Une si belle histoire nucléaire

Politis 721

De La Hague à Creys-Malville, le nucléaire a été imposé en France par la ruse, le mensonge, la manipulation. La preuve.

Le nucléaire, en France, est globalement une sale histoire, commencée dans l’armée et pour l’armée, continuée par de grands ingénieurs formés dans le mépris du peuple le plus total. Comme le raconte avec force Didier Anger dans son dernier livre (1), l’usine de La Hague fut imposée par le mensonge le plus délibéré. De 1959 à 1962, des techniciens et ingénieurs circulent sur la lande pour y faire des carottages, faisant naître bien des questions. On répond aux paysans locaux qu’une usine verra bientôt le jour. De quoi ? Tantôt on parle d’engrais ou de plastique, tantôt de casseroles.

Lorsque la vérité est enfin lâchée, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) emploie les très grands moyens. Les maires du canton sont embarqués un soir par des fourgons de gendarmerie et conduits comme de force à la mairie de Beaumont-Hague. Là, le secrétaire général de la préfecture et le conseiller général leur annnoncent la bonne nouvelle : la future installation produira du plutonium militaire, à partir d’uranium. Il n’y a rien à discuter : le journal local qui livre lui aussi l’information est déjà imprimé.

Mais le CEA n’est pas si mauvais que cela. Robert Galley, l’ancien et futur ministre gaulliste, est à l’époque l’un de ses administrateurs, et à ce titre grand ordonnateur des réjouissances. Les maires du canton sont bientôt invités à Marcoule, dans le Gard, où existe déjà une usine de fabrication de plutonium. La virée se fait en avion, ce qui est pour la plupart un baptême de l’air. Sur place, on visite surtout les caves à vin de la région, juste avant de faire un détour par Marseille, pour une bonne bouillabaisse. Les élus, qui n’ont rencontré aucun veau à deux têtes, rentrent ravis. Par précaution dans ce fief catholique et rural, on fait donner le clergé. L’abbé Dorey présente en chaire l’usine comme ” un don de la Providence “. Alleluia, la messe est dite. La monoculture de l’atome s’empare de la région.

Etudiant les alentours de La Hague dans les années 80, l’ethnologue Françoise Zonabend (2) y découvrira ce qu’elle appelle la ” cécité paysagère “. Derrière les propos rassurants et faussement rassurés des riverains du monstre, l’angoisse est constante. ” L’usine, dit l’un d’eux,de chez moi, on ne la voit pas…Alors, on est protégé “. Mais Françoise Zonabend ajoute aussitôt : ” Pourtant, sortant de chez lui, il m’a suffi de regarder vers l’arrière de sa maison pour contempler, immense et présente, l’usine plantée là au bout de sa cour. ”

L’un des plus grands chantiers du nucléaire, outre La Hague, aura été Superphénix, à Creys-Malville. L’ensemble du dossier est extraordinaire : dans le droit fil des ” avions-renifleurs “, d’ingénieux ingénieurs vendent au pouvoir politique du milieu des années 70 le principe d’un surgénérateur expérimental. C’est très beau, c’est même trop beau : il produirait davantage de plutonium qu’il n’en consommerait. L’Opep, en ces années de crise pétrolière, peut aller se rhabiller !

Point de discussion, et place à la matraque et aux grenades. Au cours du week-end des 30 et 31 juillet 1977, 60 000 personnes tombent dans un piège tendu par les CRS de M. Giscard, ce fameux libéral avancé. Vital Michalon, un manifestant, meurt, et d’autres sont gravement mutilés. La droite de l’époque pouvait compter sur de précieux soutiens. L’Humanité s’en prenait sans état d’âme aux écologistes, accusés de vouloir revenir au temps de la bougie, tandis qu’Henri Krasucki, secrétaire national de la CGT, fier communiste et fervent défenseur de Superphénix, dénonçait publiquement un ” nihilisme rétrograde “.

Seulement, Superphénix tomba en panne des dizaines de fois, fut immobilisé des années durant, et fit craindre à plusieurs reprises de véritables catastrophes. A son arrêt, décidé en 1997, même les nucléocrates, pour l’essentiel, avaient cessé d’y croire. Combien a coûté cette aventure ? Secret d’Etat, d’autant qu’il faudra y inclure le coût du démantèlement. 100 milliards de nos francs d’antan, 200 qui sait ?

Au moment où le gouvernement Raffarin s’apprête, semble-t-il, à relancer massivement le programme électronucléaire français avec un nouveau type de réacteur – le fameux EPR -, il n’est pas inutile de faire appel à la mémoire. Ce système basé sur le mensonge et la désinformation, la manipulation et la novlangue, n’a pratiquement pas changé dans ses fondements depuis les origines. Les mêmes hommes ou leurs clones, les mêmes filières, la même morgue. On en reprend pour cinquante ans ?

(1) Nucléaire, la démocratie bafouée, Editions Yves Michel, 21 euros
(2) La presqu’île au nucléaire, Odile Jacob, 1989

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