils meurent asphyxiés) et on affame des humains pour nourrir des cochons (qui n’ont rien demandé). Ceux-ci vont vivre dans des conditions également terribles pour le plus grand profit des patrons de l’agro business et à la satisfaction des mangeurs de jambon de nos pays du nord qui se moquent tout autant du sort des poissons que de celui des sénégalais ou des cochons et ne veulent voir les dégâts écologiques dramatiques de l’élevage, pourvu qu’ils puissent se bâfrer de saucisson uniquement « parce que c’est bon ». Quel gâchis !

  5. C’est en effet une nouvelle plus que réjouissante ! Ca fait du bien, enfin !
    C’est à la fois si peu et tant…
    Merci pour l’info.

  6. Salut à toutes et tous,

    Une excellente nouvelle pour commencer l’année. Elle concerne la terre et les paysans, mais aussi les jardiniers, donc nous tous. Il faudra attendre début février et le vote des députés pour se réjouir complètement de cette belle victoire de David contre Goliath… La vigilance reste de mise.

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  7. Cultive ton jardin, j’ai dû mal m’exprimer puisque vous ne m’avez pas comprise.

    Haïdar El Ali est certainement un homme de valeur et attachant. Je ne le connais pas mais fais là-dessus confiance à Fabrice. Ma critique porte sur un point très précis de son discours. Point sur lequel la plupart des gens, y compris les écologistes, faillissent (à mes yeux).

    “ Il faudrait en plus de la “ vie ” de torture et d’emprisonnement que l’on réserve aux cochons d’élevage, qu’ils soient affamés avant d’être menés à l’abattoir ? ” ai-je écrit.
    Je sais parfaitement que les éleveurs ne vont pas affamer les cochons, qui doivent être gros et gras au moment où ils seront tués. Je faisais seulement un raisonnement par l’absurde et poussais le bouchon à fond en supposant qu’Haïdar El Ali souhaitait que les porcs ne soient pas nourris.

    En admettant que Marine Jobert ait retranscrit fidèlement ses propos, ce n’est pas un hasard s’il a dit : “ Rendez-vous compte : on pille nos poissons pour nourrir les porcs des pays développés ! ” et non pas par exemple “ pour engraisser des porcs qui nourriront les humains des pays développés ! ”. En ignorant que les porcs sont ici réduits à une étape d’une production destinée aux humains, il caresse la plupart des gens dans le sens du poil, car ils sont nombreux à penser que l’humain est supérieur aux autres espèces et doit donc passer avant elles.

    Ce n’est pas non plus un hasard si cette phrase est reprise en titre de l’article, soulignant ainsi que, pour Marine Jobert au moins, le plus choquant de l’affaire est bien que des animaux soient nourris alors que des humains doivent chercher du travail hors de chez eux.

    Reste que la bande à Watson est sur le coup.
    Watson ! Ce type qui a failli mourir pour s’être interposé entre un phoque et son assassin, cet homme qui a un jour rencontré les yeux d’une baleine à qui il doit son destin, ce farouche végétarien qui dit qu’il ne faut plus manger de poisson.
    Un génial passionné que son amour des animaux a conduit à réfléchir puis à passer à l’action.

    Haïdar El Ali a de la chance : il va rencontrer Sea Shepherd et sans doute changer.

  8. Formidable. Cela redonne confiance envers les institutions, les professions, y compris la sienne, qu’il existe des gens comme Haidar Ali, courageux, intelligents et sachant communiquer! Pourvu qu’il soit toujours soutenu et jamais trahi, et que l’establishment de son pays sache resister au pouvoir quasi illimite de la corruption, a notre epoque ou 85 personnes possedent autant de richesse que la moitie des gens sur terre.

  9. Je ai rencontré et cotoyé Haidar.

    Son discours est plaisant pour ceux comme moi qui sont sans compromis et ne suivant juste une logique absolue.
    Haidar est brave et il est un homme avec ses qualités et ses défauts. C’est aussi un homme d’affaire forgé par l’expérience et un général prêt à sacrifier des soldats et à pactiser avec le diable espérant le flouer.

    Je l’ai admiré car il a fait bien plus que je ne pourrai jamais faire mais il m’a aussi déçu dans les compromis qu’il fait. Peut être a t’il raison. En tous cas, il ne faut pas mettre qui que ce soit sur un piedestale, même Haidar.

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