Mais pourquoi Emmanuel Macron ment-il sur le chlordécone ?

Attention ! ce qui suit est une offense délibérée à chef d’État. Le nôtre. Emmanuel Macron a un coffre d’acier et s’est autorisé à mentir en direct sur l’un des plus authentiques scandales de santé publique. Résumons en trois phrases. Les sols agricoles des Antilles françaises sont pollués pour des centaines d’années par un pesticide utilisé jusqu’au début des années 90, le chlordécone. Interdit dès 1976 aux Etats-Unis, ce poison a été autorisé sur dérogation signée par trois ministres de l’Agriculture successifs. Le cancer de la prostate est si fréquent en Martinique qu’il lui vaut le record du monde de cette maladie pour 100 000 habitants.

Et revenons au président Macron. Le 1er février, il parle pendant des heures devant des élus qu’on appelle ultramarins, ceux d’outre-mer. Et il affirme qu’il «ne faut pas dire que c’est cancérigène», «parce qu’à la fois on dit quelque chose qui n’est pas vrai et on alimente les peurs» (1).

Alors je vous en prie, suivez-moi sans peur, car je parle vrai et défie quiconque, président en tête, de me porter contradiction. Le chlordécone s’appelait aux Etats-Unis kepone, et il a provoqué une catastrophe dans l’usine d’Hopewell (Virginie) où il était synthétisé. En 1974, des dizaines de travailleurs se plaignent de troubles neurologiques graves et en 1975, après des rejets massifs dans la James River, des riverains tombent également malades. Le scandale est mondial et nul ne peut l’ignorer. En janvier 1976, l’Institut national du cancer américain publie un rapport scientifique sans appel sur les effets cancérigènes du chlordécone. Des rats et des souris exposés ont développé des tumeurs (ntp.niehs.nih.gov/ntp/htdocs/lt_rpts/trchlordecone(kepone).pdf. L’OMS, via son agence appelée en France CIRC, enfoncera le clou en 1979. Dan Rather – une sorte de PPDA à l’échelle américaine – s’empare du sujet dans son émission-culte de CBS, 60 minutes, le 29 août 1976. Et Time Magazine aussi. Entre autres, car le monde entier en parle. Le chlordécone est interdit dans la foulée.

Il réapparaît pourtant aux Antilles. Edith Cresson, ancienne Première ministre, est alors ministre de l’Agriculture de François Mitterrand. Elle accorde en 1981 une autorisation de mise sur le marché pour le chlordécone, dont elle ne s’expliquera jamais. Le 5 juin 1990, après une pantomime d’interdiction, le ministre de l’Agriculture de François Mitterrand Henri Nallet accorde une dérogation de deux années supplémentaires. En mars 1992, le ministre de l’Agriculture de François Mitterrand Louis Mermaz signe une autre dérogation d’un an. En février 1993, le ministre de l’Agriculture de François Mitterrand Jean-Pierre Soisson accorde six mois de grâce pour écouler les stocks.

On a vu que, dès 1976, l’Institut national du cancer américain a alerté sur la cancérogénicité du chlordécone. Depuis, quantité de travaux ont confirmé ce risque et il vous suffit, amis des coquelicots, de taper sur un moteur de recherche chlordécone et cancer pour comprendre l’énormité des mensonges proférés par Emmanuel Macron. Pour m’en tenir à la langue française et à la première page trouvée, je note la parution d’une étude qui établit que « l’exposition au chlordécone augmente de manière significative le risque de cancer de la prostate (2).»

En 2016, sous signature de Santé Publique France, agence d’Etat, on trouve un article scientifique effrayant sur le cancer de la prostate aux Antilles, dont j’extrais ceci : « Un contexte de pollution environnementale majeure au chlordécone, un agent cancérigène et perturbateur endocrinien, suscite inquiétude et interrogations ». Il est notamment signé par le professeur Luc Multigner.

Donc, monsieur Macron, soutenu en la circonstance par madame Agnès Buzyn, ministre de la Santé – comme c’est rassurant – ment sans détour. Et figurez-vous que je le comprends. Car dire la vérité, toute la vérité, conduirait fatalement, du moins dans une démocratie, à mettre en accusation et à juger madame Edith Cresson, messieurs Henri Nallet, Louis Mermaz et Jean-Pierre Soisson, car tous sont vivants. Sans oublier la Commission des toxiques, ancêtre de l’Anses actuelle, qui ne pouvait ignorer l’extraordinaire dangerosité du chlordécone, et qui a pourtant conseillé aux ministres d’en autoriser l’usage.

Un mot de plus sur Henri Nallet, qui aura commencé sa triste carrière comme chargé de mission de la FNSEA entre 1965 et 1970. Il la finira en devenant lobbyiste du laboratoire Servier, – celui-là même du scandale Mediator -, entre 1997 et 2013. Mais il est vrai qu’il fait partie des Intouchables de la République.

J’arrête ici, non qu’il n’y ait rien d’autre à dire, mais parce que cela suffit. Il n’y a rien de changé sous le soleil noir des pesticides. A chaque fois, tout recommence. Vous avez vu cette volte-face d’Emmanuel Macron à propos du glyphosate ? Les mêmes structures, moralement corrompues, produisent les mêmes effets, moralement corrompus. Coquelicots, amis d’ici et d’ailleurs, notre responsabilité est immense. Nous allons faire de très grandes choses ensemble, car cette fois, soyez sûrs et certains que nous ne pouvons plus reculer. Et nous allons gagner.

Fabrice Nicolino, le 2 février 2019.

(1) ouest-france.fr/politique/grand-debat-national/grand-debat-national-vifs-echanges-entre-emmanuel-macron-et-un-elu-ultramarin-sur-le-chlordecone-6208216

(2) presse.inserm.fr/exposition-au-chlordecone-et-risque-de-survenue-du-cancer-de-la-prostate/14921

5 réflexions au sujet de « Mais pourquoi Emmanuel Macron ment-il sur le chlordécone ? »

  1. Bonjour Fabrice, bonjour à toutes et tous.
    « le soleil noir des pesticides », vision apocalyptique ô combien réaliste, cher Fabrice ! Car c’est bien une sorte de soleil noir, irradiant tout à l’intérieur de nos corps qui se profile à l’horizon de nos vies et de celles des générations futures: la lumière de la vie s’éteignant.
    Rien ne me donne plus envie de vomir, puis de réagir que cette chaîne de complicités et d’impunités qui nous empoisonnent l’existence année après année, jour après jour. Je rêve qu’un jour soient châtiés les coupables de cette ignominie ; et pour me rendre ce rêve plus proche, tous les premiers vendredi de chaque mois, je joins ma voix à celle des « amis des coquelicots ». Mais la colère demeure, puis redouble à la lecture de nouvelles dénonciations des turpitudes des profiteurs et profiteuses de mort.
    On est toujours le Nègre de quelqu’un (je pourrais dire le serf, mais dans le cas présent « le Nègre » me semble plus adapté). L’ironie est cruelle pour celles et ceux qui, du côté des colons, des siècles durant, se croyaient à l’abri du pire : devenir chair à exploitation de bananeraies, de canne à sucre, de café, de cacao, de mines d’or, de diamants ; devenir esclave, victime de la prédation décomplexée, revendiquée (quantité négligeable, en dehors du profit qu’on peut tirer d’une existence insignifiante ). Eh bien non. Bien sûr, les populations des Antilles ont pris le maximum : ce sont des Nègres. Mais les mineurs des Hauts de France, des Cévennes ou d’ailleurs ne valent pas mieux que ces Nègres aux yeux des dirigeants métropolitains, des multinationales et de leurs complices . Les paysans, qu’ils soient Bretons, Normands ou autres, ne sont pas mieux considérés – juste empoisonnés à plus petit feu. Les ouvriers (qui mangent eux aussi des bananes, du chocolat, des sucreries et boivent du café, mais portent plus rarement de l’or ou des diamants), les classes moyennes et les retraités (qui se croyaient à l’abri de leur immaculée carnation, de leur nationalité glorieuse) se retrouvent pris dans le même filet que les Nègres – ils ne valent donc pas mieux aux yeux de ceux dont ils se croyaient les semblables, tranquilles dominants !
    Que le gilet soit jaune, vert, rouge ; que le vêtement soit boubou, pagne, djellaba, kilt, jupe ou pantalon, il est temps de descendre dans les rues, sur les places des mairies et de dire notre rejet, notre refus, notre combat collectif contre un système corrompu, corrupteur et mortifère.
    Tout le monde avale les aliments empoisonnés. Tout le monde respire l’air vicié. L’ogre capitaliste n’avale pas que les vies de celles et ceux qui produisent ou qui consomment ; ce monstre boulimique, insatiable, bâfre les animaux, les végétaux, les montagnes, les forêts, les océans, et toute forme de vie, détruit les relations, les équilibres, les harmonies. Et si on ne réagit pas maintenant, si on n’interdit pas les pesticides de synthèse, si on ne juge pas et ne condamne pas les responsables, les coupables, les complices, si on n’indemnise pas les victimes, il ne nous restera plus bientôt qu’à bouffer les coquelicots par les racines, un soleil noir au ventre.

  2. C’est vraiment insupportable !
    Comment l’État peut-il continuer à mentir et à tuer en toute impunité ?
    Et depuis si longtemps !

    Merci Fabrice de dénoncer ce qui devrait être repris par tous les médias s’ils faisaient leur travail.

    Le cinquième rendez-vous était encore très réussi et la coquelichorale du Conflent dans les Pyrénées Orientales au pied du Canigou s’améliore de mois en mois…

  3. Non Fabrice, dire courageusement, comme vous le faites, que ce monsieur ment de manière éhontée n´est pas une « offense délibérée à chef d´état ». C´est la vérité pure et simple, il ment. Je suis révoltée par l´aplomb et l´indignité d´Emmanuel Macron qui, lors d´un voyage aux Antilles, affirmait, du bout des lèvres il est vrai, « que « la pollution au chlordécone est un scandale environnemental » et que « l´état a sa part de responsabilité ». Ce n´était déjà pas bien courageux comme prise de position, mais il a réussi à tomber encore plus bas ! Quelle souplesse dans la volte-face pour protéger d´anciens responsables politiques qui, par leur choix criminel n´ont pas hésité à sacrifier la santé des Antillais. Comme eux, ce monsieur est à vomir !

  4. L’Etat ment beaucoup en ce moment, et pas seulement sur l’environnement.
    Liberté de manifester bafouée, liberté de la presse attaquée, dépendance de la justice vis à vis de l’exécutif, accélération de la casse sociale, sans parler des violences policières inédites depuis 60 ans au moins.

    Un facisme en marche (on a déjà passé le stade de la république bananière sans mauvais jeu demots avec le sujet de l’article), et qui n’est même pas un facisme vert.

    Grève générale demain 5 Février, ça sera toujours ça de gagné pour la planète.

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