La véridique histoire des pionniers de l’antimondialisation

Comment la global tribe, un réseau de 20 personnes, a défié le commerce mondial et préparé le terrain de Seattle

Au temps de la préhistoire, en 1986, personne ne se doute encore de rien. A Punta del Este, en Uruguay, l’administration Reagan convie les pays signataires du Gatt – l’ancêtre de l’OMC – à un huitième round de négociations commerciales. Leurs représentants acceptent, sans état d’âme apparent, de livrer aux transnationales de nouveaux domaines autrefois protégés : l’agriculture, les services au sens le plus large, jusqu’à la santé et l’éducation, les investissements, la propriété intellectuelle. C’est une révolution, totalement invisible et simencieuse, dont aucun journal au monde ne rend compte. Intéressant, n’est-ce pas ?

En septembre 1989, la Française Agnès Bertrand, secrétaire générale d’Ecoropa, un minuscule groupe écolo, est à New York, pour y remettre à l’ONU, avec beaucoup d’autres, 3 millions de signatures en défense des forêts tropicales. Elle y noue des liens avec un groupe de radicaux du Sud – dont Vandana Shiva et Martin Khor -, qui l’invitent à une réunion sur l’agriculture en janvier 1990, sur l’île de Penang (Malaisie).

 » Je n’avais même jamais entendu parler du Gatt, se souvient-elle, et je me retrouvais brusquement avec des gens très fort intellectuellement qui détaillaient les nouveaux courants économiques mondiaux. Et ce n’était pas une introduction ! La leçon a duré cinq jours, et ce que je découvrais était si hallucinant que je devais m’agripper à la table. Au nom du commerce, un truc obscur qui s’appelait le Gatt s’apprêtait à déferler sur la planète et à breveter la vie, le vivant !  »

Rude choc, provoqué, une fois n’est pas coutume, par des intellectuels du Sud. Au même moment, aux Etats-Unis, la jeune avocate Lori Wallach, lobbyiste au Capitole de l’association de consommateurs Public Citizen, commence elle aussi à dresser l’oreille. Lorsqu’elle tente de rallier des représentants de l’industrie alimentaire à des normes plus sévères – par exemple, pour les résidus de pesticides -, elle entend de plus en plus souvent :  » Pourquoi m’embêtez-vous avec ça ? De toute façon, avec le Gatt, tous ces règlements vont devenir illégaux. « . Et certains ajoutent :  » Des normes plus sévères ? Vous voulez rire ! De toute façon, elles seraient en contradiction avec le Codex « .

Le Codex ? Il s’agit d’un obscur comité consultatif de la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture), installé à Rome, chargé d’harmoniser les réglementations sur la qualité des produits végétaux et animaux. Dans le plus grand secret, les gens du Gatt ont décidé de le transformer en machine de guerre, chargée de dire le droit mondial. En quelques années, d’ailleurs, sa composition a changé : on y trouve des représentants de Coca, Pepsi, Nestlé, Rhône-Poulenc, etc.

Lori se lance dans une enquête presque policière, et découvre bien vite que la réprésentante du président Bush aux négociations du Gatt, Carla Hill, est sur le point de signer des accords qui remettraient en cause certaines lois américaines sur la protection de la santé ou de l’environnement. Or, qui est Carla Hill ? Une ancienne lobbyiste d’intérêts industriels américains et coréens. Mieux encore : désignés par l’admistration Bush – le fils fera-t-il mieux ? -, près de mille délégués des plus grands groupes économiques  » conseillent  » directement les négociateurs. Les trois principaux comités spécialisés de la délégation américaine au Gatt comptent, parmi leurs 111 membres, 92 employés de groupes industriels et 16 salariés de syndicats patronaux.  » Ce fut, expliquera-t-elle plus tard, comme si j’avais découvert une conspiration en plein coeur des Etats-Unis « .

Les deux femmes – Agnès et Lori – étaient sans doute faites pour se rencontrer, mais quand ? Un jour de 1991, l’Anglais Teddy Goldsmith passe à Washington et rend visite à une vieille connaissance, un certain Ralph Nader. Ce dernier lui dit  » Mais au fait, je ne t’ai pas encore présenté Lori Wallach. Ne bouge pas, je l’appelle  » Lori arrive, sympathise avec Teddy, puis aborde la question du Gatt. L’Anglais, qui connaît Agnès depuis déjà une dizaine d’années, et qui sait qu’elle s’intéresse de près à l’Uruguay Round, saute au plafond :  » Comment ? Vous ne connaissez pas Agnès Bertrand !  »

Pas encore, mais ça va venir. A Paris, Agnès s’agite sur tous les fronts. En ce printemps 1991, elle fait circuler une idée beaucoup débattue à Penang : pour contrer le Gatt, rien de mieux que de réunir paysans, écologistes et consommateurs. Serge Graff et Marie Legrand, de l’UFC-Que Choisir, sont vite séduits, ainsi que Guy Le Fur, responsable à l’époque de la Confédération paysanne. Greenpeace, de son côté, ne dit pas non, de même que France Nature Environnement.

Le 27 septembre 1991, une conférence de presse annonce la création de l’Alliance paysans-écologistes-consommateurs. Agnès déclare, entourée de Marie Legrand et de Guy Le Fur :  » Nous assistons à une concentration sans précédent de l’industrie agroalimentaire. Les multinationales contrôlent tout, des semences – qui seront bientôt brevetées avec des royalties sur cinq générations – au supermarché.  » Pas mal vu.

Le 2 avril 1992, c’est le baptème du feu. La Chambre de commerce international organise à Paris, au Grand Hôtel, un colloque sur le commerce mondial. Au matin, quelques conjurés se pressent sur les trottoirs proches de l’Opéra. Guy Le Fur – un José Bové avant l’heure, en moins guilleret -, est là, avec blouson noir, les mains dans les poches, faussement décontracté. Il y a Agnès bien sûr, son frère Alain, en chemise blanche, Ben Lefetey, qui rejoindra les Amis de la terre, une poignée d’autres. Une camionnette EuroDollar s’arrête devant l’hôtel. On la prendrait facilement pour un fourgon de transport de fonds, mais celui qui en surgit n’est pas un convoyeur, et les sacs qu’il en sort ne sont pas d’argent, mais de plumes.

 » Je crois, dit Agnès aujourd’hui, que nous les avions eues pour presque rien chez Emmaüs, qui avait d’ailleurs rejoint l’Alliance. Il y avait au total deux camions pleins !  » De fait : les plumes de poules et poulets se mettent à voler en neige épaisse. Un flic prend un sac entier sur la tête et dit sobrement :  » On arrête « . Agnès, hilare, retient de la main droite l’un des chapeaux qui a fait sa réputation, et de l’autre décolle une plume qui colle à sa lèvre.  » Tous plumés par le Gatt ! « , hurle-t-elle.  » Arrêtez, monsieur ! « , reprend le flic en s’adressant à un militant, tandis que des collègues arrivent en courant.  » Oui, répond l’autre, vous me l’avez déjà dit « . Les beaux messieurs du colloque, derrière les vitres, se demandent ce qui peut bien se passer dehors. Guy Le Fur, sur le trottoir, l’explique parfaitement :  » Nous sommes bel et bien plumés par les grands négociateurs du commerce mondial. Le Gatt remet en cause l’avenir des paysans du monde entier, la qualité des produits, et les ressources naturelles de la planète « . Avez-vous remarqué ? Ces pionniers s’en prennent déjà, avec brio, à la malbouffe.

Voilà l’heure de la rencontre franco-américaine : au printemps 1992, Agnès invite Lori en France pour une tournée des popotes, notamment dans le Perche, à La Ferté Vidame, où la Française a une petite maison. La République du Centre titre alors :  » Paysans et consommateurs du monde entier à La Ferté Vidame « . Lori Wallach, dont le discours est désormais rodé, dénonce :  » Le Gatt est lié à tous les problèmes que nous affrontons partout dans le monde. Attention ! c’est un mécanisme qui échappe à tout contrôle.  » A l’arrière-plan sur la photo, Ben Lefetey et Arnaud Apoteker, de Greenpeace, achèvent un sandwich qui n’a pas l’air transgénique pour un sou.

Malgré les plaisirs de l’amitié et des rencontres, ce sont des années de chien qui commencent.  » On nous traitait de paranos, rapporte Agnès, et parfois même de menteurs. Du côté des journalistes, c’était souvent le mépris. Combien de fois on a été désespérés !  » Au 24 rue de l’Ermitage, Paris XXème, Agnès Bertrand, rejoint par Etienne Vernet, se bat contre le silence et l’incompréhension avec un téléphone et un fax qui plus souvent qu’à son tour tombe en panne. Le local d’Ecoropa est une seule pièce – une verrière ouverte à tous les vents – au bout d’une rue pavée, impossible à chauffer. Et toujours pleine d’un foutoir invraisemblable.  » Ne l’oublions pas, rigole Etienne, c’était avant Internet ! L’une de nos phrases-clés, au téléphone, c’était : Mon fax ne marche pas, je t’envoie le truc par courrier. Et tout était toujours d’une extrême urgence : quand les copains américains envoyaient des documents de la négociation sur le Gatt, il fallait foncer, traduire, envoyer ça partout !  »

Eh oui, les nouvelles sont brûlantes. Public Citizen récupère quantité de notes et courriers confidentiels qui montrent à quel point tout est bel et bien organisé, dans le dos des peuples et des opinions. Un seul exemple, parmi tant d’autres : le 23 novembre 1992, Carla Hills adresse une lettre émue à Frans Andriessen, vice-président de la Commission européenne, censé défendre les intérêts de l’Union européenne.  » Dear Frans, I want first to thank you for the héroic role you have played in bringing about the agreement we achieved last week « . Ce qu’on pourrait traduire par :  » Cher Frans, je veux d’abord vous remercier pour le rôle héroïque que vous avez joué dans le déblocage de l’accord que nous avons obtenu la semaine dernière « . Et Carla Hills ajoute même :  » J’ai apprécié votre sensibilité aux difficultés que nous avons rencontrées avec notre électorat « . Tu parles.

Que foutent donc nos chers parlementaires ? Ils dorment profondément. Les gens de l’Alliance, le 5 avril 1992, tentent pourtant de les réveiller en organisant dans les bureaux de la commission des Finances une conférence de presse. Agnès, ce jour-là :  » Les discussions sur le Gatt, messieurs et mesdames, ne sont pas des discussions, mais des tractations bi ou trilatérales où Arthur Dunkel (directeur général du Gatt) mène la danse. Ce qu’on signe, il y a peu de parlementaires ou même de chefs d’Etat qui en aient la conscience complète, car ce n’est pas eux qui débattent, mais les lobbies professionnels.  » Peine perdue : il n’y aura pas, malgré les demandes de l’Alliance, de débat parlementaire. Dans la foulée, Agnès and co installent sur les grilles de l’Assemblée un immense oreiller sur lequel est écrit : Dormez, nous ferons le reste. Offert par le Gatt, sponsorisé par les multinationales.

Et les ministres ? Aux abonnés absents eux aussi. L’Alliance fait livrer à dix d’entre eux, par coursier spécial, un cadeau supposément offert par Arthur Dunkel en personne. Il s’agit d’une piquette infame achetée à très bas prix, et rebaptisé cuvée spéciale du Gatt. La bouteille est acompagnée d’une lettre de ce cher Arthur :  » Jusqu’à présent, vous n’aviez pas le droit à ce cru multinational sous prétexte d’atteinte au bon goût comme à la santé des consommateurs. Désormais, si votre gouvernement tentait de vous en interdire la dégustation, il serait passible de représailles économiques « . Mais les ministres du Mitterrand finissant ont d’autres chats à fouetter.

Et la presse ? Silence presque total, silence presque complice, à l’exception de quelques uns, dont Politis, qui publie notamment en Une du n°233 une BD anti-Gatt lancée au début de 1993 par Ecoropa. Toute cette agitation anti-américaine, tous ces libelles – lâchons le mot – anticapitalistes, pouah !, très peu pour les journaux de la gauche caviar. Mais Politis a toujours préféré le pâté et le rouge qui tache.

Plus grave encore : dans ces années premières, disons de 1990 à 1995, aucun parti – même les Verts -; aucun syndicat – à la remarquable exception de la Confédération paysanne -, aucun poids lourd de la politique ne se lançèrent dans la bataille. Où était la gauche, où était l’extrême-gauche, où était l’esprit critique ? Bien plus qu’ailleurs, dans cette fascinante physique corpusculaire, dans cette chimie groupusculaire qui préparait la cristallisation du grand Refus. On veut dire le (provisoire) triomphe contre l’AMI et Seattle.

Vous n’y croyez pas ? Vous ne vous souvenez pas ? Relisons ensemble l’affiche du contre-sommet du G7, en juin 1996, à Lyon. Qui l’organise ? Ecoropa, les Amis de la terre, Silence, l’Observatoire de la globalisation, quelques autres groupes analogues, avec la participation financière d’une fondation américaine. Où sont les autres ? Côté français, on ne voit guère surnager que Christian de Brie, du Monde Diplomatique, François Dufour, de la Confédé paysanne, Jean-Luc Thierry, de Greenpeace, Annick Coupé, de Sud-PTT. En revanche, tous les copains d’Agnès ont fait le déplacement.

Depuis 1994, tous se retrouvent dans The International Forum on Globalisation (IFG, sur le net : www.ifg.org), un staff mondial d’une cinquantaine de personnes qui coordonne une grande partie de la bataille planétaire contre la mondialisation. Dans cet étonnant réseau des réseaux, on retrouve sans surprise le patriarche Nader, le Malaisien Martin Khor, surnommé Slave driver – le conducteur d’esclaves – parce qu’il ne veut jamais arrêter de travailler, Lori et Vandana bien sûr, Teddy Goldsmith l’infatigable, Jerry Mander du Public Media Center, les Canadiens Maude Barlow et Tony Clarke, le Philippin Nicanor Perlas, le Mexicain Ignacio Peòn Escalante, la Chilienne Sara Larrain.

L’été dernier, le bureau de l’IFG s’est retrouvé à Sauve, dans le Gard, où Agnès a entre-temps créé un très opportun Institut pour la relocalisation de l’économie. L’ambiance ?  » Joyeuse, amicale, attentive, répond Agnès. Nous mélangeons sans problème l’énergie nécessaire et la tendresse. Entre nous, nous nous appelons la global tribe, la tribu mondiale contre la globalisation. En France, pays rationaliste s’il en est, on a du mal je crois à admettre que notre mouvement est ancré dans la spiritualité. Mais comment aurions-nous pu tenir sans cela, dans un combat tellement déséquilibré ? « .

AUTRE ARTICLE

Teddy Goldsmith, le précurseur

Cet homme ne ressemble pas à un ouvrier du défunt réalisme socialiste. Bien qu’il porte volontiers le pull over ou des tenues savamment négligées, Teddy Goldsmith, lorsqu’il descend à Paris, loge dans son club select des Champs-Elysées. Et dans ce cas-là, pour le journaliste qui souhaite le recontrer, il n’y a plus qu’une possibilité : trouver une cravate, seul Sésame estampillé.

Né en 1928, ce fils franco-britannique de la grande bourgeoisie commence, après des études à Oxford, une carrière dans le business. Mais ce qui l’intéresse bien davantage, c’est le voyage, les rencontres, les peuples, la nature. L’anthropologie et l’écologie. A la fin des années soixante, il participe au lancement de Survival International, qui se consacre à la défense des peuples indigènes, et en 1969, crée à Londres une revue, The Ecologist, qui deviendra une référence mondiale.

Sa voie est alors tracée : l’ennemi, c’est le système économique global, qui lamine les cultures et détruit les équilibres naturels. Au fil des ans et des décennies, il s’illustre dans de magnifiques combats contre la FAO ou la Banque mondiale, les grands barrages, la déforestation. Sans l’argent de sa fondation, bon nombre d’actions contre la mondialisation n’auraient jamais vu le jour.

En France, où des gens pressés le confondent avec son frère Jimmy, longtemps ultralibéral, il n’a pas toujours eu la meilleure des réputations. De façon récurrente – et Politis l’a défendu sur ce terrain -, Goldsmith est accusé sans l’ombre d’une preuve de liens avec certains courants d’extrême-droite. Tout au contraire, et même s’il n’est pas de gauche au sens classique, sa vie entière démontre qu’il est un grand humaniste.

Publié dans le n°628 de Politis, décembre 2000

On avance et puis on voit

Ce que révèle la vache folle, c’est le dérèglement généralisé de sociétés qui produisent du poison aussi facilement qu’une table ou une chaise. Voici pourquoi le principe de précaution ne réglera rien sur le fond.

Le principe de précaution, comme si souvent les grands principes, demeure une farce. On voit ainsi ces derniers jours – difficile de ne pas penser à une pure et simple diversion – un M.Chirac l’agiter comme un grigri, un joker, exactement comme si cela pouvait lui servir de sauf-conduit. Question impunité, cet homme semble s’y connaître.

On peut comprendre son inquiétude : ministre de l’Agriculture et du développement rural sous Pompidou – il y a un siècle environ -, il fut le chantre absolu de l’industrialisation des campagnes. Aucun politique encore en poste n’a, plus que lui, la responsabilité de ce qu’est devenue la France paysanne : un vaste dépotoir à pesticides, où poussent des herbes folles et des animaux malades, ou inversement.

Mais à quoi bon s’apesantir ? Le vrai mal est tout de même ailleurs :  en règle très générale, tout se passe comme si l’économie et ses nombreux agents avaient le droit permanent d’expérimenter sur la société les produits et trouvailles qui servent leurs intérêts. L’amiante, ce doux matériau qui tuera sous peu 10 000 prolos chaque année – nettement plus que les accidents de la route -, aura été utilisé en France pendant un siècle, avant son interdiction en 1996. Dès 1906 pourtant, un inspecteur du travail de Caen s’était rendu compte de ses épouvantables dangers : dans une usine de Condé-sur-Noireau, spécialisée dans le textile amiante, l’asbestose avait tué 50 ouvrières et ouvriers en cinq ans. Et ce n’est pas le principe de précaution qui a arrêté le massacre : c’est le scandale, comme pour les farines animales. Et la trouille des maxiprocès, la seule arme véritablement efficace contre ceux qui préfèrent l’argent à la vie. Voir le cas des marchands de tabac.

En vérité, sans un sursaut social qu’on a pour l’heure du mal à imaginer, le vrai principe de précaution restera longtemps un slogan pour les bateleurs et les faiseurs. A l’évidence, c’est dans la lutte contre l’effet de serre qu’il serait aujourd’hui le plus utile. M.Chirac – tiens donc, encore lui ? – sera à La Haye le 20 novembre, pour la conférence sur le réchauffement climatique et devrait y annoncer que la France  » prendra ses responsabilités « . Des bulles de savon, comme il aime tant en faire : la gravité du problème, constamment réévaluée par les scientifiques depuis douze ans, commanderait des mesures drastiques, entre autres dans le domaine de la bagnole et des transports.

Voit-on bien le président, dont l’année 2002 est une sorte de bout du monde, mettre en cause le mythe de la croissance, cette cause nationale qui réunit si bien la droite et la gauche ?
Allons. Il n’oubliera certainement pas de rappeler au passage que grâce à l’atome, la France émet beaucoup moins de gaz à effet de serre que d’autres. En oubliant opportunément que l’ensemble du système électronucléaire repose sur l’exact opposé du principe de précaution. Quand les nucléocrates arrachèrent en 1973-1974 à un Pompidou moribond le droit de bâtir leur empire de la peur, ils étaient, ni plus ni moins, des expérimenteurs sauvages. Le nucléaire civil, à cette échelle, était une grande première mondiale, et c’est sans doute cela qui les grisait.

On ne serait pas étonné d’apprendre plus tard, quelque jour lointain, qu’on a échappé plus d’une fois, dans ces folles années, à une vraie grande catastrophe. Au reste, est-il raisonnable – et même rationnel – de penser que jamais un gros bug ne se produira dans les installations françaises ? Rappelons la règle du jeu, dûment validée à Tchernobyl : en cas de coup dur, c’est une région entière qui disparaît pour l’homme, et pour longtemps. La France sans le Cotentin et la Normandie, sans vallée ni châteaux de la Loire, peut-être sans Alsace-Lorraine. Y songent-ils ?

Mais non. Ils sont bien trop contents de suivre le grand adage napoléonien, ce véritable étendard de l’époque :  » On avance, et puis on voit « . Pour ça, on voit, on voit de plus en plus. Et même incomparablement dans le secteur de la chimie, qui concentre bien des drames à venir. Le chercheur André Cicolella, ce citoyen exemplaire qui se bat contre les éthers de glycol depuis 16 ans, et qui dut affronter, souvent seul, de puissantes coalitions, vient enfin d’obtenir de la Commission de sécurité des consommateurs – strictement consultative – un avis recommandant l’interdiction de ces bombes tératogènes et cancérogènes dans les produits de consommation. Combien de siècles, à ce rythme-là, faudra-t-il pour les interdire sur les lieux de travail, où environ un million de personnes y sont exposées ?

Et la dioxine, qui tue en France chaque année, selon une estimation officielle du Comité de prévention et de précaution, entre 1800 et 5200 personnes ? Un lobby industriel particulièrement efficace, présent jusque dans l’inattaquable Académie des Sciences, est parvenu en quelques années seulement à doter la France d’un fort juteux parc de plusieurs centaines d’incinérateurs géants d’ordures ménagères. C’est la principale source des dioxines.

Quant aux pesticides, il faudrait un livre, des livres, de véritables bottins pour évoquer toutes les tragédies, surtout au Sud, dont ils sont les coupables. On soupçonne leur responsabilité dans une infinité de maladies et toubles graves : cancers, dysfonctionnements hormonaux et de la reproduction, diminution stupéfiante du nombre moyen de spermatozoïdes dans l’éjaculat, etc. Même les chiffres officiels ne parviennent plus à masquer qu’il se passe quelque chose de très, très troublant. Car de 1975 à 1995, selon le secrétariat d’Etat à la Santé, les cancers ont augmenté en France de 21% chez les hommes et de 17% chez les femmes. Crotte : on croyait que les pollutions, grâce aux efforts de MM.Chirac et Mitterrand notamment, n’avaient cessé de diminuer depuis trente ans.

Il doit y avoir un truc. Et en effet : le principe de précaution n’est pas bien loin d’être objectivement inapplicable. Voici pourquoi : jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, la chimie restait confinée à quelques utilisations industrielles. Savez-vous bien qu’on ne distribuait pas alors de sacs plastique par milliards ? Entre 1940 et 1982, la production mondiale de substances synthétiques a été multipliée par…350. En 1992, les glorieux Etats-Unis ont sorti de leurs usines 220 millions de tonnes de produits chimiques carbonés, soit 800 kilos par personne. Au total, 100 000 produits chimiques différents sont actuellement en vente et 1000 nouveaux viennent les rejoindre chaque année. Une fraction négligeable – 100, 200 peut-être – est testée avant la mise sur le marché, et seulement pour une partie de leurs effets possibles.

Le pire, aussi vertigineux que cela paraisse, n’est pas là : personne, aucune institution humaine n’est seulement capable d’imaginer quelles interractions provoquent ces masses colossales. Entre elles, avec l’environnement, in fine avec nous. A la fière devise de l’empereur rappelée un peu plus haut, on préférera celle de Garcia Lorca : » El optimismo es propio de las almas que tienen una sola dimension « . L’optimisme appartient aux âmes qui n’ont qu’une dimension.
Publié dans le numéro 625 de Politis, novembre 2000