Faut-il laisser la part de l’homme ?

Je continue d’être en vadrouille, et comme Lili m’offre l’hospitalité de son appareillage électronique, j’en profite une petite heure. Lili travaille quantité de matières, dont de la terre. Et elle m’a montré une soupière si belle que j’en ai été ému pour de vrai. On dirait un oeuf grisáceo d’il y a 70 millions d’années, quand les dinosaures habitaient le monde. Sur la colline d’en face, il y a une carrière de calcaire d’où l’on extrait des pierres, évidemment. Mais dans ces pierres, parfois, il y a des marques nettes de pas de dinosaures. J’en ai vues, j’en possède même.

Il faut dire que là où je suis, ce fut jadis une lagune tropicale, et sur les bords, des animaux disparus aujourd’hui pataugeaient. Je pense à eux régulièrement, car qui nous dit qu’ils ont totalement quitté les lieux ? Avez-vous déjà lu José Carlos Somoza ? Ce romancier d’origine cubaine a écrit de pures merveilles, surtout Clara et la pénombre. Mais dans La théorie des cordes, eh bien, il montre à sa façon comme le temps est un événement déconcertant. Et c’est ce que je crois : déconcertant.

Passons sur les dinosaures. J’ai lu, mais j’ai perdu les références en route, qu’un rapport tenu secret quelque temps par la Banque Mondiale, disait de fortes choses sur les biocarburants. Si j’ai bien parcouru The Guardian, qui a lancé l’affaire, ces derniers seraient responsables de 75 % de l’augmentation des prix alimentaires dans le monde.

Je repense à l’industriel des biocarburants invité avec moi sur France Inter le 30 juin, et qui prétendait, contre l’évidence, que ses productions criminelles n’avaient aucun rapport avec la crise alimentaire actuelle. J’ai appris aussi que Jacques Diouf, inamovible patron de la FAO, estimait à 50 millions le nombre d’humains supplémentaires jetés dans la famine en 2007.

50 millions. 75 %. Ce ne sont que des statistiques destinées aux colloques suivis de petits fours. Derrière, il y a des hommes qui se mordent la langue pour tromper la faim qui les rend fous.

Et à part cela ? Plein de choses, que je ne peux ni ne veux dire. Mais enfin, j’ai rouvert, seul, le chemin creux qui mène au jardin de Patrick, en contrebas. Et retrouvé les pierres qui le délimitaient, surmontées de haies sublimes. Depuis combien de temps était-il dans la ronce et le prunellier ? Des années.

Il m’a fallu trois jours d’efforts véritables mais heureux pour qu’on puisse à nouveau déambuler dans ce délicieux passage. Et j’ai été mordu plus d’une fois par des épines, dont certaines grosses comme le doigt. Mais c’est fait. Simplement, arrivé aux trois quarts de ce rude effort, alors que mon esprit battait la campagne au sens propre, j’ai pensé à ce que je faisais. Aux niches et habitats que je détruisais sans état d’âme. Combien de campagnols ai-je effrayés et chassés de leurs trous ? Combien de serpents ont dû fuir le barbare ? Combien d’insectes, combien d’oiseaux ?

Puis j’ai pensé que ce chemin est à l’homme, depuis le Moyen Age. Pour des raisons que je ne peux préciser, le jardin de Patrick est probablement cultivé depuis au moins 800 ans. Et, sans être sûr de rien, il m’a paru que c’était acceptable, équitable. Alentour, l’animal a repris possession du pays. La pente, le ruisseau d’en bas, les vastes étendues de pins sylvestres et de châtaigniers. A perte de vue, je veux dire. Où que porte le regard, et ici, il va loin.

Presque tout appartient désormais aux bêtes et aux plantes. Et j’en suis infiniment heureux. Cela va au-delà des mots que je suis capable de trouver. Mais peut-être que le chemin devait nous revenir, à nous les quelques humains que nous sommes ici ? Peut-être, je ne sais pas vraiment. Quand je le regarde depuis le hameau, il s’étire vers le bas comme le ferait une couleuvre. Il coule, même, dirait-on.

Et je pense fatalement à une photo de l’Américain W. Eugene Smith, que j’adore. On y voit deux enfants qui se tiennent par la main, au bout d’un tunnel sous les arbres, comme s’ils s’apprêtaient à entrer ensemble au pays de la beauté. Le frère – j’imagine que c’est son frère – tient sa petite soeur d’une manière telle que rien ne leur arrivera jamais. Jamais rien d’autre que le bonheur sur terre. La vida es bella ya verás, como a pesar de los pesares.

8 réflexions au sujet de « Faut-il laisser la part de l’homme ? »

  1. je n’ai pas encore lu josé carlos, mais je vais me précipité, car je trouve les différentes théories des cordes en astronomie tout à fait passionantes ! merci ! je pense à ce paradoxe qui veut que ma journée fut bonne également, pleine de sourires, d’abeilles (puisqu’elles étaient consacrées : nous leur avions dédié ce jour ), de bons vins , de cris joyeux d’enfants , et en même temps, ce mercredi fut, comme tous les autres jours , terni par la pensée de mes frères humains souffrant mille morts au sud , exploités dans les champs, les mines, les rues, sur les chemins . quel cri sera assez retentissant pour arrêter cela ? je veux être, je suis une utopiste, par choix politique . Jamais je n’accepterai cet état de chose . le commerce équitable, la reconquête des terres agricoles, le boycote systématique des produits fabriqués aux dépend des hommes et de la nature sont des devoirs citoyens .

  2. hola todos

    avant de reconquerir les terres, il faut aussi ne pas les perdre

    Les Indiens péruviens protestent contre la privatisation des terres
    LE MONDE | 09.07.08 | 13h57

    je pense aussi que l’homme a sa place. Reste a adopter la bonne posture, meme si elle est utopiste !

  3. Encore de belles paroles intelligemment pesées : c’est vrai que tout est histoire de proportions :
     » Et, sans être sûr de rien, il m’a paru que c’était acceptable, équitable. Alentour, l’animal a repris possession du pays. La pente, le ruisseau d’en bas, les vastes étendues de pins sylvestres et de châtaigniers. A perte de vue, je veux dire. Où que porte le regard, et ici, il va loin. »
    Bon, mis à part cette question de proportions, je pense t’avoir localisé Fabrice (les dinausores, ont été mes alliés) ! C’est marrant de se dire que pour le moment, t’imaginant penser et écrire, je ne dois plus penser « vers le Nord » mais cap à l’ouest ! Pour le reste, on doit être à peu près exactement à la même lattitude !
    Ce que je viens d’écrire est complètement dérisoire, mais c’est ainsi : d’abord, c’est l’été, alors… relâche mais surtout, j’ai souvent besoin d’imaginer(imaginer, pas savoir) où sont les gens que j’apprécie… et ce n’est pas une histoire de syndrome du portable « allo, t’es où » car mon portable est quasi inexistant !
    Profite bien de ton vallon, Fabrice !

  4. je suis devant ces mots comme les enfants à la sortie du tunnel sous les arbres, et je retrouve intact tous mes rêves et utopies, rafraichis, « sûr qu’il ne leur arrivera jamais, jamais rien d’autre »…qu’une amorce de bonheur.
    Merci

  5. Ah oui, c’est ça: « marche vers le jardin du paradis »… Chaque être sur terre trace un chemin, et ce n’est jamais sans destruction, même en route vers le paradis. C’est une question d’humilité que de l’admettre: la vie dévore la vie, je te mange tu me manges. Vertige de cette création autophage où toute notion de justice semble un peu dérisoire ou pour le moins relative. Croissez! Multipliez! D’où diable peut donc bien nous venir le goût de la décroissance ???

  6. Belle photo, merci pour ce partage. Je suis particulièrement sensible au noir & blanc. Il me semble qu’on se laisse souvent éblouir par les couleurs (la forme), alors que le N&B « oblige » davantage à s’attarder sur le fond.
    Un p’tit « bonjour » en passant. ^o^

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