BHL, Roger Anet, la Côte d’Ivoire (une salade au jatropha)

 Un pays peut disparaître. Si, je vous jure bien. Ou en tout cas changer si totalement qu’il est devenu autre. Je connais un homme que j’estime au plus haut point, Pierre Pfeffer. C’est à mes yeux un grand naturaliste, spécialiste notamment de l’éléphant, anciennement attaché au Muséum national d’histoire naturelle. Il y a quelque chose entre lui et moi, qu’il est malaisé de définir. Nous ne nous voyons pas, ou plutôt, quand nous nous voyons, nous sommes contents.

Pfeffer a eu un destin que je ne peux raconter, sauf sur le point suivant. Après guerre, jeune, aventureux, il est parti en Afrique en bateau, et s’est retrouvé vivre dans un village forestier de Côte d’Ivoire, partie de ce qu’on appelait alors l’Afrique occidentale française (AOF). Là, il servait de tireur appointé, chargé d’abattre dans les environs les éléphants énervés ou franchement misanthropes. Ce qui ne l’a jamais empêché d’être leur défenseur acharné, hier comme aujourd’hui. Il était un sniper, qualité qu’il avait déployée contre la soldatesque allemande et nazie, dans la Résistance.

Pour en avoir discuté avec lui, je peux vous dire ce que tous les connaisseurs savent : il y a cinquante ans, la Côte d’Ivoire était couverte d’une splendide forêt tropicale. Primaire, bruyante, habitée par quelques hommes et quantité de bêtes. Les chiffres varient beaucoup, car nul ne ait jamais de quoi l’on parle réellement. Une forêt primaire n’est pas une forêt secondaire, qui elle-même ne ressemble pas à ces horribles zones surexploitées où ne subsistent que quelques arbres.

Il est probable qu’en 1900, la Côte d’Ivoire comptait 16 millions d’hectares de vraie forêt. Soit plus de la moitié de la surface totale du pays. Il n’y en aurait plus que 3 millions. Peut-être moins de deux. Et le massacre continue.  Je vous signale au passage que cette déforestation doit beaucoup à un certain André Lévy, patron-fondateur de la Becob en 1946. La Becob, qui emploiera plus tard le chroniqueur bien connu Guy Carlier, a fait fortune en détruisant la forêt. Officier de l’ordre national ivoirien pour services rendus – mais à qui ? -, André Lévy était le papa de Bernard-Henri Lévy, spécialiste des droits de l’homme, tels que vus de Saint-Paul de Vence. Ce dernier vit donc des rentes de cette noble activité, et s’en va répétant à quel point les méchants ne sont pas de gentils garçons. Sauf l’ami Lagardère (défunt). Sauf l’ami Pinault (vivant).

Comme on ne se refait pas, ce qui précède n’était qu’une introduction. J’exagère, ce me semble. Je voulais vous signaler dans ce long préambule que la Côte d’Ivoire, concédée à Félix Houphouët-Boigny par la France coloniale, est l’archétype du pays à la botte. Houphouët, ministre d’État français dès juin 1957, sous la Quatrième République, grand ami d’un certain François Mitterrand, a refusé l’indépendance de son pays jusqu’au moment fatal où il a dû l’accepter. Mais à contrecoeur, croyez-moi !

Dans ce pays soumis, deux cultures d’exportation ont permis de payer les fonctionnaires locaux et d’engraisser jusqu’à l’indécence le clan au pouvoir après « l’indépendance » de 1960 : la cacao et le café. Inutile de préciser que le tout était entre les mains d’industriels de chez nous. Pendant des décennies, la propagande a présenté ce pays comme une réussite exemplaire, un pôle de stabilité au milieu d’un continent chaotique. La preuve que tout restait possible à qui courbait l’échine dans les plantations destinées au Nord.

Houphouët, toujours aussi sympathique, a fini par transformer son village natal de Yamoussoukro, situé à 240 km au nord d’Abidjan, en capitale administrative. C’est joyeux. On y a bâti avec l’argent de la corruption un Institut polytechnique, un aéroport international, et surtout la basilique Notre-Dame de la Paix. Entre 1985 et 1989, la société française Dumez y a réalisé une superbe affaire, car cette chose est une réplique en béton de Saint-Pierre de Rome. Le dôme pourrait contenir sans problème Notre-Dame de Paris. Et ne parlons pas du prix, cela serait insultant pour les mânes d’Houphouët. 250 millions d’euros ? 300 ?

Dans ces conditions, on s’étonnerait presque que la guerre civile, commencée en 2002, n’ait pas débuté bien plus tôt. Mais elle est là, aujourd’hui, divisant la zone tenue par Abidjan au sud, et celle aux mains de Bouaké, la ville du nord. Bouaké ! Voilà où je voulais en venir. Un excellent homme, Français d’origine ivoirienne – un petit Houphouët, quoi -, est le président des anciens élèves du lycée municipal de Bouaké. Il s’appelle Roger Anet, et vit en France tant qu’il n’a pas de belles affaires à monter là-bas, en Côte d’Ivoire. Or c’est le cas en ce moment.

Anet a créé une société pleine d’allant qui s’appelle Jatroci (Jatropha alternatifs tropicaux Côte d’Ivoire). Son but unique : planter massivement du jatropha dans le pays, pour en faire un biocarburant. Le jatropha, dont l’huile n’est pas alimentaire, a peu d’exigences écologiques et parvient à se satisfaire de conditions climatiques semi-arides. Les promoteurs des biocarburants actuels le vantent comme un miracle.

Anet aussi. À ce stade, fascinant, deux informations circulent. Selon l’AFP (ici), l’entreprise Jatroci a « déjà planté 5.000 ha de jatropha dans les régions de Toumodi, Taabo et Dimbokro (centre de la Côte d’Ivoire), dont 100 ha servant de banques semencières ». Et 100 000 hectares de plus seraient convoités. Mais d’après le quotidien d’Abidjan Fraternité Matin (ici), pour l’essentiel, rien n’est fait encore. Il n’importe : M. Anet ne semble pas né de la dernière pluie, et il réussira certainement.

Au-delà des ces menues contradictions, je me dis, je vous dis que tout est possible. Oui, on peut, avec l’entregent voulu – à vous d’imaginer, sans que j’insiste – arriver dans un pays ruiné et dévasté, et lancer ex nihilo, sans aucune étude préalable, la culture d’une plante venue d’Amérique latine, que beaucoup de spécialistes jugent invasive. Car elle peut s’échapper, proliférer, menacer la flore locale et d’autres cultures, y compris vivrières. Laissez-moi vous citer un extrait d’une dépêche consacrée à une réunion scientifique importante, qui s’est tenue à Bonn en mai dernier (ici) : « A l’heure où l’Union européenne veut imposer 10 % de biocarburant dans les transports, un nouveau rapport apporte un argument supplémentaire aux opposants à ce projet. En effet, à l’occasion de la conférence sur la biodiversité de Bonn, en Allemagne, le Programme Mondial sur les Espèces Invasives (GISP) a présenté une analyse du niveau de risque, en tant qu’espèce invasive potentielle, de l’ensemble des plantes qui sont actuellement utilisées ou pressenties pour produire des agro-carburants.
Sur les 70 plantes recensées, 59 sont considérées comme envahissantes (elles croissent vite et se multiplient facilement) si elles sont introduites dans de nouveaux habitats, 2 le sont très faiblement tandis que 9 ne présentent pas de risque particulier. Or, selon le GISP, peu de pays ont mis en place des procédures appropriées pour évaluer le risque potentiel, et limiter les dégâts si nécessaire.
Pourtant, pour Sarah Simmons, directrice du GISP, les plantes invasives ‘…sont l’une des principales causes de la perte de biodiversité et constituent une menace pour le bien-être et la santé humaine’. Aussi, le GISP appelle les pays à évaluer les risques avant de se lancer dans la culture de nouvelles variétés et à utiliser des espèces à faible niveau de risque »
.

Dans cet autre extrait, tiré d’un bon article du New York Times, (ici), traduit par mes soins, on lit ceci : «Le jatropha, qui est la petite chérie des promoteurs de biocarburants de deuxième génération, est désormais largement cultivé dans l’est de l’Afrique, dans de toutes nouvelles plantations pour biocarburants. Mais le jatropha a été récemment interdit par deux États d’Australie parce qu’il est une espèce invasive. Si le jatropha, qui un poison, envahit les champs et las pâturages, il pourrait être désastreux pour l’accès local à la nourriture sur le continent africain ».

J’ajoute que ce toxique secrète un vrai poison, dangereux pour les animaux. Mais pensez-vous que de si menus questionnements vont arrêter la main du commerce ? Croyez-vous naïvement qu’après avoir détruit un pays entier à la racine, les marchands vont faire la pause sur le bord de la route, et réfléchir ne serait-ce qu’une seconde aux conséquences de leurs actes ? Ce serait bien mal les connaître. Tout merde ? Alors, accélérons, et tentons d’éviter les éclaboussures.

La prochaine fois que vous entendrez parler de la Côte d’Ivoire à la télé, ayez une pensée pour Roger Anet. Et pour ce grand philosophe éternel appelé Bernard-Henri Lévy.

8 réflexions au sujet de « BHL, Roger Anet, la Côte d’Ivoire (une salade au jatropha) »

  1. Sera-t-il bientôt possible de manger, de se vêtir, de se déplacer sans être les complices des truands qui tiennent les rennes de ce monde ?
    Nous sommes nombreux à injecter de plus en plus dans notre vie des manières différentes, alternatives, décroissantes ou autres d’appréhender le quotidien.

    Mais quand on sera confronté à notre collègue de travail, à notre amie d’enfance, à notre beau-frère qui jugera que rien n’est plus indispensable pour lui/elle que d’utiliser de l’agro-carburant ? Et peut-être à nous-même ?

    Ce qui m’effare et m’effraie, c’est cette sollicitation quotidienne à la complicité, bien orchestrée par les tentateurs industriels et commerciaux et leurs serviteurs publicitaires. C’est notre « âme » qu’ils veulent s’approprier.
    Il n’y a pas que la planète à protéger, il y aussi notre intégrité d’être humain.
    Nous ne serons plus seulement des obscurantistes, mais nous serons des déments à enfermer sans délai et sans ménagement – pour obstruction à la marche du « progrès » – si nous ne localisons pas très vite la pédale de frein et si nous n’appuyons pas dessus avec conviction (laissons-leur la force !).

    Plus j’avance en âge, plus il me semble qu’il n’y a que la formation à l’action non-violente qui peut permettre d’affirmer notre conviction et de décoloniser nos esprits. De manière à ce que résister au quotidien devienne un réflexe et à ne pas tomber dans le découragement et l’usure.

    Tiens, par exemple, des autocollants à apposer sur les pompes « vertes » : qui s’y colle ? (pas pu éviter le jeu de mots, hi, hi)

    AnneMarie.

  2. A Anne-Marie (pas méchamment pour 2 sous, bien sûr !) : c’est le père Noël qui tient les rênes des rennes (enfin, plus pour très longtemps puisqu’on pourra peut-être faire plouf ! au pôle Nord dès cet été…).

  3. Gloups !
    Belle banquise, vos beaux cieux me font mourir d’amour.
    Vos beaux cieux, belle banquise, me font trébucher ce jour.

    Merci, Bruno, de ne pas m’avoir jetée dans l’arène avec les lions.

    Pour Fabrice : c’est long, mais j’ai tout lu avec intérêt. Et c’est grandement nécessaire pour lancer les alertes et s’appuyer sur les faits que tu déniches et décryptes pour nous.

    AnneMarie.

  4. Ah le probléme des plantes invasives… Je vois changer le discours dans la tribu des botanistes: la canne de Provence, Arundo donax, que les provençaux regardent souvent d’un oeil indifférent tant elle fait partie du paysage deviendra t’elle une peste dans certains coins de la planète? En tout cas, merci Fabrice de nous fournir de multiples repères dans ce dossier de Jatropha, genre que je connaissais surtout comme plante à caudex chez les producteurs de cactus. Et puis surtout de nous fournir des repéres avec l’histoire récente de l’Afrique et de cette malheureuse Côte d’Ivoire; et de renouer avec Pierre Pfeffer dont j’ai lu les premiers articles pendant ma vie étudiante….Quant à B.H.L….et le reste….Bref un texte très riche qui me rend moins idiot (du moins j’espère….)

  5. Hello

    Guy C. s’est fait taper sur les doigts apres avoir evoque l’origine de la fortune familiale BHL.

    Mettre en Afrique une plante d’Amerique, quelle idee ! Et pourquoi pas de l’Eucalyptus en Amerique latine pendant qu’on y est …

  6. …ou des pommes de terre en Europe 😀

    La plante qui sert pour le biodiesel c’est « Jatropha Curcas », la plante invasive interdite en Australie c’est « Jatropha Gossypifolia », deux plantes totalement différentes.(*)

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Jatropha

    Jatropha c’est une famille qui comporte plus de 160 espèces d’herbes, d’arbuste et d’arbre…

    Pour avoir trainer quelques temps dans des villages en Afrique je pense qu’il faut quand même relativiser cette histoire de plantes indigènes parce que ça fait longtemps que cette plante s’est acclimaté et je doute qu’un seul paysan africain soit au courant qu’elle ne vient pas du continent (la plante est arrivée avec les explorateurs portugais).

    L’huile de Jatropha Curcas était utilisé traditionnellement dans des lampes avant de passer au pétrole, la plante est aussi bien utilisée comme haie naturelle pour protéger les cultures des animaux qu’en tuteur pour les ignames. La noix de Jatropha Curcas fait d’ailleurs partie de la pharmacopée traditionnelle africaine en tant que purgatif.

    Bon maintenant pour en revenir à cette histoire de plantation, j’ai déjà pu rencontrer un haut fonctionnaire responsable du développement d’un programme de biocarburant d’un pays d’Afrique. Quand un de mes amis lui a demandé si c’était pas un petit peu moyen de se lancer dans une culture à grande échelle comme ça (même si ça se passe dans des zones menacés par la désertification), la réponse c’était un truc du genre : vous êtes bien gentil les européens, mais vous quand le pétrole augmente vous pouvez vous permettre sans problème de payer… nous dans les campagnes quand on a pas assez d’argent pour acheter le pétrole alors on se retrouve à ne plus pouvoir faire marcher la pompe à eau, les réfrigérateurs qui conservent les vaccins et on doit faire les accouchements à la lampe de poche… donc t’es bien gentil mais on a pas le choix.

    Évidement j’ai reformulé en des termes un peu plus fleuri mais l’essence du message c’était assez clair que c’était ça… et j’ai quand même du mal à voir ce qu’on peut y répondre sans partir dans l’obscène…

    (*) d’ailleurs je confirme vu que j’ai fait pousser un arbuste chez moi et que la plante n’a rien envahi du tout…

  7. bonjour, il faut arrêter de dire des bétises à propos du jatropha …et de M.ANET ! Le jatropha curcas n’est pas une plante invasise et nouvelle en Afrique ! IL y a des tas de plantes qui ont migré dans l’histoire …et personne n’y trouve à redire ! De plus si vous avez su lire les commentaires des journalistes et autres personnes qui sont venues sur les plantations de JATROCI ,vous sauriez que les vastes pépinières sont faites en sous – bois et que la plantation de Taabo de 100 ha a laissé en place les arbres existants ( ce sont des rhoniers ) . De plus ,M.ANET a planté assez d’arbres dans sa vie pour ne pas vouloir déforester son pays natal ! Il faut cesser de dénigrer à tour de bras et à partir de données fausses ou incomplètes ceux qui veulent faire quelque chose ! Sachez aussi que cette entreprise travaille en association avec les communautés villageoises et qu’elle cherche les moyens d’associer le jatropha et certaines cultures vivrières ! Se dire écolo c’est bien mais vouloir concrètement faire quelque chose ,c’est plus difficile !Avis à tous les critiques mal informés . Francis .

  8. bonjour à tous !
    je suis « arrivée » sur ce site grâce à l’article intitulé « 40 ans et plus toutes ses dents », q mon frère m’a envoyé.Je voulais prendre contact;
    je découvre donc 7 autre article, et j’apprends beaucoup de choses : MERCI A TOUS !!
    J’apprends, tout et son contraire…
    suis perplexe. J’ai été sensibilisée en 71 à l’écologie, par une prof. un peu « allumée » pr l’époq. Elle nous évoquait R. Dumont et le manq de pétrole pr dans 30 ans : et nous y voilà..
    J’ai tjrs suivi les actions de Greenpeace et autre (car je ne suis pas trop téméraire), mais s’il y a info., je sais bien faire suivre, sensibiliser..
    Je n’ai pas de voiture, par conviction. Et j’use et abuse des transpors en commun (Montpellier n’est pas Paris..)

    J’ai un ami Malgache ki devait dernièrement retourner sur sa Terre natale pr y faire pousser du Jatrofa. et enfin gagner dignement sa vie avec toute sa petite famille.Mais avec toutes les démarches et autres autorisations, il semblerait que l’histoire ait du mal à démarrer…

    Enlisant ici, j’apprends qu’il y a 150 variétés différentes…
    Pas simple d’être informé !!!
    « plus on apprend, plus on ne sait rien… » disait Dutronc. Et c’est bien la sensation que j’ai!

    Donc, pr en revenir à mon envie de répondre à l’appel pour faire (mais koi ??) qqchoz de plus efficace qu’une ènième asso. qui se ferait avaler par le système, JE SUIS PARTANTE (l’Union fait la Force, DE TOUTES FACONS)
    mais quoi faire ?? Déjà, au niveau des « choses à savoir » (le bouddhisme dit « que l’ignorance est un des meilleurs gardiens de l’enfer »…)
    chacun rivalise « à celui qui en saura le +, »mais en sens contraire !!
    Alors, qui croire ?
    moi, vraie citoyenne sincère et avec une volonté d’agir pr la préservation de l’Humanité et de la Planète (MERCI à tous ceux ki continuent,
    DE N AVOIR PAS LACHE CETTE DETERMINATION DU DEPART, c’est déjà beau !) que puis-je faire pr aller dans le BON SENS ??

    Bon courage à nous…
    Béatrice

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