Carnet de naissances chez le lynx d’Espagne

Il y a des années déjà, je suis allé en Andalousie, dans et autour du parc national de Doñana. Le delta du Guadalquivir est – était, soyons franc – un pays enchanté fait de dunes, de dépressions herbeuses, de ruisseaux et de marais. Avec quelques arbres tout de même, sur l’un desquels j’ai vu perché un aigle ibérique, espèce cantonnée au sud de l’Espagne et du Portugal. Il y a je crois quelques voyageurs au Maroc.

J’ai marché et souvent roulé sur des pistes de sable, espérant de toutes mes forces apercevoir un lynx pardelle, aussi appelé lynx ibérique, animal qu’on ne trouve que dans la péninsule du même nom. C’était en 2005, et à cette date, c’en était fini. Le lynx pardelle allait nous quitter. Il était moribond, davantage menacé d’extinction que le tigre ou la panthère des neiges. Sa disparition serait la première, chez les félins, depuis celle du tigre à dents de sabre, il y a…10 000 ans.

Je me baladais avec Francisco Palomares, l’un des meilleurs spécialistes de l’animal, et nous ne le voyions pas. Il restait une centaine d’animaux peut-être, qui mouraient sur les si nombreuses routes de cet espace pourtant protégé. Ou de faim, car leur nourriture essentielle, le lapin, se réduisait comme peau de chagrin pour cause d’épidémies à répétition. J’en étais si malheureux !

Et puis voilà que tout a changé. Je ne raconte pas l’histoire. Elle a été largement financée par un programme européen appelé Life, mais conduite sur place par des héros ordinaires comme Francisco. Des mesures apparemment efficaces ont été mises en place, on a élevé en captivité – hélas – des lynx relâchés ensuite dans la nature après mille précautions, et la population de lynx a doublé. Puis quadruplé. On en recense aujourd’hui 2021.

Ce n’est rien ? Si. C’est une preuve. Que l’on peut agir. Agir et réussir. Sauver des formes de vie condamnées par notre monde lui-même agonisant. C’est beau. Je ne cherche pas plus loin. C’est beau.

Jours de peine et nuits tropicales

Je serai bref, pour une fois. Enfin, pas trop long. La ville de Nice a connu entre juillet de début septembre 60 de ces nuits qu’on appelle tropicales. C’est une mesure officielle, qui signifie que pendant la nuit, la température n’est pas descendue au-dessous de 20 degrés. Dans ces conditions, on souffre, surtout les vieux, les asthmatiques, les malades. Dans ces conditions, on dort mal, peu.

Je plains ces victimes, car ce sont des victimes, même les si nombreux embagousé(e)s de là-bas. Et dans le même temps, Alger. J’ai parlé au téléphone, voici quelques jours, à un ami perdu de vue. Un Algérien, Kabyle. Il vit en France, visite souvent son pays, qu’il voit s’enfoncer, tout en restant joyeux. Jadis, nous avions interrogé le chanteur Enrico Macias au sujet du maalouf, une musique qui doit beaucoup à la civilisation – Al Andalus – créée en Espagne pendant les siècles où les Arabes étaient dans la péninsule. Le beau-père de Macias était un grand musicien, Cheikh Raymond.

Mais je m’égare. Je demandai à mon ami comment les Algérois, logés si souvent dans de terribles cités de parpaing, avec des coupures d’eau omniprésentes, faisaient pour supporter des températures bien pires qu’à Nice. Elles approchent certains jours de 50 degrés le jour. Il ne savait pas, mais comme c’est un fouineur hors-pair, il m’a promis de mener l’enquête sur un sujet qu’il juge en effet essentiel. Comment font-ils ?

En attendant, l’infamie. Les gogos pensaient que la France éternelle, celle des droits de l’homme, n’avait plus le droit d’exporter des pesticides interdits dans l’Union européenne. Ces chiens de l’agrochimie, en effet, gagnaient des fortunes en empoisonnant à mort les paysans pauvres du Sud. Eh bien, ils continuent, comme l’indique l’extrait d’un article du journal Le Monde qui suit. Je sais qu’il faut être non-violent. Mais c’est dur. Et pardon aux chiens de les avoir comparés à ces salauds. Certes non, ils ne le méritent pas. Ils valent mille fois mieux que les amis du journaliste Patrick Cohen (voir article précédent).

L’extrait du Monde : « Afin de mettre un terme à une pratique qualifiée d’« odieuse » par les Nations unies, la France prohibe depuis 2022 l’exportation de pesticides dont l’usage est interdit dans l’Union européenne (UE) en raison de leur dangerosité pour la santé ou pour l’environnement. Deux ans après l’entrée en vigueur de cette loi pionnière dans le monde, on continue pourtant à produire en France des milliers de tonnes de pesticides interdits et à les acheminer vers des pays aux réglementations moins protectrices, comme le Brésil (première destination), l’Ukraine, la Russie ou l’Inde. Effet boomerang, ces substances chimiques très toxiques reviennent dans les rayons des supermarchés français par le biais de l’importation de fruits, légumes ou épices traités avec ces pesticides. »

Annie Genevard, misère de nous autres

C’est comme une déclaration de guerre, mais singulière. D’un côté les avions de combat, les chars les plus modernes, les mitrailleuses lourdes du type XM214, capables de tirer jusqu’à 6000 balles à la minute, avec des chargeurs de 500 cartouches. Et de l’autre, nous, avec nos arcs et nos flèches, qui ne sommes que piedra pequeña, cette petite pierre chère à León Felipe.

Donc, à l’Agriculture, une certaine Annie Genevard. Du parti Les Républicains. C’est une militante, et comme beaucoup de militants – bornés -, elle fait le tri instantané entre ce qui lui convient et ce qui pourrait contrarier son sommeil profond. Elle a ainsi volé au secours du journaliste Patrick Cohen, qui en novembre 2023 prenait la défense du glyphosate à la télé. Cohen se voit en grand journaliste, et un autre jour, je raconterai une mésaventure qu’il m’a fait subir. Disons pour être très charitable qu’il est un adepte de l’information industrielle. Tout propos venant de l’agrochimie est sérieux, « scientifique », quand la moindre critique des pesticides ne peut venir que des illuminés.

Genevard. À la suite de la franche déconnade de Cohen, elle commente : « Excellente mise au point de Patrick Cohen sur le glyphosate et la désinformation dont ce produit fait l’objet. » Avant de poursuivre, voyons qui est madame Genevard. Elle a passé un CAPES de Lettres il y a un moment et a enseigné le français dans le Doubs. Maman était députée – de droite, faut-il se demander ? -, papa était patron. Elle se marie en 1983 avec un pharmacien, dont le père est lui aussi député. De droite, faut-il préciser ?

C’est donc une notable de province. On aurait dit hobereau en d’autres temps. Que sait-elle du monde et de ses problèmes ? Rien. Si je m’autorise cette phrase abrupte, c’est qu’elle a passé sa vie dans l’univers sans oxygène de la politique la plus politicienne. Un espace clos – la petite ville de Morteau, autour de 7000 habitants, dont beau-papa a longtemps été maire, elle aussi -, un milieu clos, celui de la droite la plus étroite qui se puisse concevoir. Elle a été au RPR de Chirac dès 1996, puis à l’UMP, enfin aux Républicains. J’aimerais savoir ce que cette prof de français a pu lire de romans. Sans l’ombre d’une preuve, que je ne cherche d’ailleurs pas, je ne peux imaginer qu’elle ait aimé Tolstoï, Balzac, Miguel de Cervantes, Rimbaud, Shakespeare. Elle eut été transformée.

Elle n’aurait pu mener carrière aussi médiocre. Non. Et la voilà ministre de l’Agriculture, aux ordres de la FNSEA et des lobbies industriels. Le site Vakita, que je ne connais pas, liste certains de ses faits d’armes. Souffrons ensemble, cela me soulagera. Elle est pro-chasse, pour le déterrage des blaireaux et renards, pour la chasse à la glu, contre le Loup bien sûr. Je vous avais prévenu.

Mon sentiment, mille fois exposé, c’est que nous nous battons dans un cadre inadapté. L’heure n’est plus aux sempiternels accommodements des « écologistes » du genre France Nature Environnement (FNE), qui vivent d’argent public et ne cessent de tendre leur sébile. L’heure est au combat, aussi désespéré qu’il paraisse.

Bruno Le Maire, jean-foutre à notre service

Mon Dieu, quelle souffrance ! Quel spectacle ! Je veux parler de la passation de pouvoir entre Bruno Le Maire, ci-devant ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique d’une part, et son successeur Antoine Armand, jeunot de 33 ans, et dents probablement.

Ces gens-là couchent ensemble, métaphoriquement parlant, et j’extrais en me pinçant le nez ces échanges entre les deux hommes. Armand : « Ce ministère a porté parmi les plus grandes réussites de la dernière décennie et je veux, évidemment, saluer l’action de Bruno Le Maire, ton action ; cher Bruno. Tu es resté sept ans à Bercy. Grâce à ton travail et à ta détermination, le chômage est au plus bas depuis quarante ans […], les impôts des ménages et des entreprises ont baissé de 60 milliards d’euros, la France est devenue le pays le plus attractif d’Europe et notre croissance est supérieure à celle de l’Allemagne. » Puis, le même : « Face à de telles réussites, je sais que j’ai de la chance d’hériter d’un tel bilan. »

Le Maire lui offre aussitôt un bâton de marche basque appelé makila – j’en ai un depuis des décennies – en l’assurant qu’il lui permettra de « franchir les cols et d’affronter les périls ». Voyez-vous, Le Maire est un poète, et quantité de journalistes de cour s’extasient à chacun de ses livres, tous tenus pour être ceux d’un écrivain.

Bon. Le Maire a eu tous les pouvoirs économiques de l’État entre les mains pendant sept ans, prodigieuse durée dans le monde qui est le sien. Il ne pouvait donc que réussir ce qu’il promettait depuis si longtemps, mais crotte, non. La France a une dette publique de 3150 milliards d’euros, dont un bon tiers a été creusé sous son règne. Et le bilan laisse en ruines des pans entiers du cœur même du pacte social : la santé, les hostos, l’éducation, les services publics en général. Dans un monde plus éveillé, Le Maire serait jugé. Et condamné. Non à la prison, à quoi bon ? Mais au moins à l’exécration publique, celle-ci l’empêchant de revenir par la fenêtre après avoir été chassé par la porte. Il reviendra, soyez-en sûr. Certain. Il reviendra, car la place ne manquera jamais aux jean-foutre de la politique.

Encore un mot sur l’écologie. En 2016, Le Maire s’est présenté à la primaire de la droite, qui devait conduire à la désignation de François Fillon pour l’élection présidentielle de 2017. Il avait pour l’occasion mis en ligne un programme de 1000 pages, pas une de moins. Si. En fait, 1012 pages. Ce monument a disparu d’internet, mais comme j’en ai une copie, voici ce que je tire de cette œuvre d’art :

  • « L’assouplissement des normes d’hébergement » pour les saisonniers agricoles venus du Maroc, de Pologne ou de Roumanie, car elles sont « trop contraignantes » ;
  • La réduction des dépenses publiques ;
  • La retraite à 65 ans dès 2020 ;
  • 10 000 places de prison supplémentaires ;
  • L’augmentation des prélèvements en eau de l’agriculture industrielle ;
  • « Évacuer la ZAD de “Notre-Dame-des-Landes” par une opération d’envergure » ;
  • « Durcir drastiquement les conditions du regroupement familial » ;
  • « Accroître le délai de rétention administrative [des migrants] jusqu’à 120 jours » ;
  • « Faire primer les accords d’entreprise » sur tous les autres, contrat de travail inclus. Etc, etc.

Notre Génie national ne trouvait pas alors la place – en 2016 ! – de parler de la crise écologique qui ravage le monde, France comprise. Sur les 281 entrées que j’ai comptées une à une, pas une sur le dérèglement climatique qui menace de dislocation toutes les sociétés humaines. Pas une sur la sixième crise d’extinction des espèces, la pire depuis au moins 65 millions d’années, au temps de la disparition des dinosaures. Mais des odes à la bagnole et au nucléaire.

Que dire qui garde encore un sens ? Je souhaite bien du courage à quiconque essaiera.

Ceux qui cassent le thermomètre de l’eau

Il se passe quelque chose sous nos yeux que nous ne voyons pas. Appelons cela, faute de mieux, un déni. Il n’y a pas que le climatoscepticisme, Dieu sait. Pensez une seconde aux femmes qui vivent un déni de grossesse jusqu’à la naissance de leur enfant. Mais je souhaitais ce jour vous parler de tout autre chose : l’eau.

Elle n’est plus acceptable. L’eau du robinet, avant le triomphe planétaire de l’industrie chimique, le déferlement des molécules médicamenteuses, des pesticides, des cosmétiques, des plastiques, des PFAS, devait ressembler à de l’eau. C’est devenu un produit industriel comme un autre, qui contient une infinité de résidus toxiques qui s’accumulent dans notre corps. Je rappelle que nous sommes de l’eau. Un adulte moyen en contient autour de 60% . Et moi, dans mon court séjour ici, j’ai décidé en conscience que je devais boire de l’eau, pas une soupe chimique. Et je bois de l’eau embouteillée, sans rien ignorer – imaginez – des problèmes que cela pose. J’ai tort ? Alors quoi penser de ceux qui boivent l’infect jus qui sort des robinets en faisant croire que tout va bien ?

Commençons par La Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR). Elle rassemble dans le domaine de l’eau plus de 500 collectivités territoriales et représente plus de 51 millions d’habitants . Même si elle est composée d’élus locaux, elle délègue dans la majorité des cas la gestion de l’eau à des groupes privés comme Veolia ou Suez.

Or ces élus ne peuvent plus suivre. Dans une tribune passée inaperçue, publiée sur le journal Le Monde le 29 mai dernier, la Fédération affirme : « Les collectivités organisatrices du service public de l’eau potable sont contraintes de se lancer dans une course permanente aux traitements de l’eau qui n’est plus tenable d’un point de vue sanitaire, environnemental, économique, en particulier pour les territoires ruraux. » Mais aussi : « Force est de constater que les crises de la qualité de l’eau, résultat de pollutions diffuses et persistantes, et de sa rareté s’intensifient sous l’effet du changement climatique, conduisant à une crise structurelle de l’eau. » D’autant que « des pollutions industrielles par les “polluants éternels”, PFAS notamment, sont venues noircir le tableau. »

Retenons ce premier point : les élus en charge de l’eau annoncent la fin d’un cycle historique, celui d’une eau de qualité distribuée à domicile. Entend-on quiconque, dans ce champ politique qui se passionne pour le dérisoire, en parler ? Passons au pesticide R471811. La bête est un métabolite d’un pesticide interdit en Europe en 2020, le chlorothalonil. Un métabolite est un produit de dégradation d’une molécule chimique. Tous les pesticides, et bien au-delà, en « fabriquent ». Combien ? Nul ne sait vraiment. Donnons un ordre de grandeur : dix. Et les métabolites peuvent à leur tour se dégrader et former de nouveaux assemblages. De nombreux métabolites sont plus toxiques que la molécule-mère dont ils sont issus. Dingue.

Et voilà que le 11 juin dernier, la préfecture de la Vienne (Poitiers) publie un communiqué qui abroge l’obligation de rechercher dans l’eau potable la trace du R471811. Pourquoi cette abrogation ? Parce que la situation est désormais sans issue, partout en France ou presque. La loi est – était – stricte : au-delà de 0,1μg par litre d’un pesticide dans l’eau potable, elle ne peut plus être distribuée. Et il ne faut pas dépasser 0,5 μg pour l’ensemble des molécules détectées. μg signifie microgramme, soit un millième de milligramme par litre.

Et ce n’est plus tenable. Donc, on ne cherchera plus, méthode radicale pour ne rien trouver. Derrière cette haute fantaisie, l’Anses, acronyme d’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. À l’époque du mouvement des Coquelicots que j’ai créé en 2018, j’ai pilonné cette Agence pour ses liens avec l’industrie de la pire chimie. Et je ne regrette rien. Selon l’Anses, il y aurait des métabolites « pertinents », dont la limite resterait à 0,1μg par litre. Et les autres, « non pertinents », qui ne devraient pas dépasser 0,9 μg. Soit 9 fois plus. Joli truc.

La chronologie résume toute l’histoire : en avril 2023, l’Anses publie le résultat d’analyses portant sur 136 000 prélèvements réalisés sur des points de captage représentant 20% de l’eau distribuée chez nous. Il y a du R471811 dans la moitié, et un tiers des échantillons dépassent la limite de 0,1 μg. Or, jusque là, on ne le cherchait pas. Dans le système tel qu’il est, il n’y aucune solution. Alors l’Anses se dévoue, et le 29 avril 2024, elle revoit en catastrophe ses propres travaux sur le R471811, jugé jusque là « pertinent » et le change par un coup de baguette magique en « non pertinent ». Sa limite passe de 0,1 à 0,9, champagne pour les manipulateurs. Le comble, c’est que l’Anses justifie ce mic-mac par l’obtention de documents industriels. Citation garantie de l’Agence, qui explique avoir reçu, « pour le métabolite R471811, des nouvelles données fournies par Syngenta, titulaire d’autorisations (…) de produits à base de (…) chlorothalonil. »

Syngenta ! C’est une ancienne multinationale suisse de la chimie, rachetée par le surpuissant groupe chinois ChemChina, dont le PDG Ren Jianxi est un responsable du très totalitaire parti communiste chinois. Autrement exprimé, l’Anses s’appuie sur une structure d’État spécialisée dans le mensonge pour prétendre que le R471811 est un bon petit gars qui a toute sa place dans l’eau prétendument potable du robinet.

Qu’ajouter ? J’aimerais beaucoup lancer un immense mouvement, sur le modèle de celui des Coquelicots. En beaucoup plus vaste. Qui bien sûr serait organisé autour de l’eau. Et qui combattrait dans l’arène l’industrie chimique et tous ses suppôts publics. Vous en seriez ?