Un nouveau message de Frédéric Wolff

Les jours passent, et je ne vous écris toujours pas. Ce n’est qu’un moment, mais il dure. En attendant, je vous laisse en l’excellente compagnie de Frédéric Wolff. Qui existe bel et bien, contrairement à ce que certains paraissent croire. À bientôt, je le jure. Fabrice Nicolino

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DU PROGRÈS DANS L’EXTERMINATION

Il était une fois la vie au pays du progrès. On y inventait des machines à aller plus vite nulle part et à désirer l’indésirable. Les gens y vécurent de plus en plus vieux et eurent beaucoup de maladies…

Même plus vrai !

En 2015, l’espérance de vie a diminué de trois mois pour les hommes et de quatre mois pour les femmes. La faute à qui ? A la grippe et à la météo, dixit les experts officiels. Ouf.

Pas d’inquiétude, donc. Sur le long terme, on vit de plus en plus longtemps… malades ! Ainsi, l’espérance de vie sans incapacitédiminue depuis plusieurs années – 2006, si mes informations sont bonnes. Un progrès allant rarement seul, on est malade de plus en plus tôt.

Des chiffres ? Puisqu’il faut tout mettre en chiffres, y compris nous-mêmes, allons-y gaiement. Le diabète et les maladies cardiovasculaires progressent cinq fois plus vite que la population. Et les cancers ? Quatre fois plus vite, avec une incidence chez les adolescent(e)s de + 1,5 % par an depuis 30 ans. De plus en plus vite nulle part ? Même plus vrai : de plus en plus vite dans le mur !

Soyons optimistes : ce n’est qu’un début. Nous pouvons faire beaucoup mieux. Les générations nées à partir des années 1960 ont bénéficié, dès leur naissance, des pollutions tous azimuts, d’une alimentation appauvrie et de la sédentarité. Depuis le nouveau millénaire, les ondes nocives du progrès améliorent encore le désastre, faites excuse pour les oxymores des temps modernes – occis et morts en un seul mot, c’est un cauchemar. La synergie est parfaite, donc : les ondes pulvérisent la barrière protégeant le cerveau, la voie est libre pour les cocktails chimiques… Et les nanotechnologies ajoutent la touche finale. Du grand art.

Au final, le marché de la maladie se porte à merveille. Une source de croissance durable bien de chez nous, enfin. Alors soyez patriotes ! Faites-vous dépister à coups de rayons X ! Vaccinez-vous aux métaux lourds ! Amalgamez vos chicots au mercure, rafistolez-vous en batterie, perfusez vos globules et, tant que vous y êtes, prothésez-vous du ciboulot ! Si vous êtes victime d’empoisonnement industriel, optez pour l’empoisonnement thérapeutique ! Suivez la progression de votre diabète et de vos métastases sur votre smartphone, prolongez votre espérance d’agonie et finissez vos jours entouré de machines à respirer, à digérer, à uriner…

A ce rythme-là, il va devenir scabreux de se souhaiter une bonne santé. Personnellement, je le déconseille, sauf à être assuré en cas de procès pour vœu non exaucé. Mieux vaut prévenir. D’ailleurs, c’est ce qu’on nous répète : « On vous aura prévenus. » Respirer tue, alors inspirons un jour sur deux ou expirons, à nous de choisir.

Mais il n’y a pas que l’espérance de vivre en bonne santé. Il y a l’espérance de vivre tout court, comme des vivants du genre humain, l’espérance de fleurir. La menace n’a jamais été aussi grande, de n’être plus que des ombres errantes, ni vraiment mortes, ni franchement vivantes. Exproprié(e)s de nos vies, dépouillé(e)s de notre autonomie, occupé(e)s à ne pas vivre vraiment, à ne pas habiter notre humanité, à laisser des machines décider à notre place… Nous inaugurons joyeusement l’ère des cyborgs post-humains.

La joie, même la joie se retire de nos visages, de plus en plus, elle s’en va et le sens du sacré tout autant, le sacré quand la vie était un miracle, quand on pouvait encore se réjouir sans être saisi d’inquiétude. Ce châtaignier, là où je vis, vous le verriez, c’est un frère. Comment ne pas lui sourire et, dans le même instant, craindre pour lui et pour tant d’autres ?

Mais voilà, il y a beaucoup plus important que la vie. Il y a les secondes que l’on gagne pour se rendre d’un non-lieu à un autre non-lieu. Ça vaut bien un aéroport ravageant des terroirs précieux et, au passage, le climat dont notre grand pays a fait la cause du siècle. Ça justifie un TGV détruisant des habitats et des paysages bouleversants de beauté. Nous sommes devenus si importants, nous et nos affaires à développer sans limites.

L’état d’urgence est étendu. Il devient permanent. Pas l’urgence écologique, non, celle-là, c’est juste pour parader dans les grandes mascarades de la COP 21 et des campagnes électorales. L’urgence dont il est question ici est celle d’en finir avec la vie, le hasard, le don sans limite du vivant et, soyons fous, avec la mort. Comprenez bien : L’humanité est une bavure. Qu’elle soit obsolète, indésirable ou non rentable, elle doit dégager.

Ainsi pourraient s’exprimer nos bons maîtres si, pour une fois, ils parlaient vrai :

Demain sera parfait et vous aussi. Vos émotions, vos défaillances, ça commence à bien faire. La mort vous asticote ? Vos vies ne sont pas à la hauteur ? Place au pilotage universel. Plus rien ne doit échapper à la toute-puissance. Vous n’êtes pas conformes aux normes des intégristes de la machine ? Vous serez désintégré(e)s ! La déchéance physique vous guette ? Vous serez customisé(e)s en série, programmables et réparables à merci. Merci qui ? Merci la machine !

Grâce à la machine, vos derniers restes d’humanité sont en voie d’éradication. Le transfert des données touche à sa fin. Votre restant de cerveau disponible est quasiment numérisé et votre code-barres génétique, sur le point d’être opérationnel. Alléluia !

Grâce à la machine… Et grâce à vous. Vous êtes formidables, vraiment. Plus besoin de gardien du troupeau. Le gardien, c’est vous ! C’est une source d’économie et surtout, de consentement et donc, d’efficacité. D’après les derniers chiffres, le taux de pénétration des mouchards électroniques progresse comme jamais. Vous pouvez être fiers. Surtout, ne changez rien.

Continuez à plébisciter vos camisoles numériques. Tout le monde doit tout savoir sur tout le monde. Exhibez-vous ! Twittez, selfiez, restez connectés. Internet et les data centers foutent en l’air le climat ? Connectez-vous pour vous indigner ! L’absurdité menace le cours de votre vie ? Exigez un GPS qui donne un sens à votre existence. Vous vous sentez l’âme d’un(e) rebelle ? Réclamez des smartphones sans antenne-relais près de chez vous ! Vous passez votre vie derrière des écrans ? Syndiquez-vous ! Le digital labour mérite reconnaissance et rémunération. Négociez un statut de larbin que l’on sonne avec treizième mois et réduction du forfait téléphonique.

La planète sera intelligente ou ne sera pas. Il y va de l’optimisation du cheptel et de ses prothèses, de la bonne croissance des flux et du flicage participatif. Pas d’alternative au règne du calcul et de la marchandise. Point de salut en dehors du sacrifice au cyber-Dieu des machines. Tout doit passer par lui, désormais : vos liens avec les autres, vos gestes, votre parole ou ce qu’il en reste. Votre rapport sensible au monde, oubliez-le. Ce qui faisait la vie imprévisible, précieuse, habitée, remplacez-le par le non-espace, le non-temps, la non-vie. Scannez vos aliments et vous avec par la même occasion, évaluez-vous, équipez-vous d’urgence de la fourchette connectée et de la gamelle intelligente pour chat et chien 2.0…

La déchéance de nationalité n’est finalement qu’une étape. Demain, c’est de l’humanité que nous serons déchu(e)s.

Celles et ceux qui veulent nous transformer en machine sont clairement des ennemis. Nous ne sommes pas négociables. Nous ne le serons jamais.

Ne laissons pas leur monde désherber nos vies. Plus que jamais, sauvons ce qui peut l’être : notre humanité, dans ce qu’elle a de plus vulnérable – ses limites et sa finitude – et de plus humble aussi – une espèce parmi d’autres espèces. Quitte à être des « chimpanzés du futur », protégeons les arbres qui nous protègent. Soyons des veilleurs de nos jours, des veilleuses dans nos nuits. Cherchons l’aube, interminablement.

13 réflexions au sujet de « Un nouveau message de Frédéric Wolff »

  1. une analyse intéressante aussi sur la déferlante numérique à l’école
    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=792
    un extrait:
     » Pour bien grandir, l’enfant a besoin d’humain et de culture. Comme l’ont montré les premiers travaux des psychanalystes René Spitz ou John Bowlby, petit homme a besoin qu’on stimule sa psyché. Dès la naissance, il a besoin qu’on l’aime, qu’on lui parle, qu’on le regarde, qu’on le rassure, qu’on joue avec lui. Il a besoin de parents, d’enseignants, de présences tutélaires. »

  2. Merci,

    A la la, une féssée, 🙂

    M Loup, voudriez vous bien cessez de vous faire du mal, vous allez nous tomber malade, à vous focaliser sur tout les maux. Laissez les accrocs du grand art dans leurs certitudes, car en dépit de toutes les infos qui mettent en garde, le déni semble devenu un dada pour eux.

    « Il était une fois la vie au pays du progrès. »

    Un matin, le Monde se lève. Et …. bizarre, toutes les poubelles ont disparues. Avec un mot a leur place. Désormais, tout ce que vous y mettiez, sera balancé direct dans la chambre de vos enfants. Merci tous, toutes.

    Bien a vous,

  3. Magnifique texte! Merci.

    Peut-être que finalement la machine n’aura point le temps de parachever son œuvre, si l’on se fie à l’excellent ouvrage « Comment tout va s’effondrer » de Servigne et Stevens.

  4. On vous l’a surement dit des centaines de fois, mais je vous souhaite un bon rétablissement monsieur Nicolino. Ne soyez pas dérangé de moins écrire, prenez soin de vous. Dédier sa vie à aider les autres c’est bien, mais il ne faut pas oublier la sienne.

  5. Ouh la la ! Que de noirceur. Rarement lu quelque chose d’aussi désespéré. J’ai relu le texte plusieurs fois pour en dégager la part d’ironie mais elle n’est pas suffisante pour laisser une petite place à l’espoir.
    Philippe, écolo qui se bat contre « l’usine à vaches » et essaye de vivre avec ses propres contradictions.

  6. Bonjour à tous,

    que de noirceur… en effet, la pollution de cette économie sur-carbornée laisse des traces nano-carbonnée depuis belles lurettes.
    Non, il faut garder, non pas espoir, mais le sourrire, notre déclin est inscrit dans nos gènes voire une loi de l’univers. On n’y peut rien, l’humanité n’est pas une civilisation conjugable au futur, ni même synonyme du savoir travailler collectivement en bonne intelligence, etc. bref, oui, l’humanité a ce quelque chose qu’elle veut éradiquer d’elle même sous peine de souffrance éternelle (et dire qu’il y en a qui cherchent la vie éternelle en croyant se télécharger dans une machine, changez donc de versions tous les jours, vous étiez buggés tout va bien, mouarf !). Même « notre » science ne pourra rien pour nous, même pour ceux qui en auraient la parfaite « maîtrise ».

    Je vous laisse un lien, le site entier est à lire avidement : http://www.theorie-de-tout.fr/2014/10/26/environnement-climat-declin-fin-monde-humain-trop-tard-depuis-toujours/

    Soyez heureux avant la fin: faites [vous] du bien, ce n’est pas un conseil, ce serait vain car peu importe la fin tous les moyens le justifieront, juste le véritable art de VIVRE.

  7. Bel article, hélas 1000 personnes vont le lire , pas sur, et si on le donne à lire à un maximum de gens combien vont penser que Mr Wolff est un dangereux extrémiste écologiste ?
    Mais tout va aller mieux après cette belle COP et en plus on va vendre des Rafales à L’Inde ptetre L’Iran, le Qatar et L arabie Saoudite et l’Egypte, vive la France! je rappel le but principal du fameux Rafale c’est de balancer de loin sans risques des grosses bombes sur on ne sait jamais trop bien qui. Suis fier d’être français.

    1. Purée!

      Faudrait qu’ils cessent les éleveurs de faire une fixette sur le loup.
      Feraient mieux d’ouvrir leurs mirettes sur le TAFTA.

      Les loups en costumes cravates n’en feront qu’une bouchée! De tous.

      .

  8. Bonjour,

    Comme cela fait tu bien de voir quelqu’un écrire ce que l’on pense pleinement sans nécessairement pouvoir le formuler de façon élégante.
    Tout ce que vous écrivez est tragiquement vrai.
    Encore Merci !

    Marcel Evrard (Aywaille-Belgique)

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