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Procès de l’Érika : l’impossible condamnation

L’Érika. Soyons bref. Ce pétrolier sous pavillon maltais, affrété par Total, fait naufrage au large de la Bretagne le 12 décembre 1999. Une catastrophe écologique de plus. Le procès de la marée noire, ces derniers jours, a abouti à une condamnation de 192 millions d’euros, incluant les réparations. En première instance.

Bonne nouvelle ? Oui, si nous n’avions atteint les limites physiques de la planète. Oui, si nous avions des milliers d’années devant nous. Oui, si le monde ressemblait, par son organisation et ses lois, à ce que nous connaissons en France. Et donc, non, ce n’est pas une bonne nouvelle, car elle nous fait accroire. Voici pourquoi.

Avant tout, il faut rappeler que les marées noires sont consubstantielles à la mondialisation des échanges. Sur ce front ténébreux, nous avançons, si nous avançons, à la vitesse d’un Helix pomatia, nom savant de l’escargot de Bourgogne. Je rappellerai seulement le naufrage du Torrey Canyon, le 18 mars 1967. Grand émoi sur les côtes françaises de la Manche, grands trémolos. Les premiers du genre, qui devaient servir plus tard, dans des circonstances identiques, pour le Boehlen, l’Olympic Bravery, l’Amoco Cadiz, le Gino, le Tanio, l’Érika et le Prestige. Je ne cite que nos marées noires, bien entendu.

J’ai dans mon fatras quelques discours datés, que je vous épargne volontiers. La tonalité est toujours la même : Plus jamais ça ! Plus jamais, nous sommes bien d’accord. Le procès de l’Érika ne marque nul tournant, j’en suis désolé pour nous tous. Oh, il ne fait pas de doute qu’il modifiera à la marge le comportement de certains armateurs et affréteurs. De nouvelles ruses seront imaginées. Des parades. Des montages. Des écrans. L’imagination est au pouvoir, chez ces importants personnages.

Moi, je suis en train de lire un document glaçant, Gomorra, de l’Italien Roberto Saviano (Gallimard, 21 euros). Il explore le royaume de la Camorra, à Naples et dans toute la Campanie. Avec un premier chapitre consacré au port de Naples. Je n’avais jamais rien lu de tel. C’est le tableau détaillé de l’envers du décor, qu’on soupçonne sans connaître. La plupart des marchandises qui entrent viennent de Chine, dont une fraction décisive n’est évidemment pas déclarée. L’Italie se montre étonnamment accomodante avec ces nombreux Chinois qui achètent des immeubles d’habitation avant d’en abattre les murs intérieurs, pour en faire des entrepôts.

Un autre pays, cauchemardesque, a surgi à l’arrière des transports maritimes débridés. Avec de nouveaux habitants hagards. Avec des conditions de vie et de travail qui nous feraient mourir d’effroi. Avec des camions, par milliers. Avec des rocades, par centaines. Où vont les produits ? Chez nous. Et ailleurs. Mais chez nous.

Je n’ai pas envie de vous noyer sous les chiffres. Si le coeur vous en dit, allez voir les statistiques implacables de la Cnuced (www.unctad.org). J’en extrais, un peu au hasard, deux ou trois clés. En 1970, le monde transportait officiellement 2,566 milliards de tonnes de marchandises par bateaux. En 2005, 7,11 milliards de tonnes. Rien d’autre ne compte ni ne comptera. Aucun procès, aucune tribune.

Ce monde malade ne sait plus que faire circuler des marchandises, de plus en plus souvent frelatées. Des jouets, des fruits, des chemises, des montres, une infinité de babioles et de conneries. Et du pétrole, bien entendu. Et des déchets, évidemment, dont certains sont nucléaires. Pendant ce temps, la géographie physique se maintient vaille que vaille. On ne sache pas que Ouessant ait quitté la mer d’Iroise. On ne sache pas que le détroit de Malacca, entre Malaisie et Indonésie, ait émigré vers la Patagonie. Or ce détroit concentre une part monumentale du commerce maritime mondial, avec une largeur qui, en son point le plus étroit, ne dépasse pas 2,8 kilomètres. Qui pourrait arrêter les accidents dans ces conditions ?

Au total, 50 000 navires passent là chaque année, et ce n’est pas fini. Et près du quart du trafic mondial. Et près de la moitié du pétrole consommé sur terre. Sur le continent américain, on a fait mieux encore, en lançant, en septembre 2007, des travaux herculéens pour élargir le canal de Panamá, qui ne suffit plus à la tâche. N’oubliez jamais que les marées noires ne sont qu’une faible partie des relâchers massifs de pétrole dans les eaux de nos océans. Je n’ai pas le pourcentage sous la main, mais il est dérisoire. La pollution par hydrocarbures vient surtout du mouvement quotidien des flottes de commerce. Pour gagner du temps, un euro, un dollar ou un yuan, pressés par des armateurs qui se moquent de l’avenir comme d’une guigne, la plupart des capitaines dégazent en mer, nettoient leurs cuves en mer, dégueulassent tout ce qu’ils peuvent. En mer, loin des quelques regards chargés de la surveillance, cette mission impossible.

Croyez-moi, maudissez-moi, croyez-moi et maudissez-moi si vous voulez. Le problème n’est pas dans la loi. Ni dans la responsabilité, pourtant bien réelle, de tel ou tel capitaine d’industrie. Le problème, c’est la marchandise. L’économie. Cette perpétuelle inflation de la production, pour un bonheur toujours plus douteux. Le problème, c’est cette totalité, insuppportable.

Les hommes sont mortels, les fleuves aussi

Un peu de géographie, si vous m’y autorisez après ce silence informatique, contraint et forcé. Dans le nord du Brésil coule un fleuve, quelconque si on le compare à l’Amazone, mais assez prodigieux au regard des normes françaises. Car le rio São Francisco file du sud au nord l’État du Minas Gerais, traverse celui de Bahia avant de longer le Pernambouc et de séparer les États du Sergipe et de l’Alagoas. Au total, le fleuve draine un bassin de 617 000 km2, plus grand que la totalité de la France. On l’appelle là-bas le Nil du Brésil ou encore le Fleuve de l’unité nationale, car il relie le sud-est industrialisé et le nord-est marginalisé.

Le Nordeste ! C’est la région d’origine du président Lula, et, pour ceux qui connaissent, le décor de certaines chansons de Bernard Lavilliers. O Sertão, entre autres. La sécheresse règne en marâtre sur la région, aussi vieille dans les registres que l’arrivée des Portugais, il y a 500 ans. Ailleurs, au Texas par exemple, la sécheresse chronique n’est que sujet de discussion. Au Brésil, elle est un drame perpétuel, qui assassine les plus pauvres, et provoque de continuelles migrations vers le sud.

Pourquoi ? Mais parce que le Brésil est aussi un pays féodal, colonial, désespérant. Le poète Francisco Fernandes da Motta a écrit dans Seca no Nordeste quelques vers restés fameux, dont : Quem não conhece o Nordeste / Não sabe e nem imagina / A angústia de seu povo / Quando a seca predomina / A miséria que acarreta na região nordestina. Ce qui veut dire à peu près : Celui qui ne connaît pas le Nordeste ne sait ni n’imagine l’angoisse de son peuple quand la sécheresse arrive, apportant la misère dans toute la région nordestine.

Mais à ce propos, il faut en ajouter un autre, devenu une sorte de proverbe local : « O problema não é a seca, é a cerca ». Ce qui signifie que ce n’est pas la sécheresse, qui est un problème, mais le barrage. Barrage au sens général et métaphorique, barrage politique essentiellement. Car la sécheresse pourrait, aurait dû être combattue et vaincue depuis des lustres. Je vous renvoie à un article puissant de Nicholas Arons, et en français, qui donne une idée, vertigineuse, du désastre social régnant dans le Nordeste brésilien (http://risal.collectifs.net).

La lutte contre la sécheresse a échoué. D’innombrables plans et discours ont jailli de loin en loin, sans jamais aboutir, à cause de l’incompétence et de la corruption. Beaucoup de ces envolées reposaient sur l’illusion « technologiste », cette foi naïve mais souvent intéressée dans les machines, les grosses structures, les immenses budgets, de préférence publics. Car à quoi bon dépenser ce qu’on ne peut piller ? Parmi les projets jamais aboutis, celui d’un vaste détournement des eaux du rio São Francisco. L’empereur Dom Pedro II en rêvait au XIXème siècle, Lula est en train de le réaliser. Il s’agit d’arroser, dans tous les sens du terme. Cours d’eau artificiels et canaux géants à ciel ouvert, sur 2 000 km au total, irrigation à tous les étages, destruction évidente d’un écosystème qui demeure inconnu dans la profondeur de son fonctionnement. On s’en fout. On a l’argent, les engins, la volonté. On y va donc.

Et là-dessus, Luiz Flavio Cappio. Un évêque brésilien de 61 ans. C’est lui. Et il est en grève de la faim depuis trois semaines, décidé à mourir si les travaux sur le fleuve continue. Au moment où je vous parle, Radio Vatican – voyez, quelle source ! – m’apprend que la justice brésilienne aurait ordonné la suspension du chantier. Mais Luiz continue et attend des actes sur le terrain. Que dit-il ? Selon l’excellente journaliste du Figaro Lamia Oualalou (http://www.lefigaro.fr), ceci : « C’est une idée dont les conséquences environnementales sont désastreuses, et qui ne bénéficiera qu’aux grands propriétaires ». Ajoutant, car il avait mené une première grève de la faim en 2005 : « Cette fois-ci, c’est différent, j’irai jusqu’au bout : la fin de la grève, ce sera l’arrêt des travaux ou ma mort ».

J’imagine que vous êtes comme moi : c’est impressionnant. Je suis impressionné. Et même si je ne connais pas le dossier dans sa relative complexité, je n’ai guère de doutes sur le fond. Car le processus de destruction de la vie est désormais assez connu pour que je me sente immédiatement aux côtés de l’évêque, contre les camarillas qui entourent Lula le productiviste. Et je suis en bonne compagnie, car la Comissão Pastoral da Terra (CPT, Commission pastorale de la terre) ainsi que le Mouvement des paysans sans terre soutiennent le religieux dans son combat.

Question du jour : s’agit-il d’une cause sacrée ? Défendre un fleuve contre la mort qui rôde, n’est-ce pas se situer ailleurs, autrement, plus haut dans l’échelle de la responsabilité humaine ? Ma réponse personnelle est : oui, sans aucun doute. Peut-on, pour cette raison, mettre sa vie dans la balance ? Ma réponse personnelle est : oui, on le peut. Luiz Flavio Cappio est un homme.

Le lent débit de l’eau (une noyade)

Extraordinaire Grenelle de l’Environnement. Je ne pensais pas, en vérité, vous infliger encore un texte sur le sujet, mais hier samedi, au téléphone, tout soudain, X. J’écris X, car il ne voudrait probablement pas que je le cite. Je ne lui avais pas parlé depuis des années, à la suite de sérieuses anicroches qui n’ont rien à voir ici. X est l’un des acteurs principaux de la protection de la nature en France, l’un des plus importants responsables associatifs de notre pays.

Et il venait aux nouvelles, ayant lu quelques envolées de mon blog, souhaitant savoir, apparemment, ce que j’avais en tête concernant l’état du mouvement. Mais nous avons aussi parlé d’autres choses, et à un moment, X m’a expliqué pourquoi, selon lui, la question de l’eau était restée à la porte du Grenelle. Là, j’ai eu un début d’illumination. Car en effet, où est donc passée l’eau au cours de ces semaines héroïques qui ont vu triompher la télé et SAS Sarkozy ?

Nul groupe de travail, nulle avancée, pas la moindre décision significative. X m’a donc donné sa version, que je crois volontiers. Dans les coulisses, où tout le Grenelle s’est en fait réglé, bien loin de nous, la FNSEA a dealé, car c’est là l’une de ses activités principales. En échange de fausses concessions sur les OGM, nécessaires au tintamarre médiatique, le syndicat paysan a exigé que l’explosive question de l’eau ne soit pas posée. Je dois dire que cela se tient.

Car l’eau a de la mémoire, elle. Elle conserve la trace de tous les outrages, elle est un témoin (de moins en moins) vivant. Y a-t-il besoin de le démontrer ? Je ne prendrai que trois exemples, les premiers qui me viennent à l’esprit. La nappe d’Alsace, pour commencer. C’est le plus grand réservoir d’eau potable en Europe, le saviez-vous ? Il s’agit d’un pur trésor, légué par la géologie, et que nous dilapidons sans aucun état d’âme. Surtout, disons-le, l’agriculture intensive, qui l’a farcie de nitrates et de pesticides. Son état réel est dramatique, mais chut ! La dernière campagne de prélèvements, en 2002-2003, révèle que 43 % des points vérifiés dépassent la concentration de 25 mg de nitrates par litre d’eau. Et 11 % celle de 50 mg qui implique un traitement coûteux avant de la rendre potable. J’ajoute que personne ne sait ni ne peut savoir ce qui est en train de se passer dans cette masse d’eau formidable. La seule certitude, c’est notre folie. Nous tuons l’idée même de l’avenir. La pollution de la nappe alsacienne continue sans aucun cri de révolte.

Deuxième exemple, le Marais poitevin. Mes amis Yves et Loïc Le Quellec, Babeth et Christian Errath, le savent bien mieux que moi. La deuxième zone humide de France – ses immenses prairies, sa splendide avifaune, sa culture comme son histoire – a été assassinée par le maïs intensif. Et par les subventions. Et par des administrations d’État au service d’une idéologie, celle du progrès et des rémunérations accessoires. Je ne décrirai pas ici ce qu’il faut oser appeler une tragédie. Le Marais poitevin fut, de profundis.

Troisième exemple, celui de la pollution du Rhône par les PCB, c’est-à-dire le pyralène. Nous nous éloignons ici de l’agriculture, il est vrai. Mais c’est de l’eau que je souhaitais avant tout parler. La pollution du Rhône révèle un secret de Polichinelle : les sédiments du fleuve, sur des centaines de kilomètres, sont gravement contaminés par l’un des pires poisons chimiques connus, le pyralène. Une première alerte, en 1985, avait permis aux services de l’État, une première fois, de balader les nigauds que nous sommes.

Sera-ce différent cette fois ? Non, et malgré les moulinets médiatiques de personnages éminents, au premier rang desquels Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à l’Écologie. Ne croyez pas que je lui en veuille spécialement. Elle est visiblement sincère, ce qui donne toute sa force au processus d’escamotage en cours. Le même principe éternel est à l’oeuvre : cellule de crise, réunions de crise, et surtout communication et falbalas, selon le procédé sarkozien bien connu.

Il faudrait, pour sortir si peu que ce soit de ce schéma, pointer les véritables responsabilités. Et c’est impossible, car cela est explosif. Je note la présence dans le dossier du Rhône du président en titre du Cemagref, l’ancien préfet Thierry Klinger. Vu le rôle qu’il a joué dans le dossier des pesticides (voir le livre que j’ai écrit avec François Veillerette, Pesticides, révélations sur un scandale français), je crois pouvoir écrire que la pollution par les PCB est dans de bonnes mains.

Au-delà, sachez que de nombreux acteurs souhaitent charger la barque d’une entreprise de dépollution, la Tredi, installée dans l’Ain, à Saint-Vulbas. Pendant des décennies, la Tredi a traité des milliers de transformateurs chargés de pyralène, qu’il fallait décontaminer après l’interdiction des PCB. Beaucoup affirment que la source principale de la pollution du Rhône proviendrait de cette activité-là. Et, de fait, notre grand fleuve est tout proche, et des rejets importants de pyralène ont bien eu lieu.

Alors, coupable ? Je crois que je vais vous surprendre, mais j’assumerai ici la défense de la Tredi. Laquelle est une entreprise, ce qui implique bien des entorses aux règles et aux normes. Mais sachez que cette entreprise a, dans les années 70 et 80 tout au moins, constamment travaillé sous le regard de l’administration publique. Notamment la Drire – anciennement direction de l’industrie, dépendant du ministère du même genre – et les services centraux de ce qu’on appelait alors le ministère de l’Environnement. C’est-à-dire le Service de l’environnement industriel ainsi que la Direction de la prévention des pollutions et des risques.

Parmi les responsables de l’époque, permettez-moi de citer trois noms. Le premier est celui de Thierry Chambolle, qui fut Directeur de l’Eau, de la Prévention des Pollutions et des Risques au ministère de l’Environnement de 1978 à 1988, avant de rejoindre, en cette même année 1988, le staff de (haute) direction de la Lyonnaise des eaux, dont il contrôlait pourtant une partie des activités. Il travaille aujourd’hui pour Suez, mais aussi pour l’État, puisqu’il préside le comité scientifique du BRGM, le Bureau des recherches géologiques et minières. C’est un ingénieur du corps des Ponts.

Le deuxième personnage s’appelle Jean-Luc Laurent, et il a eu à connaître, dès la fin des années 70, de la stupéfiante affaire de la décharge de Montchanin (Saône-et-Loire). Laurent, ingénieur des Mines, était le chef adjoint de l’autorité de surveillance des installations dites classées – en l’occurrence, la décharge – à la Drir, nom utilisé à l’époque par l’administration. C’est à ce titre qu’il a supervisé un terrifiant programme expérimental, sur lequel la lumière n’a jamais été faite. Retenez que 150 tonnes de déchets violemment toxiques ont été enterrés à proximité des habitations, dans des conditions indignes d’une démocratie. J’ai écrit voici vingt ans que des déchets provenant de l’explosion de Seveso en faisaient partie. Laurent le savait-il ? Je n’en sais rien. Mais il a été par la suite Directeur de l’eau au ministère de l’Environnement, poste stratégique s’il en est.

Mon troisième personnage est Philippe Vesseron. Ingénieur des Mines lui encore, il a été longtemps Directeur de la prévention des pollutions au ministère de l’Envrionnement, tout comme Chambolle. Puis directeur de l’IPSN (Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire). Il est l’actuel président du BRGM. Comme le monde est petit. Vesseron a été un acteur clé de l’affaire des déchets de Seveso en France, et il l’est l’un des meilleurs connaisseurs de l’incroyable dossier de Montchanin.

S’il est un lien entre mes invités de ce jour – et sachez-le, il y en a plus d’un -, c’est bien celui du traitement des déchets industriels et de la qualité de nos eaux. Je me vois en premier lieu obligé de vous surprendre à nouveau : ces gens-là sont responsables, mais sont-ils à ce point coupables ? Cela se discute. Car dans les années 70 et 80, où tant de pollutions invisibles mais majeures se sont répandues en France, tout le monde se foutait de tout. Et ces très hauts fonctionnaires, tout comme le héros de Vian La Gloïre, se chargeaient pour nous de la sale besogne. Ils ont assumé, comme on dit de nos jours. Je n’oserai dire que je leur en suis reconnaissant, mais enfin, ils ont oeuvré.

Le malheur, c’est que, chemin faisant, il leur a fallu s’accomoder d’une situation de pleine folie. Et comme la France entière leur laissait la bride sur le cou, ils ont avancé sans jamais rendre le moindre compte à une société indifférente. Or, sur la route, il y avait de bien étranges personnages. Des courtiers en déchets dangereux, avec lesquels il fallait bien toper. Mais oui ! Entre deux portes, sur un coin de table, sans jamais rien contresigner vraiment, que je sache du moins.

Parmi cette faune, Bernard Paringaux, aujourd’hui décédé. Ancien agent secret, à moins qu’il ne le soit resté, Paringaux est la personnalité centrale du scandale des déchets de Seveso. Mais c’est aussi et surtout un homme qui a gagné une fortune en dispersant aux quatre coins de la France les pires résidus de notre monde industriel, y compris nucléaires. Chambolle, Laurent et Vesseron l’ont bien connu. Et c’était inévitable, je le précise, car les égoutiers n’étaient pas si nombreux.

N’empêche que les dégâts sont là, et largement devant nous, je vous l’assure. Je ne prendrai qu’un exemple, qui nous ramène à la pollution du Rhône. À Dardilly, petite commune au nord de Lyon, une décharge a ouvert ses portes en 1975. La décharge des Bouquis est un tel scandale qu’un livre serait nécessaire. Je suis obligé de me limiter à deux ou trois phrases. Là-bas, pendant des années, Paringaux a déversé par milliers de tonnes ce qu’il voulait, sans contrôle. De l’arsenic, du baryum, du vanadium, de la pyridine, et un nombre colossal de substances cancérigènes.

Dont du pryralène ? Je n’en ai pas de preuve directe, mais j’ai d’excellentes raisons de le penser. À la fin de l’année 1989, je me suis rendu à Dardilly. Plus personne ne « gérait » le site, abandonné. Il y avait, dans une zone saturée en eau, 100 000 m3 de déchets. Et 50 000 m3 d’eau très lourdement polluée risquaient à tout instant de franchir une digue non étanche, avant de polluer les cours d’eau et les nappes d’alentour.

La décharge de Dardilly a-t-elle été dépolluée ? Vous savez bien que non. Au début 2007, la situation, telle que rapportée par une association locale, était celle-ci : « Le vrai problème, qui devrait nous préoccuper en priorité, demeure, à savoir que la décharge continue à polluer, que l’on ne connaît toujours pas la nature exacte de la pollution et que rien n’est fait à ce jour, pour protéger les Dardillois » (www.dardilly-environnement.org).

Vous n’avez guère besoin de moi pour la conclusion. La pollution par les PCB du Rhône est le résultat d’un inconcevable laxisme. Certes, il ne faut pas commettre d’anachronisme, et ne pas accabler, en tout cas pas a priori les responsables du désastre. Mais les questions fondamentales demeurent. Combien y a-t-il de Dardilly le long du Rhône et de ses affluents ? Ceux qui avaient la charge du contrôle, et qui ont si complètement failli, sont-ils en situation, aujourd’hui, d’apurer les comptes ? N’y a-t-il pas besoin, avant toute chose, d’une vaste opération Vérité ? Ne comptez pas sur le ministère de l’Écologie pour nous y aider. Car il ne saurait être juge et partie. Ou la justice, ou le travestissement. Je ne m’attends pas de sitôt à l’annonce du printemps.

PS : Ayant commis une erreur au moment de la rédaction, je la rectifie le lundi 13 décembre 2010. Thierry Chambolle est ingénieur des Ponts, et non des Mines. Mes excuses.

Les dents cassées de la mer

Je crois pouvoir l’écrire : j’aime la mer. Elle me fait venir des frissons, surtout l’Atlantique dément qui cogne entre Audierne et Ouessant. Là-bas, le roi n’est pas mon cousin. Là-bas, j’éprouve des joies saisissantes, pures dirait-on. Et nager ! Sentir au-dessous cette masse ! Imaginer le lieu jaune, le bar, le maquereau, l’araignée, les forêts immergées, les prairies habitées, penser à tout ce monde inconnu autant qu’ignoré. Des frissons. Des frissons qui ne me lâchent plus.

Ce lundi matin, une invitation pour un colloque qui se tient à Paris le 3 octobre. Un journaliste en reçoit chaque jour, via les réseaux électroniques, une quantité. Ce colloque parlera de requins. De requins, oui. Yves Cochet, l’ancien ministre vert, sera là. Hubert Reeves aussi. Et la toute nouvelle députée socialiste Aurélie Filippetti. Ainsi que Rémi Parmentier, un ancien de Greenpeace, et Bernard Séret, un chercheur comme on dit éminent.

Le sujet est bien connu. On discutera ce jour-là de la situation tragique des requins et des responsabilités de la France. Et moi, qui suis un mauvais sujet, je n’irai pas. Je n’irai pas, et si j’en avais encore la force, je me moquerais sans hésitation des participants. Car franchement, et malgré la réelle estime que j’ai pour certains d’entre eux, ne sont-ils pas de vulgaires radoteurs ?

Est-ce bien le temps des colloques ? Et des mots vains qui volent avant que de se noyer ? Je rouvre pour la forme mon dossier « Requins ». En 2003 – voyez que je ne remonte pas à Mathusalem -, une équipe américaine menée par le professeur Ransom Myers publiait une étude dans la revue Science (1). En résumé, elle montrait que les populations de requins avaient diminué de moitié, en moyenne, dans l’Atlantique Nord. En seulement quinze ans. Et en moyenne, j’insiste, car certaines espèces étaient jugées au bord extrême de l’extinction.

Moitié moins de requins en quinze ans. Qui peut croire un chiffre pareil ? Personne, apparemment. Mais est-ce bien une raison pour pérorer une nouvelle fois avant d’avaler quelques petits fours ? Le temps des bouffonneries est derrière nous. Devrait être derrière nous. Devrait.
(1) Baum, J.K., Myers, R.A., Kehler, D.G., Worm, B., Harley, S.J. and Doherty, P.A. 2003. Collapse and conservation of shark populations in the Northwest Atlantic. Science 299: 389–392.

Une France provinciale (à propos de Suez et GDF)

Franchement, il y a de l’abus. J’écoute les commentaires sur la fusion enfin réalisée entre Suez et GDF. L’impunité sociale des gens de pouvoir est telle qu’elle autorise les plus évidentes grossièretés. Ainsi, les patrons français des deux entreprises annoncent-ils à l’antenne, en compères qui se tutoient, que l’opération n’aura aucun effet négatif sur l’emploi du futur géant.

Quels amuseurs ! Comme si cela avait la moindre importance ! Comme s’ils pouvaient garantir quoi que ce soit à propos d’un processus lourd, qui prendra des mois, et qui se règlera comme les autres, de manière à satisfaire actionnaires et boursicoteurs ! Je rappelle que notre vaillant président de la République, celui qui parle vrai et n’a peur de rien, avait promis et juré que GDF ne serait pas privatisé et que la part de l’État dans le capital ne descendrait pas sous la barre des 70 %. Ah, charmant bonhomme !

Mais cela, c’est les autres. Eux. Et nous, amis lecteurs, qui acceptons tout avec une si désarmante facilité ? Je lis le lundi 3 septembre dans le quotidien Libération deux articles qui ont la singularité de se faire face, en pages 14 et 15. C’est merveilleux. Une démonstration parfaite des limites de la presse actuelle, fût-elle de gauche bien sûr. Page 14, le chercheur belge François Gemenne annonce : « Le changement climatique pourrait faire doubler le nombre de migrants ». C’est-à-dire que le nombre de réfugiés, essentiellement écologiques, passerait de 100 à 200 millions d’humains. Vous avez envie d’être réfugié ?

Page 15, un papier sur la fusion GDF-Suez. Le même jour, Le Monde parle, autour du même sujet, de « dénouement heureux » et de « fusion stratégique ». Je plains les journalistes spécialisés dans l’économie, qui voient toute la réalité au travers d’un prisme si déformant qu’il affirme constamment le faux. Je les plains. Personne ne s’avise de rappeler quelques fortes évidences. Par exemple, un groupe comme GDF a-t-il le moindre intérêt à voir diminuer la consommation de cette matière première géniale autant que malfaisante appelée gaz naturel ?

Non, certes. GDF a tout au contraire besoin que les sociétés humaines continuent de cramer du gaz. Et donc d’aggraver une crise climatique qui bouleverse la vie sur terre. Tant pis pour les futurs vagabonds du climat. Où sont donc les journalistes qui vous parlent de cela ? Et combien de pages de pub en quadrichromie sont-elles destinées aux journaux libres de notre pays libre, pour annoncer le bel événement de la fusion GDF-Suez ?

Suez, justement. Apparemment, le pôle Environnement de Suez devrait être filialisé. Et nos commentateurs, forts de leur indécrottable provincialisme, oublient de nous parler de ce qui se cache derrière ce mot attrape-tout, ailleurs qu’en France, surtout ailleurs. Environnement, que de crimes commis en ton nom…

Je vais à l’essentiel. Suez est (encore) l’un des géants mondiaux de l’eau. Question stupide : l’entreprise a-t-elle intérêt à ce que l’eau, les eaux, toutes les eaux du monde ne soient pas polluées ? Bien sûr que non. Son chiffres d’affaires dépend en partie du niveau de contamination des eaux dites brutes, qui rapporteront d’autant plus qu’elles devront être traitées. Ainsi, sans même recourir à la polémique, je puis dire que Suez a besoin de nappes et de rivières ressemblant à des égouts.

Autre question imbécile : Suez militera-t-elle un jour pour que l’eau devienne un bien inaliénable de l’humanité (et des autres êtres vivants) ? Cela m’étonnerait légèrement. Alors qu’un mouvement mondial se dessine, au Sud, pour retirer l’eau du marché – au fait, vous en avez entendu parler ? -, Suez bagarre comme elle peut pour la privatisation généralisée.

J’ai quelques lumières sur le sujet, que je vous livre aussitôt. En Bolivie, Suez s’est fait lourder en 2005, il n’y a pas d’autre mot, par le gouvernement. En 2000, les pauvres de La Paz et El Alto avaient commencé un combat au couteau – symbolique – contre la privatisation de l’eau. On leur imposait une augmentation des tarifs de 300 %, portant la note de l’eau à 20 % du revenu familial moyen. « Propriétaire » de l’eau là-bas ? Aguas del Illimani, c’est-à-dire Suez. Une manifestation de 500 000 personnes a eu lieu à La Paz contre notre noble entreprise. Vous le saviez ?

En Argentine, même chose ou presque. Aguas Argentinas – Suez, bien sûr – a dû quitter le pays début 2006, à la suite d’une renationalisaton de l’eau décidée par le président Nestor Kirchner. Sachez qu’en 2002, dans ce pays dévasté par la crise économique, Suez, sûre de sa force, exigeait une augmentation massive des tarifs. Refusé. Le gouvernement argentin, considérant que 42 % des habitants de La Matanza – un immense quartier pauvre de Buenos Aires, où s’entassent 1,2 million de personnes – n’avaient pas d’eau potable, a préféré se passer des services de Suez.

Voilà. C’est l’heure de la fusion, et des effusions nationales. La France est grande, qui se dote d’un géant de l’énergie. La France est sotte, et ses « observateurs » regardent le doigt plutôt que de regarder la lune. Dormez en paix, braves gens, Suez-GDF veille sur votre avenir. Moi, je suis du genre insomniaque.