La Légion d’honneur à la Marie-Monique Robin

Comme je ne souhaite pas créer un malentendu, évitable en outre, je dois préciser que je pense le plus grand mal de la Légion d’honneur. Quand j’y pense, c’est-à-dire presque jamais. Oui, c’est cela. Je m’en fous. Et quand je ne m’en fous pas, je déteste, en bloc. Il est pourtant possible que je me rende en juin à la remise de cette breloque à Marie-Monique Robin. Il est vrai que j’aime beaucoup l’auteure du Monde selon Monsanto et des Moissons du futur. En outre, elle m’y a invité.

Honnêtement, et malgré tout, je n’y serais pas allé  si l’affaire ne devait se passer à Notre-Dame-des-Landes, au beau milieu du périmètre choisi par Vinci et Ayrault pour y construire le damné aéroport que vous savez. Attention ! je n’ai pas encore dit que j’y allais. La vérité est que, si j’y vais, ce sera à cause du lieu. Car alors, cette Légion d’honneur refilée à Marie-Monique prendra un sens un poil différent. Un poil, et rien de plus, mais d’évidence, les 300 personnes attendues pour un énorme gueuleton ce jour-là, ces 300-là seront des adversaires décidés de cet abominable projet. J’ajoute, pour convaincre les sceptiques, que Marie-Monique a écrit ici : « Car ça n’a échappé à personne : honorée sur le contingent du Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie  pour mes « 28 ans de service », je pourrais être la tête de gondole idéale d’un gouvernement qui se manifeste davantage par son respect des logiques industrielles et financières, que par un quelconque volontarisme écologiste.

>Dans les grands domaines qui me tiennent particulièrement à cœur, je trouve l’inertie affichée par l’équipe de François Hollande proprement affligeante, alors que la campagne du nouveau locataire de l’Elysée avait promis d’amorcer la nécessaire « transition écologique ». L’agriculture ? Malgré un titre pompeux « Faire de l’agro-écologie une force pour la France », la conférence nationale du 18 décembre a été conclue par Stéphane le Foll sur une vague promesse qu’une « autre voie est possible pour l’agriculture française », sans que ne soit annoncée aucune mesure. Pourtant, j’en vois deux urgentes : soutenir la conversion biologique des agriculteurs qui sont prêts à franchir le pas et encourager le développement de l’agro-foresterie.

>L’économie ? Comme beaucoup de Français(e)s, je n’ai pas digéré le Pacte de compétitivité et les vingt milliards accordés aux (grandes) entreprises, alors qu’aucune réflexion sérieuse n’a (encore) été menée sur les centaines de milliers d’emplois que pourraient générer le développement de l’agriculture biologique et du commerce de proximité, la réhabilitation du bâtiment, ou la multiplication des sources d’énergies renouvelables et locales. L’énergie ?

>Je n’ai pas oublié les déclarations de Delphine Batho, la ministre de l’Écologie et de l’Énergie, qui, lors de l’Université d’été du MEDEF (le 30 août) a déclaré : « La France a durablement besoin du nucléaire pour satisfaire ses besoins énergétiques, maintenir la compétitivité de ses entreprises et soutenir ses exportations ». Ce même jour, elle affirmait, à l’unisson du gouvernement  que l’aéroport de Notre Dame des Landes était « une infrastructure dont nous avons besoin ». J’ai publiquement dit sur ce Blog et lors de la cinquantaine de projections publiques de mon film Les moissons du futur, auxquelles j’ai participé au cours des trois derniers mois, que le projet d’extension de l’aéroport de Nantes constituait un non sens environnemental et économique, et incarnait un anachronisme à l’heure des pics pétroliers et gaziers et des grands bouleversements que nous imposera inéluctablement la crise du climat ».

—————-

Je respire : Marie-Monique ne met ni ne mettra son drapeau dans sa poche. Et me voilà bien embarrassé, car étant invité, il va me falloir décider. En attendant, si vous êtes dans le coin le 8 juin, vous pouvez toujours venir, je serais très étonné qu’on vous chasse à coups de pied. Un éventuel bus se prépare en région parisienne, pour le cas où cela en intéresserait certains. Pour l’instant, 16 personnes sont sûres de le prendre, ce qui laisse encore une vingtaine de places. Je viens d’avoir Marie-Monique au téléphone, et vous pouvez vous inscrire auprès d’elle en laissant un message sur son blog, au bas de l’article suivant : http://www.arte.tv/sites/fr/robin/2013/05/01/sacree-legion-suite-rendez-vous-le-8-juin-a-notre-dame-des-landes/

Sur ce, à bientôt.

Une flopée de livres en courant

Comme je réfléchissais à l’avenir de Planète sans visa (*), et depuis un moment déjà, j’ai laissé s’accumuler quantité de livres dont il me faut aujourd’hui parler d’un seul mouvement. Avant de vous livrer quelques commentaires, sachez une chose : j’estime que nul ne doit me faire confiance. Les livres coûtent affreusement cher, et sont très souvent décevants. Avant d’acheter quoi que ce soit, vérifiez par vous-même que cela vous correspond, et que la promesse de départ sera tenue, plus ou moins en tout cas. L’acte d’acheter un livre n’est pas une affaire simple.

Et maintenant, en avant !

D’abord un mot d’un livre que j’ai rouvert avant-hier au soir. Dans L’Humaine condition (Quarto Gallimard, 1056 pages, 26 euros), on trouve plusieurs essais de la si grande Hannah Arendt, publiés entre 1958 et 1972. J’ai souligné, page 525, les phrases suivantes, qui poursuivent leur chemin en moi : « En d’autres termes, la libre entreprise n’aura été un bienfait sans mélange que dans la seule Amérique, et c’est un bonheur bien relatif comparé aux libertés politiques proprement dites, telles la liberté de parole ou de pensée, de réunion ou d’association, fût-ce dans les meilleures conditions. La croissance économique  se révélera peut-être un jour un fléau plutôt qu’un bienfait mais en aucune circonstance elle ne pourra mener à la liberté ou constituer une preuve de son existence ». Je dédie ces mots aux si nombreux imbéciles et néanmoins libéraux qui se réclament d’Arendt sans l’avoir jamais lue.

Un deuxième livre qui n’a rien à voir, quoique. Stéphane Foucart est journaliste au Monde, un excellent journaliste selon moi. Dans La fabrique du mensonge (Denoël, 302 pages, 17 euros), il décortique pour commencer la manière dont l’industrie du tabac a organisé la désinformation sur les dangers de la clope. Il l’avait déjà fait pour partie dans Le Monde, mais il développe cette fois, et le résultat est stupéfiant, même pour un vieux briscard dans mon genre. Car le mensonge a été planifié de bout en bout, et s’il n’y a plus place au doute, c’est parce qu’un procès historique, en 1998, a eu lieu devant une cour fédérale américaine. Les cigarettiers ont chopé une amende de 188 milliards d’euros, dont le versement a été étalé sur vingt ans. Sont-ils morts pour autant ? Non. Ils ont également dû livrer des dizaines de millions de documents internes - mémos, discours et réunions, mails, etc - qui on révélé leurs méthodes en direction des scientifiques. En deux mots, l’industrie a payé, cher, pour allumer des contre-feux, financer des études périphériques destinées à créer de fausses controverses, s’attacher par le fric quelques grands noms de la science, y compris en France. Grâce à quoi ils ont fabriqué de la confusion, laquelle leur a permis de gagner des dizaines d’années de tranquillité. En bref, ils se sont comportés en truands, les truands qu’ils sont.

Vous le saviez ? Oui, vous le saviez. Mais Foucart livre les clés du système, les noms, les procédés. Je rappelle que selon des estimations sérieuses, et si rien n’est fait pour stopper la machine, le tabac tuera au cours de ce siècle 1 milliard d’humains. Bilan de la Seconde guerre mondiale : un peu moins de 65 millions de victimes. J’ajoute que l’affaire du tabac n’est que le début du livre de Foucart. Il considère, avec de solides éléments à l’appui, que cette industrie de la mort est un archétype, qui a inspiré toutes les industries mortifères dans la suite : l’amiante, les pesticides, l’industrie de la chimie en général, qui diffuse massivement ses perturbateurs endocriniens en prime. On lira également avec intérêt la manière dont Foucart critique Séralini et ses travaux sur les OGM.

Un dernier point : ce livre devrait être en tête des ventes d’essais. On n’en parle que peu. Tout est donc dans l’ordre.

Je suis un poil embarrassé pour parler du livre du groupe Pièces et main d’œuvre, qui s’appelle Sous le soleil de l’innovation (L’Échappée, 12 euros), car je n’arrive pas à remettre la main dessus. Je vous invite en tout cas à le lire, car il offre une histoire remarquablement racontée de Grenoble, vue sous l’angle de la perpétuelle innovation. Ce dernier mot n’est pas seulement ironique, mais bel et bien polémique. Un même fil délirant relie un Aristide Bergès, industriel à cheval sur les XIX ème et XX ème siècles et les promoteurs des nanotechnologies aujourd’hui, ainsi que leurs soutiens politiques. La droite et la gauche façon Dubedout - ancien maire - ou Destot - maire actuel - et sa vieille copine Fioraso - la ministre de l’Enseignement supérieur - partagent le même enthousiasme pour le neuf, en particulier dans ses versions militaro-industrielles. Ni les staliniens et la CGT, ni Mélenchon, ni les gauchistes ne sont épargnés, ce qui me fait, à moi, de belles vacances.

René Dumont, une vie saisie par l’écologieBon, avouons pour commencer que je connais Jean-Paul Besset depuis un quart de siècle, et que nous sommes de vieux amis. La biographie qu’il consacre au vieux Dumont, Une vie saisie par l’écologie (Les Petits Matins, 506 pages, 20 euros) est une réédition car le livre a paru une première fois en 1992. Je dois dire que j’avais été déçu, et le demeure, de certains raccourcis. Jean-Paul a été proche de Dumont, à qui il vouait une grande affection. Quant à moi, je regrette toujours, vingt ans plus tard, la place si faible accordée aux années de la Seconde Guerre mondiale. Que diable ! Quand le nazisme déferle, Dumont, qui est né en 1904, n’est pas un enfant. Son ultrapacifisme ne le conduira pas, comme d’autres, à la collaboration. Mais l’empêchera de prendre clairement position contre les hitlériens et leurs complices.

Heureusement, il y a le reste, et le Dumont de l’après-guerre est formidable. D’abord productiviste, il saura défendre dans les années 60 les paysans du Sud, sans s’illusionner sur les fausses indépendances ou le mirage castriste. Et dans l’après-68, on le sait, il bascule du côté de l’écologie avec une force, une fougue, une jeunesse que ceux de ma génération n’ont pas oubliées. Au total, un bon livre. Un beau livre.

Désolé, mais je n’y peux rien : Marc Giraud est un ami, lui aussi. Son dernier livre, La nature en bord de chemin (Delachaux et Niestlé, 250 pages, 24,90 euros), est une merveille. Non seulement il parle de la nature à chacune des quatre saisons, mais en plus d’une manière simple et belle. Ce fameux naturaliste qu’est Marc attrape le premier lecteur qui passe, et l’entraîne, jumelles autour du cou, pour une vraie balade de terrain. Même si vous ne savez rien à rien, vous être le bienvenu. Une multitude de photos permettent de « voir» aussi bien un talus qu’une pie, un cheval qu’une guêpe, une toile d’araignée qu’un blaireau. Moi, je crois que je préfère encore davantage les courts textes que Marc consacre à tous ces êtres du quotidien. Eh ! saviez-vous vraiment que la plupart des araignées mangent la précieuse soie de leur toile chaque jour ? De vous à moi, si vous avez envie de briller auprès de vos gosses, apprenez par cœur tout ce que vous pourrez.

Je ne pouvais pas laisser passer Auster. Je vous fais grâce des romans que je lis, même quand ils me transpercent, car Planète sans visa n’est pas là pour cela. Mais Auster, comment vous dire ? Je crois avoir lu La trilogie new-yorkaise dès sa sortie, en 1988. Et j’ai pleuré comme bien rarement en lisant, cette même année, L’invention de la solitude, livre consacré à la mort de son père. Depuis, j’ai à peu près tout lu, et même si je n’ai pas aimé tel ou tel de ses romans, je vois en lui un écrivain. Le mot est banal, mais le sens que je lui donne, non pas. Auster est le créateur de mondes où je n’aurais jamais pensé me promener un jour. Si peu que ce soit, il a changé ma vie. Dans Chronique d’hiver (Actes Sud, 250 pages et un horrible prix de 22,50 euros), il nous livre une sorte d’autobiographie. Ce qui m’aura, je crois, le plus touché, est la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, la romancière Siri Hustvedt. Auster a une manière de parler de l’amour qui convainc de son existence. J’ajoute qu’il n’a plus conduit de bagnole depuis le jour où, lui d’habitude si irréprochable au volant, a failli tuer sa femme et leur fille Sophie. Ah oui ! Auster parle de lui-même à la deuxième personne du singulier.

Un livre charmant, préfacé en outre par Dominique Guillet, le fondateur inspiré de l’association Kokopelli. L’auteur a découvert l’apiculture dans l’Essonne, en 1963, à une époque où l’on ne parlait pas encore de pesticides. Il y en avait, mais on n’en parlait pas. Benoît Laflèche a écrit un livre très simple, ultrapédagogique et pour dire le vrai, enthousiasmant sur le monde des abeilles et des apiculteurs. N’y cherchez pas des théories ou un pamphlet : il s’agit d’un hommage à des êtres que l’auteur aime. Signalons en outre que ce livre est édité par une toute petite maison, dont la responsable s’appelle Anana Terramorsi, fidèle lectrice de Planète sans visa. Le livre : L’homme et l’abeille, même combat, par Benoît Laflèche (La voie de l’autre, 160 pages, 20,50 euros, avec un CD de sons d’abeilles).


Bon, c’est un livre un brin paradoxal. Disons que ma lecture me conduit à en voir les paradoxes. Mais d’abord deux choses. Un, je connais Valérie Chansigaud, j’ai rendu compte ailleurs de plusieurs de ses livres, très remarquables, dont une Histoire de l’ornithologie qui m’a transportée. Elle n’est pas une amie, mais elle n’est pas une inconnue. Deux, je n’ai pas fini le livre. Non qu’il tombe des mains, mais simplement parce que je l’ai commencé il y a peu. Commençons par l’évidence : L’Homme et la Nature (Delachaux et Niestlé, 270 pages, 34, 80 euros !) est un bon livre, bourré d’informations qui sont pour l’essentiel inconnues en France. Valérie Chansigaud ouvre par exemple le passionnant dossier des relations entre les civilisations passées, éventuellement lointaines, et la disparition d’animaux aussi inouïs que le mastodonte d’Amérique, le Genyornis d’Australie, le mégacérin d’Algérie. Nos ancêtres étaient-ils vraiment plus respectueux que nous de la vie sur Terre ?

Chansigaud entreprend ainsi quantité de chantiers, et répétons-le, nous offre un grand nombre d’exemples, très documentés, qui forcent l’intérêt et la réflexion. Et à ce stade, j’applaudis. Mais je dois aussi confier ma déception. Quand on annonce un titre pareil, on doit me semble-t-il apporter davantage au lecteur. Je déplore notamment que l’industrialisation du monde, qui est un grand basculement, ne soit traitée qu’en une dizaine de pages (compte non tenu des exemples qui agrémentent chaque chapitre). Je ne dis pas que telle était l’intention de Chansigaud, mais en tout cas, le lecteur que je suis peut en retirer le sentiment qu’il n’y a pas de solution de continuité entre l’Antiquité, le Moyen Âge et les nanotechnologies. En outre, on parle du monde comme s’il était un, comme si les formations sociales qui se sont succédé n’avaient aucun rapport avec les formes de la destruction. Il me faut appeler cela de la frustration. Et pourtant, je le redis : c’est un bon livre. N’était son prix extravagant, j’estime qu’il a sa place dans toute bibliothèque qui se respecte.

« L’homme est le cancer de la Terre », « l’humanité, si bête et si méchante ». Je ne crois pas trahir l’esprit du livre L’humanité disparaîtra, bon débarras ! (une édition “revue et augmentée” parue chez Arthaud, 256 pages, 15 euros) en extrayant d’emblée ces deux phrases. En tout cas, Paccalet réussit là un excellent pamphlet. Est-on obligé d’être d’accord avec un livre pour le lire ? J’espère que chacun connaît la réponse.

Le texte est visiblement celui d’un homme qui se lâche, multipliant les (bonnes) formules contre notre consternante humanité. Il faut bien reconnaître que l’état des destructions, étroitement corrélée à cette soif sans rivages de pouvoir et de domination, interroge quiconque s’interroge. Que celui qui n’a jamais douté de notre espèce se fasse connaître au plus vite. Pour ce qui me concerne, j’ai plus d’une fois envoyé les hommes aux pelotes devant le spectacle de l’ignominie, auquel j’aurai assisté bien trop souvent. Mais bien sûr, je ne partage pas le sentiment exprimé par Paccalet (qui ne souhaite pas la catastrophe, précise-t-il , et qui aimerait tant l’éviter). Je crois, je suis sûr qu’il faut chercher des voies humaines de sortie de cette épouvantable crise écologique. Et en attendant, refuser un bon livre ne se fait pas.

 

De Dieu ! Il faut aimer les oiseaux, aimer la Bretagne, et oser dépenser 45 euros. À ce compte-là, on se précipite fatalement sur l’Atlas des oiseaux nicheurs de Bretagne (par le Groupe ornithologique breton, Delachaux et Niestlé, 510 pages et donc 45 euros). Moi, j’ai adoré ce bouquin savant, basé sur des dizaines de milliers d’observations d’environ 350 bénévoles. C’est donc bien un somptueux livre de terrain - qui ne tient pas dans la poche, hélas -, rempli de photos, de cartes précisant la localisation, et de monographies sur les espèces qui nous font l’honneur d’enfanter en Armorique.

On saute sur les grèves, derrière les pattes du gravelot, on s’endort près d’un bouquet d’ajoncs où chante la fauvette pitchou, on enfonce le pied dans la lande humide, guettant le fabuleux hibou des marais. En prime, une fois le livre refermé, on part en voyage, là-bas, où la mer est si grande. Bref, vous faites ce que vous voulez.

Enfin deux livres que je n’ai fait que commencer. D’abord ce texte bourré de solides informations scientifiques sur le frelon asiatique, l’ambroisie, le ragondin, l’herbe de la pampa… Vous aurez reconnu Les invasions biologiques (par Jean-Claude Lefeuvre, Buchet Chastel, 292 pages, 20 euros). Beaucoup d’espèces acclimatées chez nous font désormais partie du paysage. Parfois sans problème, parfois au détriment des écosystèmes et des espèces déjà installées. Je pense par exemple à la funeste écrevisse américaine, qui fait tant de mal à notre petite écrevisse à pattes blanches. Lefeuvre est l’une des vraies vedettes en France de l’écologie scientifique, et il a contribué comme bien peu à répandre des visions sérieuses sur ce qui m’obsède tant. Professeur émérite au Muséum national d’histoire naturelle, il paraît tout savoir. C’est pas juste.

Pour terminer, Le jaune et le noir (par Tidiane N’Diaye, 184 pages, 18,50 euros, Gallimard). Je le répète, je n’ai fait que commencer. Ce livre me paraît formidable, qui décrit la politique chinoise en Afrique. Très visiblement, les Chinois sont en train de réussir sur le continent noir ce que les Européens ont échoué à faire durer : le colonialisme. La France, l’Angleterre, le Portugal, l’Allemagne ont été chassés - ouf -, mais les Chinois prennent leur place avec un savoir-faire sans égal.

That’s all folks Salut les amis.

(*) Ce n’est évidemment pas pour ennuyer qui que ce soit, mais ma réflexion n’est pas achevée.

Un éditorial imbécile du journal Le Monde

Vous lirez, après mon commentaire, un éditorial étincelant du quotidien dit de référence - en France -, c’est-à-dire Le Monde. Bien que le cadre ancien ait disparu, bien que la presse ne soit plus ce qu’elle a été, ce journal demeure celui qu’il faut prétendre lire lorsqu’on est responsable de quelque chose. Que l’on soit député ou ministre, haut-fonctionnaire ou journaliste bien sûr, habitué du Cac 40 ou syndicaliste, il convient, assez souvent encore, d’avoir Le Monde sous le bras, si possible une à deux heures après sa sortie des presses, si l’on habite Paris du moins.

Cet éditorial du Monde date du 7 mai, et il est d’une connerie confondante. Entendons-nous : depuis la lecture il y a bien quinze ans du livre d’Howard Gardner, Les intelligences multiples (Retz), je ne crois plus à ce qu’on m’avait seriné avec tant d’application. Disons que je ne crois plus à l’intelligence, car cette imagination sociale désigne en fait une forme particulière, que Gardner nomme fort justement, à mon avis, l’intelligence logico-mathématique. Celle des longues études et des brillants diplômes, celle du pouvoir, celle de la « réussite ». Les autres formes, pourtant fabuleuses, de savoir vivre, comme la capacité à se comprendre soi-même, à comprendre les autres, à se mouvoir, à changer la matière avec un marteau et un burin, tout cela n’existe pratiquement pas aux yeux aveugles de la société officielle.

Reprenons. Quand j’écris que le texte du Monde est d’une stupidité confondante, je sais que c’est cruel pour son auteur, homme ou femme. Seulement, je ne désigne pas une personne, mais un texte. Celui - ou celle - qui l’a écrit est peut-être bien très intelligent, dans le sens donné par Gardner, mêlant à des doses diverses et complémentaires, plusieurs variétés des sept formes d’intelligence qu’il avait définies au début des années 80. Reste que cet éditorial est en tout point ridicule. Car que dit-il, avec cette dose de componction qu’on trouvait jadis dans chaque livraison du quotidien ? Que les activités humaines - en l’occurrence l’industrialisation de la planète entière - nous ont fait changer d’ère géologique. Et je ne parle pas là de cette invention langagière, défendue notamment par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen, connue sous le nom d’Anthropocène, époque succédant à l’Holocène, et créée comme son nom le suggère par l’Homme.

Non, Le Monde parle d’un retour climatique hypothétique à l’ère du Pliocène, qui s’étend, selon les chiffrages couramment admis, de 5,33 millions d’années en arrière à 2, 58 millions d’années. « Ce mois-ci, dit le texte, la concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère devrait, pour la première fois depuis quelques millions d’années, dépasser le seuil de 400 parties par million (ppm) dans l’hémisphère Nord ». À ce stade franchement délirant - nous serions donc les contemporains d’un événement jamais vu depuis l’apparition de l’Homme -, de deux choses l’une. Ou cette perspective est sérieuse et crédible, ou elle ne l’est pas.

Si elle ne l’est pas, Le Monde ne vaut pas mieux que Le Journal de Mickey. Mais si elle l’est, voici bien l’un des textes les plus ineptes de ces derniers temps. En effet, la simple logique voudrait alors que l’on trace quelques traits entre l’organisation économique et politique du monde et cette incroyable - qui peut le croire vraiment ? - tragédie qui nous rapproche certainement du pire. Si l’on écrit que le climat n’a jamais changé aussi vite, si l’on assure que « les fenêtres d’action se ferment peu à peu », alors il faut décréter la mobilisation générale. Car d’évidence, même si elle n’est pas déclarée, c’est tout de même la guerre.

Pas pour Le Monde, qui se contente d’insupportables palinodies. Je cite : « La question climatique pèse – et pèsera, plus encore, demain – sur la dégradation économique mondiale ». C’est grotesque. On parle d’un événement cataclysmique, et l’on en retient qu’il aura des effets sur la « dégradation économique mondiale ». En somme, on évoque le Pliocène pour mieux souligner les affres des sociétés riches du Nord au cours des prochains mois, ou années. Ma foi, quel tableau ! Quelle faillite de la pensée !

J’ajoute, comme je l’ai déjà écrit ici, que les pages Planète du Monde viennent de disparaître en tant qu’espace d’information distinct des autres. J’ajoute qu’exactement au même moment, la nouvelle direction du Monde a lancé un cahier quotidien appelé « Le Monde éco&entreprise ». On y vante, comme vous pouvez l’imaginer, l’entreprise, les fusions et acquisitions, les nanotechnologies, les forages pétroliers, demain les gaz de schiste et fatalement donc, la destruction de tout.

On ne saurait mieux résumer la régression en cours : d’une main on se libère des pages traitant - plus ou moins bien, souvent mal - de la crise écologique; de l’autre, on ouvre un vaste et précieux territoire « à un système de développement fondé sur la combustion des ressources fossiles et reposant sur les idées du XIXe siècle ». Je crois pouvoir écrire que je préfère encore de francs négationnistes de la crise climatique. Car il est reposant, car il est nécessaire de reconnaître adversaires ou ennemis. En revanche, il est épuisant de croiser à chaque coin de rue tant de mascarade, où le matois se cache derrière le jocrisse. Revenons-en à l’essentiel. En 2010, alors qu’il était en faillite, Le Monde a été racheté par trois capitalistes dont la fortune repose précisément sur le désastre.

Pierre Bergé, 120 millions d’euros de fortune personnelle.

Xavier Niel, 6,6 milliards de dollars de fortune personnelle (selon Forbes).

Matthieu Pigasse est directeur général délégué de la banque Lazard, après avoir été membre de cabinets ministériels auprès de DSK et Fabius.

————————————————–

Changement climatique : retour au pliocène ?

———-

LE MONDE | 07.05.2013 à 12h08 • Mis à jour le 07.05.2013 à 15h40

Une centrale électrique à Venise, en juillet 2010.
Une centrale électrique à Venise, en juillet 2010. | REUTERS/ALESSANDRO GAROFALO

Indifférent aux controverses ou à l’embarras qu’il suscite, le changement climatique de notre planète poursuit son cours, inexorablement. Ce mois-ci, la concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère devrait, pour la première fois depuis quelques millions d’années, dépasser le seuil de 400 parties par million (ppm) dans l’hémisphère Nord.

Pour être symbolique, ce cap n’en est pas moins alarmant. Il nous rappelle que, du fait des activités humaines, le climat terrestre s’altère à une vitesse sans équivalent dans l’histoire de notre espèce. Quelques jalons permettent de fixer les idées : les premiers fossiles d’humains anatomiquement modernes (Homo sapiens) sont vieux de quelque 200 000 ans, mais il faut remonter au début du pliocène, il y a plusieurs millions d’années, lorsque aucun être du genre Homo n’arpentait la surface du globe, pour retrouver de tels niveaux de CO2 dans l’atmosphère.

Les effets de cette mutation sur le changement climatique sont bel et bien tangibles : élévation du niveau des océans, destruction d’écosystèmes d’intérêt économique, augmentation de la fréquence et de la gravité des événements extrêmes – par exemple la récente sécheresse qui a frappé l’Amérique du Nord ou l’ouragan Sandy, qui, à l’automne 2012, a ravagé New York et la Côte est des Etats-Unis.

La communauté scientifique compétente prêche dans le désert depuis de nombreuses années. Elle est unanime. Elle ne cesse de prévenir des graves dangers qu’il y a à ignorer la science et à s’en remettre aveuglément à un système de développement fondé sur la combustion des ressources fossiles et reposant sur les idées du XIXe siècle – lorsque le monde paraissait encore infini au petit milliard d’êtres humains qui le peuplait.

Les fenêtres d’action se ferment peu à peu. Le seuil de stabilité climatique à très long terme, situé à 350 ppm par certains climatologues parmi les plus galonnés, est déjà loin derrière nous. Il a été franchi peu avant 1990. Quant à l’objectif de limiter à 2 °C le réchauffement d’ici à la fin du siècle, il est déjà presque intenable.

Que risque-t-on ? L’altération du climat est souvent perçue en termes de désagréments individuels. Le risque va bien au-delà. La question climatique pèse – et pèsera, plus encore, demain – sur la dégradation économique mondiale. Car, à l’heure où il est fortement question de dettes en tout genre, il faut le rappeler : le développement économique actuel ne se poursuit qu’en contractant une dette énorme vis-à-vis du système climatique.

Ce n’est pas une dette financière, mais géophysique. La première est contractée entre des hommes ou des institutions. Elle peut se renégocier, elle peut être annulée, le créancier peut toujours passer l’éponge.

La seconde est plus dangereuse : elle est contractée avec un monstre froid gouverné par les seules lois de la nature – la Terre. Nous n’aurons d’autre choix que de la rembourser, avec ce désagrément supplémentaire que personne n’a, aujourd’hui, la moindre certitude sur le taux de l’emprunt. La communauté internationale serait bien avisée de ne pas feindre de l’ignorer.

40 articles sur la bouffe industrielle

 Amis lecteurs de Planète sans visa, je ne pouvais manquer de vous signaler le hors-série de Charlie Hebdo qui vient de paraître. Au moins pour deux raisons. La première, c’est qu’il parle de l’industrialisation de la bouffe, phénomène inouï qu’il est très difficile - je dirais : impossible - d’appréhender dans toutes ses dimensions. En un peu plus d’un siècle, ce qu’on appelait jadis la nourriture est devenu une abstraction, une activité transnationale dont l’un des piliers est l’amoralité.

La seconde raison, c’est que j’ai écrit la totalité de la quarantaine d’articles que contient ce hors-série. Les dessins sont de Charb, de Luz, de Catherine, d’Honoré, de Cabu, de Riss, de Tignous, et les textes sont de moi. Autrement dit, en bien ou en mal, tout me revient.

Dois-je faire de la réclame pour mon propre travail ? Ben oui, quand même un peu. Et puis, il serait curieux que je ne parle pas de ce qui m’a occupé un peu et parfois beaucoup au cours des mois écoulés. Si vous voulez en savoir (un peu) plus, je vous renvoie à un site qui donne à lire un des quarante articles dans sa totalité (ici). À ceux qui achèteraient ce hors-série, qui le liraient et qui finalement l’apprécieraient, il n’est pas interdit d’en parler. Sans hypocrisie, je dois écrire ici que cela me ferait plaisir.

PS : Je continue à réfléchir à l’avenir de Planète sans visa, mais soyez sûrs que cela ne durera pas dix ans.

L’affaire des irradiés de Brest

Publié dans Charlie Hebdo le 10 avril 2013

Pendant un quart de siècle, l’armée a fait bosser des prolos de l’Arsenal de Brest sur des têtes nucléaires destinées aux sous-marins. Sans la moindre protection. Résultat : un début d’épidémie de cancers et de leucémies.

Brest, 2 avril 2013. Francis Talec, formidable lutteur social, raconte. Cet ancien ouvrier de l’Arsenal, aujourd’hui à la retraite, dénonce un invraisemblable scandale. Seul au début, aidé peu à peu par des vieux prolos de son syndicat, la CGT, il a reconstitué l’histoire des irradiés de Brest. C’est à chialer, mais c’est finalement simple.

Le beau pays de France entretient à l’Île Longue, près de Brest, une base de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Lesquels peuvent envoyer une prune nucléaire à 9 000 km de distance. Depuis n’importe quelle mer. Mais avant cela, il faut bien régler divers problèmes techniques. Entre 1972 et 1996, environ 130 ouvriers hautement spécialisés se sont succédé sur les têtes nucléaires, travaillant au contact rapproché des missiles avant leur embarquement. Des civils de l’Arsenal, dûment habilités par les flics de la Marine. Mais des civils.

Or pendant près de 25 ans, ces types ont travaillé sans la moindre protection. Rien. Ils arrivaient le matin, pouvaient en cas de pause se reposer en appuyant le coude sur l’engin nucléaire, sifflotaient, vissaient à l’abri de leurs seules vestes de travail. Le dogme des ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), c’est qu’il n’y avait aucune radiation. Les prolos l’ont cru. On ne doit jamais faire confiance à pareil patron. En août 1996, branle-bas de combat, car un employé du CEA a laissé traîner un film dosimétrique, qui révèle le désastre. L’armée impose en décembre de la même année le port de dosimètres individuels. Mais c’est trop tard. La CGT réclame alors une commission d’enquête, qui ne sera jamais réunie. Et le silence recouvre tout. Jusqu’au début des années 2000.

À partir de cette date, Francis Talec écoute, rassemble des infos, pose des questions. Le 29 janvier 2002, un pyrotechnicien de 51 ans meurt de leucémie, qui sera reconnue en maladie professionnelle. Suivent un appareilleur, des électriciens, un soudeur, des mécaniciens. Leucémies, cancers, cataracte. Les malades – et bientôt, les morts – ont souvent autour de la cinquantaine. Le bel âge pour souffrir.
La veuve du premier mort attaque, soutenue par le vieux lion Talec. Dans un mémoire destiné à obtenir la reconnaissance de la « faute inexcusable » de la Direction des constructions navales (DCN), l’employeur direct, elle note l’essentiel : « de 1971 à 1996, la DCN a caché la vérité à ses salariés, elle les a maintenus dans l’ignorance des risques d’irradiation par les  têtes nucléaires ».

Contre toute attente, elle gagne la partie. L’armée, dans une lettre du 24 juin 2004, reconnaît la « faute inexcusable », et banque, évidemment dans l’espoir de tout étouffer. La « faute inexcusable » est ce qu’il y a de plus grave, car le patron admet ainsi qu’il « avait ou aurait dû avoir conscience d’un danger et n’a pas pris les mesures nécessaires pour le prévenir ». C’est un aveu. Impossible de dresser ici une liste complète, mais dix cas de maladies graves sont d’ores et déjà documentés, et quatre d’entre eux ont entraîné la reconnaissance de la « faute inexcusable ». De nombreux éléments permettent de penser que bien d’autres ouvriers de l’Arsenal ont été, sont ou seront les victimes « collatérales » des missiles de l’Île Longue.

Talec et ses copains sont désormais fortement épaulés par l’Association Henri Pézerat (http://www.asso-henri-pezerat.org), du nom du toxicologue qui a révélé l’affaire de l’amiante en France. L’association est présidée par une autre combattante, la sociologue du travail Annie Thébaud-Mony, qui a refusé avec éclat, l’été dernier, la Légion d’Honneur que nos Excellences voulaient lui refiler.

Au-delà, cette saloperie ouvre une porte sur toutes les victimes de nos bombinettes depuis le début des années 60. On découvre pour la première fois que la bombe nucléaire a tué et tue tout près de chez nous, dans la bonne vieille métropole. Demain des révélations sur Valduc ? Dans ce centre ultrasecret non loin de Dijon, on fabrique depuis des dizaines d’années nos engins nucléaires. Combien de malades ? Combien de morts ?

PS : Je suis membre moi-même de l’association Henri-Pézerat (ici), qui soutient les victimes de la bombe, et je me suis rendu à ce titre à Brest, le 2 avril, pour une conférence de presse, en compagnie d’Annie Thébaud-Mony. Il n’est pas interdit d’adhérer. Il est même possible de soutenir.

Page suivante »