Bal tragique au-dessous des mers (sur un nouveau Grenelle)

Je voue une authentique admiration à Simon Leys. Et je l’ai précautionneuse, comme certains le savent. Mais Leys fait partie de moi au point que je n’imagine plus m’en passer. Qui est-il ? un sinologue, pense-t-on généralement. Bon, admettons, d’autant que c’est vrai. Leys – de son vrai nom Pierre Ryckmans – a écrit en 1970 un livre inoubliable qui trône dans ma bibliothèque pour le restant de mes jours. Les habits neufs du président Mao, paru en 1971 chez Champ Libre, alors une prodigieuse maison d’édition, raconte en temps réel la révolution culturelle chinoise. Au moment où tant d’intellectuels européens et français – hé, Serge July, Alain Geismar, André Glucksmann, Philippe Sollers ! – se prosternent avec abjection devant le satrape qui règne à Pékin, Leys dit le vrai. Que ce mouvement de dizaines de millions d’hommes – souvent très jeunes – et de millions de cadavres, est manipulé par la bureaucratie chinoise, Mao en tête.

Je ne prétendrais pas l’avoir lu à cette date. En 1971, je n’avais pas 16 ans, et je suis passé à côté de ce chef-d’œuvre. Mon bonheur, mon honneur même est de n’avoir jamais été stalinien, ni maoïste. Mais je n’ai lu Leys qu’une dizaine d’années plus tard. Quel homme, et quelle plume. Simon Leys est en effet doté d’un style qui n’est qu’à lui, et qui l’a mené à de trop rares essais à mon goût. Je vous conseille notamment Les Naufragés du Batavia, suivi de Prosper (Arléa 2003). Le premier texte revisite une histoire atroce de détresse en mer. Et Prosper est un court mais saisissant récit autobiographique. Leys a été mousse – le temps d’un été – sur un des derniers voiliers de pêche bretons, à la fin des années cinquante si ma mémoire ne me trahit pas.

Oui, Leys n’est pas qu’un écrivain de haute valeur, et un sinologue d’une rare lucidité. Il aime la mer. Moi aussi. Mais je ne saurais lui rendre les hommages que lui a déjà accordés Simon Leys. Dans le livre déjà évoqué, mais aussi dans une anthologie qui se trouve, elle aussi, dans ma bibliothèque, et qui s’intitule : La mer dans la littérature française (deux tomes, parus chez Plon). Mais comme c’est beau ! Mais comme c’est magnifique ! J’ouvre le premier au hasard, et me retrouve avec un texte sur le scorbut, écrit par Bernardin de Saint-Pierre et paru en 1773. Un autre : Balzac raconte, d’une façon grotesque, « Un drame au bord de la mer », dans une nouvelle que je ne connaissais évidemment pas. Ailleurs, Alexandre Dumas décrit ses premiers contacts avec la mer : « Je partis de Nantes pour Paimbœuf. Je n’avais vu la mer qu’au Havre, et l’on m’avait dit que ce n’était presque pas la mer; j’étais curieux de voir une mer véritable, une mer à tempêtes, une mer que les marins eux-mêmes appellent la mer sauvage ».

Dans le tome second, et avec le même négligé dans le choix, signalons un extrait de L’Homme qui rit, dans lequel Hugo glisse l’aventure d’un pauvre gosse défiguré, embarqué à bord d’une « ourque biscaïenne », en pleine tempête. Et Gérard de Nerval, découvrant l’Adriatique et le vin de Chypre. Et Flaubert, écrivant à sa mère qu’il vient d’arriver à Malte. Et Jules Verne. Et Maupassant. Et Victor Segalen. J’arrête ici, non de lassitude, on se doute, mais parce que mon propos me mène ailleurs. Retenons, s’il vous plaît, l’extrême beauté, la fabuleuse diversité de la mer et de ceux qui en ont parlé. La mer est le joyau premier de nos trésors les plus enfouis. Elle est notre rêve. Notre passé comme notre avenir.

Et voyons maintenant comment les politiciens ont décidé d’évoquer son sort au cours de ce fameux « Grenelle de la mer ». C’est à pleurer. Je jure que je ne suis pas loin du pleur quand je regarde le spectacle mis en scène en notre nom à tous. Premier mouvement, si vous en avez le temps : allez voir les petits films vidéos consacrés aux quatre groupes de travail de ce Grenelle (ici). Puis, si vous êtes encore là, mettez en parallèle les monts sous-marins, les sources hydrothermales, les récifs de corail froid, le vol d’une raie, les sillons d’un requin-marteau, le bouillonnement d’un banc de thons  libres, l’oeil agrandi d’un dauphin bleu, les  millions d’espèces encore inconnues qui vivent dans les mers et puis la tête des présidents de commission. Mais leur tête n’est rien encore, comparée à leurs propos tantôt lénifiants, tantôt bureaucratiques, tantôt ridicules, parfois les trois réunis. Dieu du ciel, empêchez-moi d’aller trop loin, car je suis tenté par des mots, croyez-moi.

Une pensée pour cet homme si visiblement imbu de lui qu’est Érik Orsenna. Au motif qu’il a fait de la voile, au motif surtout qu’il est Académicien, et qu’il n’embête jamais personne, il est propulsé à la vice-présidence d’un des groupes du Grenelle, dont l’intitulé boursouflé, qui ne peut guère s’inventer, est : « Planète mer, inventer de nouvelles régulations ». Le président du groupe, pour sa part, est un vieux monsieur Lucchini, professeur émérite à l’Université de Paris I et à l’Institut océanographique, si heureux d’être sur la photo que je ne m’acharne pas davantage. On trouve aussi, car on trouve de tout, une Isabelle Autissier, au rang de vice-présidente du groupe : « La délicate rencontre entre la terre et la mer ». Tu parles d’une rencontre ! Je ne puis dire du mal d’Autissier, car je l’ai jusqu’ici toujours trouvée agréable. Tout de même : que vient-elle faire à bord de cette galère ? Elle aurait donc autorité à parler de l’avenir des océans communs parce qu’elle passe bien à la radio, et à la télé ? À pleurer, vous dis-je.

Mon point de vue est d’une telle simplicité qu’il ne prendra pas trop de place. Toute personne tant soit peu au courant sait ce qui se passe. La pêche, qui permettait à des communautés côtières de vivre en vendant le poisson cueilli en mer, est devenue une industrie abjecte. Les États y engloutissent des dizaines de milliards d’euros par an en subventions diverses, dont certaines permettent de payer des filets de 100 km de long. Des écosystèmes sous-marins entiers sont bouleversés pour des milliers d’années, au moins. Le désastre atteint de telles dimensions bibliques qu’aucun esprit humain, je le crains, n’est capable de le concevoir dans sa globalité. C’est tout. Il n’y a rien d’autre à dire. Il n’y a rien à faire que réclamer l’abolition de la pêche industrielle et pour commencer l’arrêt des subventions publiques à ce vaste crime contre l’humanité d’aujourd’hui et surtout de demain. Le reste n’est que bullshit. Le reste n’est que pignolade, si vous me passez l’expression.

La fin de la pêche industrielle permettrait de sauver instantanément des centaines de millions de pauvres qui survivent vaille que vaille grâce à la mer dans les pays du Sud. Instantanément. Et un événement de cette nature susciterait un tel enthousiasme qu’il entraînerait du même coup, ipso facto, une immense mobilisation contre les pollutions terrestres, les ignobles ports de plaisance, pour les mangroves, les récifs coralliens, les estuaires et les plateaux continentaux. Bref, ce serait le début de tout. Mais ce « Grenelle de la mer » n’est que déshonneur annoncé. Il ne mènera à rien pour la raison évidente qu’il ne parvient pas même, dans sa pétoche franchouillarde, à nommer le malheur. Qui porte le nom d’industrie capitaliste, contradictoire en profondeur avec l’idée même d’une mer vivante.

Je vous le dis comme je le pense : ces nouvelles agapes sarkoziennes  me font honte. J’aimerais croire que leurs participants ont du mal à s’endormir le soir, mais je sais trop que non. Le soir, ces nigauds – dans le meilleur des cas – s’endorment sans faire le moindre rêve.

6 réflexions au sujet de « Bal tragique au-dessous des mers (sur un nouveau Grenelle) »

  1. ce samedi matin, je montais vers le nord, qu’importe, la radio m’ennuyait, qu’importe, j’ai « mis » France Culture, un peu comme un gamin puni dans le couloir qui ouvre la porte d’une grande classe pour voir comment c’est… »on » t’a annoncé dans l’émission, j’ai entendu ta voix, çà peut bien vous paraitre bête, j’étais heureux…en plus de te lire, on peut t’entendre aussi..merci

    PS en plus, avec tes commentaires de « retraite », je me dis qu’on habite pas loin.

  2. « L’abolition de la pêche industrielle » ! Waouh ! Avoir la simplicité de dire l’évidence. On y viendra. Mais ce serait bien que ce soit un choix, plutôt que l’impossibilité de faire autrement.
    À quand un grand coup de gueule, pour de bon, dans les universités et les labos ? Pourquoi accepter d’être payé par l’État pour faire de la recherche, alors que les résultats de cette recherche ne sont jamais pris en compte par les décideurs ? En tant que chercheur à part entière, je me poserais des questions sur ma place et la manière dont on me considère… Une expression souvent entendue dans ce milieu, mais au sein d’une minorité : « ils enculent les mouches » (sic !). Pas bien élégant, désolé, mais si vrai…

  3. ça chauffe pour l’humanité !

    Yves Paccalet en conférence.

    Jeudi 30 avril à la salle des fêtes d’Aime à 20H

    Soirée organisée par le Club Alpin Français et Vivre en Tarentaise

    Crise énergétique, raréfaction des matières premières, surpopulation, pollutions, accumulation de déchets toxiques, OGM, biodiversité en déclin, réchauffement climatique….

    Quelles solutions ?

    Yves Paccalet est philosophe et naturaliste. Il a accompagné le commandant Cousteau durant de nombreuses années. Il a publié récemment deux ouvrages qui ont retenu l’attention du public : « L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! » et « Sortie de secours »

    En introduction : lecture d’un texte de Fred Vargas par différents acteurs d’une troupe de théâtre du Versant du Soleil.

    Club alpin français Moutiers haute Tarentaise : Espace associatif cantonal Grande rue. 73210 Aime.

    Vivre en Tarentaise Les Villards 73210 Landry

  4. Ne vous fustigez pas trop avec la « pétoche franchouillarde ». Cette pétoche existe partout où l´industrie capitaliste sévit. J´habite depuis longtemps à l´étranger, outre-Rhin pour être plus précise. Le pays longtemps considéré comme le nec plus ultra de l´écologie. Désolée, c´est une légende à laquelle on ne peut croire que lorsqu´on ne connait pas le pays. Voyez-vous Fabrice, je ne définirais même pas l´attitude en apparence timorée de nos dirigeants (quels qu´ils soient)de « pétocharde ». Ils sont parfaitement au courant des ravages causés par l´industrie qu´ils soutiennent de leur politique cynique. Ils se contrefichent de l´environnement et des conséquences de sa destruction, ce n´est pas un paramètre qui entre en ligne de compte dans leurs calculs. Un homme (ou une femme) politique n´est là que pour appliquer les diktat imposés par l´industrie, il le fait docilement pour durer le plus longtemps possible. Alors, que lui importe le sort de quelques malheureux pêcheurs de la côte ouest-africaine qui ont perdu leur gagne-pain, qui tenteront d´atteindre l´Espagne et dont les cadavres flotteront un jour en Méditerannée.

  5. Lettre ouverte aux agriculteurs progressistes
    qui s’apprêtent à semer du maïs transgénique
    http://www.kokopelli.asso.fr/articles/lettre-ouverte-semeur-ogm.html
    Jean-Pierre Berlan, Directeur de Recherche Inra.

    Par contre :«La Suisse est enviée dans toute l’Europe pour le moratoire sur les OGM», relève Maya Graf. Pour le conseiller national thurgovien UDC et président des paysans suisses Hansjörg Walter, la prorogation du moratoire jusqu’en 2013 est fondamentale: «Une étude du Fonds national de la recherche scientifique analyse les risques du génie génétique pour la Suisse. Jusqu’à cette date, il est impératif d’attendre les résultats de cette étude.»

    Pour Maya Graf et pour Hansjörg Walter, une chose est déjà claire: une Suisse sans OGM est une véritable opportunité pour l’agriculture suisse. Maya Graf ajoute: «Une Suisse sans OGM pourrait par conséquent aussi fournir après 2010 ce que les consommateurs désirent: des aliments naturels et non manipulés.»
    http://www.cooperation-online.ch/article36547/plan%C3%A8te+%C3%A9cologie/Sans-OGM-la-chance-de-la-Suisse.
    Je suis en pétard : Pourquoi eux? et pas nous?

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