Le ministre et les requins de la pêche industrielle

Cet article a été publié par Charlie-Hebdo le 23 juillet 2014

Frédéric Cuvillier, sous-ministre et cachottier. Pendant qu’il soutient mordicus le désastre de la « pêche en eau profonde », on apprend qu’il défend surtout les intérêts de sa ville, Boulogne-sur-mer.

Il est très difficile de ne pas insulter de la pire manière les tenants de la pêche industrielle. Mais on va essayer, pour les besoins de la démonstration. La France vient en effet de commettre une très grande vilenie. Une de plus ? Assurément, mais comme elle touche aux océans, c’est-à-dire à l’essentiel, on raconte. En un peu plus d’un siècle, les filets ont dévasté des équilibres écosystémiques vieux de millions d’années. Grâce à de menues inventions comme celle du chalut « moderne », à la fin du XIXe siècle, et plus tard les filets dérivants, ou encore les navires-usines, qui peuvent atteindre ou dépasser 100 mètres de long et emmagasiner des milliers de tonnes de poissons.

Le résultat est connu : les océans se vident à une vitesse ahurissante. On se contentera de citer l’étude classique de Ransom Myers et Boris Worm, parue dans la revue Nature en 2003 (1). Selon eux, 90 % des gros poissons ont disparu des mers depuis les débuts de la pêche industrielle. On peut être sûr que le pourcentage est dépassé.

Les poissons sont rares, mais le fric doit rentrer. Depuis une poignée d’années, les vils crétins qui ont tout détruit dans les premiers 200 mètres ont commencé à racler jusqu’à 1500 mètres de profondeur, au moins. Grâce à de nouveaux câbles en acier d’une résistance parfaite. Ce qu’on appelle la « pêche en eau profonde ». Le chalut est un bulldozer.

C’est délirant pour tant de raisons qu’on n’en retiendra ici qu’une seule : les poissons des profondeurs – par exemple la lingue bleue, le grenadier de roche ou le sabre noir – se reproduisent beaucoup plus lentement que les poissons vivant plus haut qu’eux, et un simple coup de filet flingue tout ce qui vit pour des dizaines d’années. Inutile de dire que les espèces non commerciales qui sont chopées par le chalut sont rejetées, mortes, à la baille.

Le drame est si impressionnant que des associations tentent depuis des années de faire interdire cette chierie par le Parlement européen. Et parmi elles, impossible d’ignorer Bloom (http://www.bloomassociation.org), créée par une valeureuse du nom de Claire Nouvian. En décembre 2013, Le Parlement de Strasbourg a failli voter une interdiction pure et simple, mais au dernier moment, s’est contenté d’une limitation qui n’a pas de sens. Claire Nouvian, en décembre : « C’est la victoire du lobbying acharné des industriels et de la fabrication d’un mensonge
d’Etat (…) La gauche et la droite, alliées, prennent parti pour la pêche industrielle ».

Dans les coulisses, comme l’a raconté à Charlie un député proche du dossier, la bataille a été sanglante, et seule une très opportune erreur de vote – une erreur ? – a permis aux lobbyistes de l’emporter sur le fil, avec 342 voix contre 326. Depuis, le camp de la mort continue de marquer des points et la dernière magouille en date s’appelle Frédéric Cuvillier, secrétaire d’État chargé des transports, de la pêche et de la mer. Cuvillier est un fervent de la pêche en eau profonde, qu’il soutient mordicus à Bruxelles dès qu’il en est question. Extrait d’un courrier officiel du 12 mars 2014 : « La France ne pourrait accepter une mesure qui viserait à interdire de manière drastique et sans discernement l’utilisation de certains engins et notamment le chalut de fond, qui aurait de lourdes conséquences socio-économiques ».

Ça a l’air sérieux, mais c’est pure foutaise. Huit Associations, dont Bloom, ont publié le 8 juillet un communiqué franc du collier, par lequel elles accusent la France d’avoir dissimulé des données essentielles. À force d’obstination, elles ont en effet obtenu la publication d’études officielles, notamment de l’Ifremer. Un, le massacre est réel – par exemple pour des espèces de requins menacés d’extinction -, et deux, Cuvillier ment à chaque fois qu’il s’étend sur les conséquences économiques d’une interdiction.

Les effets sur la pêche française seraient en fait dérisoires, sauf pour un port et un bateau. Le port s’appelle Boulogne-sur-mer, et Cuvillier en était le maire jusqu’à son entrée dans le gouvernement des bras cassés. Encore bravo.

(1) http://www.nature.com/nature/journal/v423/n6937/abs/nature01610.html

11 réflexions au sujet de « Le ministre et les requins de la pêche industrielle »

  1. Bonjour Fabrice et merci.
    Si je « résume » les derniers articles.
    Les chasseurs tuent
    Les pêcheurs pêchent et tuent
    Le ministre du développement développe
    Le chef de parti déclare
    et les Zécolos grimpent dans les avions
    cherchons l’erreur!!!!
    le mot que je préfère dans la langue française, c’est COHERENCE

  2. Merci lulu. Le « pillage programmé de leurs ressources naturelles, du sol et du sous-sol » existe déjà (pétrole, uranium, coltan, cassitérite, etc.) : la Françafrique (ou Chinafrique…), avec sa misère et l’entretien de dictatures et autres terrorismes (plus facile de négocier avec un dictateur qu’avec un peuple, et moins cher !). Simplement, « ils » officialisent, « ils » marquent « leur » territoire.

  3. En partie hors sujet , mais pour répondre aux commentaires précédents notamment au sujet de Mélanchon

    Avant de revenir sur l’écologie, je vais donner mon avis sur la technologie, l’homme est curieux par nature, il n’est pas possible de le stopper dans ses découvertes, néanmoins comme le disait Rabelais « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » et comme le genre humain évolue nettement moins rapidement que les découvertes scientifiques, il est vain de penser que pour toutes innovations, le bilan sera globalement positif.
    Prenant les neurosciences comme exemple, si demain nous arrivons à lire dans les pensées des individus, les dirigeants s’en serviront pour interner les individus issus du peuple (pas de chez eux, cela va de soit) présentant des pensées supposés déviantes ou à isoler et à traiter en amont les opposants au système. Après la médiatisation de délits de quelques diagnostiqués préalablement déviants, l’argument sécuritaire fera accepter à la majorité des veaux la nasse dans laquelle il se retrouveront et cela quelque soit la pensée des scientifiques à l’origine des découvertes..

    Sans vouloir rester au statu quo, ce qui est impossible, il est indispensable, pour un développement réel de l’humanité, d’imposer des moratoires sur des secteurs dangereux du fait du niveau du genre humain : nanotechnologie et neurosciences (flicage et société de contrôle), nucléaire, OGM (brevetabilité du vivant, contrôle de la production…)
    Pour les autres domaines il faut accepter les innovations que si le gain de productivité et utilisé pour réduire le temps et la pénibilité du travail et non pour produire et consommer plus.

  4. Pour l’écologie plusieurs règles sont à respecter, ne pas chercher à se « Placé », elle était facile, être efficace et ne pas sombrer dans la contrainte de l’enfer vert, elle ne doit pas rendre la vie plus chiante mais plus belle.
    Un exemple à ce sujet les téléphones portables et les cabines téléphoniques. Il y a 10/15 ans j’étais stupéfait de voir des écologistes se réjouir de la suppression des « cabines téléphoniques » pour les « nuisances visuelles » qu’elles pouvaient occasionner.
    Dans le même temps, le bétonnage pour la construction de zones industrielles, commerciales, autoroutes, et autres projets à la noix dévorait plus d’un département par décennies, mais ils se focalisaient sur les cabines sans réfléchir qu’ils participaient au plan de l’envahissement par le portables. Comme le côté « branché » du gadget ne suffisait pas à une diffusion rapide de la chose, les industriels allaient forcé à la vente en augmentant fortement le coût des communications des cabines, le coût des abonnements de fixe, et supprimer la plus part des cabines pour contraindre l’individu se déplaçant fréquemment à utilisé un portable.
    Deuxième exemple, j’habite dans une région rurale de 200km
    où l’agriculture s’est intensifiée fortement durant les 40 dernières années,
    où plus de 200 d’hectares de zone humide ont été drainées pour être transformées en champs de maïs,
    où deux sites industriels restent contaminés par des hydrocarbures, des métaux lourds et de la dioxyne,
    où les débits réservés ne sont pas toujours appliqués ce qui provoquent des étiages sévères augmentant la mortalité de la faune aquatique,
    où deux zones industrielles ont été construites alors qu’une seule suffisait,
    où l’abandon du rail a contribué à l’augmentation du trafic routier,
    où à lieu des empoisonnements d’animaux sauvages et domestiques,
    et deviner pourquoi un jour, un quidam vient me trouver, pour un tas de fumier de 7 /8 tonnes (moins d’un épandeur) en dépôt depuis plusieurs années. Si j’avais agis en avertissant les services, je n’aurai rien changé au niveau de la pollution locale, mais passé à juste titre pour le chiant de service, étant donné que beaucoup d’habitants vont s’y servir pour leur jardin.

    L’action écologique doit être efficace et ne pas aboutir à des contraintes qui dans le meilleurs des cas ne changent pas grand chose à la crise écologique et dans le pire des cas l’aggrave.
    Imaginer la médiatisation de deux ou trois décès d’allergiques aux piqûres de guêpes ou d’abeilles , conduisant à une mesure à la c.. de plus : l’interdiction et à l’arrachage de tout arbres fruitiers situé à moins de 100 mètres des habitations, cela ne résoudra en rien le problème mais l’aggravera du fait d’une augmentation des vergers gavés aux pesticides.

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