La mer des Caraïbes, poubelle française

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 11 décembre 2014

Ces gens-là ne respectent rien. Contrairement à tous les engagements, le préfet de Martinique a fait couler un bateau dégueulasse de 99 mètres de long en pleine mer. C’est moins cher que de démanteler, et Ségolène Royal s’en contrefout.

« Lanmé sé pa an poubel ». C’est du créole martiniquais, et ça veut dire que la mer, bande de saligauds, ce n’est pas une poubelle. Une toute petite foule a crié ces mots dans les rues de Fort-de-France il y a quelques jours, pour protester contre l’immersion en mer des Caraïbes du Cosette, un bateau tout ce qu’il y a de dégueulasse. Mais voyons l’affaire de plus près.

En 2010, une très vieille coque de 99 mètres de long s’amarre dans le port de Fort-de-France, et devient ce qu’on appelle un bateau-ventouse, incapable de reprendre la mer. Les marins roumains et sud-américains ne sont pas payés depuis des mois, et leur sécurité même est en danger, car le Cosette, lancé en 1966, n’est plus entretenu. Que font les autorités ? Rien. Le temps passe jusqu’à ce que Jacky  Bonnemains, à Paris, se mette au boulot. Le fondateur de Robin des Bois (http://www.robindesbois.org) est devenu, au fil des décennies, l’un des  grands connaisseurs de la sécurité maritime et des mouvements de bateau.

En février 2014, il alerte, ce qui est son métier principal. Selon ses informations, le préfet de Martinique s’apprêterait à immerger le Cosette à 25 kilomètres des côtes, au droit d’une fosse marine où un autre bateau, le Master Endeavour, a déjà été coulé en 2008. Est-ce vrai ? Bien sûr, et c’est sacrément gonflé, car le Grenelle de la Mer – aussi fantaisiste que l’autre, celui de 2007 – s’est engagé sur le papier à développer une filière française de démantèlement et recyclage des bateaux en fin de vie. Le coup de gueule de Bonnemains empêche la manœuvre, et dans la foulée, celui-ci fait des révélations sensationnelles.

Les navires changent souvent d’identité, et le Cosette a épuisé dix noms au total, dont celui de Zanoobia. En janvier 1987 commence une invraisemblable virée : 10 000 fûts toxiques, résidus de l’industrie chimique européenne, partent d’Italie en bateau vers Djibouti, avant d’être détournés vers le Venezuela. Là-bas, ils sont déchargés en cachette, et provoquent la mort d’un gosse. Caracas obtient de l’Europe le retour des fûts, réembarqués, qui arrivent un jour à Tartous, un port syrien. C’est si dégueulasse et dangereux que la Syrie d’Assad – le père – obtient lui aussi un retour à l’envoyeur.

C’est alors –en mars 1988 – qu’entre en scène le Zanoobia, qui essaie de débarquer ses poisons à Salonique, en Grèce, avant d’être contraint à deux mois de ronds dans l’eau en Méditerranée, car personne ne veut accueillir le merdier. Les fûts sont amochés, au point qu’une partie de l’équipage se chope des migraines, des conjonctivites, des eczémas, des bronchites. Pour finir, le gouvernement italien accepte les déchets, qui sont déposés à Gênes. L’histoire, qui a fait le tour du monde, jouera un grand rôle dans la signature l’année suivante – en 1989 – de la Convention de Bâle, un traité international censé réglementer le transport international de déchets dangereux.

Retour en Martinique, fin octobre 2014. En Martinique même, on commence à protester contre le projet d’immersion du Cosette, notamment autour de l’Assaupamar (Association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais). Officiellement, et jusqu’au 3 novembre, le préfet prétend que le Cosette repartira vers l’Europe à bord d’un puissant « transporteur de colis lourd », un supernavire. « Un tel scénario, raconte Bonnemains à Charlie, nécessite des mois de préparation et coûte affreusement cher ». Mais tout est pipeau. Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, informée depuis des mois, laisse faire. Le 4 novembre dans la nuit, une très opportune voie d’eau se déclare à bord du Cosette. Il n’est plus question de démantèlement. À toute allure, on traîne la ruine flottante au large, et on la fait sauter.

Il y a peut-être une explication : la présence du Cosette gênait d’évidence un projet de terminal pour conteneurs très cher au cœur des aménageurs locaux. On a en tout cas décidé de balancer aux poissons des boues d’hydrocarbures, des PCB, des peintures toxiques, probablement de l’amiante. Bonnemains devrait attaquer devant le tribunal administratif le 15 décembre. Mais personne ne fera revenir le Cosette des Abysses.

20 réflexions au sujet de « La mer des Caraïbes, poubelle française »

  1. Une bonne nouvelle : hier la Confédération paysanne a manifesté dans trois villes de France contre le puçage obligatoire par RFID des ovins et caprins.
    A privas la DDT a été occupée.
    Malgré une pluie froide toute la journée, ils ont réussi à obtenir la levée de l’obligation et le choix entre la boucle classique et électronique.

    http://www.confederationpaysanne.fr/actu.php?id=3158

    photos
    (on me voit jouer de la guitare devant les cognes cerbères qui gardent l’entrée de la DDT :)) )

    Comme quoi ça vaut le coup de se bouger le luc (ça fait plus de 4 ans qu’on lutte contre le puçage électronique)

  2. L´émission animée par Franz-Olivier Giesbert est consternante, on se demande ce que ces deux grands messieurs que sont Pierre Rabhi et Matthieu Ricard sont venus faire dans cette galère ! Mes aieux ! Deux personnalités hors-norme face à FOG et à ses trois cruches prétentieuses ! Lamentable, grotesque!

  3. Merci de nous tenir informes de toutes ces saloperies. Comment peux-t-on confier un role de decision a des gens qui sont prets a n’importe quel sale coup des lors qu’ils savent qu’ils ne seront pas pris? Comment changer la gouvernance en mecanisme de responsabilite plutot qu’en mecanisme d’irresponsabilite?

    Ca rejoint l’excellent article de reporterre sur le bois (et ce que me disait un ami, entrepreneur du solaire en Inde, apres s’etre essaye aux micro-centrales a bio-masse: « La notion de dechet agricole est un mythe. Il n’y a pas de dechet agricole »). Plus generalement il n’y a pas de solution miracle, tout peut devenir polluant et dangereux si on le fait de maniere suffisament conne! Et lorsque l’ingenierie n’est pas tenue en laisse bien serree par les citoyens les tentations sont trop nombreuses et trop fortes. Il faut concilier Herve Kempf (« Comment les riches detruisent la planete ») et Pannalal Dasgupta, revolutionaire communiste bengali devenu gandhien (« arreter de produire pour les masses, produire par les masses »)!

    Lionel: Bravo!

  4. Effarant, une fois de plus!
    Et tous ces gens qui ne pensent qu’a se baigner en été comme hiver dans le bouillon de pollutions que sont devenus les mers et les océans et qui se goinfrent de coquillages à Noël…On dirait l’humour noir d’une BD de Frank Margerin.

    Ps: a Lionel et à tous ceux mobilisés à Privas: Merci, merci, merci!!!!!!!!

  5. A propos d´humour noir et de BD, relire « Les idées noires de Franquin ». Toujours d´actualité. Histoire de ne pas oublier que la bêtise humaine est encore plus infinie que l´univers 🙂 !

  6. Concernant la lutte contre les RFID et la reculée qu’ a pris l’industrie avant-hier, je n’y suis pas pour grand chose. Le gros du travail vient essentiellement de la Confédération paysanne et son caractère rebroussier et PMO qui a su rallier la société civile grâce à leur travail essentiel contre la société de contrainte et l’industrialisation de nos vies, et fournir les outils intellectuels de pensée et d’argumentation en critique de la technique et d’idéologie de Prgrès.

    Dommage qu’il n’aient pu être présents à cause de différence de point de vue de quelques membres décideurs à la Conf’ sur la PMA et GPA (effarant !) car cette victoire leur revient.

  7. « Ni pucées ni soumises » disait la pancarte d´un éleveur devant les moutons parqués dans l´enclos! Je dois avouer que cela m´a fait plutôt rigoler, jaune du moins! Ni soumises !!! Tu parles ! Les animaux d´élevage sont-ils libres de décider de leur destin ? Peuvent-ils dire à ceux qui les dominent « tu m´emmerdes, je me barre et je vais vivre ma vie, je garde mon lait, je garde ma viande! »? Non, ils sont réduits à l´esclavage pour « l´agrément gustatif » de l´espèce qui les a infériorisés pour mieux les dominer, comme l´exprime Matthieu Ricard !

    http://www.buvettedesalpages.be/2014/12/matthieu-ricard-et-la-bienveillance-envers-les-animaux.html

    http://www.buvettedesalpages.be/2014/12/defendre-les-animaux-ce-n-est-pas-dedaigner-les-hommes.html

  8. Salut

    Cet exemple illustre parfaitement le fait qu’un Etat peut tout se permettre.
    Suffit d’une petite mise en scène et encore, et hop!
    La mer ,la terre sont les poubelles du capitalisme.
    Rien n’a changé sauf dans les discours bien hypocrites.
    Au fait, vous êtes informés à propos de la marée noire au Bangladesh ?
    Les infos semblent « discrètes »
    http://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/bangladesh-une-maree-noire-menace-tout-un-ecosysteme-classe-a-l-unesco_776745.html

    Bon courage

  9. A ertalif,

    Il me semble que Fabrice qualifie cela de paradoxe : la forêt Française ne cessant de s’étendre suite à la déprise agricole.

    🙁

  10. Martine,
    « Ni pucées ni soumises” disait la pancarte d´un éleveur devant les moutons parqués dans l´enclos! Je dois avouer que cela m´a fait plutôt rigoler, jaune du moins! Ni soumises !!! Tu parles !  »

    Je comprends ton point de vue sur le slogan qui était à l’origine : « Ni puces, ni soumises », mais des fois les choses sont plus compliquées : ce qui les tient est plus l’instinct grégaire. Il n’est pas rare de voir sur certaines routes d’Ardèche un troupeau de brebis égarées. Ou bien sur un l’adret d’une montagne un troupeau laissé seul toute la journée. Et ce, car le mode d’élevage est extensif, sinon pas moyen de s’égarer dans un élevage intensif et concentrationnaire. Eh bien, elles n’es profitent pas pour se faire la malle.
    Si une espèce ne veut pas se laisser apprivoiser, elle ne le fait pas (loup, renard).
    Peut-être que la vie de ce genre d’animal, sans l’homme serait beaucoup plus courte (je rejoins Jocelyne Porcher sur ce point de vue) et qu’ils y trouvent leur compte.

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