Un (minuscule) hommage à Sebastião Salgado

 Je viens de voir le très beau film signé Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado, Le Sel de la Terre. Il s’agit d’un documentaire émouvant, parfois terrible, mais souvent exaltant, consacré à la haute figure du photographe brésilien Sebastião Salgado. J’aime au-delà des mots le travail de cet artiste de la vie humaine. En 2006, j’ai eu la chance de passer quelques heures vraies en sa compagnie, à Paris. Et je me suis dit que je pouvais partager avec vous cet entretien qu’il m’avait alors accordé pour le magazine Terre Sauvage. Salgado ou l’obligation d’espérer.

————–L’entretien pour Terre Sauvage

Terre Sauvage : On va essayer de ne pas vous prendre pour un monument. Mais ce sera difficile, car votre travail a une dimension épique, mythologique, démesurée. On pense par exemple à une photo de votre exposition appelée Exodes. Vous êtes probablement sur une colline, et ce document poignant montre la plaine, une plaine couverte de réfugiés en haillons, dans des abris de fortune. Jusqu’à l’horizon. Quel sens donnez-vous à votre travail ?

Sebastião Salgado : Je suis à la recherche de l’équilibre. Et je le trouve en ce moment dans un grand projet de dix années de travail, qui s’appelle Genesis, que j’ai commencé il y a deux ans. Je voyage d’un bout à l’autre de la terre.

TS : Genesis ! Un mot qui fait sans détour référence à la Bible et à la Création. Nous nous permettons de résumer à grands traits pour nos lecteurs. Environ la moitié de la planète est restée dans son état originel, notamment les montagnes, certaines forêts, des déserts. Et vous allez essayer de montrer cette partie intouchée encore, avec ses plantes, ses animaux et ses hommes. Où en êtes-vous précisément ?

Sebastião Salgado : Je reviens de l’Himalaya, et le fait de se déplacer dans ces espaces colossaux, de marcher 27 jours sous la pluie, dans le vent, face à la neige parfois, change ton esprit. C’est un plaisir tellement grand d’être à 4200 mètres d’altitude, au milieu des cailloux, sans végétation ou presque. On est au-dedans, et on peut penser à ce qui nous arrive. Notre étrange espèce nous a menés en quelques centaines d’années vers les villes, loin de la nature. Faut-il parler de malheur ? Ou plutôt de désamour ? Oui, je vois cela comme un amour à l’envers. Depuis deux ans que je travaille sur Genesis, je suis allé aux Galápagos, au parc des Virunga, où vivent les gorilles de montagne, j’ai vu les baleines de Patagonie, vécu avec des Indiens du Brésil.

> Eh bien, je sens que je deviens une autre personne. J’ai été élevé et j’ai grandi dans la forêt Atlantique du Brésil, un écosystème très particulier. Lorsque j’étais gamin, elle occupait encore 70 % de ma région, mais aujourd’hui elle ne couvre plus que 0,3 % de la surface. J’ai donc participé au grand déracinement d’une forêt, sans faire attention, sans me rendre compte, comme tout le monde. En retrouvant, grâce à Genesis, la nature, je me répète, je commence à me sentir une autre personne.

TS : Ce qui ne vous était pas arrivé avec des travaux aussi homériques que « La main de l’homme », consacrée aux humains au travail, partout dans le monde.

Sebastião Salgado : Non, probablement parce qu’il s’agissait d’une seule espèce, la mienne. Je me sens désormais lié à toutes les autres, qu’elles soient végétales ou animales. Il me semble que cela vient de très loin. En 1991, j’ai acheté avec ma femme la ferme qui était celle de mon père et de ma mère. Dans cette fameuse forêt Atlantique. Elle était pire que dégradée, elle était morte.

TS : Et que produisait-on dans cette ferme au temps de vos parents ?

Sebastião Salgado : Quand j’étais gosse, elle était couverte à 70 % de forêts, mais elle employait 36 familles au total. 90 % de ce qu’on produisait était pour notre consommation : toute la viande, tous les légumes que nous mangions venaient de là. Et nous avons commencé à couper les arbres pour développer l’agriculture. De plus en plus. Il y avait plus de demande au-dehors pour le charbon de bois, les maisons, et nous avions davantage besoin d’argent à mesure que le système de marché s’installait. Entre l’époque de mon enfance – je suis né en 1944 – et aujourd’hui, la population du Brésil est passée de 40 à 180 millions d’habitants !

> Nous nous sommes spécialisés sur une vingtaine de produits pour lesquels existait un marché, mais pendant ce temps, doucement, tout changeait autour de nous. L’érosion des sols, qui n’étaient plus tenus par la forêt, a dévasté puis asséché nos ruisseaux et tué les caïmans qui s’y trouvaient. Quand nous avons commencé notre projet de restauration écologique, tous les caïmans étaient morts. Et les poissons. Il n’y avait même plus d’eau ! Alors nous avons pris la décision de replanter. De « recréer » la forêt qui avait disparu.

TS : La propriété de vos parents était-elle grande ?

Sebastião Salgado : Entre 700 et 800 hectares. En quinze ans, nous avons planté un million d’arbres.

TS : Mais c’est énorme !

Sebastião Salgado : Il le fallait. Nous avons trouvé des fonds, des partenaires et créé une fondation. Cette terre ne peut plus être vendue, car elle est un parc national. Comme elle ne peut plus être mise sur le marché, elle n’a pas de valeur économique. Et l’on commence à transmettre l’expérience que nous avons accumulée, ces nombreuses technologies de restauration que nous avons imaginées. Notamment au travers d’un Centre de formation, qui sert de résidence pour des élèves d’écoles techniques agricoles. Nous avons également créé une pépinière qui a aujourd’hui une capacité de production de 1 300 000 plantes de 160 espèces différentes. Parce qu’une forêt …

TS : Pardonnez-nous de vous couper. Comment peut-on recréer une forêt ? Car un tel écosystème ne peut pas se réduire à ses arbres. La complexité des relations entre espèces est inouïe. Comment, Sebastião Salgado ?

Sebastião Salgado : Eh bien, ce million d’arbres représente plus de 200 espèces différentes. Il nous a fallu réunir un groupe de travail de 70 personnes. C’est donc devenu un grand projet, un grand projet de développement durable. La ville voisine n’avait plus de cinéma depuis trente ans, nous l’avons ramené. Et ouvert un théâtre. Et nous travaillons sur un petit musée qui sera lié à la communauté locale, comme tout le reste. Mais tout cela ne serait rien sans l’eau. En protégeant les arbres et la forêt, nous avons fait revenir l’eau. C’est la plus grande magie de tout. Pendant la saison des pluies, les arbres stockent de nouveau l’eau avec leurs racines, et la libèrent peu à peu, tout doucement sur l’humus retrouvé. Voilà.

TS : C’est tellement beau ! Elle ressemble déjà à une forêt ? Quelle impression a-t-on quand on y met les pieds ?

Sebastião Salgado : Il y a bien sûr des arbres de différentes tailles. Ceux plantés cette année n’ont que 70 centimètres de hauteur. Mais, oui, dans l’ensemble, c’est déjà une forêt. Et un vrai sanctuaire pour la faune, avec plein d’insectes et une telle quantité d’oiseaux que nous avons un projet touristique de birdwatching, d’observation des oiseaux. C’est tellement fantastique !

TS : On a l’impression qu’à force de regarder l’homme, vous avez découvert la vie, et ses insondables mystères métaphysiques. Il y aurait comme une coupure, dans votre vie et votre œuvre, entre un avant et un après. L’homme dans un premier temps, la nature dont l’homme ensuite.

Sebastião Salgado : Oui. J’ai fait jusqu’à présent des photos sociales, des photos humaines, mais celles qui m’intéressaient le plus étaient les photos prises à l’extérieur, en dehors des villes. Je ne suis pas un photographe urbain. Dehors, tu trouves d’autres dimensions : celle des collines, des montagnes, des arbres. Voilà comment je suis arrivé à Genesis. Les photos sociales m’ont mené à ce projet de restauration écologique au Brésil. Et cet engagement m’a conduit peu à peu à Genesis. J’ai 62 ans, et j’en aurai 70 à la fin. C’est mon dernier grand travail.

TS : Que voulez-vous dire, pour finir ? Qu’il faut s’arrêter, qu’il faut arrêter ?

Sebastião Salgado : Je ne suis pas en train de devenir un photographe environnemental, ou un photographe de paysages, ou un photographe animalier. Je veux seulement que la nature, l’environnement viennent enfin dans le débat, dans la discussion. Nous croyons être les seuls êtres rationnels, alors que les autres ont la leur, aussi importante, aussi grande que la nôtre, mais à leur manière. Je suis allé photographier des gorilles chez eux. Eh bien, certains viennent prendre des clichés et repartent sans comprendre que les gorilles nous reçoivent, tout simplement ! Tu arrives dans une famille, avec des parents et des grands-parents, où les enfants obéissent, où ils les aiment, où ils sont aimés. Et finalement, ces animaux te permettent de t’approcher, ils viennent un moment vers toi, ils t’interrogent, ils sont là, bien en face de toi.

> Je suis allé aussi en Patagonie, photographier les baleines du Golfo Nuevo. À certains moments de l’année, plus de 600 baleines franches se retrouvent dans ses eaux. Comment vous dire cela ? Elles sont d’une sensibilité, tu vois, d’une perspicacité, d’une telle finesse ! On finit par les connaître et les reconnaître. Leur visage, je veux dire, leurs fanons. Il y en a une qu’on a vue un jour avec son petit. Le lendemain, elle est revenue.  La première semaine, elle ne permettait pas que son bébé chaque fois que l’on arrivait elle tournait la tête vers nous. Il faut savoir que la baleine franche a l’œil au bas du corps. Eh bien, elle le tournait complètement pour nous regarder.  Elle voyait qui était là !

TS : Ce que ne peuvent lire nos lecteurs, c’est le ton de votre voix. Sa chaleur, sa grandeur. À cet instant précis, nous sommes avec vous, là-bas. Quelle est la suite de l’histoire ?

Sebastião Salgado : Quelquefois, cette mer si dure était bien douce, et l’on prenait alors un simple Zodiac pour approcher. La baleine était alors tellement proche que je ne pouvais pas la photographier. Je la touchais, je touchais cet animal de 25 mètres de long et de quarante tonnes. Et je la sentais frémir, tu imagines ? Je revois sa tête, cette quiétude, cette beauté, ce calme immense. Jamais elle n’a seulement effleuré notre petit bateau. Elle contrôlait son corps de géant, tu vois, en glissant de part et d’autre du Zodiac. Et au moment où l’on partait, elle tapait la queue dans l’eau.

TS : Vous êtes aussi allé, pour Genesis, aux Galápagos. Et ?

Sebastião Salgado : Ah ! Ah les tortues géantes ! Nous sommes montés sur le volcan Alcedo, où il y a une énorme concentration, et je me souviens d’une en particulier. Je m’approchais d’elle, elle ne bougeait pas. Mais quand elle a fait un mouvement vers l’avant, j’ai fait un mouvement vers l’arrière. Elle a continué vers l’avant, un peu plus, j’ai fait pareil, mais à l’arrière. Elle a compris que je respecterais son territoire. À partir de là, tout a été incroyable. Nous étions proches, elle et moi. Tellement ! Le drame, c’est que nous nous sommes éloignés de la nature. Tellement ! J’ai pris là-bas une photo qui a déjà été beaucoup publiée. La photo d’une patte d’iguane. Eh bien, cette patte est semblable à notre main. Elle a cinq doigts, n’est-ce pas ? Avec le même relief qu’une main gantée métallique de l’époque médiévale. Nous sommes tous cousins, nous sommes tous originaires de la même cellule mère, nous sommes tous venus du même endroit. Tous ! Il m’arrive, comme à beaucoup d’autres, de découvrir des similitudes entre toi et un arbre. Et c’est immense !

TS : Et tout cela, mille fois hélas, nous l’avons oublié.

Sebastião Salgado : Nous prétendons être purement urbains et rationnels. Et il ne faut surtout pas rappeler que nous sommes des animaux. Car on se fait traiter de frappés, tout simplement. Tant pis : l’idée, que ce soit avec notre projet au Brésil, ou avec Genesis, c’est de participer à un rapprochement entre l’homme et la nature. Il faut au moins maintenir notre planète dans l’état où elle est, et s’occuper de qui a été détruit, comme nous faisons au Brésil. Car nous avons les moyens technologiques de réparer nos erreurs. On peut le faire.

TS : On peut le faire, mais le fera-t-on ?

Sebastião Salgado : C’est une autre histoire. Nous étions en Antarctique l’année dernière, et j’ai été choqué de voir toutes ces bases scientifiques et militaires. La France en a, l’Argentine, la Russie, les Etats-Unis, tout les monde est là. Pour l’instant, c’est limité à 1 ou 2 % du territoire, mais demain ? Et si on découvre du pétrole, que feront-ils ? Ou de l’or, ou du diamant, ou des métaux rares ? Leur présence en Antarctique est tout simplement néfaste.

TS : Mais vous êtes devenu un fervent !

Sebastião Salgado : Non. Non, enfin, je suis à fond dans ce projet, comme vous pouvez voir. Oh, et puis cette idée de nation… Ces bases militaires nationales, chacune avec son petit drapeau… Il faudrait penser plus large, et affirmer que l’Antarctique est à nous tous. Comme la forêt amazonienne.

TS : Justement, l’Amazonie. Beaucoup attendaient des actes forts de protection de la part du président Lula. Or, ils ne sont pas venus.

Sebastião Salgado : Il faut dépasser Lula. Lula est un homme, c’est tout. Et qu’il vienne de la classe ouvrière ne change rien au fait qu’il est productiviste avant tout. Il ne pense qu’à créer des richesses, créer des emplois, exporter davantage. Il n’a strictement aucune conscience écologiste. Je crois franchement que la nature est encore moins respectée au Brésil depuis qu’il a été élu. Peut-être faut-il se tourner vers les Nations Unies ? On critique beaucoup l’ONU, qui est, c’est vrai, une addition des bureaucraties nationales. Mais peut-être s’agit-il aussi d’une tentative pour penser un système supranational qui gouvernerait la planète pour de bon. On pourrait imaginer un système qui protège la vie sur terre, qui maintienne ce qui existe encore, qui restaure ce qui a été emporté. Mais il faudrait aussi transmettre une autre éducation à tous les humains de cette planète. Une éducation qui puisse nous aider à comprendre la nature. C’est naïf, n’est-ce pas ?

TS : Mais pas du tout. Nous signons des deux mains ! De toute façon, c’est un peu ça ou rien.

Sebastião Salgado : Oui, c’est ça ou rien. Nous sommes désormais proches du point de rupture.

TS : Il existe encore des peuples qui maintiennent des relations puissantes avec la nature. Et du reste, Genesis a aussi pour objectif de nous les montrer. Sont-ils pour vous un exemple ?

Sebastião Salgado : Ils sont en train de perdre ces relations dont vous parlez ! Mais certains conservent des choses étonnantes. Nous sommes allés voir les Dinka, un peuple au sud du Soudan. Une partie d’entre eux vivent comme avant, avant que la kalachnikov ne remplace la lance. Le matin, par exemple, au campement, tu vois un type qui lave son visage avec l’urine de sa vache. Et cette urine le protège des infections et de toutes ces bestioles qui traînent là-bas. Ces Dinka brûlent la bouse de vache, en font une cendre antiseptique qu’ils passent sur la peau de la vache et même sur la leur. Ce sont des hommes gris. Et les vaches comme les veaux sont partout.

>Tu vois les gosses au milieu, en train de jouer, de rigoler, de se coucher contre les vaches comme contre une chauffeuse chez nous. Ils sont contre la vache, ils sont comme elle. Quelle force ! Quand j’étais là-bas, les Dinka venaient se faire photographier avec leur vache, mais pas un ne m’a demandé d’envoyer une photo. Simplement ils se sentaient nobles. Des nobles posant avec leurs animaux nobles.

TS : En somme, dans Genesis, ces hommes représentent l’espoir.

Sebastião Salgado : Énormément. Nous avons également travaillé avec des Indiens du nord du Brésil. Oh ! quelles choses fantastiques j’ai vues là-bas. D’abord, ils tuent pas les animaux, sauf les poissons. Car ils pensent que s’ils mangent un animal à sang chaud, ils deviendront agressifs. Et c’est vrai qu’ils ne sont pas du tout agressifs. Nous sommes restés des mois sans voir une maman engueuler (rires) ses gosses. Avant-hier, dans la rue, j’ai vu une jeune mère avec son enfant de 3 ans peut-être. Il marchait en regardant partout, et à un moment, il s’est cogné la tête sur un poteau. Sa mère lui dit : « c’est bien fait » ! Moi, j’ai pensé : « pauvre mère ». Elle ne devait pas être bien.

Aux nobles gendarmes du barrage de Sivens

Cet article a été publié le 12 novembre 2014 par Charlie Hebdo

Revenons-en aux faits. Un, ce sont les flics qui ont commencé la violence. Deux, il y a sur place l’ébauche d’une milice pro-barrage que personne ne recherche. Trois, Xavier Beulin a des idées derrière la tête. Quatre, les agences de l’eau, ça craint.

C’est plutôt rigolo. Ben Lefetey est un écologiste de longue date, ancien président des Amis de la Terre. Il y a une petite quinzaine d’années, il part vivre en Asie, avec femme et bientôt enfants. Et puis il revient en France, où il s’installe à Gaillac (Tarn). Fatalitas ! Quelques mois après son arrivée, un tract déposé sous son pare-brise l’invite à une manif contre le barrage de Sivens, à une poignée de kilomètres de là. Il y va, il s’engage, et devient le porte-parole des opposants, ceux du « Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet » (http://www.collectif-testet.org).

Certains des pro-barrage les plus énervés lui promettent de lui couper les couilles, et les mêmes ou d’autres le présentent comme un « étranger » à la région venu y foutre le bordel. Il ne donne pas l’impression d’être autrement impressionné, et Charlie s’est finalement décidé à l’interroger. On apprend des choses, indiscutablement.

Charlie :  Et si on revenait sur la violence ? Qui a commencé ?

Ben Lefetey : Le premier acte de violence date du 23 janvier 2014. Ce jour-là, une bande d’une vingtaine de types, certains cagoulés, sont venus sur place saccager la ferme alors occupée par les zadistes. Avec des voitures dont le numéro d’immatriculation était caché. Il n’y avait que deux filles présentes, qui ont été attirées à l’autre bout du champ par une diversion. Le commando a sorti des masses, détruit portes et fenêtres, ouvert un trou dans le toit,  balancé du répulsif sur les matelas de manière à rendre le lieu inhabitable. Plainte a été déposée par le…conseil général, propriétaire en titre de la ferme. Bien qu’il n’y ait pas de grands doutes sur l’identité des gros bras, il n’y a jamais eu de suite.

> Les affrontements avec les gendarmes ont commencé, eux, le 27 février, un mois plus tard.  Les zadistes, surtout des anars du Tarn, renforcés par quelques Toulousains, étaient entre 5 et 10 à occuper le futur chantier en permanence et à y dormir. Après la destruction de la ferme, ils ont construit une maison en paille, installé des yourtes et un chapiteau. Et ils ont été expulsés par des policiers en civil et des gendarmes du Peloton de surveillance et d’intervention de Gaillac. Ces derniers forment une unité qui correspond aux brigades anti-criminalité (BAC) des villes. Une unité qui utilise souvent la violence, et qui l’a employée contre les occupants pacifiques du chantier. Le plus inouï est que cette expulsion a été condamnée ensuite par la cour d’appel de Toulouse. La gendarmerie opérait donc dans l’illégalité.

Charlie : Et c’est donc ensuite, et seulement ensuite, que tout s’est enchaîné ?

B.L : Aucun doute. Dès mars, les occupants ont été plus nombreux –entre 50 et 100 – et ils ont pu empêcher le déboisement qui était alors prévu.  Au passage, des gens plus radicaux sont en effet arrivés, qui ont construit des barricades qui ne tenaient d’ailleurs pas dix minutes. Dans tous les cas, l’escalade vient de là. Et de l’arrivée de Valls à Matignon : en septembre, entre 150 et 200 gardes mobiles ont été « réservés » trois semaines pour imposer le barrage de Sivens.

Charlie : En dehors des zadistes, qui refuse localement le barrage ?

B.L : Je voudrais d’abord parler des paysans, car le conseil général du Tarn a toujours prétendu que le monde agricole était pour, unanimement. Or il y a des paysans locaux, comme par exemple Pierre Lacoste, qui sont contre, et qui soutiennent depuis le début les zadistes. Et il faut citer le réseau de paysans bio de Nature et Progrès Tarn, très actif. Enfin, la Confédération paysanne est venue en renfort avec des tracteurs, réclamant au passage un moratoire. S’ajoutent au combat Attac, très présent dans le Tarn, ainsi que les associations historiques de France Nature Environnement (FNE). Des individus comme moi se sont greffés au fil du temps à la bagarre.

Charlie : Ségolène Royal a annoncé on ne sait plus bien quoi. Y aura-t-il un barrage ?

B.L : Nous avons désormais bon espoir qu’aucun barrage ne sera construit. Les experts qu’elle a nommés, dans leur fameux rapport, nous ont donné raison sur des points décisifs que nous avions avancé il y a un an sans être écoutés par le conseil général. Cela nous donne une sacrée crédibilité ! On est loin de cette image manipulée de zadistes maniant la barre de fer et terrorisant la population locale.

Charlie : Encore un mot sur la violence. Sans les affrontements avec les gendarmes, sans la détermination des zadistes, où en serait le barrage aujourd’hui ?

B. L : Il serait aux trois quarts construit.

Encadré 1

L’homme aux pesticides entre les dents

La menace bolchevique n’étant plus disponible, Xavier Beulin, président de la FNSEA – syndic(at) de faillite des paysans – vient d’inventer pire encore. Les écologistes de Sivens seraient des « djihadistes verts ». On pourrait en ricaner si ce n’était autant sérieux. Car derrière ce gros céréalier de la Beauce se profile une radicalisation croissante des paysans qu’il manipule.

Beulin déjeune régulièrement avec Hollande, à qui il promet de créer plein d’emplois à condition qu’on dérégule la profession. Plus de contraintes, plus de règles, nitrates à tous les étages ! Il veut en outre créer un statut du paysan qui serait refusé aux plus petits, ceux dont les surfaces ne lui paraissent pas dignes des grasses subventions qu’il reçoit.

Autre aspect de ce grand personnage : Sofiprotéol, énorme groupe industriel  qui pèse 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires (en 2013). Beulin n’est pas seulement « syndicaliste » : il est également le patron de Sofiprotéol et joue un rôle crucial dans des dossiers comme celui de la ferme des 1000 vaches. Sofiprotéol commercialise plus de la moitié des pesticides épandus en France. Cet homme aime la vie.
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Encadré 2

Le rôle si trouble des agences de l’eau

Sans l’agence de l’eau Adour-Garonne, pas de barrage de Sivens. Ce mastodonte public prévoit un budget de près de deux  milliards d’euros sur la période 2013-2018, et a promis 50 % du montant des travaux, qui s’élèvent sur le papier à 8, 4 millions d’euros pour une poignée d’irrigants.

La France compte six agences régionales de l’eau, créées en 1964, qui décident de tout parce qu’elles financent tout. Menu problème : elles sont une chasse gardée des trois grands corps d’État évoqués la semaine passée dans Charlie : les Mines, les Ponts et le Génie rural et les eaux et forêts. Ces grands ingénieurs sont intéressés au volume de travaux placés sous leur contrôle. En 2014, malgré quelques velléités démocratiques, l’oligarchie règne : cinq des six agences sont dirigés par des « corpsards », et la sixième, qui attend le sien, est administrée par un intérimaire, haut fonctionnaire du ministère de l’Agriculture.

Adour Garonne est pilotée par un ingénieur général des Mines, Laurent Bergeot, et le vice-président de la décisive commission Programmes et Finances est un certain Alain Villocel. Mais il faut employer le passé, car Villocel vient de partir vers de nouvelles aventures. Qui était-il jusqu’à ces derniers mois ? Le directeur général de la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), bastringue public au service du conseil général du Tarn. Cette société d’économie mixte, qui fait abondamment couler l’argent public, est au point de départ du barrage de Sivens. Où le serpent se mord méchamment la queue.

Ce qu’il faut (peut-être) faire

Comme vous verrez, je vous poste un texte de Planète sans visa datant de près de six ans, déjà republié une fois. Je tiens à ces mots-là. Je ne me lasserai pas de les répéter. Quand on me demande quelles sont « mes » solutions, je dis évidemment que je n’en ai pas. Qu’elles sont à trouver. Mais la vérité provisoire à laquelle je suis arrivé figure bel et bien dans ce texte de 2008. Je ne peux donc que vous inciter à le lire calmement. Peut-être arriverez-vous à la même conclusion que moi : pourquoi pas ?

Pour bien commencer l’année (une idée folle)

Ce que je vais vous dire ce 1er janvier n’a rien de fignolé. Je commence en effet à près de 17 heures, et je n’ai guère de temps, en réalité. Mais je suis poussé malgré moi. Rien de grave. Rien de léger non plus. Voici mon point de départ : s’il devait y avoir une priorité, une priorité véritable, quelle serait-elle ? Eh bien, ma réponse est celle-ci : il n’y a rien de plus urgent que de restaurer ce qui peut l’être dans le fonctionnement des écosystèmes naturels.

Je reconnais que, présenté de la sorte, cela ne vaut pas le champagne du Nouvel An. Mais il est certain que tout sera désormais plus difficile, à mesure que les prairies et les cultures, les rivières, les océans, les forêts, les zones humides, les savanes se dégraderont davantage. Il est temps, il est même bien tard pour rappeler que toute société humaine, tout projet de quelque nature que ce soit repose in fine sur la bonne santé écosystémique de la planète.

Le deuxième point est aussi évident. Il existe dans nos circuits financiers délirants des masses jamais encore assemblées de puissance matérielle. Cette dernière accroît en proportion la gravité de la crise écologique et se dissout dans des achats aussi intéressants que le Big Mac, le Rafale, la Kalachnikov, la voiture, l’autoroute urbaine, le téléphone portable, la télé à écran plat, la guerre en Irak, le salaire des bûcherons d’Amazonie, le salaire des planteurs de palmiers à huile, le check-up confirmant l’obésité universelle, la corruption, sans compter le pur et simple gaspillage sous l’une de ses dix milliards de formes. En bref, il y a de l’argent. Il n’y en a jamais eu autant, il n’y en aura peut-être jamais autant.

Troisième point : le travail utile socialement disparaît massivement. Qu’elle s’appelle chômage au Nord, économie informelle ou désoeuvrement ailleurs, l’inactivité « occupe » une quantité invraisemblable d’humains. Combien ? Aucune statistique ne permettra jamais de savoir quelle est la quantité de travail disponible sur terre. Je postule qu’elle est, pour la question qui m’intéresse, sans limites discernables. Si l’on y tient, je gagerai qu’au moins un milliard d’entre nous, peut-être deux, et qui sait davantage, pourraient travailler plus utilement, rapidement qui plus est.

Et alors ? C’est là, bien entendu, que tout se complique abominablement. Ce que j’entrevois n’a rien de secret. Il faut trouver un moyen de relier ces données indiscutables. Il faut trouver un biais qui permette d’utiliser une fraction importante de la richesse produite, de la distribuer dans de bonnes conditions, jusqu’à la plus petite communauté perdue, en échange d’un travail concret, au service de tous, au service de l’ensemble, au service de l’avenir commun.

Ce n’est pas la peine de protester encore. Laissez-moi préciser un peu. D’abord, il ne s’agit pas d’imposer. Ce travail servirait en priorité ceux qui s’y adonneraient. Si vous limitez la sécheresse ou l’inondation en tel point précis du globe par des travaux de génie écologique, qui en profitera d’abord ? Eux ou d’autres ? Non, il s’agit de proposer un salaire, peut-être un revenu familial garanti à qui accepterait de rétablir des équilibres rompus. Ici, ce serait par le développement de l’agro-écologie, au détriment des cultures industrielles et chimiques. Là, par le retour de la rivière aux règles hydrologiques éternelles. Donc, contre les grands barrages et l’irrigation au service de l’exportation. Ailleurs, par la reconstitution minutieuse de communautés végétales stables, par exemple sous forme de vraies forêts.

Un tel projet mondial est essentiellement utopique, j’en conviens. Il suppose des pouvoirs qui n’existent pas. Il impose une révolution planétaire qui donnerait, au passage, le pouvoir sur la terre aux paysans. Ruinant à jamais les restes si puissants de la féodalité, l’un des rapports sociaux les plus résistants qui soient. Mais d’un autre côté, avons-nous bien le choix ? Est-il simplement concevable de laisser la vie disparaître à une telle vitesse ?

Je reprends donc. D’abord, créer une idée, qui serve de drapeau à tous, au nord comme au sud. Une phrase suffirait, qui dirait : « Restaurons la vie sur terre ». Dans un premier temps, nous ne serions qu’une poignée derrière une telle proclamation. Mais ensuite, mais demain, mais dans dix ans ? Je crois profondément que nous devons recréer l’espoir. Soit un but magnifique qui rassemble enfin la jeunesse fervente du monde, et les vieux. Les petits-bourgeois effarés que nous sommes et les paysans du riz, au Sri Lanka ou aux Philippines. Les derniers peigne-culs du Tyrol et les gosses des rues de Bogota ou Rio. Les métallos de Detroit et les va-nu-pieds de Kinshasa. Les cadres tokyoïtes et les éleveurs de yacks du Tibet. Les Iakoutes. Les banlieusards. Les Yanomani. Les alcoolos de Moscou et Kiev. Les Bushmen. Les éleveurs de la brousse australienne.

Je crois pour ma part que l’humanité - au moins la partie la plus noble de l’humanité - attend sans le savoir une parole de reconstruction. Je suis même sûr qu’un message unique, répercuté d’un bout à l’autre de la terre, changerait radicalement la donne. À condition d’être ferme. À condition d’être patient. En se souvenant de tout ce qui a été tenté dans le passé, et parfois réussi.

Recommençons. Un, les écosystèmes. Tout n’est pas possible, car certaines destructions sont irréversibles. Mais la marge est géante. Il existe une plasticité de la vie, telle que nous pouvons espérer renverser le courant. Pas partout, non. Pas toujours, hélas. Il reste, néanmoins, que la puissance de feu des hommes, si affolante dans ses effets négatifs, peut être tournée en son contraire. Je pense profondément qu’on pourrait retrouver une partie de la fertilité d’antan. Assez, en tout cas, pour échapper au pire.

Deux, la richesse. La taxe Tobin était une sorte de plaisanterie. Il faut désormais acculer l’oligarchie qui tient les rênes de la si mal nommée économie. Ne plus rater la moindre occasion d’accuser ceux qui préfèrent l’argent à l’existence. Tout en clamant qu’il nous faut récupérer au moins 10 % de la totalité de la richesse produite chaque année. Je n’ai pas le chiffre exact en tête, mais le total se chiffre en milliers de milliards de dollars. Fou ? Raisonnable au contraire. Que représentent ces 10 % au regard de l’enjeu ? Vous, personnellement, ne renonceriez-vous pas immédiatement à 10 % - et bien davantage - de vos revenus en faveur de qui sauverait votre vie et celle de vos proches ?

Non, 10 % est raisonnable, au point dément où nous sommes rendus. Bien entendu, tout resterait à faire. Car nul pouvoir existant ne serait en mesure de gérer et de distribuer comme il convient une telle manne. Mais croyez-moi sur parole : les solutions apparaissent dans le cours d’une action. Pas quand on reste inutilement autour d’une table, la tête entre les bras.

Trois, le travail. C’est peut-être le plus difficile. Mais à coup certain le plus passionnant des trois points que j’évoque. Il s’agirait d’une sorte d’affranchissement de tous, au bénéfice de tous. Cela ne semble pas sérieux. Ça l’est. Je m’autorise un rapprochement, absurde tant tout est différent, mais qui rendra mon propos plus clair. Ceux qui ont osé penser la fin de la royauté et la République en 1750 étaient-ils seulement des fous ?

Je plaide pour un changement d’échelle, de valeurs, de combat. Je pressens comme certain qu’une mise en mouvement, par-delà les différences d’âge et de conditions, toucherait cette part généreuse de l’homme, celle qui peut et doit tout changer. Nous savons, pour notre malheur, que le monde sollicite sans relâche l’individualisme, l’envie, la laideur, la petitesse. Je suggère de nous tourner vers le reste, caché dans les replis de notre âme commune.

Bien entendu, une belle année 2008 à tous.

Après l’Ours, le Loup, le Lynx, le Vautour, le Cormoran, la Grue

Je sais qu’ils s’en foutent, mais j’en veux à ceux - Bové, une bonne part de la Confédération paysanne, nombre d’altermondialistes, y compris journalistes - de soutenir la chasse au Loup, qui tue désormais chaque semaine et parfois chaque jour des animaux revenus dans ce qui est pourtant leur pays, de toute éternité. Ces ennemis du sauvage, s’alliant comme si de rien n’était avec les gros durs de la FNSEA et les chasseurs extrémistes, ont mis le doigt dans un engrenage qui les mènera fatalement plus loin. J’ai écrit ici quantité de papiers sur le sujet (notamment ici, ici, ici, ici, ici). Sur le Loup, sur l’Ours, sur le Vautour, ce dernier transformé pour les besoins d’une cause indéfendable en prédateur.

Voilà que - Raymond Faure, merci - la haine s’attaque aux grues, ces grâces ailées qui nous font l’immense honneur de nous survoler. Il fallait s’en douter : les grues, y en a marre. Il faut laisser ces braves gens faire pousser leur maïs aux pesticides, et trucider par millions poulets, canards, oies, cochons et bovins. Y en a marre. La FDSEA de la Haute-Marne - structure départementale de la FNSEA - vient d’obtenir de la région, gérée par nos bons socialistes, 100 000 euros pour faire face aux « dégâts » créés par les grues, ces barbares des airs. Un monsieur Jean-Louis Blondel,  président de cette FDSEA, a même déclaré à l’AFP : « Les nuisances sont surtout dues au nombre croissant de grues qui restent pendant l’hiver, et en cas de surpopulation déraisonnable il faudrait réguler cette espèce ». On admirera ici l’usage de l’euphémisme. Flinguer, cela s’appelle désormais, chez les tueurs, réguler.

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La dépêche de l’AFP :

 

Le lac du Der, havre de paix des oiseaux migrateurs

 

A peine le jour levé qu’une immense clameur signe le réveil des échassiers qui s’élèvent en nuée dans un ciel orangé: à l’automne, des dizaines de milliers de grues cendrées font escale au lac du Der-Chantecoq en Champagne avant leur migration vers l’Espagne.

Plus grand lac artificiel d’Europe, le Der offre depuis sa création en 1974 un havre de paix aux grands oiseaux migrateurs qui se massent sur les îlots et les vasières pour y passer la nuit à l’abri des prédateurs.

Il aura fallu engloutir trois villages et des forêts de chênes pour construire ce réservoir de 4.800 hectares bordé de 77 kilomètres de rives à cheval entre la Marne et la Haute-Marne afin de prévenir et réguler les inondations du bassin parisien. “Un projet gigantesque qui serait probablement largement contesté de nos jours”, remarque Aurélien Deschatres le coordinateur national du réseau “Grues France” de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).

Selon lui, plus de 200 espèces d’oiseaux dont des animaux rares -pygargues à queues blanches, butors étoilés ou encore hérons pourprés- peuplent le site classé depuis 1986 “zone spéciale de conservation” par le réseau “Natura 2000″. Mais ce sont surtout les grues cendrées et leurs envols matutinaux majestueux qui ont fait la réputation du lac auprès des amoureux de la nature.

“Les grues qui passent l’été en Europe du Nord se regroupent en Allemagne avant d’entreprendre la traversée vers la péninsule ibérique. Dès la création du lac, elles ont trouvé des conditions d’escales idéales et sont chaque année de plus en plus nombreuses à se poser et même à demeurer pendant les hivers doux”, explique M. Deschatres.

Selon les estimations de la LPO, entre 80.000 et 100.000 de ces échassiers, soit près d’un quart de la population européenne, ont été dénombrés aux abords du lac fin octobre et environ 60.000 séjournaient encore sur le Der la première semaine de novembre, attendant des conditions météorologiques favorables à la poursuite de leur voyage.

Un long vol plané synchronisé

“Celles qui décident de partir exploitent les ascendances pour gagner de l’altitude avant de prendre un cap sud-ouest profitant si possible d’un vent de dos pour augmenter leur vitesse”, explique l’ornithologue.

“Mais si la douceur persiste, entre 20.000 et 40.000 grues sont susceptibles de passer l’hiver sur place en se nourrissant de graines dans les champs alentours”, précise-t-il.

Ce plus grand échassier d’Europe (2 mètres d’envergure pour 4 à 6 kilos) au plumage gris ardoise avec un cou noir, tache rouge sur la tête et queue touffue, quitte aux premières lueurs de l’aube son dortoir en “claironnant” continuellement et vole en formation serrée avec ses congénères vers les champs fraichement labourés ou les pâtures pour trouver sa pitance. A la nuit tombée, les grues repues se reposent au milieu du lac dans un long vol plané synchronisé.

Inquiets des quelques dégâts provoqués par les volatiles dans leurs champs, les agriculteurs ont négocié une enveloppe de 100.000 euros auprès de la Région Champagne-Ardenne.

“Les nuisances sont surtout dues au nombre croissant de grues qui restent pendant l’hiver, et en cas de surpopulation déraisonnable il faudrait réguler cette espèce”, estime pour sa part Jean-Louis Blondel, le président de la FDSEA de Haute-Marne.

Un scénario inimaginable pour la LPO qui rappelle que la grue cendrée est un animal protégé depuis 1967 et pointe l’apport économique d’un “tourisme ornithologique” en pleine croissance.

Selon l’office du tourisme du lac du Der, en plus des 200.000 touristes recensés l’été, près de 100.000 amateurs d’oiseaux venus de toute l’Europe fréquentent le site d’octobre à mars offrant aux commerçants locaux une manne touristique à l’année.

Point de rendez vous de ces amoureux de la nature, le “Festival international de la photo animalière et de nature” de Montier-en-Der qui attire chaque près de 40.000 visiteurs chaque 3e week-end de novembre.

Une lettre d’Alexandre Grothendieck (1988)

(Publiée dans le journal Le Monde)

Je suis sensible à l’honneur que me fait l’Académie royale des sciences de Suède en décidant d’attribuer le prix Crafoord pour cette année, assorti d’une somme importante, en commun à Pierre Deligne (qui fut mon élève) et à moi-même. Cependant je suis au regret de vous informer que je ne souhaite pas recevoir ce prix (ni d’ailleurs aucun autre), et ceci pour les raisons suivantes.

1. Mon salaire de professeur, et même ma retraite à partir du mois d’octobre prochain, est beaucoup plus que suffisant pour mes besoins matériels et pour ceux dont j’ai la charge ; donc je n’ai aucun besoin d’argent. Pour ce qui est de la distinction accordée à certains de mes travaux de fondements, je suis persuadé que la seule épreuve décisive pour la fécondité d’idées ou d’une vision nouvelles est celle du temps. La fécondité se reconnaît par la progéniture, et non par les honneurs.

2. Je constate par ailleurs que les chercheurs de haut niveau auxquels s’adresse un prix prestigieux comme le prix Crafoord sont tous d’un statut social tel qu’ils ont déjà en abondance et le bien-être matériel et le prestige scientifique, ainsi que tous les pouvoirs et prérogatives qui vont avec. Mais n’est-il pas clair que la surabondance des uns ne peut se faire qu’aux dépens du nécessaire des autres ?

3. Les travaux qui me valent la bienveillante attention de l’Académie royale datent d’il y a vingt-cinq ans, d’une époque où je faisais partie du milieu scientifique et où je partageais pour l’essentiel son esprit et ses valeurs. J’ai quitté ce milieu en 1970 et, sans renoncer pour autant à ma passion pour la recherche scientifique, je me suis éloigné intérieurement de plus en plus du milieu des scientifiques. Or, dans les deux décennies écoulées l’éthique du métier scientifique (tout au moins parmi les mathématiciens) s’est dégradée à un degré tel que le pillage pur et simple entre confrères (et surtout aux dépens de ceux qui ne sont pas en position de pouvoir se défendre) est devenu quasiment une règle générale, et il est en tout cas toléré par tous, y compris dans les cas les plus flagrants et les plus iniques.

Sous ces conditions, accepter d’entrer dans le jeu des prix et récompenses serait aussi donner ma caution à un esprit et à une évolution, dans le monde scientifique, que je reconnais comme profondément malsains, et d’ailleurs condamnés à disparaître à brève échéance tant ils sont suicidaires spirituellement, et même intellectuellement et matériellement.

C’est cette troisième raison qui est pour moi, et de loin, la plus sérieuse. Si j’en fais état, ce n’est nullement dans le but de critiquer les intentions de l’Académie royale dans l’administration des fonds qui lui sont confiés. Je ne doute pas qu’avant la fin du siècle des bouleversements entièrement imprévus vont transformer de fond en comble la notion même que nous avons de la “science”, ses grands objectifs et l’esprit dans lequel s’accomplit le travail scientifique. Nul doute que l’Académie royale fera alors partie des institutions et des personnages qui auront un rôle utile à jouer dans un renouveau sans précédent, après une fin de civilisation également sans précédent…

Je suis désolé de la contrariété que peut représenter pour vous-même et pour l’Académie royale mon refus du prix Crafoord, alors qu’il semblerait qu’une certaine publicité ait d’ores et déjà été donnée à cette attribution, sans l’assurance au préalable de l’accord des lauréats désignés. Pourtant, je n’ai pas manqué de faire mon possible pour donner à connaître dans le milieu scientifique, et tout particulièrement parmi mes anciens amis et élèves dans le monde mathématique, mes dispositions vis-à-vis de ce milieu et de la “science officielle” d’aujourd’hui.

Il s’agit d’une longue réflexion, Récoltes et Semailles, sur ma vie de mathématicien, sur la création (et plus particulièrement la création scientifique) en général, qui est devenue en même temps, inopinément, un “tableau de mœurs” du monde mathématique entre 1950 et aujourd’hui. Un tirage provisoire (en attendant sa parution sous forme de livre), fait par les soins de mon université en deux cents exemplaires, a été distribué presque en totalité parmi mes collègues mathématiciens, et plus particulièrement parmi les géomètres algébristes (qui m’ont fait l’honneur de se souvenir de moi). Pour votre information personnelle, je me permets de vous en envoyer deux fascicules introductifs, sous une enveloppe séparée. »

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