¡Claro que si se puede! (une leçon espagnole)

Dès hier soir, je regardais de près la presse espagnole, encore incrédule. Madrid semblait à portée de mains d’une inconnue de la veille, Manuela Carmena, et Barcelone entre celles d’Ada Colau. Ces deux villes, pour une multitude de raisons, comptent plus, pour moi, que bien d’autres. Et voilà que des élections régionales et municipales chassaient enfin les corrompus du Parti populaire (droite) et les vieux croûtons catalanistes (de droite) du pouvoir local. Je n’ai pas le temps de détailler - mes jambes m’interdisent de rester longtemps au clavier -, mais Carmena et Colau semblent être deux femmes prometteuses. La première a 71 ans et la seconde 41, et elles viennent du mouvement de fond lancée par Los Indignados et  Podemos en 2011.

Si vous en avez le temps, jetez un regard sur quatre papiers de Planète sans visa :

http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=1848

http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=1141

http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=1143

http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=1140

Quelle leçon(s) pour la France ? J’avoue que je n’en sais rien. Mais mon vif plaisir aura été augmenté par l’ultime déconfiture des restes du désastreux parti stalinien local. Aucun des tenants de Podemos ou des coalitions victorieuses là-bas n’est un professionnel de cette politique que je vomis. Cela laisse donc de l’espoir. Une telle chose devait se produire en France, les Mélenchon et autres Pierre Laurent seraient enfin mis au rancart. Mais quelle joie !

Internet, le téléphone et les poissons rouges

 Hosto, piscine, kiné, béquilles et frites ce midi. Je vous salue tous. À commencer par Didier, infirmier ici, avec qui je viens de papoter agréablement dans le couloir.

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Vous allez voir, il y a un rapport. Avec la crise écologique, dois-je préciser pour les étourdis qui n’auraient pas saisi le message obsessionnel de Planète sans visa. Peut-être avez-vous entendu passer l’information, et en ce cas, vous auriez dû l’arrêter, car elle vaut la peine. Une étude (ici) menée par Microsoft - oui, le monstre créé par Bill Gates et Paul Allen, et ses 63 milliards d’euros de chiffre d’affaires - assure que nous nous concentrons moins, en moyenne, qu’un poisson rouge. Lui tient 9 secondes avant de passer à autre chose, et nous 8. Or c’était 12 il y a une quinzaine d’années.

Il y a donc baisse, et même dégringolade. Mais que se passe-t-il donc ? Avant de répondre, je passe d’abord par la conclusion de l’étude, qui devait obligatoirement se terminer de manière positive, car qui a payé, dites-moi ? Microsoft n’est pas là pour faire flipper, mais pour vendre d’innombrables produits. Dans ces conditions, la baisse d’attention des humains est une bonne chose, car il peut ainsi plus facilement zapper d’un machin à un autre.

Et je reviens à l’explication du phénomène. En résumé express, c’est la faute aux écrans. À tous les écrans  coalisés contre le droit imprescriptible à mener une vraie vie. Les téléphones portables, Internet, la télé. Moi, je vois bien que la télé a été le premier grand désastre. Bien que personne n’ait évidemment voulu ou programmé cette révolution totale, la télé aura servi de sas vers le reste, le pire. Des millions, des milliards de cobayes ont progressivement appris à tenir des guignolades et des publicités pour plus importantes que les êtres autour de la table. La télé comme arme de destruction massive des relations humaines. La télé comme déréalisation du monde. La télé comme accélérateur neutronique de l’individualisme. La télé comme étendard de la consommation de biens inutiles.

La suite en a été grandement facilitée. L’illusion de la liberté - car la vraie, c’est celle des marchands - a entraîné un peuple entier, du haut en bas de l’édifice social, à se précipiter sur les si fameuses « nouvelles technologies ». Le téléphone portatif est devenu une came de forte intensité, qui tue les neurones et flingue aussi sur les routes, quand un neuneu préfère annoncer dans le micro qu’il va arriver dans huit minutes plutôt que de regarder la voiture qui lui arrive pleine face. Et le Net a presque aussitôt exprimé, comme sans doute jamais dans l’histoire des humains, le terrifiant plaisir qu’il y a à devenir esclave. Esclave volontaire.

Les écrans donnent à imaginer - un tout petit peu, à peine - ce que pourra être demain une société totalitaire maîtresse des images et des écrans. Il est tout de même singulier de voir un peuple en partie libre, éduqué, vivant, préparer avec autant de bonne volonté son écrasement. Tout est déjà entre les mains des organes suprêmes, qu’ils s’appellent transnationales, États ou services secrets plus ou moins autonomisés. Des jeunes - et moins jeunes - gens en apparence sains d’esprit se battent pour donner plus encore de renseignements intimes sur leur vie, leurs pensées, leurs croyances, sachant pourtant que l’impressionnant Moloch informatique n’oublie ni ne jette absolument rien. Facebook, c’est déjà demain.

Cette soumission est sans conteste l’un des phénomènes politiques les plus marquants des 70 dernières années. Même quand est publiée une étude estampillée - Microsoft, dans l’esprit des journalistes qui relaient, c’est sérieux ! -, qui montre l’étendue de la catastrophe, on arrive encore à se rassurer. On zappe au bout de 8 secondes ? Oui, mais c’est pour se précipiter sur un autre écran encore plus décérébrant. Commentaire de France Info : « L’usage intensif des écrans permettrait de développer des capacités nouvelles comme l’aptitude à faire plusieurs choses en même temps, le « multitâche » comme les ordinateurs. Par exemple, 79% des personnes interrogées utilisent leur portable tout en regardant la télévision. Sans surprise, les jeunes (18-24 ans) sont les premiers concernés. Ils avouent à 77% que la première chose qu’ils font lorsqu’ils s’ennuient c’est d’attraper leur portable. La moitié consulte un smartphone toutes les 30 minutes ».

Et le rapport avec la crise écologique promis au début ? Voyons, mais c’est évident. La multiplication d’humains incapables de se concentrer rend les choses bien plus compliquées. Car la crise écologique, précisément, est d’une affreuse complexité. Il faut accepter de lire, de réfléchir, d’être lent dans cet art si hasardeux de l’esprit. J’en sais quelque chose : mon dernier livre, Un empoisonnement universel, contient des informations capitales sur la contamination chimique planétaire. Il se sera au total bien vendu, surtout compte tenu de la crise de l’édition et de la lecture. Mais nettement moins que d’autres publiés depuis 2007. Des amis proches, des écologistes sincères n’ont fait que l’ouvrir, découragés par les 440 pages du texte. Et même des militants de premier plan, directement concernés, s’en sont détournés aussitôt. Pourtant, je le jure bien, j’ai proscrit tout jargon et pour l’essentiel, je n’ai fait que présenter des histoires et des personnages. Peine perdue.

Je vous rassure : je ne suis pas dans l’amertume. Je savais dès l’avance que je faisais un livre difficile et sombre. Dans un monde où la paillette, le confetti et la légèreté priment, cela n’est nullement étonnant. Pour en revenir à nos oignons, mon point de vue est arrêté : Internet - dont je me sers pourtant -, les téléphones portables et la télévision sont des ennemis de l’homme, et devraient être traités comme tels. Notre monde exténué n’a pas besoin de machines, mais de qualités morales.

Alstom, la corruption, Chevènement et Mélenchon

Suis à l’hosto, pour ceux que ça intéresse. Il ne me reste plus qu’à marcher.

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Avis ! Le journal Le Nouvel Observateur s’améliore (un peu). Vous me direz que ça pouvait difficilement être pire, et j’en conviendrai avec vous. En tout cas, je vous signale un article solide dans le numéro 2635 de la semaine du 7 au 13 mai. Titre : Alstom, “une décennie de corruption”. Avant de détailler les belles méthodes de ce groupe si important dans notre histoire industrielle, je vous invite à me suivre dans les présentations.

Chevènement en baderne tricolore

Celui qui parle finalement le mieux d’Alstom, c’est cette baderne patriotarde appelée Jean-Pierre Chevènement. Après avoir mangé dans la main des staliniens dans les années 70, celui qui incarnait alors la « gauche » du parti socialiste finit sa vie en uniforme rouge garance, trompettant la France à tout bout de champ. Inutile de le nier, il est drôle. Comme il a longtemps été l’élu de Belfort, il ne cesse depuis de défendre le sort d’Alstom - sa branche Énergie a été rachetée il y a un an par les Américains de General Electric -, dont les usines historiques se trouvent dans la ville. Mais avec quels arguments ! Dans un entretien à la chaîne télévisée Public Sénat, en avril 2014, il lâche tout de go : « Alstom n’existe que par l’Etat. Alstom, c’est la France. Ce sont les locomotives fabriquées à Belfort depuis 1880. Et toutes celles qui ont suivi. Les turbines, y compris celles du nucléaire ».

On y voit déjà plus clair. Les turbines Alstom font tourner 30 % du parc nucléaire mondial. Du monde ! J’y ajoute pour faire bon poids les grands barrages hydro-électriques, ceux qui détruisent les écosystèmes et les rivières, ceux qui chassent de chez eux, à coup de bâtons, de matraques ou de flingues, des millions de gueux. On trouve sur le site d’Alstom cette phrase imaginée par je ne sais quel fanatique communicant : « Aujourd’hui plus de 25 % de la capacité hydroélectrique totale au monde dépend de turbines et d’alternateurs Alstom ». Les Trois-Gorges, cet ignoble barrage chinois, c’est Alstom. Celui de Belo Monte, au Brésil, idem. Et tant d’autres ! Je vous signale sur le sujet un article excellent d’Olivier Petitjean (ici) pour BastaMag.

Une petite amende de 772 millions de dollars

Et je continue. Cette boîte géante de 93 500 salariés (chiffres 2011) pratique, à la vérité comme beaucoup d’autres, une corruption massive sans laquelle elle aurait fait faillite depuis longtemps. Je reviens pour les faits à l’article de l’Obs, cité au début de ce papier (de Caroline Michel). Alstom, excellents amis de Planète sans visa, vient d’être condamné à une amende stupéfiante de 772 millions de dollars par la justice américaine pour corruption. On peut certes se dire - un Chevènement se dit peut-être - qu’il s’agit d’un coup fourré made in America. Seulement, ce n’est pas le cas. Alstom, en effet, a plaidé coupable, reconnaissant les faits comme « vrais et exacts ». Oui, entre 2000 et 2011, Alstom a truandé, traitant avec des pseudonymes figurant dans les documents sous le nom de Vieil Ami, Homme tranquille, Paris, Genève, Londres. En Égypte, en Arabie Saoudite, à Taïwan, en Indonésie, etc. Commentaire de James M.Cole, procureur général amerloque : « Le système mis au point par Alstom s’est étendu sur plus d’une décennie et à travers plusieurs continents. Nous avons été effarés par son ampleur, son audace et ses conséquences dans le monde entier. »

La version officielle d’Alstom - faut bien dire quelque chose, quand on se fait gauler -, c’est qu’il s’agit de vieilles histoires. 2011, au pays de l’oubli organisé, c’est du passé. Mais d’autres enquêtes sur Alstom sont en cours - en Angleterre, en Slovénie - dont on regardera le résultat avec un certain appétit. Le patron en titre d’Alstom, Patrick Kron, jure n’avoir aucune responsabilité dans ces malheureux incidents à répétition, car l’essentiel se serait passé avant qu’il ne prenne les rênes. Si vous en avez la possibilité, vous lirez la réponse de l’Obs à la question suivante : « Patrick Kron pouvait-il ne pas savoir ? ». Il a touché à lui seul quatre millions d’euros quand il a vendu une partie d’Alstom : encore bravo. Enfin, et si vous savez suffisamment l’anglais, sachez qu’on peut trouver en ligne un document officiel américain que je n’ai fait que parcourir, et qui semble très distrayant (ici).

Mais où sont passées les barbouzes d’Elf ?

Voici venue l’heure de quelques questions. Une petite partie, je le crains, car cette affaire en pose un trop grand nombre. La première : Alstom est-il la seule, dans les entreprises transnationales françaises, à agir de la sorte ? Je reconnais que c’est rhétorique, car les preuves surabondent du contraire. Par exemple, Total, de cet excellent défunt qu’est Christophe de Margerie. En 2000, Elf est absorbé par Total avec son service secret interne, qui joua un rôle direct et souvent barbouzard dans le destin de plusieurs pays africains producteurs de pétrole. Au premier rang desquels le Gabon, où notre cher grand pays avait osé envoyer comme ambassadeur un certain Maurice Robert, vieux pilier de ce qu’on n’appelait pas encore la DGSE (ici). Je vous laisse divaguer librement sur les méthodes sympathiques de ces hommes, qui mirent par exemple le Cameroun à feu et à sang, faisant sur place quelque chose comme 100 000 morts (ici).

Total, donc, mais aussi ces multinationales de l’eau bien de chez nous, qui ont su opportunément changer de nom. Ni vu ni connu, j’t'embrouille. Veolia - 187 000 salariés - s’appelait la Compagnie générale des Eaux à la belle époque où son P-DG, Guy Dejouany, était mis en examen pour corruption active. Si on veut en savoir plus, grâce à Jean-Luc Touly, c’est ici. Assurément, les choses ont changé, mais je note à ce sujet, avec une évidente surprise, que Veolia a été mise en cause dans la construction d’un tramway en Cisjordanie, en compagnie de notre bon ami Alstom (ici). Total, donc, et Veolia, et bien entendu la Lyonnaise des Eaux, qui préfère aujourd’hui se présenter sous le nom de son patron, Suez Environnement.

Alain Carignon en « visiteur du soir »

Je n’insiste pas sur la Lyonnaise, dont le P-DG d’il y a vingt ans, Jérôme Monod, fut pris dans la tourmente Alain Carignon à Grenoble. En deux mots, Carignon, maire RPR de Grenoble entre 1983 et 1995, a été condamné en 1996 à cinq ans de taule pour corruption et subornation de témoins. Le drôle avait vendu l’eau municipale de la ville à la Lyonnaise, qui avait renvoyé l’ascenseur. Monod, avant de prendre la tête de la Lyonnaise, avait en toute simplicité été le secrétaire général du RPR. Quant à Sarkozy - il est rare qu’il ne soit pas dans le coin -, il a fait de Carignon, lorsqu’il était notre président, un « visiteur du soir ». C’est-à-dire un mec qui passe prendre un verre après les heures de bureau, pour donner des conseils. On apprécie.

Total, donc, et Veolia et la Lyonnaise et j’arrête là. Il va de soi que le schéma vaut pour toutes les entreprises qui jouent au gigantesque Bingo de la mondialisation capitaliste. Toutes ? Toutes. La vérité de ce monde, l’une de ses vérités les plus enracinées, c’est qu’il faut acheter les consciences avant que d’exterminer les formes de vie. Ne croyez surtout pas que les pauvres et moins pauvres du Sud réclament à grands cris les productions de ces salauds. On leur fait avaler de force une mixture concoctée au moment des deals entre corrompus et corrupteurs. Marche ou crève, petit d’homme !

Le nucléaire français aux mains de General Electric

Imaginez une seconde avec moi. On met autour d’une table des décideurs. Un gars - ou une fille - de la Banque Mondiale, un sous-patron d’Alstom, un ou deux ou trois ministres du pays-cible, quelques techniciens capables de lire une carte et d’affirmer la main sur le cœur que tel fleuve est insupportablement sous-équipé en hydro-électricité. En quoi la décision finale pourrait-elle être un problème ? Il suffit de pouvoir puiser dans une caisse noire, et justement, comme cela tombe bien, il y en a à tous les étages. Ainsi marchera le monde à l’abîme tant que nous ne serons pas capables d’une révolte tout à fait radicale. On verra donc.

Dernière info : selon le journaliste Jean-Michel Quatrepoint - un gars tout ce qu’il y a de sérieux -, la France a vendu sans nous prévenir le contrôle des réacteurs nucléaires aux États-Unis. À une boîte privée - General Electric - qui peut décider demain ce qu’elle veut, ou à peu près. Citation : « On peut dire ce que l’on veut, mais c’est désormais le groupe américain qui décidera à qui et comment vendre ces turbines [nucléaires]. C’est lui aussi qui aura le dernier mot sur la maintenance de nos centrales sur le sol français. La golden share que le gouvernement français aurait en matière de sécurité nucléaire n’est qu’un leurre. Nous avons donc délibérément confié à un groupe américain l’avenir de l’ensemble de notre filière nucléaire…». L’entretien complet est ici.

L’éloquent silence de Mélenchon

Je crois avoir déjà largement abusé de votre temps. J’ai commencé avec ce si sympathique Chevènement, mais avec lui, c’est presque trop simple. En vérité, toute la classe politique française s’est vautrée dans un soutien patriotique à Alstom, quand General Electric montrait ses dents acérées. Ne parlons même pas des clampins qui nous gouvernent. Ni de la droite qui aspire tant à prendre leurs places. Voyons plutôt du côté de Mélenchon : notre Great Leader Chairman - façon villages Potemkine - a réclamé pendant toute la crise la nationalisation d’Alstom, présentée mille fois comme un « fleuron national ». Extrait de son blog : « Après avoir laissé General Electric piller Alstom, [le gouvernement] doit défendre les intérêts fondamentaux de la nation ».

Lui si prolixe, lui si enflammé, lui si rigoureux dans la défense des principes, ne trouve rien à dire à la corruption massive assumée par son petit chéri de groupe capitaliste. La leçon, bien qu’un peu morose, est limpide : ces gens sont indifférents au sort des peuples qui pleurent, gémissent et meurent sous le knout des puissants. Ces gens, tous ces gens au-delà d’apparentes bisbilles, sont d’accord avec l’organisation du monde. Le paysan chinois, le paysan indien, le paysan brésilien, le paysan égyptien, le paysan éthiopien peuvent aller se faire foutre. Et c’est d’ailleurs ce qu’ils font, dans le silence de mort des médias. Mais moi, bien que cela n’aille pas loin, je maudis tous ceux qui donnent la main au désastre. Ou qui se taisent. J’aimerais réellement beaucoup traîner toute cette canaille au tribunal de la conscience humaine que j’appelle tant de mes vœux. Allez, cela viendra. L’horreur, c’est de devoir attendre.

Ces pneus qu’il fallait immerger

Je serai rapide, tel le Guy L’Éclair de mon enfance. Il ne s’agit ce jour que d’une historiette, mais qui en dit long. Une dépêche de l’AFP en date du 13 mai rapporte que l’Agence des aires marines protégées (ici) - un petit établissement public français - vient de commencer un drôle de travail. Il s’agit de sortir de l’eau une partie des 25 000 pneus usagés immergés entre Cannes et Antibes, en Méditerranée donc. On a commencé de balancer dans les mers du monde des pneus usés à partir des années 1960. D’abord quelques milliers, ensuite quelques millions.

Pourquoi une telle idée ? Officiellement, pour créer des récifs artificiels, et du même coup fixer sur place toute une biodiversité qui aurait profité aux pêcheurs locaux. On sait parfaitement, aussi hideux que cela paraisse, que des blocs de béton finissent par attirer au fond de l’eau, sur eux et autour d’eux, quantité d’organismes, dont des poissons. Mais des pneus ? Il y a cinquante ans, nos magnifiques autorités habituelles garantissaient que les pneus sont inertes, et définitivement non-polluants. C’était une foutaise car, ainsi que le déclare mon ami Jacky Bonnemains à l’AFP, « Si la colonisation n’a jamais eu lieu, c’est parce que les pneus usagés sont recouverts d’hydrocarbures et que leur décomposition progressive libère dans l’environnement des métaux lourds toxiques pour les organismes marins ».

En Floride, où l’opération a pris des dimensions géantes - 2 millions de pneus immergés au large de Ford Lauderdale à partir de 1972 -, le désastre est pris au sérieux par le département de protection de l’environnement de l’État de Floride. Outre une pollution considérable autant qu’invisible, des bancs coralliens ont été détruits en partie, à cause de pneus arrachés de leurs liens. Mais, ne l’oublions pas, c’était censé être bon pour les poissons et les pêcheurs. Qui le dit, qui l’a dit ? En Amérique, le constructeur de pneus Goodyear, qui y avait lancé l’idée. Quoi de plus simple, en effet, que de jeter aux poubelles marines ce qui devra ensuite être racheté, neuf, chez le marchand de pneus ?

On ne serait pas étonné que Michelin ait, chez nous, donné le même conseil. Les gens de l’industrie, dont les moyens sont à peu près sans limite, sont partout. Dans les commissions, chez les experts, dans mille lieux publics ou parapublics où sont avancées des idées ou des propositions. Attention ! je ne veux pas dire qu’en 1960 ou 1970 les industriels du pneu savaient qu’immerger leur marchandise était une menace directe pour les écosystèmes marins alentour. C’est presque pire : la seule chose qui comptait était la défense de leurs intérêts et de leur vision du monde. Ce mécanisme simple s’applique à tous les produits maudits de la chimie de synthèse, aux pesticides, à l’amiante, à 10 000 autres saloperies.

Combien de projets du même genre sont en train d’aboutir quelque part ?

La Chine est morte (mais elle bouge encore)

Toujours à l’hosto. Avec des bains de piscine chaque matin, qui sont un délice. La seule certitude, c’est que tout ce merdier aux jambes durera longtemps. Peut-être toujours. Mais ne suis-je pas infernalement chanceux ? Si. Par ailleurs, je n’ai pas beaucoup de temps, et je prends du retard. Amis - je pense à Martine V. ou à François N. -, je répondrai dès que ce sera possible.

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Je l’ai dit et ne fais que me répéter : la Chine est un nœud. Le nœud central et même gordien de nos contradictions. Un nœud coulant qui ne cesse de se resserrer autour de nos cous à tous, sans qu’on y songe réellement. Il manque à notre connaissance un livre direct, qui raconterait ce que le soi-disant « développement » de ce monstre est en train de provoquer. Il devient aisé de voir ce que donne une croissance maintenue de 7, 8 ou 10 % chaque année dans un pays doté de tant de moyens, et de besoins.

Sur place, c’est déjà l’Apocalypse. Vous avez le droit de penser que j’exagère, mais enfin, les faits sont les faits. Des dizaines de milliers de rivières ont d’ores et déjà disparu, victimes d’une surexploitation de leurs eaux (ici). Le désert avance et s’approche dangereusement de mégapoles comme Pékin. L’air des villes est un toxique mortel, et les normes légales de pollution sont pulvérisées. Des milliers d’usines atrocement dangereuses empoisonnent leur entourage, au point qu’une carte du cancer a été dressée, qui compte des centaines et des centaines de points incandescents. Le charbon, sur quoi repose encore la plupart de ces drames, aggrave dans des proportions qu’on ignore en détail - mais qu’on sait lourdes en tout cas - le dérèglement climatique.

Que penser de cette puissance de feu ? Vous le savez aussi bien que moi. Mais je me dois de mettre mon grain de sel. Quand l’Europe s’empara des Amériques, et d’une bonne part de l’Asie, et du plus grand de l’Afrique, les équilibres écologiques fondateurs étaient toujours là. La destruction avait déjà commencé, mais d’une manière qui demeurait invisible. Il y avait pour sûr un vaste hinterland - un arrière-pays - disponible pour l’expansion. Songez avec moi, et ce n’est qu’un exemple, aux prairies sans rivage du continent nord-américain. On « pouvait » dévaster, surtout au pays des Indiens, dont le nombre avait été opportunément réduit par une série d’épidémies, dont la variole.

En cette époque si vaporeuse qu’elle semble n’avoir jamais existé, il y avait de la place. Du poisson. Des bêtes. Si vous voulez avoir une idée du paradis que nous avons piétiné, je vous conseille le récit de la première traversée de l’Amérique du Nord, sous la conduite des capitaines Clarke et Lewis (deux tomes chez Phébus, en poche). Des imbéciles qui nous ressemblent tant ont tout ruiné en quelques maigres générations. Et voilà que la Chine est en train d’imposer au monde sa propre accumulation du capital, aux dimensions inconnues.

Mais le monde a bel et bien changé de base et la Chine est obligée de s’en prendre à une planète épuisée, en outre plus peuplée qu’elle n’a jamais été. Je vous demande de penser quelques minutes à ce que je vais vous raconter en quelques phrases : la Chine n’est rien d’autre qu’un incendie aux dimensions bibliques. Les forêts du Cambodge, du Laos, du Vietnam, de Sibérie, du Guyana, du bassin du Congo, crament à des rythmes variés dans la folle chaudière.

Le pétrole d’Afrique - ô Soudan ! - et de dizaines d’autres pays est préempté à coup de bakchichs pour couvrir les démentiels besoins du pays. Les barrages poussent au Tibet, pour tenter de calmer une crise de l’eau sans issue, mais au risque de la guerre avec l’Inde. Des millions d’hectares de terres agricoles ont déjà été volées dans les pays du Sud pour assurer l’alimentation - y compris carnée - de près d’1,5 milliard d’habitants. La Chine est partout, construit des routes, des villes, vend des voitures dans les pays les plus pauvres, corruption massive en bandoulière. Ses chalutiers ruinent, à jamais peut-être, les si merveilleuses pêcheries d’Afrique de l’Ouest. Des systèmes aussi choquants que notre sinistre Françafrique sont d’ores et dépassés, et de loin.

La fabuleuse gueule avale et recrache par millions de tonnes des produits qui inondent les marchés, dont les nôtres. Attention ! il ne s’agit plus depuis longtemps que de cotonnades et joujoux. La Chine exporte des objets hautement manufacturés - télés, bagnoles, ordinateurs, électroménager - et nous les achetons avidement parce qu’ils sont moins chers. Et que nous sommes désespérément cons. Toute l’économie, ici en France, tourne autour de l’existence de marchés porteurs en expansion, et donc la Chine en tête. Si nous étions un poil plus responsables, nous lancerions de vastes campagnes visant à briser ce cercle vicieux. Ce cercle où l’on trouve notre soif inextinguible de colifichets, l’insupportable croissance chinoise et la destruction de plus en plus accélérée du monde. Inutile de me le dire, nous en sommes tristement loin.

Le saviez-vous ? Vers Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, on trouve aujourd’hui des centaines d’entrepôts où ne travaillent que des Chinois. Écrivant cela, je ne cède évidemment pas à une quelconque récrimination xénophobe contre eux. Le problème est NOTRE problème, à eux comme à nous. Lisez ou relisez si l’occasion se présente les cinquante premières pages du livre de Roberto Saviano, Gomorra (Folio, 2009). Vous y verrez où nous en sommes déjà. Et peut-être penserez-vous autrement à Aubervilliers, Le Havre (le port), Toulouse (l’aéroport).

Je vous laisse ci-après quelques liens d’articles sur la Chine, publiés ici. Mais avant cela, ce formidable documentaire chinois (sous-titres français), Sous le dôme. Avant que les bureaucrates de Pékin ne comprennent le danger et n’agissent en empêchant son téléchargement, ce film a été vu par près de 160 millions de Chinois ! Le voici : https://www.youtube.com/watch?v=ZS9qSjflwck

DES ARTICLES DE PLANÈTE SANS VISA :

Une leçon d’économie (en chinois)

Un bouchon de camions, jusqu’à la fin des temps (in)humains

Quelques barrages en travers de la route (en Chine)

Le lac Poyang et l’élection présidentielle française

La Chine, Hollande et Le Monde de Natalie Nougayrède

Les tripatouillages des EPR chinois

La Chine au bord du collapsus

Mais comment changer d’air (en Chine) ?

 

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