Oiseaux cherchent arbres (désespérément)

Est-ce bien raisonnable ? Le dérèglement climatique en cours pousse « conservationnistes » et chercheurs à réfléchir à l’avenir. C’est bien le moins, et le problème n’est pas là. Mais je me demande. Prenez l’exemple de l’arbre. En France, il ne fait pas de doute que nous allons vers une révolution des paysages. En quelques décennies. Nul ne sait jusqu’où ira le réchauffement, mais les instituts, qui ont besoin d’un plancher sous leurs pieds, font comme si. Comme si les projections – du GIEC, essentiellement – prédisaient le futur.

Admettons. Retenant le scénario optimiste d’une augmentation de 2,5 % de la température moyenne française en 2100, l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) a tenté de voir ce que cela donnerait pour cinq espèces d’arbres (ici). Et, mazette, cela fait son effet. Ainsi le chêne vert – on peut y ajouter le pin d’Alep, l’olivier, le cyprès – ferait un bond spectaculaire. Il est pour l’heure l’hôte du sud-est méditerranéen, et de quelques stations de la façade atlantique. En 2100, il atteindrait la Normandie !

Le hêtre ? Présent à peu près partout dans notre pays, cet arbre de mon coeur – oh ! quand ce tronc gris s’élance de pierres grises et moussues – ne ne maintiendrait que dans le quart nord-est. Et notre chêne national, cet arbre des arbres, vénéré par tant de peuples qui ont habité notre territoire ? Il y a 10 000 ans, après la dernière période glaciaire, le chêne a commencé de recoloniser ce que nous appelons la France. Au rythme lent de la chaleur revenue. Eh bien, il lui aura fallu environ 2 000 ans pour monter du sud au nord, pour notre plus grand bonheur d’humains.

Seulement voilà : le bouleversement en cours exige de lui un miracle. Qu’en l’espace d’un temps qui ne représente pas même la durée de vie d’un arbre, il fasse son baluchon, et se mette en route, vers des contrées meilleures. Le chêne, ce nouveau réfugié écologique. Un programme européen tente de son côté d’y voir plus clair, qui s’appelle Evoltree (ici).

Sur les arbres, il arrive parfois qu’il y ait des oiseaux. Un pic noir tambourine un tronc, et y creuse une loge qui servira – qui peut savoir ? – à une chouette de Tengmalm. La sittelle torchepot, corps en fuseau, dos gris-bleu, gorge blanche, descend d’un autre, la tête en bas. Vous saviez que la sittelle sait descendre la tête en bas ? Vous saviez qu’elle raconte des choses comme tuituittuittuit … tuffit …?

Je m’égare. Lisez, si cela vous intéresse, le dossier du journal Le Monde 2 de cette semaine (ici). Il est consacré aux oiseaux, en tant qu’indicateurs du changement climatique en France. Et j’ai été frappé par ces quelques mots d’un (vaillant) chercheur du Muséum, Romain Julliard : « Alors que le soir envahit le Jardin des plantes, et que les pas des visiteurs s’allongent pour rejoindre les grilles du parc, les moineaux prennent possession des lieux. Romain Julliard ajuste ses lunettes avec l’index :  « Nous avons été formés à une écologie de la restauration. Image d’un idéal perdu qu’on essaye de conserver, de maintenir. Ce n’est plus pertinent. Il est bien plus judicieux de penser à préserver la biodiversité du futur que de s’accrocher à celle du passé. Aujourd’hui l’enjeu est de trouver les outils qui nous permettront de vivre demain, quand il fera plus chaud ! Et certaines espèces d’oiseaux y jouent un rôle essentiel. Ne serait-ce que dans la pollinisation des plantes… Face aux mouvements extrêmes de la nature, les êtres vivants résistent en s’adaptant : à nous de nous assurer que nous leur avons bien laissé les moyens et l’espace de le faire ».

Pourquoi en ai-je été interloqué ? Parce que je me demande si certains, avec les meilleures intentions du monde au départ – pour les forêts comme pour les oiseaux, en attendant le reste – ne sont pas en fait des gestionnaires de la catastrophe. Au milieu des ruines, ne servent-ils pas d’amortisseurs ? Et même de « facilitateurs » ? Ne permettent-ils pas à la coalition des barbares de continuer leur oeuvre tranquillement, en banalisant l’extraordinaire métamorphose en cours ? C’est une question.

PS : l’ami Jean-Paul Brodier me signale deux problèmes que j’ai négligés. Un, la taille de mes papiers ici. Et leur rythme quasi-quotidien. Je vais y réfléchir d’autant plus que je vais être absent la plus grande part de juillet. J’essaierai de me manifester de loin en loin, mais rien n’est sûr.

16 réflexions au sujet de « Oiseaux cherchent arbres (désespérément) »

  1. Je ne vois pas où se situe le problème du rythme de parution et de la longueur des papiers ici publiés. Cela signifierait-il qu’ils sont trop fréquents et trop longs ? Je pense que nombre d’entre nous s’inscriraient en faux !

  2. Fabrice, savais-tu que les poètes ont tort? Les oiseaux ne chantent pas parce qu’ils sont heureux. Ils chantent parce qu’ils ne sont pas contents. En colère. Pissed-off. C’est une vérité ornithologique déguisée en boutade qui m’a été soufflée il y a longtemps, lorsque j’étais jeune oisillon, par un mentor, un ornitho belge, André Dhondt, aujourd’hui à Cornell. «David, les oiseaux râlent pour engueuler leurs voisins, ceux qui veulent prendre leur territoire. Leur chez eux». Le Rossignol ? Le loriot ? Ils aboient, ils hurlent. Alors continue de chanter, Fabrice. Tous les jours, tous les matins, ta colère. Pas comme la sittelle: je t’imagine mal la tête en bas. Plutôt comme la Rousserolle Verderolle, qui enquête sur le monde, s’en inspire, et nous en livre un sublime compte rendu enragé, chaque matin. Que tu dégages un mois pour te reposer, c’est normal. En ornithologie, on appelle ça la mue. Pars donc aiguiser ta plume. Mais reviens.

  3. Bonjour

    Pour ceux qui veulent « sentir » la manière de soigner un jardin en aidant à la reconstitution du biotope naturel, les films des Gilles Clément font bien sentir l’esprit à adopter :
    http://www.gillesclement.com/cat-videos-tit-Videos

    En plus, ça coûte beaucoup moins cher et ça prend beaucoup moins de temps. Et les animaux reviennent (quand il existent encore, hélas)… le libéralisme nous a poussé à massacrer nos petits coins de terre, parce qu’il était rentable que nous achetions beaucoup de produits et de matériel. Mais ce n’est pas ce que la nature aime.

    Le manifeste d’entrée en Résistance de G. Clément pour le Jardin planétaire, qui figure en bas de cette page est aussi très beau :
    http://www.gillesclement.com/

    J’ai presque 3000m² de « jardin forestier » à soigner et c’est vraiment un guide auquel je me réfère sans cesse (et vive les taupes ! 🙂

    Amicalement

  4. http://www.noctua.org/ , pour tous ceux qui veulent connaitre le chant d’amour de la chouette chevêche, ou de défense….un très beau site .
    @ Fabrice, c’est vrai que tu écris au rythme du guigne-queue , ce qui me va bien-sûr ! le risque, c’est peut-être le zapping des lecteurs, d’une idée à l’autre . A-t-on le temps de bien approfondir tout ce qui est dit justement en profondeur ?

  5. On pourrait aussi titrer : « Arbres cherchent oiseaux (tout aussi désespérément) », non ?
    « En Grande-Bretagne, c’est de l’ordre de 90% à 95% des effectifs de moineaux domestiques qui ont diminué dans tout le pays depuis 10 ou 15 ans », indique Frédéric Baroteaux, du Centre de recherches sur la biologie des populations d’oiseaux.

  6. Aucun problème avec la parution fréquente ni la longueur des billets non plus. Je lis tout, tout le temps sans problème (j’ai juste loupé le dernier, sur le Niger)… Non franchement, pas de souci, il FAUT continuer comme ça!

  7. oui, non, tous les jours nous vous lisons parfois longuement, parfois courtement, à notre convenance. de tout coeur merci.

  8. Mais non Fabrice: il y a une grande vérité dans le propos de Romain Julliard. Il est désormais bien admis que la situation climatique des siècles passés ne pourra pas être rétablie, même en arrêtant de suite la production des gaz à effet de serre: les changements climatiques en cours sont irréversibles; mais ça ne veut pas du tout dire qu’il faille continuer à tout saccager!!! Julliard demande juste qu’on tienne compte de cette évolution-là pour dès maintenant cibler les urgences en matière de protection. C’est une optique plutôt judicieuse non?

  9. On pourrait s’amuser à larguer des tonnes de graines et de glands par avion, de toutes les sortes de plantes qui poussent un peu plus au Sud, histoire de leur donner un peu d’avance (tout en jouant à l’apprenti sorcier si une espèce dans le lot se révèle invasive).

    Mais j’ai bien peur qu’avant le réchauffement, la forêt souffre par la pénurie de combustible fossile. N’oublions pas que les forêts françaises ont été sauvées par le charbon puis le fioul (on a arrêté de se chauffer au bois) et la mécanisation agricole (on a arrêté de cultiver les zones pentues). Mais quand on n’a plus de fioul, on revient au bois. Vu le taux de croissance des équipements de chauffage au bois, les forêts privées (63% du bois sur pied) risquent de ne pas faire long feu. Une énergie renouvelable, mais pas inépuisable…

  10. Attention: le chêne n’a pas progressé tout seul après la dernière glaciation; le geai, sur le liste des animaux nuisibles en France donc tiré par les chasseurs et piégé par les piégeurs, l’a beaucoup aidé en dispersant et en semant les glands, et les forestiers de l’INRA semblent l’ignorer superbement. Il est vrai que le geai est un Corvidé, comme les Corbeaux, mais coloré et qu’il aime les fruits comme nous(crime impardonnable)…Le geai, ce mal aimé qui gueule dès qu’on frôle son territoire…Laissons de la place au geai.

    Quant au hêtre, il n’est pas présent partout; sur les calcaires du Périgord et du Quercy, pourchassé par l’homme , il ne subsiste qu’à l’état de miettes.Mais que de noms de lieux témoignent de sa présence ancienne: les « Lafage » sont bien présents sur les cartes IGN…

    Et puis je trouve que le journaliste du Monde 2 en fait un peu beaucoup( pour faire vendre son canard ?): les oiseaux sont souvent opportunistes et s’adaptent bien à beaucoup de situations; simplement comme beaucoup d’animaux il faut un peu leur foutre la paix, comme disait le camarade Monod. Ce que n’ont pas compris encore bon nombre de chasseurs..Il faut bien leur expliquer…

    Ce qui n’empéchera pas les espèces un peu rares et spécialisées de disparaitre, comme ça s’est toujours fait, avec ou sans hommes. Et je rejoins pleinement le propos de Romain Julliard: penser que la biodiversité du futur ne sera pas celle d’aujourdhui, donc lui laisser de la place pour s’exprimer.
    Bonnes vacances Fabrice.Ecrivez comme çà vous chante, on vous lit si çà nous intéresse….

  11. Y a-il-donc meilleure façon de « préserver la biodiversité du futur » que d’arrêter de tout chambouler en jouant les maîtres du monde, et d’avoir un peu plus d’amour et de respect pour la vie? Ce n’est certes pas un scoop, mais on le dira jamais assez.

  12. C’est aussi la citation du chercheur du Muséum d’Histoire Naturelle qui retient mon attention. La lecture qu’en fait Balthazar est séduisante il est vrai. Néanmoins un doute subsiste dans mon esprit car je trouve le distinguo de Romain Julliard entre « biodiversité du passé » et « biodiversité du futur » quelque peu spécieux.

    Les oiseaux pollinisateurs du futur, d’accord, mais cela ne nous autorise pas pour autant à massacrer les hyménoptères, mais les boudons (et leur remarquable travail dans les serres), mais les abeilles, et qui fera le miel?

    Urgence, oui, mais quelle(s) priorité? car en matière de biodiversité, TOUT est important.

  13. La fréquence des billets est ce qu’elle est et le lecteur s’adaptera. Moi-même j’ai du mal à suivre, surtout à cause ds commentaires, mais je demande à notre hôte de garder le rythme qui lui paira. Quel bien cela fait de vous lire, Fabrice.

    Il y a dans ma commune, un coin « sauvage » (un talus pentu de remblai ferroviaire d’une ligne en service) où les herbes folles peuvent pousser, sauf qu’elles sont régulièrement fauchées par la municipalité. Je me demande si elles ne pourraient pas jouer un rôle précis dans la biodiversité locale, mais je me demande lequel. Camarades contributeurs, vers quel spécialiste pourrais-je me tourner pour mieux connaître ce milieu et élaborer quelque requête de non fauchage ?

  14. Cher miaou,

    Je crois qu’il peut y avoir quelques éléments de réponse à votre question dans la contribution de Lohiel, ici-même une douzaine de commentaires plus haut: cf.Gilles Clément et son « Tiers Paysage » (deuxième lien indiqué, puis le menu, colonne de droite)
    Bonne chance.
    M.

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