Sortez de la paille, descendez des collines*

Est-il spectacle plus écœurant que celui de cet été 2022 ? Hier, et c’est désormais simple rituel, on apprenait que le jour du Grand Dépassement tombait cette année le 28 juillet. Je rappelle ce que cela signifie : la Terre crée chaque année un certain volume de richesses biologiques. Pas plus, pas moins. Cette biocapacité est aussitôt dévorée par une humanité devenue folle, singulièrement depuis que la révolution industrielle d’il y a 250 ans lui a donné des moyens matériels sans cesse croissants, qu’elle ne peut d’aucune manière mener.

Quand tout ce qui pouvait l’être a été cramé dans tant d’aventures absurdes, il ne reste plus que la bête, qui ressemble chaque jour davantage à un squelette. À partir de ce 29 juillet, on se paie donc sur la carcasse. Les activités humaines s’en prennent aux réserves. À ce qui reste. Aux équilibres fondamentaux. Pour les cinq mois qui viennent.

Les journaux annoncent donc, comme à la parade, que « la planète vit à crédit ». Même un quotidien comme Le Monde. Or cette expression est d’une rare sottise, car en matière d’écologie scientifique, il n’est aucun crédit possible. Ce qui est pris est pris, et concourt au désastre en cours. Aucune dette de cette sorte ne sera jamais remboursée. Au reste, elle est absolument inchiffrable.

Comme si cela ne suffisait pas, on apprend cet après-midi que la mer Méditerranée est en train de bouillir. Elle aussi connaît sa canicule, beaucoup plus longue que ce qui se passe en surface, en France pour ce qui nous concerne. Bien sûr, ce n’est qu’un mot, car elle ne bout pas. Mais sa température dépasse de 6,5° ce qu’elle est normalement à cette saison. Et sur de très larges surfaces. À ces dimensions, les mots manquent, car bien sûr, nous voici confrontés à des temps apocalyptiques. La mer Méditerranée est un immense mouroir. Un cimetière sans sépultures. Nul ne sait encore qui survivra à cette tuerie organisée, mais une chose est certaine : c’est hors de contrôle. Ce que l’on peut faire ? Rien.

C’est ailleurs, c’est autrement que l’on peut agir. Revenons au spectacle. En France, il prend des aspects pathétiques. Par exemple, la Nupes, censée être l’opposition écologiste à ce sinistre monsieur Macron, se fout totalement de ces informations pourtant décisives. Elle se bat ces jours-ci pour une augmentation du pouvoir d’achat et une réduction du prix de l’essence à la pompe. Ce n’est pas seulement absurde, c’est directement criminel. Car en résumé, le pouvoir d’achat, dans le monde tel qu’il va, c’est des émissions de gaz à effet de serre. Mélenchonistes, ne criez pas avant d’avoir lu le texte que j’ai publié il y a quelques semaines, très court, qui figure au pied de celui-ci. J’y montre sans difficulté qu’il est une tout autre façon de parler aux pauvres de ce pays, qui permettrait de relier efficacement combat écologique et justice sociale. Mais voyez-vous, ces gens s’en moquent bien. Ce qui compte, c’est leurs tripatouillages à l’Assemblée nationale, qui commencent à faire penser à la Quatrième République défunte.

Bien entendu, il n’est plus qu’une seule voie, celle d’une révolte essentielle. Celle d’une rupture totale, qui envoie au diable toutes les formes politiques anciennes. Toutes. Toutes. Est-ce bien clair ? Comme j’ai créé le mouvement des Coquelicots en septembre 2018, je me sens une responsabilité. Ce surgissement a été un beau moment, qui a conduit à des centaines de rassemblements mensuels – jusqu’à 850 – partout en France. Pour l’interdiction des pesticides. En défense de la beauté du monde. Oui, je sens comme un devoir. Et les idées ne me manquent pas, par chance. J’espère vivement que vous en entendrez tous parler si j’y réussis, mais l’échec ne me serait pas souffrance. Car que cela vienne de moi ou de tout autre, ou de tous autres, cela ne change rien à la nécessité absolue de combattre ce monde. Et ses si nombreux défenseurs.

Je crois que les temps sont mûrs pour que lève une pâte sans aucun précédent connu. La crise de la vie a-t-elle jamais, au cours de la longue aventure humaine, été aussi grave ? Bien sûr que non. Nous y sommes. C’est l’heure. Oublions le reste, car il n’y aura bientôt plus de reste. Révoltés, jeunes et vieux, sortez les fusils pacifiques de vos cachettes mentales et pointez-les dans la bonne direction. Un seul mot de reconnaissance : vivant. Vivants.

VIVANTS

*Extrait du Chant des partisans, qui permit à quelques milliers de refusants armés de continuer à croire dans l’avenir, quand il était minuit dans le siècle.

Un article mien publié en mai 2022

Comment parler aux smicards ?

Puisque c’est comme cela, parlons des législatives. Je me dois de préciser un point pour éviter des lettres pénibles de lecteurs. Je suis pour la distribution radicale des richesses, et il m’arrive de rêver encore d’un monde sans Dieu, ni César, ni tribun. Je me souviens très bien de ma mère, gagnant seule, pour elle et ses cinq enfants, quelque chose comme 800 francs par mois au début de 1968. Si donc quelqu’un a envie de me (mal)traiter, qu’il tienne compte de ces mots.

Et maintenant, voyons ensemble cette revendication de la gauche désormais unie : 1400 euros nets pour le smic mensuel. Qui pourrait être assez salaud pour écrire que c’est trop ? Hélas, le problème n’est pas celui-là. Du tout. D’abord, la question de la justice est universelle. Elle concerne aussi bien le sous-prolétariat français que les milliards de gueux de la planète, dont cette gauche ne parle jamais. Jamais. D’un point de vue planisphérique, les pauvres de chez nous sont les riches du monde. Ça embête, mais c’est un fait qui n’est pas près de disparaître. Que quantité d’immondes aient beaucoup, beaucoup plus, n’y change rien.

Donc, dès le premier pas, considérer le monde réel, et pas notre France picrocholine. Ensuite, réfléchir à cette notion largement utilisée dans les années 70, et malheureusement disparue : l’aliénation. Par les objets. Par la possession frénétique d’objets matériels qui déstructure l’esprit, rompt les liens de coopération, enchaîne dans une recherche jamais comblée de choses. Lorsque je tente de voir les êtres et leurs biens avec mes yeux d’enfant, je me dis fatalement que « nos » pauvres disposent de béquilles dont nous n’aurions jamais osé rêver : des bagnoles, des ordinateurs, des téléphones portables. Moins que d’autres ? Certes. Mais cette route n’en finira jamais.

À quoi sert de distribuer de l’argent dans une société comme la nôtre ? Même si cela heurte de le voir écrit, une bonne part de ce fric irait à des objets ou consommations détestables, qui renforcent le camp de la destruction et du commerce mondial. Qui aggravent si peu que ce soit le dérèglement climatique. Je crois qu’on devrait proposer tout autre chose. Un gouvernement écologiste, pour l’heure chimérique, s’engagerait bien sûr auprès des smicards.

Il s’engagerait aussitôt, mais en lançant un vaste plan vertueux. On créerait un fonds abondé sur le coût pour tous des émissions de gaz à effet de serre. L’industrie paierait, mais aussi le reste de la société, à hauteur des moyens financiers, bien sûr. Ce fonds garantirait à tous les smicards – et donc à leurs enfants – l’accès permanent à une alimentation de qualité, bio, locale autant que c’est possible. À un prix décent, c’est-à-dire bas.

Ce serait un merveilleux changement. La santé publique en serait sans l’ombre d’un doute améliorée. L’obésité, cette épidémie si grave, régresserait fatalement, ainsi que le diabète et tant d’allergies. Quant à l’industrie agroalimentaire, elle prendrait enfin un coup sérieux. Au passage, une telle volonté finirait par créer des filières économiques solides et durables. Car à l’autre bout se trouveraient des paysans. De vrais paysans enfin fiers de leur si beau métier. À eux aussi, on garantirait un avenir.

Parmi les questions les plus graves de l’heure, s’impose celle de la production alimentaire. Tout indique que les sols épuisés de la terre ne suffiront pas longtemps à (mal) nourrir le monde. La France, qui fut un très grand pays agricole, se doit d’installer de nouveaux paysans dans nos campagnes dévastées par la chimie de synthèse et les gros engins. Combien ? Disons 1 million. Ou plus. Le temps d’un quinquennat. C’est ainsi, et pas autrement qu’on aidera à faire face à ce qui vient et qui est déjà là. Le dérèglement climatique est une révolution totale.

Pour en revenir aux smicards, qui souffrent je le sais bien, sortons ensemble des vieux schémas. Inventons ! Faisons-les rentrer en fanfare dans cette société qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Mais pas au son de la frustration et des sonneries de portables.

5 réflexions sur « Sortez de la paille, descendez des collines* »

  1. Formidable cher Fabrice !
    C’est extraordinaire car hier justement j’etais a un colloque organise par CSE-India a Kolkata, sur la necessite de rassembler les forces entre d’une part les « comfort studies » (« adaptive comfort » de Humphreys et Nicol), les traditions artisanales et l’habitat autoconstruit qui en depit des croyances propagees par les media represente 60% des habitations en Inde, et le sujet plus traditionel de l’energie et du changement climatique, et j’avais prepare une petite presentation que je pensais radicale, et j’ai ete vraiment content de constater que les autres intervenants avaient, dans la perspective qui est la leur, exactement les memes idees non seulement sur les objectifs, mais sur la maniere immediate, pratique, de proceder, et le terrain d’ou ils parlaient donnait a ces idees une force differente, essentielle. Les deux representantes du gouvernement (la secretaire speciale des panchayats et la directrice de l’education technique) etaient particulierement au courant de ce qui se passe et particulierement actives, et aussi contentes de trouver des allies parmi des architectes, activistes et promoteurs, que nous l’etions d’ecouter et comprendre ce qu’elles font.
    L’heure est a se trouver des allies, et a travailler ensemble, car on trouve parfois plus de soutien que l’on n’osait esperer !

  2. Bonjour
    Je suis complètement d’accord avec vous mais je ne suis pas sûr que la majorité de nos concitoyens le soient. Nous sommes dans une société consumériste et la nature humaine pousse l’individu à vouloir singer la classe sociale supérieure.
    Et puis nos politiques agitent le spectre de l’écologie punitive alors que si nous ne faisons rien ce sera la planète qui se chargera de nous « punir »…

  3. « L’écologie punitive », a été inventée il y a longtemps pour asservir des régions entières, la destruction des sols, les OGMs, les grands barrages, le nucléaire, les vaccins vendus par les créateurs du covid… ensuite est venue l’écologie misanthrope, celle qui chasse par la violence, au nom des forêts, les peuples qui ont défendu les forêts contre leur destruction aveugle, celle de l’amiantiste Schmidheiny dont Fabrice a longuement dénoncé les actions, et du fournisseur exclusif de l’état islamique Lafarge (7,000 tonnes/jour, pendant 3 ans – 121 semi-remorques sur les 200 nécessaires chaque jour, peuvent être comptés sur cette photo google de juin 2014! https://laurentfournier.blogspot.com/2021/08/natural-energy-and-vernacular.html ) et qui en même temps finance le « Holcim Award » pour l’architecture durable… Face à cela, chaque personne, chaque arbre, chaque ruisseau, chaque vieille maison et chaque parcelle de vie qu’on protège de l’encerclement, chaque moment qui ne se vend pas, tout compte ! La vie vaincra !

    Exemple: L’Afrique non vaccinée, non masquée, non confinée, n’a pas vu le covid.

    Autre exemple: Nicolas Geogescu-Roegen nous dit que « Nous ne pouvons pas produire de ‘meilleurs et plus gros’ réfrigérateurs, voitures ou avions, sans produire aussi de ‘meilleures et plus grosses’ ordures! (The entropy law and the economic problem, 1970 – http://webpage.pace.edu/dnabirahni/rahnidocs/law802/The%20Entropy%20Law%20and%20the%20Economic%20Problem.pdf ) et il a raison. Geogescu-Roegen observe aussi que Sadi Carnot le fondateur de la thermodynamique, analyse la physique sous l’angle de l’économie (réflexions sur la puissance motrice du feu, 1824) et il a encore raison !

    Mais nous devons aussi nous souvenir que 1) l’énergie n’est pas une quantité physique observable, seul le travail est observé (comme j’ai appris à l’école et comme clairement expliqué ici: https://fysikafysikh.files.wordpress.com/2015/01/robert-lehrman-energy-is-not-the-abillity-to-do-work.pdf) et 2) qu’il y a des parties de la vie qui ne sont pas soumises au principe de conservation de l’énergie, et que le principe de l’énergie comme « jeu à somme nulle », d’où découle logiquement l’aggravation inéluctable de l’entropie, n’est pas une description de l’univers mais une définition: C’est ce qui définit une machine, c’est l’hypothèse qui nous permet d’écrire les équations nécessaires à la conception d’une machine ! Et c’est tout.

    Par exemple, un enseignant ne perds pas son savoir lorsqu’il le transmet à ses élèves. On observe même plutôt le contraire! L’innovation permanente des traditions artisanales, pas plus que l’éducation, ne sont donc soumises au principe de l’entropie.

    Est-ce que cela ne décrit pas la vie même, en tout cas cette partie de la vie qui est en chacun de nous ?

  4. « Une rupture totale, qui envoie au diable toutes les formes politiques anciennes. Toutes. Toutes » Diantre ! Et la démocratie athénienne ? Et la Commune ? Et les autres expériences locales ? Ne ferait-on pas mieux de s’en inspirer ?

    1. P.Lévi

      Cela demanderait un très long développement. En tout cas, je maintiens. Il est évident qu’on ne part jamais de zéro et il est pour cela très important de choisir son héritage moral et intellectuel. J’ai ainsi une grande admiration pour la Commune de Paris. Et pour quantité d’idées et réalisations humaines. Mais nous sommes confrontés à quelque chose qui n’a jamais existé dans l’histoire des humains, vieille d’au moins deux millions d’années, si l’on prend comme point de départ homo habilis. Toutes les projets ayant présidé à nos destinées depuis la révolution industrielle, de la gauche à la droite, ont conduit à la catastrophe. Alors oui, certainement, il faut inventer des formes neuves. Et rompre avec celles que nous connaissons. Toutes.

      Fabrice Nicolino

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