À lire avant tout acte sexuel

Est-ce ce printemps si chaud ? J’ai écrit, dans le numéro d’avril 2010 du magazine Terre Sauvage, une série sur le sexe chez les animaux. Y repensant tout à l’heure, gratouillant mon plâtre - voir les épisodes précédents - autant qu’il m’est possible, j’ai fini par tout relire. Et il m’a semblé que vous deviez tous être informés des mœurs inqualifiables de certains animaux, pourtant vénérés. Ce n’est pas chez nous, les humains, qu’on verrait des choses pareilles, pas ? Nous représentons la civilisation, pas ? La victoire de l’esprit sur la libido et la luxure, pas ?

Je ne sais pas pour vous, mais quant à moi, j’admire et j’envie les personnages qui suivent.

————————————–Terre Sauvage, avril 2010———————-

Le lion

Attention aux épines, Madame

Un conseil d’ami : ne pas se tromper de phéromone. Ce dernier est un message chimique qu’envoient les bêtes – donc nous – et les végétaux pour signaler quelque chose. Quand le lion se sent d’humeur folâtre, suivez bien le mouvement, il se sert hardiment de son organe voméronasal. Non, ce n’est pas ce que vous croyez. Découvert par le Danois Ludvig Jacobson en 1813, il se trouve caché quelque part dans le nez. Et il permet de détecter les phéromones, ce qui est bien utile.

Le lion est donc folâtre, et pour peu qu’une femelle elle-même tentée par une aventure se trouve dans les parages, le roi des animaux se met en position de flehmen. C’est-à-dire qu’il s’approche de la belle, retrousse sa lèvre supérieure et ouvre la gueule d’une manière qu’on pourrait qualifier de suggestive. Ça y est, ça y est presque, son organe de Jacobson vient de sentir les bons phéromones.

Disons-le avec froideur, il faut faire vite, car la lionne n’est féconde que tous les deux mois environ, et sa période d’œstrus  - les « chaleurs » - ne dure pas plus de quatre jours. De vous à moi, le lion n’est peut-être pas aussi malin qu’il en a l’air. Car enfin, sa belle se contorsionne sous ses yeux, frotte sa tête contre son cou, se jette même à ses pieds. Que lui faut-il de plus ? Pour finir, elle adopte la position dite lordose, qui consiste à creuser sa colonne vertébrale. La femelle est alors à plat ventre, avec la croupe en avant, ce qui ne peut être plus pratique. Faut-il vous faire un dessin ?

Cette fois, le lion a compris sa chance. Il s’avance, et pénètre dans une contrée que certains présentent comme enchantée. Il n’a pas l’air d’être sûr, car pour commencer, il saisit la nuque de l’épousée entre ses crocs, et serre pour la maintenir au calme. Cela marche ? Oui, jusqu’à un certain point. Car quelques secondes plus tard, trente au plus, madame bondit en poussant un rugissement, rompant comme on se doute tout charme. Elle se retourne même vers l’impétrant, en lui montrant des dents qu’elle a fort pointues, on craint le pire quelques secondes.

Que se passe-t-il donc ? Elle a mal. À cause de lui. À cause de son pénis à lui. Pour vous dire toute la honteuse vérité, le lion a la verge hérissée de ce qu’il faut bien appeler des épines. Disons donc des protubérances dermiques effilées, ce qui ne change rien au tableau. On croit savoir que ces épines stimulent l’ovulation, et peut-être l’excitation. La lionne serait-elle un poil masochiste ? Le fait est qu’après s’être calmée – comptez quinze minutes -, elle recommence exactement le même menuet. Lordose, fesses surélevées, etc. Le lion y retourne, mettez-vous donc à sa place. Et comme l’étreinte est fort brève, ainsi que déjà signalé, elle peut se répéter souvent. En fait, très souvent. Jour et nuit, si vous voulez tout savoir. Chez les plus actifs de ce sport extrême, l’acte d’amour peut se renouveler entre 200 et 300 fois au cours de l’épisode d’œstrus de la femelle.

Cela fait rêver ? Peut-être. Mais c’est surtout une nécessité proprement vitale. Car – sigh -, à peine un œstrus sur cinq se conclut par une naissance. On peut le dire autrement : si vous prenez cinq lionnes en chaleur qui acceptent le sport sans chambre décrit plus haut, une seule donnera naissance à des lionceaux, en moyenne trois. Mais seulement un quart des nouveau-nés parviendra à l’âge adulte. Ce qui met le lion adulte autour de 3 000 copulations préalables.

Reste le grand tabou de l’homosexualité. La littérature scientifique oublie le plus souvent de raconter que les grands mâles à fourrure et crinière ne dédaignent pas mamours et caresses entre compagnons. Certaines estimations évoquent le pourcentage de 8 % des accouplements qui seraient consentis entre messieurs. Quant aux dames, on ne sait pas trop quoi penser. En captivité, l’amour physique entre prisonnières a bel et bien été constaté. Mais dans la nature, pas encore. Peut-être aura-t-on regardé ailleurs.

Le mouflon du Canada

Celui qui a les plus grosses (cornes)

C’est assez navrant, mais chez le mouflon du Canada, Ovis canadensis, celui qui a les plus grosses s’en sort nettement mieux que les autres. Le drôle, c’est que l’on parle en la circonstance des…cornes. L’aventure commence début septembre et dans un premier temps, court jusqu’à la mi-octobre environ. Il faut imaginer des prés d’altitude que la neige n’a pas encore fait disparaître. Il y a encore de l’herbe et même quelques fleurs, sans compter la testostérone, cette hormone qui déclenche tant de mouvements guerriers chez tant d’espèces différentes.

Les mâles forment alors entre eux, et seulement entre eux, des groupes à l’intérieur desquels ils vont concourir. Pour ne rien vous cacher de la triste réalité, il s’agit de déterminer une hiérarchie libidineuse. Les spécialistes ont repéré six manières de se montrer, de se comparer, six manières de savoir qui dominera les autres et profitera ensuite des joies de la copulation. Dans quelques cas, heureusement rares pour les animaux, la confrontation se change en combat. Un combat qui consiste en de terribles coups de bélier – c’est le mot juste – face à face. Il faut et il suffit pour en arriver là que deux mâles aient des cornes de dimension à peu près égale. Ou que deux bandes étrangères ne se croisent.

Quoi qu’il en soit, admirons le résultat. Les adversaires s’éloignent d’une dizaine de mètres, et se jettent – hardi, les petits – la tête la première contre celle de l’autre. Le choc est si violent que l’on peut, dans certaines circonstances, l’entendre à un kilomètre de distance ! Qui dit mieux ? La nature ayant horreur du vide dans la tête, le sommet du crâne des béliers dispose d’une double couche osseuse qui épargne le cerveau. Le cerveau peut-être, mais l’intelligence ? Ces affrontements très ritualisés peuvent s’étendre d’une heure à…plus de 24 ! Quant à savoir qui est le perdant, de nombreux observateurs scientifiques avouent y avoir perdu leur latin. À priori, le premier qui s’arrête a perdu. Mais qui est le premier ?

Quand ces charmants garçons ont fini leur période d’entraînement, ils retrouvent ces dames, comme par enchantement, et commencent – nous sommes vers le 10 novembre – à se renseigner sur l’état de chacune d’entre elles. Celle-ci serait-elle prête à accepter des avances ? Et celle-là ? L’excitation monte ainsi jusqu’à la première copulation, qui a lieu, en général, fin novembre. À ce stade, de deux choses l’une. Ou la phase précédente a fait de vous un dominé, un vulgaire subordonné, et il va falloir courir. Ou bien vous êtes considéré comme un bélier dominant, et il faudra aussi courir. Mais moins tout de même.

Prenons le dernier cas, celui d’un mâle ayant gagné le concours de cornes. Il va se livrer, autour d’une femelle en chaleur – l’œstrus dure en général 24 heures – à ce qu’on appelle une défense. Facile. Il empêche tous les autres mâles d’approcher, quitte à leur rentrer dans le crâne. De la sorte, il profite largement des heureuses dispositions de sa partenaire. Mais les autres, au fait ? Comme les dominés n’ont pas envie de faire tapisserie, ils ont inventé une technique bien à eux qu’on appelle simplement la poursuite.

Un ou plusieurs mâles viennent narguer le dominant, tout à son affaire. Et commencent même les hostilités. La femelle en chaleur, lorsqu’elle sent que sa défense n’est plus assurée, court se réfugier dans la partie la plus accidentée des pâturages, au milieu des rochers. Et c’est là, sans parade nuptiale, sans apprêt, sans grâce, que plusieurs mâles, dominés et jeunes, se jettent sur elle pour un échange précipité. C’est rusé comme tout, mais dangereux, car le vide, souvent, est si proche que des animaux meurent régulièrement en pleine épectase, c’est-à-dire pendant l’amour.

Résultat des courses – vous voyez un autre mot ? -, il vaut mieux être dominant. Dans un groupe qui compte une vingtaine de femelles gestantes, les deux ou trois dominants seraient responsables d’environ 60 % des naissances d’agneaux. Les « poursuiveurs » se partageraient le reste, soit 40 %. Encore un effort du côté des cornes, pour l’an prochain !

La mante religieuse

Cette croqueuse qui cache son jeu

Oh ! le pauvre petit gars. D’abord, c’est un minus, qui semble à l’œil deux fois plus petit que son ogresse. En vérité, il ne lui manque que deux centimètres pour atteindre la taille de la femelle, qui est de huit. Mais comme il est également moins dodu, il faut bien avouer que ce mâle ne fait pas le poids à l’heure fatidique de la reproduction.

Pourtant, il faut ce qu’il faut. Avant d’aborder sur le fond ce lourd dossier cannibale, faisons un saut chez Jean-Henri Fabre. Né en 1823, mort en 1915, ce génial observateur, auteur de Souvenirs entomologiques – il frôla au passage le Nobel de littérature -, nous livre un regard sans fard sur les amours de la mante religieuse. Il a placé à la maison, dans des élevages, des couples de mantes qu’il regarde sans jamais se lasser. Nous sommes fin août, et attention, la séance va bientôt commencer. « Le mâle, écrit Fabre, fluet amoureux, juge le moment propice. Il lance des œillades vers sa puissante compagne (…) Il se rapproche ; soudain il étale les ailes, qui frémissent d’un tremblement convulsif (…) Il s’élance, chétif, sur le dos de la corpulente ».

Il y est ? Il y est. L’accouplement peut durer cinq ou six heures, vous avez le temps d’aller faire vos courses. D’après Fabre, cela ne se gâte que le lendemain. Crouch ! La femelle vient de broyer la nuque du mâle, avant de déguster tout le reste, sauf les ailes. Et ce n’est qu’un début, car dit Fabre, la femelle « n’est jamais assouvie d’embrassements et de festins conjugaux ». Il lui offre un deuxième mâle, un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième, un septième enfin. À chaque fois, cette épouvantable croqueuse d’hommes accepte les ébats, puis dévore ses soupirants. Fabre : « Le résultat de mon enquête est scandaleux ».

Voilà. La messe est dite. D’autant que, dans le droit-fil de Fabre, certains petits malins ont élaboré une théorie qui semble parfaite. Voyez le tableau. Le centre nerveux de la reproduction se trouve chez le mâle dans un ganglion situé au bout de l’abdomen. Lucas Baliteau, un jeune entomologiste français, a observé dans un élevage, en 2002, un mâle décapité par sa belle qui continuait pourtant à copuler pendant…quatre heures.

Il s’agirait d’une simple stratégie de reproduction, car les mouvements sexuels du mâle deviendraient, sa tête une fois coupée, plus vigoureuse encore, libérant ainsi davantage de spermatozoïdes. Mieux, le mâle accepterait de se « sacrifier » pour assurer à sa cruelle compagne l’apport en protéines – sa tête – sans lequel la descendance ne serait pas aussi bien assurée.

Vous trouvez que cela se tient ? Eh bien oui, il faut l’admettre. Mais cette vision a pourtant quelque chance d’être fausse. D’autres observateurs pensent que Fabre et quantité d’autres après lui ont été victimes d’un vulgaire biais scientifique. Ils ne se seraient pas rendu compte qu’en observant les mantes essentiellement en captivité, ils ne regardaient plus tout à fait le même animal. Une étude sérieuse de 1987 démontre que les mantes chinoises – une autre espèce que notre religieuse – ne pratiquent pas le cannibalisme quand des conditions plus naturelles d’observation sont respectées.

Et une autre, qui date de 1992, montre que la copulation des religieuses dure environ cinq heures de rang en captivité, mais seulement deux en liberté. Preuve que la cage changerait bien des choses. En réalité, à chaque pas de l’observateur dans la nature, de nouvelles questions se posent. Cette même étude de 1992 indique que 31 % des mâles observés, en liberté, seraient dévorés, mais sans qu’on sache ce qui s’est passé avant. Il est bien possible que la femelle, déjà fécondée par un autre, ne voie alors dans le nigaud en vadrouille qu’une simple proie comme un autre.

Ce qui nous ramène, il est vrai, à cette vilaine interrogation existentielle : qui porte la culotte, et dans quel sens ?

Le gibbon était vraiment agile

Le gibbon agile n’a pas de queue, et il est défendu de rire. Cela ne l’empêche pas de vivre, comme on va se rendre compte. D’abord deux mots de présentation. Hylobates agilis est un singe plutôt petit de 40 à 60 centimètres, dont le poids se situe entre 5 et 6 kilos. Le mâle est un peu plus grand et lourd que la femelle, mais il faudrait un œil de lynx pour s’en rendre compte dans la nature. Car le gibbon vole.

De branche en branche, mais il vole vraiment, à la vitesse stupéfiante de 30 kilomètres à l’heure. À chaque bond, le gibbon peut franchir jusqu’à huit mètres ! Il faut dire que cette manière de se déplacer – la brachiation – est favorisée par des os du poignet très singuliers. Dernier point avant de passer aux réjouissances : le gibbon agile vit dans les forêts humides de Sumatra et de Bornéo. Où les tronçonneuses morcellent d’année en année un peu plus son territoire.

Quand le gibbon mâle a entre sept et huit ans, il est enfin mûr pour la grande aventure de l’amour. C’est du moins ce que pensent ses pauvres parents, qui le mettent à la porte du paradis familial. Il s’accroche à la branche autant qu’il peut, et puis il part à la recherche d’un nouveau pays bien à lui. Dès qu’il pense l’avoir trouvé, il se met à chanter la sérénade. Il est temps de signaler que le gibbon agile mâle est un chanteur de charme. Il vocalise, et tend l’oreille lorsqu’il entend d’autres gibbons chanter aussi. Car à la vérité, les gibbons, tous âges confondus, forment des chorales dans les arbres. Toutes les familles de gibbons chantent le matin, au lever du soleil.

Et on les entend de loin ! La femelle commence, suivie par ses filles éventuelles, le mâle prend la suite, épaulé par son ou ses fils s’il en a, et pour finir, tous forment un chœur. Le tout dure une quinzaine de minutes. Apparemment, ces chants sont très utiles pour marquer leur territoire d’une quarantaine d’hectares, où ils sont les rois de l’acrobatie aérienne.

Mais revenons au sort de notre jeune mâle solitaire. Avec un peu de chance, ayant chanté tant et plus, il entendra une voix féminine jeune et avenante. Est-ce une réponse ? Il faudra attendre encore avant d’en être sûr. Si tout se passe bien, la jeunette sort de son propre clan familial, et rejoint l’amoureux transi sous les hauts ramages. Et. Et. Et… Et l’on ne sait pas très bien, il faut le reconnaître. Car le gibbon ne pose pratiquement jamais le pied à terre, et ses parades nuptiales, à trente mètre de hauteur, camouflées par de grandes feuilles, manquent de témoins directs et fiables. Gageons cependant que l’agilité extrême du primate lui autorise des fantaisies dont nous préférons tout ignorer.

Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que le monsieur gibbon dépose une petite graine dans l’œuf de la maman, et qu’en bref et résumé, sept mois plus tard, une cigogne dépose un petit gibbon entre les bras de ses parents. De ses parents, oui. Car, redevenons sérieux, les gibbons sont des géniteurs parfaits.  Le couple ne donne naissance qu’à un seul petit, tous les deux ou trois ans. Et en dehors de la lactation proprement dite, les soins aux jeunes sont semble-t-il partagés à égalité. Le père comme la mère portent le nourrisson, chacun l’épouille, chacun joue avec lui.

Par quel doux miracle ? Pour reprendre l’expression de l’éthologue Anne Teyssèdre (1), « à chacun sa chacune ». Les gibbons étant dispersés, un mâle n’aurait de toute façon pas la moindre chance de défendre plus d’une femelle contre les ardeurs d’un concurrent. Alors, sagement, il se contente d’une seule, qu’il aime jusqu’à ce que l’un des deux ne meure. Au passage, il n’a de la sorte aucun doute sur la paternité des petits gibbons qu’il devra élever, ce qui stimule ses penchants paternels. On ne peut certes pas en dire autant des bonobos ! Le gibbon agile, qu’on se le dise et qu’on se le répète dans les chaumières, est résolument monogame. Cela rappelle des souvenirs ? Oui, celui des contes de fée de notre enfance. Un jour, le prince viendra. Et ce sera un gibbon. Agile, forcément agile.

(1) In Les stratégies sexuelles des animaux (Nathan)

L’éléphant de mer

Le pacha impose sa loi (et son os pénien)

A-t-on le droit de traiter un animal d’odieux personnage ? Heureusement, non. L’éléphant de mer, de toute façon, n’existe pas. Il y a deux espèces, séparées par l’histoire géologique. Au nord, Mirounga angustirostris, qui vit le long du Pacifique, entre l’Alaska et la Basse Californie. Au sud, Mirounga leonina. Pour favoriser la démonstration, concentrons l’attention sur ce dernier.

Le mâle est un étonnant gaillard qui peut atteindre 7 mètres de long pour un tour de poitrine de 3 à 4 mètres et un poids de 4 tonnes. Mais en moyenne, il se situe autour de deux tonnes – seulement ? -, pour une longueur de 4 mètres. Vous le reconnaîtrez sans peine, car il possède une sorte de corne de brume au-dessus des narines. Cette trompe, qu’on appelle en langage savant proboscis, se gonfle quand ce charmant garçon est énervé ou lorsqu’il veut impressionner son monde. L’organe devient alors une caisse de résonance, et en ce cas, courage fuyons.

La femelle paraît, dans ces conditions dantesques, une fluette gamine. Elle ne pèse en moyenne, cette malheureuse, que 500 kilos. Vous vous demandez donc comment ça se passe ? Terre Sauvage aussi. D’abord, sachez que, contrairement aux mâles de chez nous, l’éléphant de mer dispose d’un os pénien. Avouons d’emblée, en dehors de toute idéologie, que c’est bien pratique. Cet instrument est, bien entendu, utilisé pendant la copulation, et sa taille évolue logiquement en fonction de l’âge du capitaine. Chez un nourrisson, il atteint déjà la longueur notable de 10 centimètres. Avant d’atteindre 23 centimètres à quatre ans, 31 à cinq et 34 à huit ans.

Mais cela ne règle pas la question. Comment ? Si le poussah se met si peu que ce soit sur sa partenaire, il va de soi qu’il l’étouffe, ce qui limite les possibilités de reproduction de l’espèce. Et c’est pourquoi, dans son immense sagesse, dame Nature a ordonné à ce balourd de se placer à côté de la promise. Ce qu’on appelle l’amour côte à côte. Mais l’affaire est loin d’être terminée, ou plutôt, elle est loin d’avoir commencé.

Jugez plutôt. L’éléphant de mer vit l’essentiel de sa vie en mer, où il pêche en profondeur des calmars et des poissons. L’un d’entre eux a pu être suivi, grâce à une balise Argos, jusqu’à…1998 mètres de profondeur. Quand arrive la saison des amours, il se pose sur un bout d’île antarctique, et commence par faire régner la terreur chez les autres mâles, surtout les petits jeunes. Nous parlons là de ces pachas qui se permettent tout, en contradiction avec l’ensemble des législations féministes péniblement obtenues ailleurs. Le « pacha », donc, mord et blesse tout ce qu’il peut, jusqu’au moment où les autres lui reconnaissent son rôle. Nous sommes en septembre, et les femelles, notez bien, ne sont pas encore là. Mais dès leur arrivée, elles sont prises en main – façon de parler – par le pacha, qui s’octroie un véritable harem, dont le nombre varie en général de 20 à 40 femelles. Et attention au petit malin qui aurait des intentions, car la trompe et les dents ne sont pas seulement là pour créer l’ambiance.

À peine installées sur un coin de plage, les femelles donnent naissance à leur unique petit. Pardi ! Celui-là a été conçu l’année précédente, l’œuf restant dans un état de dormance pendant trois mois, avant de se développer dans l’utérus. L’allaitement du nouveau-né est à peine terminé que le mâle sort son os pénien pour commencer les étreintes de la nouvelle année.

Il faut imaginer le tableau ! Le seigneur et maître copule à tout va sous le regard dépité des autres mâles, qui n’ont droit, théoriquement du moins, qu’à tenir la chandelle. Alors qu’ils pourraient probablement enfanter dès l’âge de quatre ou cinq ans, il leur faut souvent patienter jusqu’à neuf ou dix ans. Sympa. Heureusement, le patron ne peut être au four et au moulin. Une équipe britannique menée par Anna Fabiani a pu montrer qu’un nombre non négligeable de petits éléphants de mer n’avaient pas pour père le titulaire du harem… Bien fait.

Le tétras centrocerque

Quand le monsieur est choisi par la dame

Séquence immersion. À perte de vue, la prairie. La grande prairie américaine, ou ce qu’il en reste. Un seul impératif pour que l’opération du Saint Esprit – appelons-la ainsi – se réalise : il faut la présence d’armoise argentée. Il s’agit d’un arbrisseau dont le feuillage est recouvert d’un duvet blanc argenté, presque soyeux. Mais on allait oublier la sauge. Il faut également de la sauge, qui servira à nourrir la bête. Les bêtes.

Présentons le coq (1), autrement appelé gélinotte des sauges, ou tétras centrocerque. Nous sommes au printemps, vers la mi-mars, et notre ami va montrer à ces dames celui qui est le plus beau. Le mot concours s’impose. Pour commencer, il choisit un lek, c’est-à-dire une arène d’herbe courte dont il va occuper quelques mètres carrés en défendant son nouveau territoire contre tout autre envahisseur mâle. Nous y sommes ? Nous y sommes. Le coq se met à se pavaner, tel le paon qu’il n’est pas.

Tout soudain, il avale en quelques secondes à peine jusqu’à quatre litres d’air, ce qui lui permet de gonfler une poche œsophagienne. Ce pourrait être une apothéose, ce n’est qu’un début. Il fait glisser cette poche d’air jusqu’à sa gorge, ce qui dévoile en même temps deux splendides taches  orange vif. Au même moment, l’oiseau déploie en éventail les plumes de sa queue, brunes et tachetées de blanc.

Suspense. Que va-t-il se passer ? Évoquons pour bien se faire comprendre une cornemuse. Le tétras comprime sa poche, dont il sort un son à la fois sec et suffisamment fort pour avertir tout le lek. Le mot assourdissant reste faible pour suggérer le tintamarre, car un lek peut contenir entre 20 et 200 mâles, qui ont tous grand besoin de se faire voir et entendre. Cette stupéfiante parade dure de l’aube jusqu’au milieu de la matinée. Quant aux gélinottes femelles, après avoir atterri aux abords du lek, elles viennent très simplement faire leur marché. On n’est plus très loin d’un spectacle de chippendales !

Précisément, chaque femelle revient deux ou trois jours de suite visiter le même lek. Elle hésite, la poulette (1), il faut la comprendre. Mais il arrive tout de même un moment où l’un des mâles lui semble mériter le détour. Elle s’approche par une « démarche sur le côté (2) » de l’heureux élu, s’immobilise en pliant les pattes, et c’est alors que paie enfin l’épuisante parade au son de la cornemuse. Le coq ne se le fait pas répéter et hop ! le voilà sur le dos de celle qui vient de le choisir. Au passage, signalons la robustesse de la poule, qui ne pèse qu’un kilo environ, soit deux fois moins que le plastronneur.

Sitôt l’acte consommé, la femelle se met à la recherche d’un bouquet d’armoise argenté – on y revient – sous lequel elle bâtit un nid abrité par des touffes d’herbe. Seule - le mâle se moque apparemment des suites de l’aventure commune -, elle pondra de sept à huit œufs, dont l’incubation dure entre 25 et 27 jours. Reste la question redoutable de la recherche en paternité. Car n’allez surtout pas croire que chaque mâle profite de la situation de la même manière. Du tout !Chez les tétras, il y a surtout beaucoup de perdants. 10 % des coqs ont droit à  80 copulations sur 100.  Autrement dit, 90 % de ces messieurs doivent se contenter de 20 % des opportunités, malgré les magnifiques efforts consentis. Disons-le tout net, ce n’est pas juste.

Quelle est l’explication ? Personne ne la connaît, et la controverse fait rage chez les (très) rares connaisseurs du dossier. Signalons tout de même deux hypothèses. La première : certains mâles mèneraient leur parade sans jamais donner de signes de fatigue. Et la prime irait alors au champion. La deuxième : il y aurait, sur les leks où se retrouvent les mâles des places bien plus favorables que d’autres, qui attireraient irrésistiblement l’œil enamouré des gélinottes femelles. Ce qui serait un coup très dur porté à la vanité masculine. Mais nous n’en sommes pas là.

(1) Chez les tétras, le mêle est aussi appelé coq et la femelle poule, Terre Sauvage ne se serait pas permis.
(2) In « Les stratégies sexuelles des animaux », par Anne Teyssèdre (Nathan)

Alan Rusbridger, un journaliste qui mérite attention

 Dans mon article précédent, je vous parlais du rédacteur-en-chef du quotidien The Guardian, Alan Rusbridger. Le Monde, et j’en suis ravi, a recueilli l’interview qui suit, très éclairante.

Quant à moi, je ne vais ni mieux ni pire. Le plâtre qui m’empêche de marcher m’a joué de tels tours que j’ai dû, sans autorisation médicale problématique, le scier sur une petite portion. La première fois avant de me coucher. La seconde en pleine nuit, grâce à la modeste scie de mon inséparable couteau suisse. Mais ça va mieux.

—————————————–L’ARTICLE DU MONDE

 

« Il n’y a pas de sujet plus sérieux que le climat »

LE MONDE | • Mis à jour le | Propos recueillis par

Alan Rusbridger, directeur du « Guardian », au siège londonien du quotidien britannique, le 15 avril.

Le quotidien britannique The Guardian est associé depuis mars avec l’ONG 350.org dans la campagne « Keep it in the Ground » (« Laissez-le sous terre »), visant au « désinvestissement » dans les énergies fossiles. Le Guardian Media Group, qui dispose de 1,1 milliard d’euros d’actifs, a lui-même annoncé début avril qu’il commençait à se débarrasser de ses participations dans l’industrie des combustibles fossiles. Alan Rusbridger, le directeur du Guardian, qui quittera le quotidien cet été pour prendre la présidence du trust propriétaire du titre, détaille au Monde la genèse de cet engagement.

Pour quelles raisons « The Guardian » mène-t-il campagne pour renoncer à l’exploitation des réserves d’énergies fossiles ?

Tout a débuté à Noël 2014, lorsque j’ai réalisé que j’allais quitter mes fonctions. Quand vous vous apprêtez à partir d’une institution incroyable comme le journal The Guardian, après deux décennies passées à sa tête, vous vous demandez ce que vous avez raté. Non que je regrette la couverture que nous avons faite jusqu’ici de l’environnement. Mais si l’on pense à ce qui restera dans l’Histoire, le changement climatique est la plus grande « story » de notre époque. Or jusqu’à présent, elle n’avait fait que très rarement la « une » du Guardian.

J’ai été frappé aussi par ma rencontre avec Bill McKibben [fondateur du mouvement 350.org]. Il m’a fait prendre conscience que les médias étaient englués dans un traitement environnemental et scientifique du climat alors que c’est une question politique et économique. En abordant le sujet dans la rédaction, nous nous sommes mis à parler également de santé, de culture… Cela a créé une énergie entre nous. C’était le moment d’impliquer l’ensemble du journal sur ce sujet.

Comment avez-vous organisé cette mobilisation du journal ?

Une partie de la rédaction est partie avec moi une semaine en Autriche pour planifier cette campagne. Il est bon de temps en temps de quitter le bureau et de couper le portable. Nous avons enregistré chaque mot de nos discussions et une partie de ces échanges ont été publiés sous forme de podcasts, sur le site du journal. C’était aussi une manière de montrer à nos lecteurs comment un journal fonctionne. Les entreprises de presse devraient être plus démocratiques. Je n’aime pas les journaux construits autour d’une figure très imposante.

L’une des premières choses dites pendant notre séminaire, c’était que nous ne pouvions pas lancer une telle campagne sans avoir nous-mêmes décidé de quelle énergie nous voulions pour remplacer les combustibles fossiles. La discussion s’est notamment focalisée sur le nucléaire. J’ai demandé que l’on ne cherche pas à trancher ce débat. Car si nous élargissons trop le sujet, les gens risquent de perdre de vue le sens de notre campagne.

Pourquoi avoir pris pour cible des fonds financiers impliqués dans le secteur des énergies fossiles ?

Quels vont être les faits marquants en 2015 sur le climat ? Tout le monde à la rédaction est d’accord pour dire que la Conférence de Paris sur le climat (COP 21) sera le grand événement de l’année, mais ce n’est pas le sujet que l’on a le plus envie de lire. On s’est dit, ensuite, pourrait-on persuader des investisseurs de changer d’avis sur les énergies fossiles, responsables d’une majeure partie des émissions polluantes ? Nous avons par exemple lancé le 7 mars une pétition en direction des fondations philanthropiques telles que le Wellcome Trust et la Bill & Melinda Gates Foundation [180 000 signataires au 17 avril]. Nous n’allons pas en faire des ennemis, mais comme elles gèrent des gros portefeuilles d’actifs, elles peuvent prendre la tête du mouvement de désinvestissement.

Avez-vous rencontré des réticences dans la rédaction à propos de cette campagne ?

Seuls quelques-uns étaient inquiets de cette démarche. Je l’étais moi-même. Durant ces vingt ans comme directeur du Guardian, je n’avais jamais lancé un appel comme celui-ci. Il s’agit d’un sujet complexe, c’était un peu risqué de plonger le journal dans cette complexité. Ce qui m’a convaincu, c’est l’importance de l’enjeu. C’est très différent des OGM, sur lesquels on peut tirer des conclusions divergentes. Là, l’écrasante majorité de la communauté scientifique s’accorde à dire qu’il y a urgence à agir. Il n’y a pas de sujet plus sérieux que le réchauffement climatique.

Pourtant, près de 40 % des Britanniques se disent sceptiques face au réchauffement climatique. Ne craignez-vous pas de perdre une partie de votre lectorat ?

Si vous vous levez chaque matin en vous demandant si vous allez perdre du lectorat, c’est une très mauvaise façon de construire un journal ! Le renoncement aux énergies fossiles est une cause morale, bien sûr, mais aussi une mesure de bonne gestion. Je ne m’attendais pas à ce que le Guardian Media Group (GMG) décide aussi vite de désinvestir. En voyant ce qu’il a fait, le monde de la finance a commencé à en parler. Aujourd’hui, notre propre conseiller financier nous dit : « J’ai observé les chiffres sur les dix dernières années, les énergies fossiles sont devenues de mauvais investissements, qui sous-performent. »

« Keep it in the Ground » n’est-il pas également un formidable coup de pub pour votre journal ?

Au cours de ces cinq dernières années, The Guardian a sorti les dossiers WikiLeaks, le Tax Gap [vaste enquête sur les manœuvres d’évitement fiscal des entreprises britanniques], l’affaire Snowden… Maintenant, nous faisons campagne sur le changement climatique. Si l’on entreprend ce travail d’investigation journalistique, ce n’est pas pour s’assurer des records d’audience, mais pour être à la hauteur de notre réputation. Les gens se rendent compte qu’on est prêt à faire des choix courageux, à dépenser de l’argent quand c’est nécessaire.

A vous entendre, les journaux devraient remplir une mission de service public…

Ce que nous faisons doit servir l’intérêt général. Au cours des dix dernières années, l’industrie de la presse s’est fracturée, elle est devenue peureuse. On regarde en permanence nos chiffres de ventes, nos nombres de lecteurs et d’abonnés. Cela a mené certains à faire des choses idiotes. Si vous voulez faire du journalisme, il faut garder l’intérêt général comme moteur. Et je ne vois pas de plus grand intérêt général que d’aider à la prise de conscience sur le dérèglement climatique. Il est irresponsable de la part des journalistes de ne pas réfléchir davantage à la manière de couvrir cette grande question.

Comment concilier le traitement de l’actualité et une réflexion de long terme sur le climat ?

Le journalisme est très efficace pour raconter ce qu’il s’est passé hier, il l’est beaucoup moins pour faire le récit de ce qui va se produire dans dix ans. Pourtant, cela reste du journalisme, car les décisions que nous prenons aujourd’hui auront des conséquences dans les dix prochaines années et au-delà. Il faut trouver le moyen de faire réfléchir nos concitoyens car la classe politique ou les marchés ne sauront pas le faire. Les investisseurs, en revanche, sont capables d’un tel effort : ça les intéresse de savoir ce qui va se passer dans les dix ou les vingt prochaines années.

La nature des relations entre les journalistes du « Guardian » et les entreprises pétrolières a-t-elle changé ?

Non. Nous avons par exemple un rubricard énergie pour qui les compagnies ont beaucoup de respect. A un moment, Exxon a refusé de répondre à certaines de nos questions, estimant que nous n’étions pas impartiaux. Qu’une compagnie qui pèse 300 milliards de dollars [278 milliards d’euros] refuse de nous répondre en dit davantage sur elle-même que sur le Guardian.

Acceptez-vous toujours les publicités des compagnies pétrolières ?

Oui, nous acceptons et, j’en conviens, c’est une vraie question. Je considère que la publicité est la publicité, l’éditorial est l’éditorial. Ce sont deux choses complètement séparées. Au moment où vous commencez à former un jugement sur la publicité, vous franchissez cette ligne de démarcation.

En lançant cette campagne, pensiez-vous être rejoints par d’autres journaux ?

Nos concurrents sont tous focalisés sur les élections législatives du 7 mai. Jusqu’à présent, je n’ai vu aucune réaction de leur part. Au Royaume-Uni, les journaux se vivent comme des adversaires et ils détestent faire des choses ensemble.

Alain Badiou, Michel Houellebecq, Philippe Val

Laissons de côté, pour une fois, mes menus problèmes de santé. J’ai la jambe droite tout entortillée d’un plâtre blanc, ce qui rend les déambulations très hasardeuses. Mais brisons-là, car je souhaite vous inviter une nouvelle fois au Café du commerce, où l’on raconte un peu n’importe quoi. Vous m’excuserez d’autant plus que je ne dispose pas de mes moyens habituels, dont mes livres. Je sais que c’est vache, mais pour comprendre mon propos, il faut lire jusqu’au bout, où apparaîtra en beauté et majesté une solide sentence. À moins qu’il ne s’agisse d’un apophtegme ? En tout cas, l’écologie y trouvera sa place. On commence.

Ces si braves combattants khmers rouges

Une partie semble-t-il importante de la gauche dite radicale tient Alain Badiou pour un maître de la pensée. Son impayable livre intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom ? aurait dépassé les 60 000 exemplaires vendus, ce qui est simplement colossal pour un essai. Je l’ai parcouru au moment de sa sortie, en 2007 je crois. Une pure et simple dégueulasserie dans laquelle le philosophe Badiou présente Sarkozy comme étant « l’homme aux rats » et ses électeurs, fort logiquement, comme des rats eux-mêmes. Or dans l’imagerie d’extrême-gauche, les fascistes ont souvent été croqués sous l’apparence de rattus norvegicus, le fameux rat brun. C’est aisément compréhensible, car Badiou estimait dans son livre que le sarkozysme est un pétainisme.

Mais qui est Badiou ? Un ancien maoïste, nullement repenti, qui a régné après mai 1968 sur un groupuscule - puis ses décombres - appelé Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCF-ml). Des témoignages de première main montrent avec clarté comment Badiou, grand chef incontesté, aimait à dominer les autres. À les humilier. À les exclure du groupe, menace suprême (ici). Est-ce bien étonnant de la part d’un amoureux déclaré de Staline, Mao et même Pol Pot, l’exterminateur cambodgien ?

En janvier 1979, Badiou signe une tribune innommable dans le journal Le Monde. L’armée vietnamienne vient d’entrer au Cambodge pour y renverser les Khmers rouges, auteurs d’un génocide contre leur propre peuple. Badiou le penseur, du haut de sa haute chaire de philosophie écrit : « L’acquiescement, ou même la seule protestation réticente, devant cet acte de barbarie militariste franc et ouvert [l’opération vietnamienne], reproduirait la logique munichoise, qui croit différer le péril sur soi en livrant et trahissant les autres, Autrichiens ou Tchèques hier, Khmers aujourd’hui ».

Charlie Hebdo et les contrôles policiers

Pour notre immortel penseur, les Khmers rouges sont victimes d’un lynchage médiatique mondial pour la raison qu’ils entendent demeurer des révolutionnaires, opposés à la fois à l’Union soviétique et aux États-Unis. Les deux millions de morts ne comptent pas. Pas davantage que les dizaines de millions de morts chinois sous la dictature de son si cher Mao Zedong. En cette année 2015, Badiou soutient encore et les Khmers rouges, et Mao et leur politique de terreur, cette dernière étant selon lui une « condition de la liberté ».

En bref, un admirateur du pire. Un pauvre imbécile savant de plus, qui jouit d’évidence, et sans retenue, d’une notoriété aussi récente qu’inattendue. Mais en  ce cas, pourquoi diable en parler ? Parce qu’il a pignon sur rue, pardi ! Parce que, malgré tant de critiques du personnage, Badiou continue de parader, y compris dans les colonnes du Monde, journal qui a de la suite dans les idées. Je lis dans une tribune signée Alain Badiou, parue le 27 janvier dernier : « Charlie Hebdo, en un sens, ne faisait qu’aboyer avec ces mœurs policières [ les contrôles au faciès des jeunes Arabes ou Noirs ] dans le style « amusant » des blagues à connotation sexuelle ». Je lis dans Le Monde du 14 avril cette critique du dernier livre de Badiou (Quel communisme ?) : « Le soutien au communisme implique une défense étayée de l’existence de l’absolu et de la vérité en politique, contre les tendances relativistes, voire fatalistes ». Je ne pense pas exagérer en écrivant que l’on sent une gentille sympathie de l’auteur de l’article pour Badiou. La messe est donc dite, même si l’hostie donne envie de vomir : on peut défendre d’innombrables crimes contre l’humanité, et garder son rond de serviette à la cantine du grand « quotidien de référence ».

Un improbable géant de la littérature

Crotte : je me rends compte que je suis affreusement long. Passons à Houellebecq. Il y a vingt ans, bien avant qu’il ne soit célèbre, j’ai lu son Extension du domaine de la lutte. C’est un livre que j’avais alors aimé. Pas au point de me relever la nuit, mais enfin, il m’avait semblé bon. Je crois avoir lu Les Particules élémentaires, et parcouru Plateforme. Et puis plus rien. Si cet homme est un grand écrivain, alors je suis un exécrable lecteur. Cela demeure possible, j’en conviens sans hésitation. Mais en tout cas, mon sentiment est que Houellecq est seulement assez bon, ce qui n’est pas rien.

Ce qui fait son immense succès, selon moi, c’est que ses livres - mauvais signe - deviennent, chaque fois un peu plus, une vulgate politique. Soumission, le dernier, et que je n’ai pas lu, permet aux éclopés de la pensée qui règnent en France d’assumer leur pure et simple trouille de l’avenir. Je rappelle le thème central : en 2022, un président musulman est élu au second tour de la présidentielle. La gauche comme la droite l’ont soutenu contre le Front National. Commence une lente habituation, notamment des intellectuels, aux règles d’un islam « modéré ». On ne pourra pas dire que Houellebecq manque de flair. Les près de 400 000 exemplaires vendus en France montrent mieux que les discours ce qui domine le débat intellectuel et moral.

Et maintenant, Philippe Val, que j’ai un tout petit peu connu. Comme on le sait, il a dirigé jusqu’au début de 2009 Charlie-Hebdo, avant que son ami Nicolas Sarkozy ne le propulse à la tête de France-Inter. J’ai commencé à travailler pour Charlie à l’automne 2009, et je dois dire que je n’y serais pas allé si Val avait été encore aux commandes. Bien au-delà de la pénible affaire Siné - plus compliquée qu’il n’y paraît parfois -, je crois pouvoir dire que j’ai détesté le ton de plus en plus néoconservateur de ses éditos, de moins en moins contrebalancés par les dessins et articles des autres. Cela ne m’a pas empêché - je crois que ce fut notre dernier échange téléphonique - de tomber d’accord avec lui sur l’insupportable dictature des frères Castro à Cuba.

La mécanique mène droit à l’antisémitisme

Val se pense philosophe et dans un pays qui encense Badiou, en effet, pourquoi pas ? Il faudrait compter le nombre de fois où il a pu citer Montesquieu et Voltaire depuis vingt ans, cela amuserait. Grâce à ce qu’il faut bien appeler le reniement de ses cinquante premières années - le rire dévastateur, l’insulte publique des puissants, un constant propos d’extrême-gauche -, Val a pu se reconvertir au mieux. Évidemment, il est désormais de droite, et grand bien lui fasse. On ne le verra pas - en tout cas, on ne l’a pas vu - s’en prendre à des Balkany, ou à l’incroyable pouvoir des transnationales - dont François Pinault ou Bernard Arnault chez nous -, ou encore alerter sur la renversante crise écologique que nous connaissons.

Mais chut, Philippe Val pense, que tout le monde se taise un peu. Il est en ce moment un peu partout dans les médias, pour assurer la promotion de son dernier livre, Malaise dans l’inculture (Grasset). Non, je n’ai pas lu. Mais, oui, j’ai regardé de près deux de ses interventions. D’abord sur Inter (ici), ensuite sur France 5, chez Anne-Marie Lapix. Je ne souhaite pas attaquer ad hominem Val - je ne sais d’ailleurs rien de sa personne -, mais ses propos sont d’une indigence rare. En résumé brutal, une gauche « totalitaire molle » - et d’abord sa famille politique d’antan - verse dans le « sociologisme ». Cette maladie mentale - y a-t-il un autre mot ? - conduit ses nombreuses victimes à toujours accuser le système - la société - de maux qui seraient le fait d’individus, pleinement responsables. Notez, je n’entre pas dans la discussion. Emporté par son élan philosophique, Val exprime enfin le fond de sa pensée : « Accuser le système, la mécanique intellectuelle qui consiste à dire c’est la faute au système, ensuite c’est la faute à la société, ensuite c’est la faute à un bouc émissaire forcément, ensuite la faute aux riches, et ensuite d’avatar en avatar, on arrive toujours à la faute aux juifs. »

Trois parmi des dizaines d’autres

Vous avez bien lu. Nous sommes face à une mécanique - indifférente par nature - qui conduit la critique du système tout droit à l’antisémitisme. C’est évidemment indigne - et un tantinet ridicule -, mais ni Patrick Cohen, qui interroge Val sur Inter, ni Anne-Sophie Lapix ne s’en émeuvent le moins du monde. De nouveau, voilà où est en est - fort bas, assurément - le débat public en France, sanctifié par des journalistes de premier plan, dont la réputation professionnelle est grande.

Badiou, Houellebecq, Val : trois faces d’une dérisoire mise en scène du vide. Si je n’ai retenu que ces trois-là, c’est parce qu’ils s’agitent ces temps-ci. J’aurais pu, à d’autres moments, y adjoindre bien d’autres, à commencer par Bernard Henri-Lévy - sa grande fortune vient de la déforestation massive de l’Afrique de l’Ouest -, Alain Finkielkraut, Éric Zemmour, des dizaines de clones. S’il est un fil qui relie au fond ces gens en apparence dissemblables, c’est bien l’indifférence totale au sort du monde réel, menacé désormais d’effondrement. De l’indifférence à la vie et à ses diversités, à l’épuisement des sols et des océans, à la sidérante et sidérale crise climatique en cours. Trente siècles de pensée critique, dans notre petit Occident gréco-latin, pour en arriver là ! Des nains de jardin agitant leur bonnet de nuit au milieu du feu planétaire.

Le miracle d’un splendide journal anglais

Mais il ne sera pas dit que j’en resterai à ce constat si noir. La bonne nouvelle nous vient d’Angleterre. Disons-le, elle est même excellente. Je n’en connais pas tous les détails, mais je vous livre ce que je sais. Alan Rusbridger est un grand journaliste britannique, né en 1953. Il a été pendant vingt ans le rédacteur-en-chef du quotidien The Guardian, poste qu’il lâchera à l’été. On lui doit notamment une décision magnifique : celle d’avoir détruit les disques durs où se trouvaient consignés les documents d’Edward Snowden sur l’espionnage mondial orchestré par la NSA américaine. Le gouvernement anglais voulait récupérer ces données, réclamées par le fidèle allié américain, mais Rusbridger a préféré répondre, sans doute d’une autre manière : « Fuck Off ! ».

Encore salarié du Guardian, Rusbridger a publié en mars un éditorial que je n’hésite pas à qualifier de sensationnel (ici). Il écrit notamment qu’il a très peu de regrets professionnels :  « Very few regrets, I thought, except this one: that we had not done justice to this huge, overshadowing, overwhelming issue of how climate change will probably, within the lifetime of our children, cause untold havoc and stress to our species ». Très peu, excepté un : ne pas avoir accordé assez de place à cette bouleversante crise climatique, dont les ravages seront incalculables. Encore un vieux con qui se donne bonne conscience ? Peut-être un peu, mais pas seulement, et de loin.

Pour le coup admirable, Rusbridger écrit noir sur blanc ce qui devrait être notre étendard commun : le dérèglement climatique EST L’ÉVÉNEMENT MAJEUR. Selon lui, deux points sont décisifs, qui sont des questions. Un, que peuvent faire les gouvernements ? Deux, comment empêcher les États et les transnationales de piocher en sous-sol ce qui reste des combustibles fossiles, ce carburant du réchauffement ?

Rusbridger pourrait s’arrêter là, estimant que ces mots sont un testament. Mais tout au contraire, il vient de lancer, avec ses journalistes, une révolution. Elle prend la forme de « la plus grande histoire du monde », et occupe une place enfin une place considérable dans ce grand journal, avec ce que nous appelons dans notre jargon un Appel de une. Chaque jour, un bandeau renvoie à un merveilleux travail de journalistes lucides, conscients de leur responsabilité sociale (ici).

Sommes-nous loin de la France ? Le Monde, Libération, Le Figaro, L’Obs, Le Point, Marianne, L’Express seraient-ils capables de se hisser à cette hauteur ? Non. On se croirait aux antipodes, dans quelque contrée mystérieuse, oubliée des marchands et des truands du climatoscepticisme. Autant le dire sans détour : notre petit pays, qui s’est posé en conscience du monde, est durablement atteint par le provincialisme de la pensée. Badiou, Houellebecq, Val et tous autres : le symptôme d’un mal des profondeurs.

Sur ce, je reprends mon plâtre sous le bras, et je vais me coucher.

Réveillé

Je n’ai qu’un minuscule et provisoire accès au net. Excusez donc ma brièveté. Je suis réveillé, mais grandement plâtré, et immobilisé pour des semaines… C’est un peu dur.

Le magnifique soleil du dehors est voilé par un insupportable nuage de pollutions diverses. On ose conseiller aux vieux, aux malades, aux gosses de se planquer. Surtout ne pas courir ! Surtout ne pas ennuyer Peugeot, notre beau champion du diesel !

Avez-vous vu que l’Ademe, agence publique normalement à notre service, a enterré sur ordre ministériel - madame Royal - un rapport qu’elle avait pourtant commandé ? Il est vrai qu’il conclut que la France pourrait être alimentée à 100 % par des énergies renouvelables dès 2050. Pour moins cher que le nucléaire. Et voilà pourquoi les atomistes associés, de droite comme de gauche, ne veulent pas que l’on sache.

J’embrasse qui le souhaite et je salue de ma chambre tous les autres.

À bientôt

J’interromps tout message ici pour une grosse semaine, car je vais être opéré une nouvelle fois. Mais je compte bien rejaillir des cendres encore brûlantes du 7 janvier. Et donc vous retrouver au plus vite. Merci, merci infiniment de ce soutien qui ne faiblit pas.

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