Un nouveau barrage de Sivens ?

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 26 novembre 2014

Les socialos sont impayables. À Roybon, dans l’Isère, ils soutiennent un projet touristique qui passe par la destruction d’une zone humide, exactement comme dans le Tarn. Pour mettre à la place une bulle tropicale à 29 degrés et une rivière « sauvage » en plastique bleu.

Ces enfoirés sont en train de tout saloper. Maintenant, au moment même où vous lisez Charlie. Les engins de chantier de Pierre et Vacances – on va reparler de ces amis de l’homme – travaillent le week-end, les jours fériés, la nuit, pour créer l’irréversible. Depuis le 20 octobre, le chantier du Center Parcs de Roybon (Isère) bousille, hectare après hectare, le bois des Avenières, au bord de l’immense  forêt de Chambaran. Daphné, une jeune nana, au cours d’un rassemblement sur place le 17 novembre : « On n’a plus vraiment le temps d’attendre les recours légaux, et donc, on est un peu forcés de désobéir à la loi pour ralentir et stopper ce chantier ». Le résultat des deux recours sera connu dans une dizaine de jours, et les écrabouilleurs espèrent, dans tous les cas, qu’il n’y aura plus rien à sauver.

Séance décryptage : le 4 décembre 2009, le conseil général d’Isère – socialo, comme celui du Tarn – signe un protocole d’accord avec une transnationale du tourisme de masse, Pierre et Vacances (voir encadré). On déplie le tapis rouge pour une opération officiellement destinée à « équilibrer l’activité touristique » dans la partie Ouest de l’Isère, grâce à « la réalisation d’opérations significatives, à fort impact économique ».

Dans les faits, il s’agit de fourguer 200 hectares, dont une grande partie constituée d’une zone humide forestière, d’une très grande valeur écologique. Le village de Roybon – moins de 1300 habitants en 2011 -, propriétaire des lieux, accepte de vendre, probablement appâté par une taxe locale d’équipement de 1,2 million d’euros, suivie d’une taxe foncière de 500 000 euros chaque année. Passons au magnifique projet. Il s’agit d’installer douillettement un millier de « cottages » en bois, avant de faire venir 5 000 victimes en flux tendu pour se ressourcer « en pleine nature » à la sauce Pierre et Vacances. Après avoir détruit la vraie, cette emmerdeuse de toujours. Compter quand même de 600 à 800 euros pour une semaine et quatre personnes.

La très goûteuse cerise s’appelle AquaMundo, qui est le cœur même du « village ». C’est tellement con que ça décourage la moquerie. On créerait une bulle tropicale à 29 degrés – sur place, le thermomètre peut descendre à – 20 degrés -, traversée par une « rivière sauvage » en plastique bleu, qui sinue entre piscines et bassins surmontés de palmiers. Comme le dit sur le ton juste la publicité officielle, « admirez les poissons dans le bassin aux coraux et détendez-vous dans nos Centres Health & Beauty, Nature & Spa. Et si toute cette eau vous a donné soif, l’Aqua Café est là pour vous désaltérer et vous restaurer ».

On se demande dans ces conditions idylliques-là pourquoi il y a des opposants. Toutes les associations historiques sont vent debout, à commencer par la Frapna (Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature, http://www.frapna-38.org/thematiques/center-parcs-roybon.html). Mais les opposants les plus directs se retrouvent dans Pour les Chambaran sans Center Parcs (PSCCP, http://www.pcscp.org), notamment pilotée par Stéphane Peron, un informaticien venu de la région parisienne. Dans le clair-obscur de la bataille en cours, des Camille – nom générique donné aux jeunes opposants, de Notre-Dame-des-Landes à Sivens – poussent comme autant de champignons. Des actions illégales – sabotage du piquetage du chantier – ont déjà eu lieu, mais on va probablement vers des affrontements. « Deux collectifs viennent de naître, précise pour Charlie Henri Mora, opposant de toujours. L’un sur place, l’autre à Grenoble. Ce n’est pas un secret : il y a parmi eux des illégalistes ».

Il faut dire que Pierre et Vacances s’assoit avec bonhomie sur l’enquête publique, en général sous contrôle, mais qui a tourné à l’horreur pour les amoureux des palmiers et poissons violets. Organisée du 14 avril au 28 mai, elle a recueilli 727 observations – ce qui est beaucoup – dont 60 % défavorables. Comble de tout, la commission d’enquête chargée de statuer sur le projet a publié en juillet un rapport de 25 pages dévastateur. Non contente de donner à l’unanimité un avis défavorable, elle détaille en 12 points les raisons de son opposition.

Charlie ne peut insister, et c’est dommage, car pour une fois, c’est beau (1). L’étude préalable, à la charge de l’aménageur, aura été brillantissime, car dit le texte, « la commission relève des affirmations régulières d’absences présumées d’impact avant tout inventaire ». Le principe est connu : qui ne cherche pas ne trouve rien. Autre point admirable, celui du destin des flots tropicaux. Car n’oublions jamais qu’il faut vider les chiottes, un jour ou l’autre. Or pour remplir tout AquaMundo, il faut entre 3100 et 3700 mètres cubes d’eau. Dans une région qui connaît, soit dit en passant, des sécheresses saisonnières récurrentes.

Où vidanger ? Pour des raisons sanitaires, il faut tout évacuer au moins deux fois par an. Quels produits chimiques contiendra la bouillie ? Nul ne le sait, mais en tout cas, on bazardera le tout dans un plan d’eau voisin, après avoir attendu que la température tahitienne baisse à un niveau jugé convenable. De là, le vomi gagnera un cours d’eau, puis sans doute, beaucoup plus loin, le Rhône. Et où pompera-t-on les centaines de mètres cubes – entre 613 et 1200 – nécessaires chaque jour pour abreuver les taulards des vacances ? En bref, estime la commission, « la multitude d’incertitudes, d’incohérences, voire d’incorrections, que comporte le dossier d’enquête au titre de la « loi sur l’eau » (…) confère un caractère rédhibitoire au projet en l’état ».

Malgré tout cela et tant d’autres choses, passage en force, soutenu par deux secrétaires d’État socialistes de la région : André Vallini, qui a failli devenir Garde des Sceaux, et Geneviève Fioraso, scientiste hors concours. Sivens le retour ?

(1) Le texte complet : http://www.isere.gouv.fr/content/download/20051/136634/file/Conclusions

ENCADRÉ

Les Center Parcs poussent comme des champignons

Pierre et Vacances, la transnationale derrière le projet de Roybon, pèse près d’1 milliard 500 millions d’euros de chiffre d’affaires. Ce mastodonte emploie 7500 salariés et « gère » au total 231 000 « lits ». La Côte d’Azur doit beaucoup à Pierre et Vacances, l’un des plus grands bétonneurs des côtes françaises.

Créé en 1968 par le néerlandais  Sporthuis Centrum, le « concept » des Center Parcs et les villages existants ont été rachetés par Pierre et Vacances en 2001. Il existe à ce jour, en Europe, 25 Center Parcs. En France, quatre sont ouverts, deux sont plus ou moins commencés, dont celui de Roybon, et trois sont en projet dans le Jura, dans le Lot-et-Garonne et en Saône-et-Loire.

Dans ce dernier département, la bagarre a dé »jà commencé autour du collectif du Geai du Rousset (http://centerparc-le-rousset.org), qui proteste contre les 80 millions d’argent public qui pourraient être engloutis dans ce projet privé. Et réclame comme tous ceux qui vomissent les Center Parcs, « l’abandon de ces projets inutiles et coûteux ». Dans le Jura, la mobilisation a elle aussi commencé, et certains pensent déjà à une coordination nationale des opposants aux Center Parcs.

Sauf grosse surprise, Pierre et Vacances commence un long chemin de croix.

27 réflexions au sujet de « Un nouveau barrage de Sivens ? »

  1. « 170 millions d’investissement, en une fois, dans le Lot-et-Garonne ! C’est du jamais vu ! » Pierre Camani, le président-SOCIALISTE- du département, est aux anges. En 2018, son département accueillera un Center Parc « qui impulsera une nouvelle dynamique économique, touristique et industrielle ». 400 cottages de 40 à 90 m2, soit 2000 lits d’hébergement (une augmentation de 10% de l’hébergement dans le 47),
    http://www.aqui.fr/economies/en-lot-et-garonne-ouverture-d-un-center-parcs-en-2018,10152.html
    Un forum où on apprend que Pierre et Vacances a déjà sévit dans le département, avec un taux d’occupation de sa résidence de 33%, et que quelques élus se posent de bonnes questions :
    http://adippv.forums-actifs.com/t232-center-parcs-lot-et-garonne
    Pour d’autres, c’est la fête !
    http://www.sudouest.fr/2014/05/13/deja-sept-candidats-1553024-3603.php

  2. « Ces projets qui s’approprient les ressources naturelles au profit du capitalisme multi-national en distribuant quelques miettes a une elite locale corrompue qui leur permet de passer outre les mecanismes de gouvernance encore assez fragiles et des contre-pouvoirs encore balbutiant dans ces regions, avec le soutien de la police locale au service du pouvoir sans souci de la legalite, privent les populations locales de leur revenus traditionels et detruisant l’ecologie de toute une region ».

    Ah zut, c’est pas dans le « tiers-monde », c’est chez nous… Me suis trompe de vocabulaire, tant pis!

  3. Dans un livre publié en 2011, chez Le Monde à l’envers, et intitulé Chambard dans les Chambarans -S’opposer à Center parcs et à la marchandisation du monde, Henri Mora retrace l’historique de cette lutte. (pp. 119-120 correspondance entre H. Mora et F. Nicolino).

  4. comment massacrer ce prolétariat invisible ou pas plantes micro organismes abeilles, etc.. qui pourtant travaille pour la vie ,pour nous?pesticides bulldozer et bétonneuse ils
    en viendront bien à bout!

  5. Des victimes, les clients des Center Parcs? Je les appellerais plutôt des imbéciles, et encore, je suis polie ! Car si personne ne choisissait ce genre de vacances débiles, Pierre et Vacances finirait bien par mettre la clef sous la porte, non?

    1. Tout à fait d’accord ! c’est bien là que le citoyen à un énorme pouvoir ! Alors à nous les convaincus de l’aberration de ces projets ineptes, de montrer à ceux qui mettent des sommes folles dans leur confort, à ceux qui ne voient dans la nature qu’inconforts : rigueur des hivers, pluies, vents, brusques changements de températures, insectes piqueurs et leurs effets inhospitaliers. A nous de leurs prouver que le défi que l’humanité aura à relever ces prochaines décennies si l’homme veut continuer à vivre sur cette planète, est d’apprendre à vivre avec la nature plutôt que contre elle.

  6. Même si demain le projet est stoppé (voeu pieu), qui va remettre en état ce qui est détruit, et qui paiera la reconstitution de la forêt, si tant est que ce soit encore possible ? Qu’ils aillent tous se faire traire ! Je propose un boycott sans fin des center parcs du monde entier. Et abonnez vous à Charlie hebdo, une de nos dernières bouteilles d’oxygène.

  7. Hors sujet, ou presque…
    On cultive du maïs, qui alimente un méthaniseur, qui va produire de l’électricité, qui alimente des ordinateurs, des serveurs qui pilotent la moissonneuse batteuse automatique, des serveurs qui gouvernent l’économie, qui aussi développent de l’intelligence artificielle, qui elle va s’implanter dans des robots.
    On donne à manger à des robots.

  8. Pour info, un center park est en train de prendre forme à côté de chez moi en Saône et Loire, à La Guiche, avec le terrible soutien financier du CG71 socialo, vous savez la Saône et Loire: terres d’Arnaud Montebourg et Thomas Thévenoux.

    Malgré une opposition, on nous ressort toujours les mêmes fausses rengaines, l’emploi (temps partiel et travaux donnés à des entreprises lointaines qui emploient de la main d’oeuvre sous payée), le développement économique et touristique.
    En revanche on balaye de silence les nuisances que cela produira sur l’environnement, sur la vie locale,…

    POUAAAAAA!

  9. Le parc de L’ailette (base de loisir avec plage et base nautique) créé par le Conseil Régional de l’Aine fonctionnait bien depuis 20 ans, il faisait la joie de la population environnante, même les champenois et habitants d’île de France s’y rendaient. Et puis voilà: vendu pour faire place à un center parc!
    Heureusement pour nous, Axe plage s’est ensuite construit à 1km de là avec la contribution financière partielle de l’Europe.

  10. « Une rencontre sous le signe de l’écoute et du partage. La soirée organisée par Reporterre et Agir pour l’environnement a montré que face à la profusion des projets inutiles, les citoyens sont de plus en plus mobilisés. Lundi 1er décembre, ils sont venus en nombre écouter les opposants aux projets inutiles pour témoigner de leur lutte. Reportage audio et photographique. »
    http://www.reporterre.net/spip.php?article6654

  11. Ça vaudrait le coup de creuser pour voir s’il n’y aurait pas des liens souterrains un peu « contre nature » entre certains politiques et Pierre et Vacances. Parce que de telles convergences, hein…

  12. Hier vendredi au Grand Journal de Canal +, Jean-Michel Apathie se plaignait de toutes ces manifs écolos, râlant qu’on ne peut plus rien faire : « Aujourd’hui, il serait impossible de construire un Disneyland, qui pourtant rapporte tant d’emplois ». Il faudrait lui dire que la Conquête de l’Ouest c’est fini, que la nature a atteint ses limites, et que les arbres qui font notre oxygène et notre climat, ça a sa petite importance…

  13. Le ton monte
    Jeudi 4 décembre, le quotidien L’Opinion a barré sa Une d’un grand titre « Enquête sur la terreur écologiste ». Le lecteur était censé y apprendre, au long de deux pages perlées de fautes d’orthographe et de grammaire, que des écologistes – « quelques centaines » – faisaient régner… la terreur chez les patrons d’entreprises autour des sites du Testet, de Notre Dame des Landes et de Roybon…
    http://www.reporterre.net/spip.php?article6666

  14. Bonjour,
    Je vais faire un peu de provocation. Je suis bien entendu hostile à tous les center park. Cette nature artificielle en conserve ne peut séduire que les troupeaux de beaufs.
    Oui mais justement, j’y vois quelque chose de positif. En les parquant sous les bulles en plastique on limite leur divagation en les dissuadant de venir saloper les vrais espaces naturels encore épargnés. L’idée est de laisser « la part du feu ». L’idéal serait que ces usines à tourisme soient implantées sur des friches industrielles et non sur des sites d’intérêt biologique faunistique et floristique.
    La pression démographique sur l’espace et les ressources est une réalité. C’est LE problème qui est un facteur aggravant de tous les autres.
    Philippe, (qui a quitté Bailly-Romainvilliers où se construit « le village nature » pour s’installer à Drucat où s’est implanté depuis « l’usine des 1000 vaches ».)
    Comme disait un chroniquer radiophonique :  » le progrès fait rage » !

    1. Intéressante l’idée de laisser la part du feu pour ce genre de parcs dévastateurs et qu’ils ne puissent pas s’implanter en dehors des friches industrielles.

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